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Cérémonie avec musique et danse dans un village près de Korhogo. shutterstock - Theresa Pichorner.jpg

Musique populaire

L’indépendance de la Côte d’Ivoire en 1960 marque distinctement un renouveau pour la musique populaire ivoirienne. Et ce, dès le jour même de l’indépendance, le 7 août 1960, lorsque le jeune Amédée Pierre (1937-2011) se produit pour la première fois en concert à Treichville. Jusque-là̀, la variété́ française, le highlife ghanéen et la rumba congolaise dominent le paysage musical ivoirien. Mais en une soirée, celui que tout le pays surnommera bientôt le « dopé national » (« rossignol national » en bété) va changer la donne. Composant dans sa langue maternelle, le bété, il est le premier à s’émanciper de la tutelle de l’ancienne puissance et à mélanger rythmes traditionnels et modernité pop. Auteur de nombreux disques qui seront tous des succès populaires, il devient en quelques années l’« olêyê », le précurseur qui va ouvrir la voie à des chants et musiques spécifiquement ivoiriens. Adieu le français ou l'espagnol, les nouvelles vedettes chantent dans leur langue maternelle, le plus souvent en bété ou en dioula. Un changement qui en appelle un autre puisque c’est aussi à cette époque qu’entre officiellement la gent féminine dans l’industrie musicale ivoirienne avec des artistes telles que les Sœurs Comoé, jumelles d’origine baoulé découvertes au début des années 1960 par le ministre de l’Information ivoirien Mathieu Ekra (et co-auteur de l’hymne national de Côte d’Ivoire, L’Abidjanaise). De vraies pionnières qui ont ouvert la voie à d’autres (Aïcha Koné, Reine Pélagie, Chantal Taïba...), plus nombreuses à partir des années 1970.

Et les années 1970, justement, vont être marquées par la venue de James Brown à Abidjan. Un passage dans le pays qui marque durablement la jeunesse locale, notamment un certain Ernesto Djédjé (1947-1983), découvert par Amédée Pierre. Bien décidé à révolutionner la musique ivoirienne, ce dernier s’intéresse aussi bien au disco qu’à la rumba, tout en poursuivant sa « musique de recherche » qui puise abondamment dans la tradition. Mais c’est l’afrobeat de Fela Kuti, qu’il découvre lors d’un séjour au Nigeria, qui provoque le déclic. Peu de temps après, Djédjé donne forme à sa révolution musicale en créant le ziglibithy, un style inspiré des sonorités traditionnelles de l’Ouest ivoirien (notamment le tohourou, art oratoire de la poésie chantée) auquel l’artiste associe de la funk. À la fois genre musical et danse tradi-moderne, le ziglibithy conquiert le pays dès la sortie de Ziboté en 1977, album-manifeste et fondateur du genre. Réputé aussi bien pour son style glam-funk et sa coupe afro à favoris que pour ses shows scéniques et ses déhanchés, le « Gnoantré national » est considéré comme l’inspirateur de deux esthétiques qui vont devenir parmi les plus importantes du pays : le zouglou et le coupé-décalé.

Dans le sillage de leur illustre aîné Ernesto Djédjé, plusieurs crooners à voix d’or incarneront l’heureuse fusion de la musique traditionnelle avec les courants musicaux de l’époque (gospel, soul, funk, etc.). Parmi eux, François Lougah, fut un monument de la chanson ivoirienne et un showman d’exception. Surnommé le « Papa National », il est considéré́ comme l’un des précurseurs de la sape. Citons aussi Bailly Spinto, « le chanteur à la voix aux mille et une octaves », « l’homme à la voix d’or » ou encore le « rossignol bété », très influencé par le chant religieux et des artistes comme Otis Redding, Percy Sledge, Wilson Picket ou Tom Jones. Avant que la déferlante zouglou et son émanation le coupé-décalé n’inondent les ondes du monde entier, c’est à travers le reggae que la Côte d’Ivoire nourrie sa réputation à l’internationale.

