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Sur les traces de l’histoire

Les îles Anglo-Normandes possèdent l’un des patrimoines préhistoriques les mieux conservés d’Europe. Pour vous aider à naviguer dans ce labyrinthe mégalithique, voici quelques définitions clés. Un menhir est une pierre levée dont la valeur peut être commémorative ou cultuelle. Ce menhir peut être isolé, disposé en ligne, ou en cercle, on parle alors de cromlech. Un dolmen est un monument mégalithique formé d’une ou plusieurs pierres de couverture, généralement plates, et soutenues par deux pierres levées. Cette « table » de pierre forme les parois d’une chambre funéraire. Les tombes-passages sont composées d’une ou plusieurs chambres funéraires de forme variable (rectangulaire, carrée, ovale), recouvertes d’un tumulus de terre ou de pierre, et auxquelles on accède par un étroit passage fait de grosses pierres. À ne pas confondre avec les allées-couvertes, longues tombes de plan rectangulaire dites « en couloir », aux parois composées d’imposantes dalles de pierre supportant elles-mêmes des dalles de couverture. À cela s’ajoutent les cistes ou boîtes aux parois de pierre abritant dépouilles des défunts et objets sacrés. Tous ces mégalithes témoignent d’une société déjà très organisée et hiérarchisée. À Jersey, ne manquez pas l’allée-couverte de Ville-ès-Nouaux ; la tombe-passage de La Pouquelaye-de-Faldouët ; et surtout la tombe-passage de La Hougue Bie avec son entrée à l’alignement équinoxial, son long couloir bordé de 60 pierres dressées et son imposant tumulus de 13 m de haut. À Guernesey, impossible de faire l’impasse sur le Dolmen de Déhus ; le menhir de Longue-Rocque ; ou bien encore la Table des Pions, cromlech également baptisé… l’anneau des fées. En parallèle se sont également développés les premiers sites défensifs comme le Jerbourg Point à Guernesey, d’abord protégé par un fossé puis par des ajouts successifs de puissants murs de pierre, et enfin d’un rempart de gazon rappelant les glacis militaires. Le château de Vale, lui, était originellement un fort de l’âge du fer. Les Varines, à Jersey, est un site étonnant où furent retrouvés des blocs de granit organisés en lignes et en demi-cercles, servant de brise-vent et de structure porteuse aux habitations. À Aurigny, c’est un mur de pierre sèche de 9 m de diamètre encerclant un foyer qui témoigne de l’habitat quotidien de l’âge du fer. Aurigny qui peut également s’enorgueillir de posséder l’un des seuls vestiges de la présence romaine sur les îles. Le petit fort romain, appelé the Nunnery, date du IVe siècle. Remarquez ses murs de briques épais formant une enceinte carrée aux angles arrondis protégeant une tour… Ils servirent d’exemples aux fortifications futures !

Traditions médiévales

Proportions massives, déclinaisons multiples de l’arc en plein cintre, formes et motifs géométriques simples caractérisent le style importé par les Normands. Édifiés sur d’imprenables éperons rocheux, leurs châteaux forts s’abritent derrière de puissants remparts. Daté du XIIIe siècle, le Château de Mont Orgueil à Jersey en est le plus impressionnant représentant. Cette forteresse à quatre niveaux, protégée par plusieurs strates défensives (fossés, douves, remparts à créneaux), est un véritable labyrinthe de portes, escaliers et passages voûtés. À Guernesey, c’est le Castle Cornet qui impressionne avec ses nombreuses portes et cours, son imposante barbacane (ouvrage semi-circulaire couvrant une porte) et sa tour carrée. Une influence normande que l’on retrouve également dans les édifices religieux, à l’image de l’église paroissiale de Saint-Hélier et de la Fisherman’s Chapel, toutes deux à Jersey. En parallèle, les premières fermes et maisons rurales font leur apparition. Irrégulières d’apparence et modestes en hauteur (les ressources en bois limitées expliquent les faibles portées des charpentes), elles apparaissent pourtant robustes grâce au granit local dont elles sont faites. Sur les îles, une règle simple s’applique : plus les fenêtres sont petites, plus la maison est ancienne ! Les premières maisons n’en possédaient d’ailleurs pas ou peu, et elles n’étaient alors pas vitrées. L’épaisseur des murs de granit permettait de créer de profondes embrasures évitant à la pluie de pénétrer. Dans tous les cas, les murs-pignons étaient aveugles, et les fenêtres étaient à l’arrière, orientées au sud. L’élément central de la maison rurale est la cheminée, courant le plus souvent le long du mur à pignon et alors cachée par du plâtre. Mais l’âtre, lui, est mis en valeur par un linteau géant soutenu par deux imposants blocs de pierre et portant souvent de superbes motifs sculptés. Autre élément phare : les tourelles d’escaliers en pierre. À Jersey, ces maisons se caractérisent également par la présence d’arches ou baies (de 3 à 5) composées de 9 pierres (1 pierre centrale, 2 pierres incurvées ou épaules, et 3 pierres de chaque côté). En bord de route, des arches doubles, une pour les attelages et une pour les piétons, marquent l’entrée de ces maisons, devenues grandes propriétés avec l’ajout de dépendances (toujours moins hautes que la maison principale) organisées autour d’une cour pavée. Au fil des siècles, ces maisons gagnent en confort avec notamment une multiplication et un agrandissement des fenêtres, et voient s’ajouter au granit l’emploi de la brique, de l’ardoise, de la tuile, et parfois même du ciment pour couvrir la pierre d’origine… mais elles conservent, aujourd’hui encore, ce charme rustique hérité du Moyen Âge. Parmi les plus belles fermes à ne pas manquer : La Morel Farm à Jersey et la National Trust of Guernsey Les Caches Farm.

