Arts et culture

Avec la contribution d'Isabelle Zongo (fondatrice du blog www.originvl.com et de la première fondation numérique de promotion des arts et de la culture avec un focus sur l'Afrique www.originalfound.com)

Architecture

L'architecture et l'habitat ivoirien varient selon les ethnies, les régions, les contraintes climatiques et les apports et influences étrangers. À travers une série d'adorables maquettes, le musée du Costume de la ville de Grand-Bassam donne un aperçu assez exhaustif des différents types d'architecture traditionnels qui, pour différents qu'ils soient d'une région à l'autre, n'en restent pas moins sous-tendus par deux caractéristiques majeures : la technique utilisée pour la construction, et la forme architecturale empruntée. On peut distinguer trois techniques de construction. La première relève de la poterie : les murs sont alors constitués de couches de terre modelées les unes sur les autres. La deuxième recourt à la vannerie : branchages plantés dans le sol, assemblés entre eux et recouverts de feuillage et/ou de papo (technique fréquemment utilisée en bord de mer et chez les peuples lagunaires). Enfin, la troisième, que l'on peut considérer comme la plus courante, combine les deux premières techniques avec des murs en banco et un toit généralement conique en papo, paille ou chaume. On la rencontre beaucoup chez les peuples du Nord et de l'Ouest, à quelques variations de taille et de forme près. On retrouve en gros deux types d'architecture dominants : la case en banco et toit conique en paille, de forme carrée ou ronde, typique des zones forestières ou savanicoles, et la maison rectangulaire de style soudanien, avec étage et/ou toit-terrasse, majoritaire du côté de Kong (aussi appelée la Tombouctou ivoirienne) et de Bondoukou, et généralement répandue dans les villes ayant été sous influence dioula. On observe actuellement une modernisation de ce type d'habitat et, tandis que le ciment vient remplacer le banco, aux éléments végétaux du toit se substituent les briques et les tôles ondulées. Ce phénomène résulte en partie de l'urbanisation galopante et de la fièvre constructrice qui s'est emparée du pays, mais trouve aussi sa justification dans des raisons d'ordre sanitaire et la nécessité d'une meilleure prévention contre la pluie et les éventuels incendies. La contrepartie est une certaine uniformisation du paysage où, faute de plans directeurs d'urbanisme, l'identité architecturale traditionnelle des villes et villages ivoiriens se voit délayée dans la prolifération anarchique d'un modernisme de façade pas toujours adapté aux réalités sociales et aux contraintes climatiques et géographiques du pays.

L'architecture des villes se veut, elle, résolument contemporaine, à peine tempérée par les honorables vestiges de veilles bâtisses coloniales que l'on ne se donne la peine d'entretenir (et encore : c'est un bien grand mot dans certains cas...) qu'à Abidjan au Plateau - commune gérée par un maire très dynamique -, ou à Grand-Bassam, où la réglementation en vigueur vise théoriquement à préserver l'harmonie d'ensemble du quartier France, classé depuis 2012 au patrimoine mondial de l'UNESCO. Du côté de Yamoussoukro, la tendance est au gigantisme façon ubuesque dans une débauche de marbre, de bois précieux et autres dorures grand style avec notamment la Basilique Notre-Dame de la Paix, l'hôtel Président et la Fondation Félix Houphouët-Boigny, éléments disparates d'une splendeur révolue qui côtoient dans un paysage de savane urbaine de vastes zones d'habitat spontané, des quartiers-villages, des barres d'immeubles et des enfilades de logements sur cours rappelant les réalités quotidiennes de la population. Abidjan, elle, se distingue notamment par le verre fumé, les murs-rideaux en aluminium anodisé, les faïences et le marbre des tours de son Plateau, coeur historique de la ville et vitrine fièrement revendiquée du miracle économique ivoirien. Symbole des grandes ambitions du pays au lendemain des indépendances, le quartier des affaires présentait à l'époque l'une des architectures les plus modernes d'Afrique, ce qui lui valut le surnom de " Petit Manhattan " ou " Manhattan des Tropiques ". À cette panoplie de réalisations futuristes cohabitant en toute harmonie avec la trame coloniale de la commune s'ajoutent quelques ouvrages d'art résolument avant-gardistes comme la cathédrale Saint-Paul et l'immeuble de la Pyramide, qui contrastent par leur singulière triangularité avec la verticalité de cette Babylone des affaires auxquelles répond la " tour d'Ivoire " de l'hôtel éponyme, de l'autre côté de la lagune, vestige glorieux et esseulé d'un pharaonique projet de " Riviera africaine " qui n'aura jamais été mené à son terme. Autre ouvrage d'art emblématique d'Abidjan et du Plateau en particulier, la grande mosquée Salam, projet mené par l'architecte Thierry Dogbo, lancé en 1996... et pas encore tout à fait achevé. D'une grande beauté, la mosquée du Plateau est bâtie sur un terrain d'environ 7 500 m², et serait semble-t-il l'une des plus grandes d'Afrique de l'Ouest. D'une grande pureté de lignes, cet édifice doté d'un minaret de soixante-cinq mètres de haut et surmonté d'un imposant dôme aux couleurs bleu et or est recouvert de granit, de céramique et de marbre. Il est en mesure d'accueillir 3 500 fidèles sur son esplanade et 3 000 dans sa salle de prière.