Le reggae

Abidjan est ainsi considérée comme la troisième capitale mondiale du reggae après Kingston et Londres, et ce depuis 1982. C’est cette année que se produit l’onde de choc Brigadier Sabari (« Brigadier pardon ! »). Récit d’une rafle nocturne dégénérant en passage à tabac, cette chanson écrite en dioula par un jeune rasta nommé Seydou Koné – alias Alpha Blondy – sonne le début d’une longue et prospère carrière pour celui va devenir une icône internationale et marque la naissance du reggae africain, dont les chanteurs ivoiriens s’imposeront comme les meilleurs ambassadeurs. Outil de conscientisation et de dénonciation des souffrances du peuple, ce style musical a trouvé en Afrique un terrain particulièrement propice à son développement. Si les tubes d’Alpha Blondy, le « Marley ivoirien », et de son dauphin, le prophète panafricaniste Tiken Jah Fakoly ont largement dépassé le cadre des frontières nationales, la scène locale, extrêmement riche et dynamique, compte de nombreux chanteurs et groupes de talent. Infusant l’ensemble de la société ivoirienne, le reggae ne se cantonne pas aux nombreux lieux dédiés que compte la capitale économique, mais se joue aussi dans les maquis, les bars, les maisons, les taxis, et est diffusé à grande échelle sur les ondes du pays. Le genre est aussi consacré au sein d’un festival devenu majeur : l’Abi Reggae Festival. En plus des concerts donnés par des stars internationales (Alpha Blondy, Kojo Antwi...), des groupes mythiques et des artistes jamaïcains (Third World, Morgan Heritage, Ky-Mani Marley) l’Abi Reggae accueille des conférences et colloques thématiques réunissant de nombreuses sommités universitaires du reggae et du mouvement rastafari (Helene Lee ou Julius Garvey – fils de l’illustre Marcus Garvey).

Outre ce grand rendez-vous, les amateurs du genre sont comme des poissons dans l’eau en Côte d’Ivoire. Le pays regorge d’adresses dédiées, à commencer par le temple : le Parker Place. Directement inspiré des pubs jamaïcains de Londres, l’endroit marie une acoustique en or aux dernières tendances en matière de reggae. L’adresse idéale pour apprécier les talents locaux et internationaux. À Cocody, on trouve aussi, l’Espace Champion Live. Outre sa vue imprenable sur la lagune, l’endroit demeure une référence du reggae à Abidjan grâce à sa programmation bien ficelée.

Le zouglou et le coupé-décalé

Peu après l’explosion du reggae, la récession économique des années 1980 donne naissance au premier courant musical fédérant l’ensemble des Ivoiriens : le zouglou. Réponse d’une jeunesse désenchantée à la fin de règne agité d’Houphouët, cette musique de contestation sociale et politique se caractérise par des textes à l’ironie douce-amère et une tendance à l’humour et l’autodérision. Genre novateur fait par et pour les jeunes, le zouglou s’inspire notamment du tohourou (également l’un des référents musicaux d’Ernesto Djédjé) et de l’aloukou (danse traditionnelle bété accompagnée par des ensembles de percussions), très populaires dans les années 1960-1970. D’un point de vue musical, le zouglou se base sur un style de chants connu sous le nom d’« ambiance facile » ou « wôyô », rythmés par des battements de mains et des tambourinements sur des supports de fortune tels que grattoirs en métal, bouteilles vides, caisses ou tambours. À partir de 1990, le mouvement zouglou, relayé par les étudiants, prend une couleur clairement revendicatrice, la jeunesse y trouvant une plateforme idéale de participation au débat public, ainsi qu’un moyen direct de s’adresser aux autorités. Si vous vous demandez qui sont les stars du zouglou, dites-vous que vous les connaissez peut-être, puisqu’il s’agit de Magic System. Ces « Vieux pères » du zouglou – qui ont eu au début des années 2000 un succès retentissant en France – jouissent d’un capital sympathie inoxydable, même si certains puristes les accusent de faire de la musique pour « benguistes » (« Français »). Extrêmement influents dans le pays, les Magic System demeurent une grande fierté nationale et sont très impliqués dans les bonnes œuvres à travers leur fondation. Outre les « vieux pères », parmi les noms importants du genre, citons aussi Didier Bilé, auto-proclamé « roi du zouglou » ou Les Garagistes, auteurs de Tapis rouge, LE grand classique du genre.