Tourbillon de styles

Au XVIIIe siècle, à Jersey, le maréchal Henry Seymour Conway imagine des tours côtières rondes qui porteront son nom : les Conway Towers. Construites en granit local, elles sont ornées de mâchicoulis. La Rocco Tower et la Seymour Tower (unique tour carrée) en sont de beaux exemples. Sur Guernesey, les Britanniques érigent les Loophole Towers, toutes construites en granit et sur le même modèle : un étage enterré et deux étages percés de meurtrières (loopholes) et une base légèrement inclinée. Les tours de l’Ancresse en sont d’intéressants exemples. En parallèle, le XVIIIe siècle voit se développer un nouveau style baptisé « style géorgien », inspiré de l’ordre et de la rigueur classique. Pierre de taille, brique, tuile et ardoise sont les matériaux privilégiés. Parfois laissés bruts, ils sont le plus souvent chaulés de blanc. En matière de résidence privée, Les Mouriaux House à Jersey en est un bel exemple, tout comme la célèbre Hauteville House à Guernesey, demeure d’un grand amateur d’architecture du nom de Victor Hugo. À Jersey, les villes voient apparaître les terraced houses ou maisons mitoyennes et les premiers cottages ouvriers disposés en deux rangées de maisons parallèles séparées par des cours et jardins. À la rigueur géorgienne succède la théâtralité du style Regency. À Jersey, la rotonde de la Seafield House à Saint-Lawrence en est un superbe exemple. En ville, à Saint-Hélier notamment, crescents (aménagements urbains en courbes) et effervescence décorative bousculent les codes. Canopées, balcons et imposantes corniches révèlent un travail raffiné et délicat de la ferronnerie. Autant d’éléments qui annoncent le tourbillon victorien du XIXe siècle. Jersey et Guernesey voient apparaître sur leurs côtes les Martello Towers, du nom des fortifications génoises dont elles s’inspirent. On les reconnaît à leur structure ronde, à leurs murs épais et à leur plateforme de tir. Construites en pierre ou en briques maçonnées, elles possèdent souvent d’innovantes charpentes mobiles. Un fût central en maçonnerie sert de soutènement au pivot de la charpente qui se meut grâce à des roues tournant sur une piste circulaire le long du mur extérieur, ingénieux système permettant une vue et des tirs à 360°. Portelet Tower et Kempt Tower à Jersey et Fort Grey à Guernesey en sont les fiers représentants. L’île d’Aurigny, elle, est une ode au génie civil victorien. L’île possède l’unique chemin de fer des îles. Il permettait de transporter les pierres des carrières de l’est de l’île vers la ville d’Aurigny pour la construction de l’impressionnant brise-lame mesurant plus d’un kilomètre. Entrepôts et bâtiments commerciaux aux silhouettes de granit rouge, eux, peuplent les quais des ports. Le quai des Marchands de Saint-Hélier avec ses Commercial Buildings en est l’exemple parfait. Boutiques et bureaux en rez-de-chaussée, passage arrière menant aux entrepôts, robustes planchers de bois, imposantes cages d’escalier aux poteaux porteurs continus et usages de matériaux nouveaux (verre, acier…) caractérisent ces nouveaux temples industriels. L’ère victorienne est aussi celle d’un étonnant éclectisme mêlant tous les styles néo, le néogothique en tête, que l’on retrouve notamment dans la Victoria Tower de Saint-Pierre-Port, tout en brique rouge et créneaux, ou bien encore dans l’étonnante villa La Fantaisie à Saint-Saviour avec ses fenêtres gothiques aux arcatures en ogive. Les grands hôtels de bord de mer débordent, eux, de décors en stuc, de panneaux de bois, de sculptures et de motifs résolument exotiques. À Saint-Hélier, ne manquez pas le Southampton Hotel et le Royal Yacht Hotel. Autre réalisation typiquement victorienne : les kiosques et serres que l’on retrouve notamment au jardin du Guernsey Museum at Candie. En réaction à cette fièvre industrielle, le mouvement Arts and Crafts prône, lui, un crédo simple : « Ma maison est mon château ». Œuvres d’art totales illustrant le savoir-faire artisanal, ces maisons s’inspirent de la robustesse et de la simplicité des fermes médiévales et ouvrent la voie aux célèbres cottages anglais. Furze Cottage à Saint-John en est un bel exemple.

