Guide de la Côte d'Ivoire : Lexique

" Moi je définis le nouchi comme tel : ''N'' comme langue Nationale. ''O'' comme Originalité. ''U'', qui prône l'Unité. ''C'' : Créole ivoirien. ''H'' : basé sur l'Humour. ''I'' : Identité culturelle. "
Nash.

" Et on dit premier gaou n'est pas gaou-ô, c'est deuxième gaou qui est gnata-ô "... Ça vous rappelle quelque chose ? C'était en 2002 et le nouchi, né au début des années 1980 dans les quartiers précaires d'Abidjan, passait pour la première fois les frontières du continent. Nouchi ? Kézako ? À la base, une forme de langage codé développé par les jeunes marginaux non scolarisés zonant et commettant leurs larcins aux abords des cinémas, des gares, et dans les ghettos de la ville. Nouchi : nou + chi, respectivement " nez " et " poil " en malinké, soit littéralement " poil de nez ". Comme le poil qui dépasse et qui fait désordre, à l'instar de ces jeunes délinquants. Ou la moustache des héros " badass " peuplant les westerns à l'affiche des cinés de la ville et l'imaginaire de ces laissés-pour-compte se rêvant en hommes forts. Si l'on s'en réfère à la définition du créole, auquel le nouchi est très fréquemment comparé, il s'agit d'un " parler issu des transformations subies par un système linguistique utilisé comme moyen de communication par une communauté importante, ces transformations étant vraisemblablement influencées par les langues maternelles originelles des membres de la communauté ". C'est exactement le procédé qui a présidé à l'élaboration de ce pidgin ivoirien, langue-patchwork créée à partir d'un français basique enrichi de vocables issus des différentes langues du pays et de la sous-région (dioula, bété, baoulé, soussou de Guinée), mais aussi de mots créés par les locuteurs eux-mêmes au cours de leurs causeries de quartier, d'onomatopées et même d'emprunts aux langues étrangères comme l'anglais (enjailler vient de l'anglais " enjoy "), l'espagnol (" c'est como ? "), l'italien (" fratello "), et plus récemment le japonais, sous l'influence des mangas (" frère-san on dit quoi ? "). Plus qu'une curiosité locale ou un moyen de communiquer, le nouchi, pour ses puristes, est avant tout une philosophie, un état d'esprit. D'ailleurs l'intonation et la gestuelle qui lui sont associées comptent autant que la langue elle-même, composant une façon d'être et de se revendiquer directement héritée du mouvement ziguéhi, ces jeunes loubards tant redoutés qui imposèrent leur loi dans les rues d'Abidjan et des autres villes du pays pendant les décennies agitées de la conjoncture et de l'ouverture au multipartisme. Icônes générationnelles ayant suscité en égale mesure crainte et admiration, les Ziguéhis (" guerriers "), par leur rapport aux arts martiaux et à la danse (avatar chorégraphique du taekwondo, la toute première danse urbaine de Côte d'Ivoire, le gnamagnama - ordures en malinké -, fut inventée en prison par John Pololo, figure emblématique du mouvement ziguéhi), à la " digbature " (musculation), à la musique et à l'argot des rues, ont joué un rôle de premier plan dans l'élaboration d'une culture urbaine comparable au gangsta rap dont le nouchi est vite devenu le porte-étendard. C'est sur le substrat de cette (contre-) culture que s'est popularisé et développé le créole ivoirien tel qu'on le connaît et pratique aujourd'hui, langue de la débrouille, d'une " voyouserie " insolente et d'une résistance qui se vit au jour le jour, à mille lieues des cercles privilégiés où l'on parle le " gros français " enseigné dans le système scolaire mis en place par les colons. Les artistes ivoiriens, dont certains entretenaient des liens très forts avec la culture ziguéhi et ses représentants, ont aussi grandement contribué à son expansion à l'échelle nationale et internationale : Alpha Blondy (" Gan gban ils ont créé là, ils vont prendre drap... "), Ismaël Isaac, Serge Kassi, Tiken Jah Fakoly pour les reggaemen, et bien sûr les chanteurs de zouglou (Magic System, Petit Yodé et l'enfant Siro, Petit Denis...), mais aussi des groupes comme RAS, les rappeurs (Roch Bi, Garba 50, Billy Billy, Nash...), les humoristes (Adama Dahico, Patson), les acteurs et les réalisateurs (notamment Jean-Omer Kipré alias Sahin Polo, avec " Les Enfants d'Houphouët "). Ainsi, de crypto-langage d'abord parlé par une minorité d'initiés, le nouchi est progressivement passé au stade de " contre-langue " à fort caractère identitaire fédérant dans le sillage de la jeunesse toutes les franges de la population, jusqu'aux hommes politiques dont Laurent Gbagbo et même le très compassé Henri Konan Bédié, qui n'ont pas hésité à en émailler leurs discours de campagne en 2009. Sans oublier Alassane Ouattara et son " allons seulement ! " resté dans les mémoires. Aujourd'hui, les mots et expressions du nouchi ont largement dépassé le cadre des frontières ivoiriennes. De plus en plus utilisés dans la sous-région et jusqu'en Europe (vous avez certainement déjà entendu le mot " go " ou le fameux " toi-même tu sais "), ils constituent également pour les membres de la diaspora ivoirienne un moyen d'affirmer leur appartenance au pays. En tant que phénomène linguistique et social, le nouchi suscite un intérêt croissant chez les chercheurs locaux et étrangers, au point d'avoir déjà fait l'objet de mémoires de recherche et de plusieurs dictionnaires, dont le dernier est paru fin 2016 aux éditions de l'Harmattan. D'une richesse incroyable, cette langue se réinvente constamment et s'enrichit chaque jour de nouveaux mots, tandis qu'en fonction de l'évolution de l'actualité ou de la mode, d'autres tombent en désuétude. La " première pression à froid " prend généralement sa source dans les ghettos de la ville - notamment le Black Market d'Adjamé, célèbre marché noir d'Abidjan - avant d'infuser et de se répandre à travers les différents quartiers de Babi où chacun l'interprète et se la réapproprie à sa sauce, d'où son extrême volatilité et ses multiples nuances, sans parler de son orthographe fluctuante calquée sur l'écriture SMS. Élément-clé de l'identité ivoirienne et source de fierté indéniable, le nouchi est aujourd'hui largement préféré aux langues vernaculaires, qui suscitent de moins en moins d'engouement auprès des Ivoiriens. À cet égard, plusieurs artistes et intellectuels le considèrent comme un langage à part entière qui mériterait d'être promu en tant que langue nationale, à l'image du wolof au Sénégal. Mais si les autorités aiment se prévaloir ponctuellement de leurs connaissances en nouchi pour recueillir l'approbation de la société civile ou glaner les voix d'électeurs potentiels, il semble que cette reconnaissance officielle ne soit pas encore à l'ordre du jour...