Plusieurs maîtres d'oeuvre ont marqué de leur empreinte l'architecture post-indépendance de la Côte d'Ivoire, et contribué à donner à ses deux capitales cette identité si particulière qui frappe encore le visiteur aujourd'hui. Aux Italiens Rinaldo Olivieri et Aldo Spirito, on doit respectivement l'immeuble de la Pyramide, bâtiment emblématique de l'audace architecturale et de la glorieuse verticalité du Plateau, et la surprenante cathédrale Saint-Paul, qui valut à son concepteur le prix " Europe architecture 1982 ". Henri Chomette, qui se vit confier le plan du centre d'Abidjan, fut l'auteur de plusieurs réalisations d'envergure mêlant élégance et monumentalité, à commencer par l'Hôtel du District d'Abidjan et le pont de Gaulle, reliant la commune de Treichville à celle du Plateau. L'architecte français dessina également les plans de l'Immeuble des Finances, de la SGBCI (Société générale de banques en Côte d'Ivoire), de l'immeuble Alpha 2000 qui abrite la SIB (Société ivoirienne de banques) et du centre Nour al Hayat, qui abrite La Rotonde des arts contemporains. À Pierre Dufau, on doit le majestueux palais présidentiel du Plateau, inauguré en 1961 à l'occasion des fêtes de l'accession à l'indépendance. Autre bâtisseur prolifique et homme d'affaires avisé bien connu des éminences du continent, le Français d'origine tunisienne Olivier-Clément Cacoub dit " l'architecte du soleil " (et celui du " Vieux ", ainsi que l'on surnommait affectueusement Félix Houphouët-Boigny), Premier Grand Prix de Rome en 1953 et auteur de nombreuses réalisations en France et dans le monde, notamment en Afrique, signera le palais présidentiel de Yamoussoukro ainsi que la Fondation Félix Houphouët-Boigny et l'hôtel Président, toujours dans la capitale politique. Au firmament des " hommes du président ", l'incontournable Pierre Fakhoury, architecte ivoiro-libanais qui a travaillé main dans la main avec tous les régimes et tous les chefs d'État ivoiriens depuis qu'il s'est mis à son compte en 1975. S'il est surtout connu pour avoir piloté les travaux de construction de la monumentale Basilique de Yamoussoukro (conformément à la tradition des bâtisseurs de cathédrales, il est d'ailleurs représenté sur l'un des vitraux de l'édifice religieux) et mené à bien la réhabilitation de l'hôtel Ivoire et du siège de la BAD (Banque africaine de développement) dans le contexte de la reconstruction post-crise, cet " architecte VIP ", qui a toujours su dépasser les clivages politiques, compte à son actif une multitude de réalisations variées et gère pléthore de grands chantiers à travers sa structure PFO (Pierre Fakhoury Operator) Africa.