Si Magic System a le premier contribué à internationaliser la musique ivoirienne, aujourd’hui, même ceux qui ne sont jamais allés en Côte d’Ivoire connaissent ou ont entendu parler du coupé-décalé. Élément clé de l’« ivoirité », paradoxalement née à Paris (au début des années 2000) parmi la diaspora ivoirienne, le coupé-décalé est aujourd’hui un monument national du pays et son icône DJ Arafat, une légende.

Parmi la constellation de lieux dédiés à « l’enjaillement », un des plus emblématiques est L’Internat. Surnommé le « Temple du Zouglou », l’endroit est un espace de fête populaire et une vraie plongée au cœur de l’âme ivoirienne. Une expérience similaire à ce que l’on pourrait ressentir au PAM’s. Plus qu’un simple live-bar, ce dernier est à la fois une institution, un état d’esprit et une référence de la musique live à Abidjan. Une très belle adresse pour le zouglou et le coupé-décalé. Dernière adresse de marque, et pas des moindres, le 40/40 Club (« Forty-Forty Club ») fait partie depuis quelques années des night-clubs incontournables de la capitale économique ivoirienne. Gage de qualité : le maître des lieux, le fameux Gros Bedel, a été élu « meilleur directeur de club » lors des Coupé Décalé́ Awards de 2017.

Les scènes alternatives

Autre courant musical indissociable de la Côte d’Ivoire, le très entraînant et populaire zoblazo, qui a fait danser le pays entier dans les années 1990, reste aujourd’hui un indémodable. Créé par Désiré Frédéric Ehui dit Meiway, le style mêle des sonorités contemporaines aux rythmes traditionnels et festifs du Sud côtier ivoirien et du Ghana. Débordant d’une énergie irrésistible et communicative, le zoblazo se danse traditionnellement avec un mouchoir blanc, symbole de paix, de joie et de pureté.

Aussi, on assiste depuis quelques années à l’émergence d’une intéressante scène jazz qui, bien qu’encore confidentielle, compte un nombre croissant d’adeptes. Style musical mal-aimé, car associé – en Côte d’Ivoire comme dans le reste du monde – à une musique élitiste et bourgeoise, le jazz compte aujourd’hui dans le pays quelques rendez-vous d’envergures comme L’Émoi du jazz, initié en 2009 par le regretté Désiré Coffi Gadeau ou l’Abidjan Jazz by BICICI, devenu incontournable depuis sa première édition en 2012 et qui a vu défiler un beau panel de stars internationales dont l’immense Salif Keita, Cheick Tidiane Seck et bien sûr les « Eléphants » et chefs de file du jazz ivoirien : le bassiste Luc Sigui, le saxophoniste Isaac Kemo et le bassiste-pianiste Évariste Yacé, avec à leur tête le monument vivant et batteur de légende Paco Sery. Abidjan possède aussi quelques belles adresses pour un concert, comme le Filjim, club tenu par Philippe Tissot, mélomane averti ou L’Entrepôt, bel endroit programmant régulièrement des Jazz Nights très réussies.

Impossible évidemment d’éluder la musique électronique. À l’Est (Ouganda, Tanzanie) comme à l’Ouest (Ghana, Sénégal, Mali) – et beaucoup en Afrique du Sud – le continent africain voit éclore depuis deux décennies des foyers bouillants d’avant-garde musicale électronique, avec en tête de proue le très dynamique label et festival Nyege Nyege Tapes. Bien installée dans cette dynamique, la Côte d’Ivoire n’est pas en reste et voit des artistes comme Raoul K ou des collectifs abidjanais tels qu’AkwaBeat briller à l’internationale. Pour les amateurs, le Bushman Café, haut lieu de la vie culturelle et sociale abidjanaise (situé à Cocody), se présente comme un écosystème alternatif engagé dans un processus de « renaissance esthétique africaine », dont la musique électronique est l’une des tendances phares. Un véritable carrefour de l’électro dans le pays.