Petit lexique non exhaustif à l'usage du toubabou débarquant en Côte d'Ivoire...

Aaaaaah yakoi ? ! Expression qui dénote l'exaspération.

Affairage : rumeur, ragot, commérage. (S') affairer : ragoter, parler de. Un affairé (syn : un kpakpato) : une personne qui aime se mêler de ce qui ne la regarde pas. Ex : " Bon, affaire-moi un peu : quelles sont les nouvelles ? " - " Vraiment, ces filles-là ne font rien que s'affairer ! "

Annnhannnn ! Par cette onomatopée généralement bien appuyée, votre interlocuteur vous signifie que le message est enfin passé.

Atouh ! Marque d'affection. C'est ce qu'on dit quand on s'embrasse ou que l'on se prend affectueusement dans les bras par exemple.

Avoir des foutaises : exagérer, " déconner " (connotation négative).

Avoir la bouche sucrée, faire sa bouche sucrée : se montrer mielleux ou obséquieux, minauder, amadouer.

Avoir un son : avoir un scoop, une nouvelle ou une blague à partager.

(Être) bahi : être malchanceux. Ex : " Rien ne lui réussit, il est bahi ".

Bangala : du portugais " cana de bengala ". Terme populaire pour désigner le pénis. Ex : " Affaire de bangala là, si tu promènes trop avec les toutous, après tu as le sida ! "

Bara : travail.

Bédou : portefeuille.

Beou : s'en aller, filer, foutre le camp. Ex : " Beou en vitesse avant que je me fâche ! "

Bien même ! Sert à renforcer un énoncé affirmatif. Ex : " Tu as préparé l'exposé ? " / " Bien même ! ".

Blaguer : jouer un mauvais tour à quelqu'un, faire marcher, duper, rouler dans la farine. Ex : " C'est quel faux marabout ça ? Il m'a blagué pour m'escroquer ! "

Boutique-cul, faire boutique son cul : prostitution ; se prostituer, faire le trottoir. Ex : " Sa soeur fait boutique son cul à Abidjan ".

Bramôgô : bra (du français " bras ") + môgô (du dioula, " homme "). Bras droit, ami, homme de confiance, confident. Ex : " Michel et Gérald sont mes bramôgôs ". Synonyme : gars sûr. Ex : " Michel et Gérald sont mes gars sûrs ; tu peux compter sur eux ".

Brouteur : cyber-escroc qui arnaque des mugus (pigeons) sur le Web et va ensuite flamber en boîte avec son argent mal acquis (version courte).

Cadeau : gratuit. Ex : " Faut prendre cadeau pardon ! " (C'est pour toi, c'est cadeau).

Caler : squatter, être posé. Ex : " Djo on dit quoi, tu es où là ? " - " Je suis calé à la maison/je cale à la maison " (Je suis posé tranquille à la maison).

Ça fait deux jours ! => Ça fait un bail !

Ça a coupé mon coeur ! => Ça m'a fichu une frousse monstre !

Ça mange pour toi ! => Ça roule pour toi !

Ça ment sur moi => C'est chaud pour moi ; c'est dur, c'est compliqué.

Ça ne ment pas => C'est de top qualité. Ex : " Le gars là ne ment pas ", pour parler d'un homme séduisant. Également applicable à un produit, un service ou autre dont on fait la promotion.

Ça va aller : expression incontournable de l'indéfectible optimisme ivoirien. On l'utilise au moins autant que " Yako ", son alter-ego compassionnel.

" C'est comment ? " => Alors, quelles nouvelles/qu'est-ce que tu racontes de beau ? Expression panafricaine dont l'équivalent ivoirien est : " On dit quoi ? " - " On est là ! "

C'est doux dêh ! Expression du contentement typiquement ivoirienne qui s'utilise à toutes les sauces : quand un plat est bon, quand on se sent bien, que l'on passe un moment agréable.

C'est l'homme qui a peur sinon y a rien => Ça va aller, il n'y a pas de raisons de s'inquiéter.

C'est le lass => C'est la meilleure, c'est la goutte d'eau, il ne manquait plus que ça.

C'est mon comme ça => C'est ma nature.

C'est quelle science ? => C'est quoi ces histoires ?

C'est quoi ? C'est quoi même ? => Qu'est-ce que ça veut dire ? Qu'est-ce qui se passe ? Dénote la curiosité, la surprise, voire l'indignation.

Chap-chap : vite. Ex : " Faut faire chap-chap on va go ! " (Dépêche-toi, on y va !)

Chauffer le rognon de quelqu'un : le mettre en colère, lui taper sur les nerfs, l'indigner, l'écoeurer. Ex : " Les grèves intempestives chauffent trop mon rognon ! ". Synonyme : " Mon gbêlê brûle " (Je bous de colère).

Chauffez le coin ! => Mettez l'ambiance ! Souvent utilisé comme une incitation à la bagarre.