Signe des temps et de la gentrification du pays, les plus belles et les plus ambitieuses réalisations architecturales de ces dernières années comptent de grands établissements bancaires, des centres commerciaux, des programmes immobiliers de luxe et des hôtels d'affaires construits selon les normes internationales. Le siège du groupe panafricain Ecobank Transnational Incorporated (4 000 t de béton, 2 000 t d'acier, 1 200 m2 d'Alucobond, 3 000 m2 de vitrage pour 11 000 m2 de bureaux répartis sur 10 niveaux), élaboré autour de la symbolique du tabouret akan et de l'éléphant, a été officiellement inauguré en juillet 2015. Début 2017, c'était au tour de l'hôtel Azalaï de se dévoiler aux yeux des Abidjanais. Ces deux bâtiments ont été conçus par le cabinet AR 2000 de l'architecte Ibrahima Konaré, " bâtisseur de banques " (entre autres) qui revendique des oeuvres ancrées dans la culture locale, et dont la vocation est née en même temps que la fastueuse Yamoussoukro sortait de terre. Inauguré en mai 2016, le Radisson Blu Abidjan Airport, lui, déploie sa façade vitrée autour d'une trame de poutres métalliques évoquant les branchages de la forêt tropicale. Il est l'oeuvre de Bénié Adou, à qui l'on doit entre autres les locaux de Bernabé en Zone 3, le salon VIP de l'aéroport d'Abidjan et l'hôpital mère-enfant de Bingerville, encore en cours de travaux au moment de la rédaction de ce guide. Autre réalisation d'envergure, le centre commercial PlaYce Marcory développé par le groupe CFAO, qui a accueilli le premier supermarché Carrefour d'Afrique subsaharienne et joue la carte de la simplicité géométrique, avec les formes puissantes et décalées de ses grands cubes blancs au design inspiré d'un troupeau d'éléphants marchant en file indienne.

Depuis la crise post-électorale de 2010-2011, Abidjan fait peau neuve tous azimuts et cela se traduit aussi dans le changement de physionomie architecturale de la ville. À l'ambitieuse verticalité des années 1970-1980, succède désormais un étalement dans l'espace de bâtiments à l'esthétique épurée et design, qui se veut plus respectueux des normes environnementales et moins coûteux en entretien. Cependant, la question du bien-fondé de l'horizontalité - surtout quand elle n'est pas maîtrisée, c'est-à-dire dans la majeure partie des cas - fait débat, et tous les spécialistes ne s'accordent pas sur la question. Par exemple, face aux désastres écologiques qu'entraîne l'extension horizontale des promotions immobilières, l'architecte ivoirienne Seynabou Yolande Doukouré préconise une densification par la construction verticale, qui aurait l'avantage de mutualiser les dépenses tout en utilisant peu d'espace. À terme, privilégier la " verticalisation " permettrait en effet de réduire le nombre de voyages en voiture ainsi que les distances parcourues et donc les émissions de CO2, mais faciliterait également la collecte des ordures ménagères avec, pourquoi pas, une possibilité de les traiter in situ. La mue d'Abidjan se traduit également par le développement de projets de type logements sociaux et quartiers pavillonnaires, pour lesquels les architectes sont aussi mis à contribution, ainsi qu'un travail de restauration du patrimoine, avec la réhabilitation de bâtiments emblématiques comme le Novotel, l'hôtel Pullman, le Centre commercial international d'Abidjan (CCIA, 94 m, 28 étages), la tour Postel 2001 (105 m, 26 étages) et surtout la cathédrale Saint-Paul, qui depuis quelques années n'était plus que l'ombre d'elle-même.