Occupation allemande

Peut-être ne le saviez-vous pas, mais les Allemands firent des îles Anglo-Normandes de véritables forteresses, comptant parmi les points les plus solides de leur Mur de l’Atlantique. Batteries d’artillerie, batteries de défenses anti-aériennes, murs antichars ou Panzermauer, installations souterraines, bunkers de tout type (observatoires, casemates, abris, tours…)… les réalisations allemandes sont multiples. À Jersey, la Channel Islands Occupation Society a contribué à la conservation de nombreux sites de cette période, à l’image des Batteries Lothringen et Moltke, du Bunker de La Mare, de la Casemate de La Carrière ou de la Tour d’Observation MP1. Sur l’île, les Allemands imaginèrent également un système d’observation et de direction de tir à 360° inspiré des Martello Towers. Ancrées au sommet de pentes dominant la mer, ces tours possèdent de cinq à six niveaux d’observation. Certains bunkers, avec leurs façades percées de multiples créneaux de défense rapprochée, ne sont pas sans rappeler les fortifications médiévales. Coupoles blindées périscopiques, cuves bétonnées et avancées en saillie, elles sont autant d’éléments innovants protégeant l’artillerie lourde, tandis que les parements en bois des casemates permettaient d’absorber les tirs de shrapnels. Mais la plus imposante réalisation allemande sur Jersey reste ce mur antichar qui, dans la Baie de Saint-Ouen, s’étend sur 6 km en continu, s’appuyant notamment sur des murs anti-érosion en granit préexistants. 6 m de haut, 2 m d’épaisseur..., ce mastodonte est protégé au nord et au sud par deux pointes rocheuses solidement fortifiées. Les Allemands ont également largement utilisé les fortifications préexistantes, tel Elizabeth Castle dont ils dotèrent les murailles du XVIe siècle de tourelles d’observation et autres blockhaus. À Guernesey, les Allemands ont rivalisé d’ingéniosité dans l’édification de tours-observatoires. Si certaines sont de formes assez traditionnelles (cylindriques, polygonales), d’autres étonnent comme la tour de Vale Mill consistant en trois étages ajoutés au sommet du plus ancien moulin de l’île ou la tour de Fort Saumarez construite au-dessus d’une Martello Tower. Les Allemands étaient également les grands maîtres du camouflage. Les grillages de protection étaient souvent enduits de ciment pour les rendre invisibles. Certaines tours d’observation étaient camouflées par des filets imitant la végétation. Mais les « déguisements » les plus étonnants consistaient en un parement de pierres de taille et en une toiture à quatre pans imitant les habitations rurales et posées littéralement sur le bâti défensif… si ce n’étaient les canons perçant le côté de ces charmants cottages, l’illusion aurait été presque parfaite ! 

Perspective contemporaine

Dans l’immédiat après-guerre, les îles, et surtout Jersey, connaissent un important développent urbain. Malheureusement ce dernier est mal encadré et l’île voit se multiplier des installations, touristiques notamment, construites au détriment des richesses de l’île… alors même que fut créé, en 1946, le Comité des Beautés Naturelles ! Il faut attendre les années 1960 pour voir apparaître une véritable volonté de planification urbaine avec l’élaboration du Plan Barrett qui prévoit une séparation de l’île en zones à protéger et zones à construire. Si petite soit l’île, la circulation automobile devient un problème et des tunnels sont créés pour décongestionner Saint-Hélier et libérer ainsi le centre pour la création de zones piétonnes. Malheureusement, cela s’est également accompagné de la destruction de monuments historiques, telle l’église au cœur du Royal Crescent, détruisant ainsi son unité urbanistique. D’autres sites patrimoniaux sont transformés, à l’image du Fort Regent de Saint-Hélier transformé en centre communautaire et de loisirs entièrement recouvert par une imposante verrière, tandis que de nouveaux quartiers apparaissent tel le Waterfront avec ses multiples complexes immobiliers et de loisirs. Plus récemment, c’est le Jersey International Financial Centre qui modifie la silhouette de Saint-Hélier avec ses tours de béton et de verre. Pour limiter ces évolutions pas toujours très heureuses, la priorité est aujourd’hui faite à la préservation de la nature et du patrimoine et au respect des traditions architecturales qui doivent guider toutes nouvelles constructions. Respect et durabilité qui ne sont pas vraiment au cœur des préoccupations des milliardaires frères Barclay qui se firent construire, sur le tout petit îlot de Brecqhou (appartenant à Serq), un mastodonte néo-Tudor qui nécessita l’acheminement de près de 120 000 tonnes de matériaux ! Fort heureusement, aujourd’hui, les architectes optent pour plus de sobriété dans des villas limitant leur impact sur l’environnement, telle la très minérale Logie Point House à Jersey. Cela pourrait s’arrêter là, mais en décembre 2021, le président du Conseil de Construction de Jersey déplorait l’absence sur l’île de grands édifices architecturaux et appelait de ses vœux la création d’un bâtiment iconique qui ferait de Jersey une destination touristique de premier ordre… Affaire à suivre !