Chicoter : fouetter et par extension, frapper. Ex : " Dêh, je vais tellement te chicoter que ton figure là sera tout mélangé ! "

Chôcô : bien parler français ou parler avec un niveau de langue soutenu. Par extension, être beau, faire le beau, être in, à la mode. Ex : " Tu chôcô dêh ! " (Tu te la pètes avec ton gros français !).

Coeur mort : trouillard, peureux. Antonyme : gros coeur.

Connaisseur connaît, gaou passe : un peu l'équivalent de " tu peux pas comprendre ". Signifie que l'on a l'oeil, l'expertise, que l'on est au fait, " in ".

Connaître façon : savoir y faire, s'y connaître, être compétent dans un domaine bien précis. Ex : " Façon i connaît, on dit pas ! " (Laisse tomber, le mec est trop fort !) - Connaître faire : savoir faire. Ex : " Ton chauffeur là, tu crois il connaît faire ? Je peux lui laisser le pneu ? " - Connaître garçon : se dit d'une jeune fille qui n'est plus vierge et a eu plusieurs expériences amoureuses. Ex : " Ta copine, il y a longtemps qu'elle connaît garçon ! " - Connaître manière : savoir se débrouiller, savoir y faire. Ex : " Ceux qui connaissent manière ont donné casier de Beaufort, la bière de l'homme fort " - Connaître papiers : savoir lire et écrire et par extension, être instruit. Ex : " Si tu connais pas papier, à Abidjan tu peux rien faire ! ".

Daba : désigne à la base une sorte de spatule en bois avec laquelle on creuse le sol. Par extension, le terme éponyme signifie frapper, taper. Ex : " Faut pas faire ton s'amusé avec moi, sinon je vais te daba " (T'amuses pas avec moi, sinon je vais te cogner) - " Ils ont daba le plat " (Ils ont bien tapé dans le plat, ils ont tout mangé). Daba en puissance : bien manger.

Dabali/badouko : manger, faire bombance. Ex : " Envoie le dabali/badouko " (Envoie la bouffe !). Synonyme : djaffer.

Dahico : beuverie, saoulerie, cuite.

De + verbe infinitif et point d'interrogation : formulation populaire d'une question, typique de certaines personnes de condition modeste. Une cuisinière, par exemple, pourra s'adresser ainsi à son patron : " Monsieur, d'envoyer poisson ? " (comprendre : Je peux servir le poisson ?).

Décaler : danser. Ex : " Tu décales trop bien ! ".

Dêh/kêh ! Exclamation. Ex : " C'est doux dêh/kêh ! " (C'est bon, c'est trop chic !). À noter que kêh a tendance à être de moins en moins utilisé.

Désciencer : décourager, décevoir.

Deuxième bureau : maîtresse, femme entretenue par un homme marié en dehors de son domicile, à l'insu de son épouse légitime (selon les hommes, il y a aussi des troisième, quatrième bureaux, etc.). Ex : " Il a ouvert un deuxième bureau " (Il a un foyer extra-conjugal, il a une maîtresse).

Diallo : boutiquier. On dit d'eux qu'ils sont " en prison ", car leur commerce est toujours barré d'une grille.

Dja : tuer, mourir (au sens propre et figuré). Ex : " Non je te jure : la go là m'a trop dja " (Elle m'a " tué " par son comportement).

Djagaille : cigarette. Ex : " Donne-moi la djagaille " (Donne-moi une cigarette). On peut aussi utiliser les termes " fal ", ou " bâton ".

Djo/môgô : un mec, un gars. Ex : " Djo, vrai-vrai on a gâté le coin " (Mec je te dis, on a foutu un boxon pas possible !).

Doigter : montrer du doigt. Ex : " Si je m'habille comme ça au village, les gens vont me doigter ! "

Drap. " Être en drap " : Être au courant de quelque chose - " Y a pas drap ! " => Y a pas de problème ! - " Y a drap sur elle/lui " => Il/elle s'est mis dans un sale pétrin, dans... de beaux draps. " Tu vas prendre drap " => Tu vas prendre cher/Il va t'arriver malheur - Casser drap : dénoncer. Ex : " Sa belle-soeur l'a surpris avec une fille. Elle a cassé drap ".

Dye : saoul.

" En même temps est mieux " : Pas la peine de remettre à demain, autant agir sur-le-champ.

Enceinter : mettre enceinte, engrosser. Ex : " Son oncle et sa tante l'on faite revenir au village, car ils avaient peur qu'elle se fasse enceinter ". Certaines femmes utilisent aussi l'expression " attraper l'enfant ", comme... attraper une maladie (une femme qui tombe enceinte sitôt qu'elle s'allonge et doit assumer le quotidien de toute une fratrie ne voit pas forcément les choses de la même façon que sa soeur du Nord qui attend patiemment le bon moment pour faire sa petite reine ou son petit roi...).

Enjaillement : attirance, amusement. Enjailler : plaire, attirer. Ex. " Tu m'enjailles trop quoi " => Tu me plais trop, je suis fan de toi - " On va s'enjailler " => On va passer du bon temps, s'amuser (dérivé de l'anglais enjoy). Être enjaillé : être amoureux, être en joie, enjoué. " Enjaillement est dans ses dents " => Il est raide dingue d'elle.

Entrer-coucher : studio.

Être bec sucré : être gourmand(e), aimer les sucreries. Un bec sucré : un gourmand, une gourmande.

Être culottée : avoir de grosses fesses.

Être sur le Web : être célibataire, seul en amour.

Façon : bizarre, qu'on a du mal à définir. Ex : " Tu as vu les vélos façon qu'ils ont, les coureurs maintenant ? " - Comparatif : qui ressemble à. Ex : " Elle va encore se ramener avec une robe façon sac à patates ! " - Bizarrement, curieusement. Ex : " Ce type ne me plaît pas : il me regarde toujours façon ".