En termes de qualités techniques et esthétiques et au vu de leurs nombreuses réalisations en Côte d'Ivoire et dans plusieurs capitales africaines, Guillaume Koffi et Issa Diabaté se positionnent parmi les architectes les plus en vue du moment. Fondateurs de l'agence Koffi & Diabaté Architectes, créée en 2001, ils comptent parmi leurs références l'immeuble Teylium et celui de la Caisse de retraite par répartition avec épargne (CRRAE) de l'Umoa, les sièges du port autonome d'Abidjan, de la Bridge Bank et de la Versus Bank, le superbe complexe immobilier Green, l'Onomo Abidjan Airport Hotel bâti selon une architecture écologique associant les ressources naturelles locales aux matériaux de construction, l'élégant immeuble Carbone à Cocody, ainsi que de nombreux projets immobiliers et d'aménagement urbain (logements, bureaux, usines, complexes résidentiels ou tertiaires, villas privées, hôtels...). À l'heure où les vastes opérations immobilières lancées dans l'urgence par des gouvernements acculés et menées par des entrepreneurs privés s'inscrivant parfois dans une démarche plus affairiste qu'architecturale font des mégapoles du continent des cités-dortoirs à l'anarchie déshumanisante, le cabinet Koffi & Diabaté Architectes véhicule une vision de la ville africaine, de ses besoins et de son agencement où l'architecture accorde une place fondamentale aux problématiques urbaines, humaines et environnementales locales. Une vision qui peine encore à s'imposer face à l'agenda surchargé des artisans de l'émergence, mais gagnerait à être prise en compte pour le développement harmonieux de villes comme Abidjan, qui comptera près de sept millions d'habitants d'ici 2025.

Artisanat
Potière à l'oeuvre.
Potière à l'oeuvre.

La Côte d'Ivoire est souvent qualifiée de pays " béni des dieux ", et les fées des Beaux-arts n'ont pas oublié de se pencher sur le berceau de cette terre aux multiples richesses, dont la principale, génératrice de beaucoup d'autres, est sa vocation de lieu de rencontre et de convergence de peuples migratoires aux croyances et aux expressions plastiques diverses, qui en ont fait le foyer artistique que l'on sait, pour ne pas dire un véritable musée à ciel ouvert, prenant parfois des allures de sanctuaire des arts premiers. On y distingue deux types d'artisanat : l'artisanat de tous les jours, expression du génie populaire qui se manifeste à travers diverses activités à vocation utilitaire et/ou vivrière, comme la préparation de l'attiéké, du beurre de karité, du savon, le fumage du poisson ou la distillation de boissons locales typiques, bandji et tchapalo. Dans cette catégorie, on peut également regrouper divers corps de métiers appris de père en fils ou en autodidacte, avec un sens de la débrouille et une habileté naturelle que l'on retrouve chez bien des Ivoiriens : menuisiers, couturiers, tailleurs, cordonniers, tôliers, mécaniciens... La liste est longue. C'est cependant au niveau de l'artisanat traditionnel que la richesse du pays s'exprime avec le plus d'éclat, pour une raison inhérente à l'histoire du continent : les sociétés d'Afrique noire fondant leur culture sur la tradition orale, ce sont les mythes et les expressions matérielles de cette culture qui deviennent les principaux dépositaires de l'identité des peuples les façonnant. Ce que l'Occident qualifie d'art africain correspond en fait à des objets utilitaires ou cultuels dont la beauté ne s'exprimera jamais mieux que par l'accord fondamental entre la pensée religieuse ayant présidé à leur élaboration, et l'objet chargé de l'exprimer : en Afrique, la forme ne prime pas sur la fonction, et la beauté est perçue tout au plus comme un moyen, non comme une finalité. On peut distinguer quatre grands domaines dans l'artisanat ivoirien : la sculpture, le tissage, l'orfèvrerie et la poterie.