Faire farot-farot, faroter : se pavaner, faire le beau. Terme qui s'applique tout particulièrement aux " sapeurs ". Farotage : frime. Faroteur : frimeur.

Faux type, faux gars : personne irresponsable, sur laquelle on ne peut pas compter, qui ne tient pas ses promesses, qui " ne vaut rien " ; hypocrite, ingrat, faux-jeton. Ex : " Il ne paye pas son loyer et en plus il bat sa femme : faux type sur tous les bords ! ".

Fraya : fuir. Ex : " Les voleurs ont fraya en brousse ! "

Fréquenter : aller à l'école, au lycée, à l'université. Ex : " Tu fréquentes où ? " (Dans quelle école/lycée/université tu es ?).

Freshnie/gazelle : jolie fille.

Gagner affaire : avoir des ennuis, des histoires. Ex : " Si tu ne me rends pas immédiatement l'argent que je t'ai prêté, tu vas gagner affaire ! " - Gagner la chance : avoir de la chance, s'attirer la bonne fortune. Ex : " Beaucoup de citoyens sans le sou ont recours aux marabouts pour gagner la chance " - Gagner la honte : se taper la honte, être humilié. Ex : " Vraiment, quand elle m'a pris sur le fait, j'ai trop gagné la honte, je ne savais plus quoi faire ! " - Gagner travail : trouver un emploi. Ex : " Patron, si je gagne pas travail, bientôt je vais mort. " (Patron si je ne trouve pas vite du travail je ne vais pas m'en sortir).

Gaou/brèzo/gnata : péquenaud, looser de service (" gnata " étant le degré au-dessus de " gaou ").

Gâter : vanner, dire du mal, salir la réputation de quelqu'un. Ex : " Ne gâte pas son nom ! ". Existe également ce que l'on appelle le " gât-gât ", à savoir une sorte de joute verbale où le but est de vanner gentiment son interlocuteur et d'avoir le dernier mot ; ce petit jeu est surtout l'apanage des enfants - Gâter l'affaire : faire échouer une entreprise. Ex : " Tchrourrr, ne viens pas gâter mon affaire, toi ! " - Gâter la réputation : médire - Gâter la tête : influencer quelqu'un dans un mauvais sens, faire perdre tout bon sens. Ex : " Ce photographe là, avec ses belles promesses et son argent facile il lui a complètement gâté la tête ! " - Gâter le coin : foutre le boxon quelque part (dans une soirée, à une fête, notamment). Ex : " C'est gâté nan ni nan ! " (On va bien s'amuser !) - Gâter le nom : ruiner la réputation d'une personne, faire perdre la face. Ex : " Si tu n'organises pas des funérailles dignes de ce nom, ton nom sera gâté ! " - Gâter le temps : faire perdre du temps. Ex : " Tchrourrr, toi quitte là, tu gâtes mon temps ! ". Expression similaire : " Si tu peux pas m'arranger, faut pas me déranger " (que les filles ont humoristiquement détourné en " Si tu peux pas m'habiller, faut pas me déshabiller ", façon pour certaines de faire comprendre à leurs prétendants qu'elles ne se donnent pas cadeau) - Gâter le ventre : faire avorter - Gâté complet, gâté fini : être totalement fichu. Ex : " Y a pas courant, y a pas téléphone, y a pas l'argent, Abidjan là c'est gâté complet ! ".

Gazer : sortir, faire la fête. Ex : " Ce soir on gaze ensemble ! ". Gazoils : endroits branchés pour faire la fête.

Gbangban : situation difficile, troubles, remue-ménage. Ex : " Il y a gbangban dans le pays " (Ça chauffe au pays).

Gbayer ou gbaer : du bété. Signifie selon le contexte parler avec éloquence ou sécher les cours. Ex : " Le politicien gbaye à ses militants ". Par extension, un gbaeur est un grand orateur, voire un beau parleur ou un bonimenteur, comme ceux que l'on peut rencontrer dans les gares de bus et les cars de transport.

Gnaga : bagarre. Ex : " Les supporters ont gnaga sur le terrain ! " Gnagasseur : bagarreur.

Gnanhi : se dit d'une cougar, soit une femme d'un certain âge friande des " petits pompiers " (les hommes qui sortent avec ce genre de femmes).

Go/biefrou/gomi/pey'ite : fille (pendant féminin de " gars ", que l'on entend également beaucoup). Par extension, go signifie également petite amie (" C'est ta go/C'est ton gars ? " => C'est ta copine/ton copain ?), qui peut aussi se dire le way.

Grôtô : homme riche (son aisance financière est généralement proportionnelle à la taille de son ventre. D'ailleurs en Côte d'Ivoire, si tu es gros et sans le sou, on t'appelle " le gros ", alors que si tu es gros et riche, on t'appelle " le boss ") souvent flanqué d'une jeune gazelle qui le fréquente exclusivement pour son porte-monnaie.

Grouper : se liguer contre quelqu'un ou se disputer quelque chose. Ex : " À Noël, les mamans groupent les cadeaux avec leurs enfants ! " ; " On va grouper sur toi pour te frapper ".

Hon hon : non non (n'insistez pas on vous dit !).

Ijioh ! Oh là là ! Synonyme : tchié (ééé) !

" Il a fini avec ça " : Il maîtrise trop bien son affaire.

" J'emprunte le 11 " : Je vais à pied (en référence au numéro de ligne imaginaire formé par les deux jambes). Ex : " Kouamé, tu vas comment à Adjamé ? Tu empruntes le 11 ou bien ? " - " Non, j'écrase tomate " (comprendre : Je prends le taxi... rapport à la couleur des taximètres, ou warren en nouchi).

" Je suis arrêté " : Je suis debout, je me tiens là, je suis là. Ex : " Je suis arrêté en face de la banque ; depuis je t'attends " (Je suis en face de la banque ; ça fait une plombe que je t'attends).

" Je te dis " : marque l'assentiment résigné et/ou impuissant. Ex : " Embouteillages là, vraiment ça va prendre tout notre temps ! " - " Je te dis... ". Expressions synonymes : En tout cas/Tu as vu non ?

Kéchia/kessia : diminutif de " qu'est-ce qu'il y a ". Ex : " Kéchia mon vieux, tu es malade ou quoi ? ". Typique de la tendance du nouchi à " désarticuler ", comme dans le cas de " l'ahen " (l'argent) ou " manher " (manger).

Kpata : canon. Ex : " Papapapa, la go là est kpata dêh ! "

" Le jour de son jour " : son heure. Ex : " Personne ne connaît le jour de son jour " => Personne ne sait quand son heure sonnera.

Le vieux, la vieille : le père, la mère. À l'inverse de l'Occident, en Côte d'Ivoire, cette appellation a une connotation respectueuse et affectueuse. Par extension, on l'utilise aussi pour désigner un aîné, même s'il est âgé de quelques années de plus seulement.

Mal : à l'excès, beaucoup, trop (sens appréciatif). Ex : " Le garba me manque mal ! " - " Tu mens mal quoi ! " - " Je vais mal te botter " - " Je vais te gifler mal même ! " - " Le gars est mal fort " (Il excelle dans son domaine).

Même père même mère : frère et soeur ou frère et frère issus des mêmes parents biologiques. Utile à préciser dans le contexte africain où l'on appelle affectueusement " mon frère " ou " ma soeur " des personnes proches et même moins proches, et où " mon frère/ma soeur " est souvent utilisé quand on s'adresse à son interlocuteur.

Moisi, piqué : fauché. Ex : " Djo, vraiment là je suis moisi pardon " (Mec, j'ai plus un rond --> cette phrase peut s'avérer très utile en cas de contrôle de routine, si l'on tente de vous soutirer quelques pièces). À l'inverse, " avoir pierre/jeton ", signifie avoir beaucoup d'argent, être aisé, " friqué ". Synonyme : tchass. Ex. " Le gars est tchass, il va prendre crédit pour pouvoir manger à midi ".

Opko ! : N'importe quoi !

" On est ensemble " : Je te soutiens, je te comprends, y a pas de problème, ça va aller. Synonyme : " On est au kohi ".

" On s'attrape " : équivalent ivoirien du fameux " On s'téléphone-on s'fait une bouffe " parisien. Ex : " On s'attrape à la descente " (On se retrouve après le boulot).

" Qui est fou ? ! " : Exclamation qui correspond en gros à " Mais qu'est-ce que tu crois ? ! ", ou encore " Tu me prends pour un imbécile ? ". Ex : " Je n'ai pas grillé le feu rouge, mais qui est fou ? Je ne payerai pas amende ! "

Petite : maîtresse, amante.

Pian : et tac !

Pissant môgô ou môgô pissant : du mot puissant + môgô (homme). Désigne un homme puissant sexuellement parlant ou un homme qui a des pouvoirs ou encore un homme qui est brave et s'illustre dans un domaine donné. Ex : " Allez dire aux pissants môgô du pays (les autorités) d'arranger les routes ! "

" Quitte là ! " : Fiche-moi le camp, dégage, laisse-moi tranquille !

Rentrer en brousse : disparaître de la circulation.

S'en fout la mort : casse-cou. Ex : " Je ne veux pas monter en moto avec lui : c'est un s'en fout la mort ! ".

S'en gnangner : s'en foutre.

Sciencer : réfléchir à quelque chose, bloquer sur quelque chose. Ex : " Sur quoi tu sciences ? " (Qu'est-ce qui t'arrives, à quoi tu penses ?). L'expression " Faut sciencer ", quant à elle, est une manière de demander pardon à son interlocuteur.

Se fourrer : rentrer sa chemise dans son pantalon. " Être fourré comme toupaille " (toupaille désignant les gélules bicolores).

Se têter : avoir un tête-tête, se concerter en privé.

" Ta bouche porte pas caleçon " : Tu aimes trop parler sur les gens/tu ne sais pas te taire/tu es une langue de vipère, une grande gueule/tu ne dis que des bêtises...

Tantie/tonton : c'est ainsi que l'on appelle une femme ou un homme plus âgé que soi, ou à laquelle on souhaite témoigner son affection, son respect ou sa déférence.

Taper poteau : dans le sens de rater un but. Échouer, se prendre un vent (contexte sentimental). Ex : " Ah patron pardon hein, aujourd'hui là vraiment j'ai tapé poteau " (Désolé patron mais aujourd'hui je n'ai rien vendu).

Tchieéé ! Signifie que l'on est dépassé par les événements.

Tchôkô-tchôkô : quoi qu'il arrive. Ex : " Tchôkô-tchôkô je vais arriver là-bas " (Quoi qu'il advienne, j'irai là-bas) - " Tchôkô-tchôkô, les gos vont les attraper quelque part pour encaisser l'argent dont elles ont besoin pour se faire belles ".

Tchrourrr ! Exclamation marquant généralement l'exaspération, la colère, voire le mépris.

Togo : du sénoufo. Cent francs. Deux togos : deux cents francs. Ex : " Je suis tchass, prête-moi togo ! ".

" Ton papa ! ", " Ta maman ! " : injure quasiment impardonnable qui appelle au minimum une réponse verbale (variante : ta mère con)

Trouver son terminus : trouver plus fort que soi (dans le sens trouver l'amour de sa vie, ou un rival imbattable dans le contexte d'une bagarre : voilà qui veut tout dire !).

" Tu me moyen pas " : Tu n'es pas à la hauteur, tu ne peux pas me battre ; équivalent (aussi approximatif) de " tu peux pas test ".

Un less : une chose sans importance.

" Y a foye/foyi/fohi ! Y a rien ! " : C'est rien, c'est pas grave, ça le fait !