Orfèvrerie et tissage. Il suffit d'observer les tenues d'apparat des chefs et rois akan pour se faire une idée de l'importance accordée à l'or au sein de ce groupe ethnique. Symbole fort de la prospérité de leurs royaumes et de leur domination culturelle (c'est notamment grâce à leur habile exploitation de l'or que les Ashantis venus du Ghana s'imposèrent sur le littoral ivoirien et devinrent les interlocuteurs privilégiés des navigateurs occidentaux), l'or est décliné sous toutes ses formes et tous ses aspects : attributs royaux et/ou de la noblesse (lunettes, sandales, sièges, bijoux royaux, etc.), poudre conservée dans des boîtes dédiées et, parmi les objets les plus emblématiques de la culture akan, les poids baoulé (qui servaient d'ailleurs à peser la poudre d'or), symbiose parfaite de l'esthétique et de l'utilitaire fondus selon la technique ancestrale de la cire perdue. Ces petits pesons que l'on retrouve aujourd'hui un peu partout sur les marchés, dans les galeries et musées, mais aussi incorporés à divers bijoux, vêtements et objets d'artisanat contemporain, représentent généralement des animaux ou des formes abstraites à motifs géométriques évoquant les adinkras ghanéens. Leur valeur patrimoniale est telle qu'aujourd'hui encore, certaines grandes familles akan les conservent précieusement dans des coffres et calebasses d'où ils ne les sortent que pour les grandes occasions, comme la fête des ignames, qui donne lieu à des profusions d'ostentation (parfois factice...) en la matière. Au niveau du tissage, s'il est vrai que c'est aux Soudanais, et particulièrement aux commerçants dioula que l'on doit l'établissement d'importants centres de tissage et de teinture dans les cités marchandes de Bondoukou et de Kong entre les XVIe et XVIIIe siècles, il faut cependant reconnaître que ce sont indéniablement les Baoulés et les Sénoufos qui s'imposent dans ce domaine. L'utilisation du tissage est avant tout liée à la parure et/ou au costume, qu'il s'agisse d'un costume de travail, de cérémonie ou de danse. Les étoffes tissées sont généralement plus onéreuses que les cotonnades industrielles importées, car elles représentent une forme de raffinement. Malgré cela, elles restent très prisées dans certaines régions, notamment dans les régions à dominante musulmane, qui accordent une importance toute particulière au costume traditionnel et au confort vestimentaire. Dans le Nord, les vêtements de travail se caractérisent par un tissage de coton épais et irrégulier, uni ou rayé d'indigo. Celui-ci sert également de support de travail aux peintres des tentures sénoufo. Les costumes de danse enfin, de même que certains accessoires comme les coiffes ou les ceintures, sont confectionnés à partir des tissus typiques de la région. Dans l'Ouest par exemple, on peut en apprécier la variété à travers les costumes des différents groupes de danseurs. Les pagnes tissés ou pagnes kita sont également très développés chez les lagunaires et utilisés comme parure par les rois, les chefs et les notables (grands pagnes en damier). Toutes ces étoffes ont en outre valeur de dons, échangés par les familles à l'occasion de fiançailles, de mariages ou de funérailles où l'on voit défiler quantité de pagnes tissés qui attestent, selon leur facture et leur variété, des différents degrés de richesse et d'élévation sociale des divers groupes en présence. Par exemple, à l'occasion de funérailles nobles chez les Sénoufos, le nombre de pagnes blancs utilisés comme linceuls peut atteindre la cinquantaine et, d'une façon générale, accumulés au fil des générations, les plus beaux constitueront un capital familial qui se transmettra héréditairement, notamment chez les vieilles familles baoulé.