" Y a pas son deux " : Il n'y a pas d'équivalent, il n'y en a pas deux pareils.

" Y a quoi ? " : Qu'est-ce qui se passe, c'est quoi le problème ?

" Y a rien c'est propre " : Rien à redire, c'est nickel, ça le fait.

Yako : exprime la compassion.

" Yé dis " : s'utilise pour insister, affirmer, renforcer un énoncé ou un argument. Ex : " Yé dis : c'est l'homme qui a peur sinon y a rien ! " (Je te dis que ça va aller).

Yêrê : au courant (" être yéré/être yéré-yéré " : être au courant).

Pour aller plus loin...

Aya de Yopougon : bande dessinée en six tomes écrite par Marguerite Abouet et illustrée par Clément Oubrerie, ce petit bijou de poésie et d'humour vous permettra de recueillir une foule de renseignements sur la société ivoirienne et, avec le " bonus ivoirien " proposé à la fin de chaque tome et constitué notamment d'un lexique franco-nouchi, n'aura pas son pareil pour vous initier en beauté aux subtilités de cet argot savoureux.

Gbich ! " Le journal d'humour et de BD qui frappe fort ! ". Hebdomadaire populaire de BD satirique dans lequel vous trouverez une foule d'expressions nouchi du moment.

Le site www.nouchi.com et sa page Facebook : un des sites-satellites du prolifique réseau Abidjan.net, ludique et assez complet, proposant notamment un dico nouchi régulièrement mis à jour et enrichi, et le " sourire du jour ", petit nouchi illustré. Et dans la rubrique Humour du site Abidjan.net, le " Mot nouchi du jour ".

Le hashtag #chezlesivoiriens sur Twitter, pour une petite sociologie amusante des particularismes ivoiriens.

Dictionnaire des mots et expressions du français ivoirien, Josué Guébo, L'Harmattan, 2016.

Dans le " Journal Gbayé ", la rappeuse et ambassadrice du nouchi, Nash (de son vrai nom Flora Nathasha Sonloé), qui s'est fait connaître du grand public en reprenant l'hymne national ivoirien dans le langage des ghettos, propose avec son compatriote Smile (alias Ismaël Sissoko) une lecture réjouissante et sans concession de l'actualité du moment, inspirée du journal rappé, wolof et français du rappeur sénégalais Xuman. À retrouver sur la chaîne YouTube (" Journal Gbayé ") de l'équipe aux manettes de ce JT ludique et libertaire.

Ivoirismes croustillants

S'il y a bien une caractéristique qui définit les Ivoiriens, c'est leur inventivité et leur sens de la créativité, déclinés dans divers aspects de la vie quotidienne : la prolifération de petits métiers auxquels on ne penserait jamais (laveuses de pied, toiletteurs pour fauteuils à domicile, colporteurs d'appels téléphoniques - les fameux " pelapela " : vous les reconnaîtrez dès que vous les entendrez ! - etc.), les inscriptions naïves destinées à attirer l'attention du badaud (" Ouvert de l'aube jusqu'à fatiguer ", " Bouffe-partie tous les week-ends : essayons autre chose ", " taxi climatisé " (!), mais également et ô combien dans le nouchi qui invente au gré des modes et de l'humeur des expressions aussi cocasses qu'attachantes : on a ainsi " l'heure CFA ", qui tourne en dérision la non-ponctualité légendaire de qui a trop pris ses habitudes sur le continent africain (Noir comme Blanc...), ou encore la distinction entre une femme " nokia " et une femme " motorola " : à l'instar des deux différents modèles de téléphones, la " motorola " est plutôt longiligne tandis que la " nokia ", elle, est petite et ronde. Certains utilisent même le terme " 4x4 " pour désigner des femmes aux formes - en particulier le derrière - très opulentes. Le phénomène social et l'actualité sont si présents au coeur du langage et des préoccupations quotidiennes qu'ils en imprègnent jusqu'aux moindres manifestations : cela se traduit notamment par la dénomination des pagnes ou par des vocables ponctuels comme le " Hillary " utilisé un temps pour désigner une femme trompée, ou le " Mandela ", surnom que l'on donnait à un homme ayant fait de la prison. Les coiffeurs quant à eux, suivant de près l'évolution de la situation du pays, avaient même un temps créé des coiffures baptisées " Marcoussis " ou " Accra " (" Oh Accra, ça on fait Accra 1, 2, 3... jusqu'à 8 même ! "). Cette inventivité poussée à l'extrême transparaît également dans la " récupération " de chaque situation marquant les Ivoiriens et s'exprimant dans la langue populaire. Par exemple pendant la crise des années 1980, le mot " conjoncture " était utilisé à toutes les sauces : il y a eu le pagne et la bière " conjoncture " bien sûr, mais quand on était fauché, on était " conjoncturé ", quand une voiture était en panne, elle était elle aussi " conjoncturée " ou quand une femme était stérile, son mari disait d'elle qu'elle avait les ovaires " conjoncturés ". Entre autres traits saillants, c'est aussi sa propension à recourir aux barbarismes qui rend le nouchi si savoureux : " délinquer " (s'encanailler), " d'accoriser " (être d'accord), " enceinter " (mettre enceinte), " se fourrer " (fourrer sa chemise dans son pantalon), " se têter " (se voir en tête à tête), " doigter " (montrer du doigt), ou " enjailler " (prendre du bon temps), de l'anglais " enjoy "... Enjoy !

Bon à savoir

Vous savez maintenant qu'il est toujours très important de prendre des nouvelles et de s'enquérir de la famille et des proches de son interlocuteur avant d'entamer une conversation. Au moment des salutations, certaines formules qui échapperont sans doute au toubabou non-initié participent également du rituel de la communication. Parmi les plus usitées : " C'est comment ? ", " On dit quoi ? ", auxquelles on répondra généralement " On est là ", " Voilà moi " ou " Ya fohi/Ya likéfi " (respectivement issues du dioula et du baoulé, ces deux expressions peuvent se traduire littéralement par " Y a rien "), équivalents du neutre " Ça va ". Le " Ça va un peu " signifie généralement que cela pourrait aller mieux. Quant aux formules " C'est chaud hein ", " C'est feu/Ça y est sur le feu " ou " C'est pôtchô ", elles s'utilisent pour signifier que l'on a des problèmes d'argent. En Côte d'Ivoire, il faut aussi savoir lire entre les lignes. Les Ivoiriens, par exemple, n'utilisent par le terme " tout à l'heure " comme nous, puisque pour eux, il équivaut à " tout de suite ". De même, " bonsoir " s'utilise à partir de midi. Quant à la nuit, elle correspond littéralement à l'heure à laquelle le soleil se couche. Si on vous dit " je t'appelle la nuit ", cela ne signifie donc pas que l'on vous appellera entre 20h et 22h, mais plutôt vers 18h30-19h. Si vous avez rendez-vous et que, ne voyant pas venir la personne, vous l'appelez pour " prendre sa position " (" Tu es où là ? ") comme on dit ici, vous pouvez être sûr que le fameux " je suis en route " (variantes : " J'arrive ! ", " Je viens ! ", " J'ai quitté ", " Je suis non loin ") signifie tout le contraire de ce qu'il veut dire. En Côte d'Ivoire, un interlocuteur téléphonique que l'on dérange est toujours en " réunion " ou en " séance de travail " ; que cela soit vrai (la personne n'en prend pas moins la peine de décrocher) ou que votre interlocuteur soit en train de boire des bières au maquis avec ses amis. Un bon signe pour savoir si vous dérangez vraiment la personne est le " je suis en réunion ; rappelez-moi dans dix minutes ". Généralement, votre interlocuteur ne décroche que très rarement par la suite. Enfin, en Côte d'Ivoire, on n'aime pas trop le " non " (d'ailleurs un proverbe bien connu dans le pays dit que " c'est non qui envoie palabres "), donc méfiez-vous, car tout étant toujours possible et toute requête se voyant généralement adresser un enthousiaste " Y a même pas de problème ", vous risquez parfois d'avoir de mauvaises surprises. Equivalent national du " non " ou du " je ne sais pas ", le célébrissime " Bon... " (légèrement traînant et dubitatif + trois points de suspension).

Le nouchi expliqué par Soro Solo

Le nouchi, la langue des oubliés

Le nouchi : une langue qui, comme le zouglou, est une pure invention des jeunes de la ville. Avec des mots de récupération piochés dans les grands courants linguistiques nationaux auxquels s'ajoutent des emprunts français et anglais, ils réinventent une langue propre à eux. Son vocabulaire se construit aussi à partir d'onomatopées, de métaphores ou de verlan. Il se nourrit également d'actualité et de faits de société. D'où la nécessité, pour définir ou traduire un mot, de ré-expliquer parfois toute l'histoire sous-tendant le dit mot ! Nouchi, à l'origine un nom composé (nou-chi : littéralement : les poils du nez), désigne la moustache en langue dioula. Les cinéphiles remarquèrent dans les westerns et les films hindous, très prisés sur l'ensemble du territoire, que la brute, le méchant, portait toujours une moustache. Tous les petits caïds, tous les bagarreurs de quartier se vantaient ainsi d'être des nouchis. Le secteur de l'informel se divise en deux blocs : celui des patrons et celui des apprentis. Il fourmille de jeunes non-scolarisés et de déchets scolaires. La loi du milieu est implacable. Comme les mousses, les apprentis chauffeurs ou des petits métiers sont corvéables à souhait. Ils doivent soumission absolue et reconnaissance au patron qui leur offre " gracieusement " le savoir. Dans un tel univers où délation, chantage, punition corporelle et raison du plus fort constituent les règles du jeu, on a intérêt entre gens de condition égale à élaborer un code ésotérique pour échanger ses fragments d'info sans que les aînés y comprennent quelque chose. Ainsi, le nouchi bourgeonna et se développa dans les gares routières, les garages de mécanique auto, les ateliers de menuiserie, les hangars de marché, avant de gagner la rue tout entière puis les lycées et les collèges. Vu ses origines underground, le nouchi est forcément perçu par la bonne morale comme une langue de voyous. Et pourtant ces messieurs-dames s'amusent bien aujourd'hui grâce à l'imagerie populaire et l'humour du zouglou, chanté essentiellement dans cette " sous-langue " des oubliés de la société.

Souleymane Coulibaly, in Côte-d'Ivoire : Le pari de la diversité, Africultures N°56, juillet-septembre 2003, L'Harmattan, 2003.

Les tribulations de Moussa

" - Petit bon Dieu toujours vient

- Mais beaucoup choses i changé pas

- Toujours méchant y en a

- Toujours guerre on fait

- Toujours Blanc cé Blanc

- Noir cé Noir.

Ce poème écrit en français naïf s'interroge sur le sens de la Noël. Pourquoi la naissance de l'Enfant-Dieu est-elle célébrée, chaque année, sans que la face du monde puisse changer ? Question d'un haut intérêt théologique qu'un auteur a choisi de banaliser dans un " charabia ". Pourtant, on ne peut pas reprocher à l'auteur de ce poème de ne pas maîtriser la langue de Molière. Au moment où il publiait dans les années 1950 Les Eaux du Comoé, recueil de poèmes en français populaire, M. Anoma Kanié était ambassadeur de la Côte d'Ivoire en Israël et à Chypre. C'est donc un écrivain qui a choisi de s'exprimer comme la majorité des Ivoiriens. Ceux qui roulent dans les bus. Ceux qui travaillent dans les usines. Ceux qui se défoulent sur les stades. Ceux qui se promènent dans les rues. Ceux qui fréquentent les bars et les marchés. Ceux qui affluent des campagnes vers les villes. Tout ce monde-là, selon les études de Mme Lafage, professeur à l'ILA (Institut de linguistique appliquée) représentaient 30 % de la population ivoirienne en 1975, contre 5,8 % qui pratiquent le français standard ou académique et 62,3 % qui s'expriment uniquement dans leur langue maternelle.