Marchés. L'implantation des marchés sur le territoire ivoirien serait antérieure à la colonisation française. Entre les XVIe et XVIIe siècles en effet, les villes du nord de la Côte d'Ivoire, sous l'influence des commerçants dioula, se muent en importants centres de négoce où l'on vient échanger or, cola, épices et bandes de coton tissées contre du sel, des métaux précieux, bijoux, outils ou armes venus du Nord ou du littoral. Sous l'impulsion des premiers colons, notamment lors de la traite des esclaves, d'autres centres seront créés, tandis qu'au début du XXe siècle, l'administration coloniale met en place tout un réseau de marchés départementaux, situés pour la plupart le long de l'axe ferroviaire de la ligne Abidjan-Niger. Cette officialisation de la pratique du marché, doublée d'une réglementation, permit ainsi de donner une impulsion notable au développement de l'économie villageoise. Institution-clé de la vie communautaire, le marché permet de mettre en avant les productions typiques de la région et favorise une forme de désenclavement économique, fondamental pour la survie du village. On trouve ainsi des marchés un peu partout en Côte d'Ivoire, et leur éclosion peut se justifier aussi bien par la proximité que l'éloignement d'un grand centre urbain, ou marquer une position de carrefour. Au cours du voyage ivoirien, on passera ainsi du marché itinérant de bord de route, généralement situé à l'entrée et à la sortie des villes ou villages d'importance, au marché urbain établi. Au fil de la route, chacun d'entre eux, en fonction des produits proposés, marque un changement plus ou moins perceptible de région, d'us, coutumes, habitudes alimentaires et pratiques culinaires. Hors grandes villes, les marchés ont en général lieu une fois par semaine et se présentent comme des institutions venant rythmer le temps calendaire propre à chaque communauté tout en permettant un approvisionnement régulier. La périodicité hebdomadaire confère souvent au marché des allures de fête, mais même lorsqu'il a lieu quotidiennement, celui-ci reste toujours prétexte à sociabilisation, à l'échange et aux bavardages. Dans les villes d'importance, les marchés sont souvent circonscrits dans de grandes halles de béton aux murs ornés de peintures publicitaires, tandis qu'à la campagne, ils peuvent surgir inopinément en bord de route, installés sous de petits apatams de fortune. Les produits alimentaires sont le plus souvent vendus par les femmes tandis qu'aux hommes revient l'apanage du commerce de l'artisanat. Dans ces lieux ouverts à tous se côtoient à la fois vendeurs ambulants et " tablières " (qui installent leur marchandise sur de petites tables, d'où leur surnom), rabatteurs gouailleurs et " marchands établis " qui louent leurs emplacements dans les passages d'affluence. Concentrés de vie au-dedans aussi bien qu'au-dehors, les marchés peuvent, selon leur taille, constituer une véritable " ville dans la ville ", et ont pour principale caractéristique de s'agencer en différentes zones, chacune dévolue à une spécialité. Qu'ils soient de grande ou moindre importance, ceux-ci se présentent toujours comme des labyrinthes aux ramifications multiples et plus ou moins alambiquées, dans lesquelles on se perd avec un plaisir et une curiosité sans cesse maintenus en éveil, à l'affût d'une odeur, d'une couleur, d'une saveur, ou d'une scène de vie toujours inédite.

Que ramener de son voyage ?

Artisanat : de ce côté-là, la Côte d'Ivoire n'est pas en reste, et vous trouverez forcément votre bonheur au CAVA (Centre artisanal de la ville d'Abidjan), au marché d'artisanat de Cocody, à l'étage du grand marché de Treichville, au grenier des perles africaines (avenue 17 rue 13 à Treichville encore), ou au centre et aux marchés artisanaux de la ville de Grand-Bassam. Dans le désordre, parmi les incontournables des souvenirs ivoiriens : les colons, les masques, statuettes et sculptures en bois ou en bronze des différentes cultures, ethnies et régions du pays (éléphants, hippopotames, crocodiles, girafes, calaos, sculptures de femmes et d'hommes, vieux sages, etc.), les gadgets et objets utilitaires (saladiers, cuillères, sous-verres, plateaux, seaux à glace...), les awalés et les djembés, les toiles peintes, batiks, toiles de Korhogo, vêtements, et les antiquités de type bâtons de commandement, chaises royales, portes dogon, lits funéraires sénoufo ou échelles lobi (liste non exhaustive bien évidemment). Les sculptures sont fabriquées par divers artisans regroupés en coopératives en plusieurs endroits de la ville et pour certaines d'entre elles, peuvent parfois provenir de l'intérieur du pays ou d'autres pays d'Afrique.