L'ambition d'un journal comme le nôtre n'est pas seulement de s'adresser à des lecteurs. Elle est surtout de se faire comprendre par eux. Dans l'état actuel des choses, les journaux ivoiriens parlent ou écrivent en français standard. C'est donc reconnaître qu'ils ne touchent qu'une minorité de leurs lecteurs ou auditeurs potentiels.

Les promoteurs de notre journal ont eu le souci de pallier cette carence en publiant dans le premier numéro Ivoire Dimanche du 21 février 1971 une chronique en français populaire. La chronique de Moussa n'était pas une innovation car - nous l'avons dit plus haut, elle s'inscrivait dans le prolongement du recueil de poèmes de S.E. Anoma Kanié. Par la suite, elle sera amplifiée par les oeuvres discographiques de feu l'Abbé Paul Kodjo.

Mais c'est seulement contre la chronique d'Ivoire Dimanche que les puristes de la langue française ont levé leur bouclier. Ainsi, le 30 mai 1971, M. Ouattara Piélongo, alors instituteur à Aboisso, écrivait au directeur de notre journal : " En tout cas, je voudrais vous faire savoir que la corporation enseignante a déjà trop de difficultés pour rectifier le français des petits Ivoiriens - langue qui n'est pas la leur - pour que vous veniez avec une soi-disante (sic) chronique (leur) mettre les bâtons dans les roues ".

30 % des Ivoiriens parlent comme Moussa

Du coup, Moussa était devenu l'homme à abattre. Celui qui pollue l'orthographe et nuit au développement de la langue française. Passe encore d'entendre, à longueur de journée, le charabia ou le petit nègre dans les rues ou dans les usines, mais oser l'écrire dans un journal qui se veut sérieux, c'en était trop ! L'équipe rédactionnelle de Ivoire Dimanche fut donc accusée d'avoir franchi le rubicon. Les pourfendeurs de Moussa sont allés jusqu'à intenter un procès d'intention aux journalistes qui, selon eux, se " cachent derrière Moussa pour raconter des conneries aux gens ".

Décidément, certains lecteurs de l'époque manquaient d'humour. D'une petite colline, ils ont fait une montagne non escaladable à tel point qu'il a fallu recourir à un sondage d'opinion pour départager les " moussaphiles et les moussaphobes ". 55 % de la population abidjanaise l'ont acquitté, tandis que 23 % le condamnaient à mort. Il survivra encore pendant deux ans avant d'aller " se réfugier au village ", en 1973.

Philosophe et guignol

Dix ans après, le revoilà. Il reprendra encore sa chronique dans notre journal. Toujours philosophe et guignol. Son langage dévergondé, sa verve naïve et son style caustique l'accompagneront. Il ne changera rien à ses habitudes. Parce qu'aujourd'hui comme hier, la langue de Moussa est une réalité ivoirienne qu'on ne peut pas écarter d'un revers de main.

Elle montre, après 23 ans d'indépendance, que le français académique n'a pu rentrer dans les familles, dans les usines ou dans les villages. Cette langue que certains considèrent abusivement comme la langue maternelle des Ivoiriens, reste et demeure la langue de l'élite. Quant aux autres, ils se débrouillent avec la langue de Moussa pour communiquer. Qu'on ne s'y méprenne donc pas en plaquant des vérités générales sur l'expansion du français dans nos pays. Quelqu'un a écrit : " Abidjan, Douala, Yaoundé deviendraient d'invivables tours de Babel si l'on privait les diverses ethnies qui y habitent du lien linguistique populaire qu'y est devenu le français ".

De quel français parle t-on ? Si c'est du français de Moussa, d'accord. Mais si c'est du français standard, la question mérite d'être rééxaminée. Evidemment, ce n'est pas demain que la langue de Moussa sera enseignée dans nos écoles ou deviendra une langue officielle comme son petit cousin le créole. Mais comme palliatif, elle fait un bras d'honneur aux défenseurs inconditionnels de la langue française. Notre journal l'introduit encore dans ses pages, pour se mettre en accord avec 62,3 % d'Ivoiriens. Triste réalité peut-être. Mais nous sommes bien obligés de compter avec elle " ".

D. Bailly, Moussa : maintenant j'ai là encore !, article paru dans Ivoire Dimanche n°642 du 29 mai 1983.

Moussa et la " conjoncture " (chronique du 2 mai 1971 : Trop bon, trop couillon)

- Madame, ce que tu fais maintenant je ne suis pas content... C'est pas toi seulement qui moyen me donner l'argent à la fin (du mois). Si tu veux je n'a qu'à partir quelque part, y faut dire kèh ! Pasqué je fatigue maintenant trop.

-... Si tu crois que tu vas gagner travail vite dans Abidjan là, ééh blagué-tué oué ! C'est ça que tu parles : y faut pas que tu vas travailler la vie mon petit. Toi-même, tu connais que dans Abidjan la vie c'est pas comme la vie en brousse. Si tu travailles et pi tu gagnes 5 000 F à la fin, y faut pas que tu vas refuser, y faut prendre ça pour débrouiller un peu quoi sinon tu vas voir. Tu gagnes l'enfant.

- Ah ! Tu connais que je gagne l'enfant et pi toujours tu fais malin sur moi... Depuis on dit que boy doit gagner 13 000 F esmig (SMIG), toi tu fais comme si tu gagnes pas radio pour écouter nouvelles quoi. Je connais que tu es au courant. Alors comme je parle pas tu crois que je suis couillon quoi. Ah bon : trop bon, trop couillon, oui...

Ivoire Dimanche n°642 du 29 mai 1983, extrait.

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