Bon à savoir : globalement, vous ne trouverez pas de pièce artisanale vieille de plus de cinquante ou soixante ans, la plupart des antiquités de grande valeur ayant rejoint les fonds muséaux, vendues à des galeries d'art occidentales ou simplement " razziées " par des collectionneurs privés. Bien évidemment, les pièces que l'on vous vendra seront toujours " authentiques ", néanmoins mieux vaut vous méfier et ne pas être pressé lorsque vous allez effectuer votre achat, ni vouloir boucler l'affaire en cinq minutes, le vieillissement artificiel des objets étant une spécialité extrêmement bien maîtrisée des artisans africains en général, et ivoiriens en particulier. L'artisanat " sérieux " englobe les pièces des ethnies Dan et Yacouba (à l'ouest du pays), ainsi que celles des pays Sénoufo et Baoulé. Meilleures adresses pour aller chiner : le CAVA, le marché d'art de Cocody, quelques-uns des étals du marché de Treichville (à l'étage), et la galerie le Dompry au Plateau, considérée par certains puristes comme le seul véritable antiquaire d'Abidjan. Les prix sont à l'avenant, mais au moins, vous êtes sûrs de ne pas vous faire pigeonner. Si vous avez acheté des objets artisanaux en bois précieux ou des antiquités, assurez-vous bien, avant de quitter le territoire ivoirien, d'avoir déclaré ces derniers au Musée des civilisations du Plateau, afin de vous faire délivrer une autorisation de sortie du territoire. Celle-ci s'élève à 2 000 FCFA pour l'imprimé + 500 FCFA par objet, et vous évitera des déconvenues au moment des formalités d'embarquement, comme d'être accusé de détourner le patrimoine national, et de vous envoler sans vos précieux souvenirs.

Vêtements, tissus, bijoux et accessoires de mode : le must, si vous avez l'occasion de voyager dans le nord du pays, reste la toile de Korhogo (dont vous trouverez quelques-uns des plus beaux exemplaires dans le village de Fakaha ou le village des deux-cents tisserands de Waraniéné). Autres beaux tissages à ramener en souvenir : les pagnes baoulé, dans le centre du pays, ainsi que les pagnes et ceintures kita confectionnés par les tisserands bassamois. Dans les marchés et les centres artisanaux, vous trouverez également de nombreux batiks aux couleurs chatoyantes représentant pour la plupart des animaux emblématiques ou des scènes de la vie quotidienne. Vous pouvez également vous offrir un wax, un ensemble de prêt-à-porter ou un sac en pagne de chez Woodin (abordable) ou Vlisco (nettement moins). Plusieurs stylistes proposent en outre de fort belles créations à des prix très attractifs, proposés à la vente dans des concept-stores comme Ettyka au Plateau ou Le Comptoir des artisans à Cocody. Côté bijoux, parures et accessoires, l'offre locale comprend notamment des poids baoulé ou petits pendentifs figuratifs représentant un dollar, un ananas, une croix d'Agadez, un cauri, une poupée de la fécondité baoulé ou un palmier. Enfin, si vous poussez jusqu'au Nord, des parures en perles d'argile cuites et peintes à la main avec des pigments naturels comme celles du village de Kapélé, dans les environs de Korhogo.

Des marchés artisanaux de plus en plus nombreux. Abidjan renoue progressivement avec sa vocation de capitale de la mode et de l'artisanat de qualité. Depuis quelque temps, on voit ainsi émerger un réseau de créateurs tous plus talentueux les uns que les autres, proposant une belle gamme de produits qualitatifs, modernes et respectueux de l'environnement. À cela s'ajoute la tenue régulière de foires, marchés et villages artisanaux qui permettent d'avoir un bon aperçu de l'ensemble des créations originales locales. On voit aussi fleurir en parallèle de nombreux concept-stores comme Ettyka, Nota Bene Créations, Espace Créateurs N'Zassa, Cocody Factory ou Le Comptoir des artisans, véritables vitrines de la créativité locale et ouest-africaine.

Expressions modernes
Le jeune peintre Aboudia, lors du vernissage de son exposition à la galerie Amani.
Le jeune peintre Aboudia, lors du vernissage de son exposition à la galerie Amani.

Mode. S'il est une capitale africaine où la mode est reine, c'est bien Abidjan, lieu de convergence de toutes les tendances, d'où ont essaimé certains des plus grands créateurs, et où même ceux qui sont sans le sou trouvent toujours le moyen de rester in. Il suffit pour s'en apercevoir d'observer le spectacle permanent qu'offre la rue, notamment à la tombée du jour, lorsque les décibels commencent à envahir maquis et boîtes à la mode, et que la jeunesse insouciante, tour à tour chaloupée et frimeuse, se dévoile dans un incessant défilé. Que ce soit chez les Noirs ou chez les Blancs, ici l'apparence a une importance capitale. Chez les nantis, fils à papa et autres faroteurs chevronnés, ce ne sont que vêtements de marques, bijoux tape-à-l'oeil, lunettes griffées, accessoires dernier cri et chaussures italiennes battant fièrement et ostensiblement le pavé, au point que les fameux sapeurs congolais peuvent désormais... aller se rhabiller. Pour ceux qui ont moins de moyens, reste toujours l'alternative du yougou-yougou, fripe européenne bon marché importée en masse par les Libanais, mélangée, assemblée et assortie en tenues toujours plus inventives et exubérantes. Heureux bénéficiaire de cet art de la récupération qui caractérise beaucoup de créations artistiques ivoiriennes, le styliste Étienne Marcel (il doit son nom à ses débuts dans le quartier du Sentier à Paris), initiateur du phénomène vestimentaire connu sous le nom de " farot-farot " et idole des " blakoros ", ces jeunes frimeurs sans le sou. Le terme farot-farot trouve son origine chez les fous traînant dans les rues d'Abidjan, vêtus de pantalons rapiécés et usés jusqu'à la corde. Le fatô jean (" le jean du fou " en malinké) aurait ainsi donné à Étienne Marcel l'idée de concevoir des chemises et pantalons à partir de pagnes et bogolans archaïques sur lesquels étaient cousus des empiècements de vieux denim. Le fatô, ainsi " farotisé ", a suscité un véritable engouement populaire, devenant très vite le signe distinctif de toute personne branchée. Parmi les autres créateurs et stylistes de renom ayant marqué le domaine de la mode en Côte d'Ivoire, on retient le Malien Chris Seydou - premier styliste africain à travailler pour les maisons Yves Saint-Laurent et Paco Rabanne, il a passé de nombreuses années en Côte d'Ivoire et a notamment été le mentor du célèbre Pathé'O -, qui a su faire un amalgame harmonieux entre la tradition vestimentaire africaine et les obligations du monde moderne, ou encore Nawal El Assad, métis ivoiro-libanaise spécialisée dans la haute couture et le prêt-à-porter. À travers des créations aussi originales que stylées, elle alliait l'éclat et la variété des couleurs de pagnes imprimés ou tissés à des matières de base telles que la toile de coton, la soie sauvage, le denim, le lin et le bogolan, composant des pièces à la fois épurées et fantaisistes tout en contrastes et en nuances, comme pour témoigner de la pluralité culturelle ivoirienne. Chez les " anciens ", valeurs avérées de l'élégance et du savoir-faire, citons également le styliste-modéliste Saint-Joe, le " Professeur styliste " Ciss Saint-Moïse et bien évidemment l'inoxydable Pathé'O (de son vrai nom Pathé Ouédraogo) qui a toujours son atelier à Treichville, en plus de nombreux points de vente en Côte d'Ivoire et à l'international, et s'est fait connaître en militant pour la réhabilitation des tissus traditionnels africains (pagne imprimé ; tissés comme le kita baoulé, le pagne korhogolais, le faso dan fani ; voile mauritanien, bazin, bogolan, indigo, etc.), aidé dans son combat par un prestigieux mannequin et sans doute le meilleur ambassadeur que l'on puisse rêver : Nelson Mandela en personne, auquel ont succédé Desmond Tutu, Marcel Desailly, Paul Kagamé, Laurent Gbagbo, Naomi Campbell et Alassane Ouattara, pour ne citer qu'eux. Parmi les autres étoiles incontournables de la mode : la styliste Angybel, qui porte la double casquette de colonel des douanes ivoiriennes et de créatrice ; Aya Konan, créatrice de bijoux fantaisie et d'accessoires de mode d'inspiration africaine et fondatrice de Makeda Fusion ; Gilles Touré, styliste-star de Côte d'Ivoire et véritable génie de la mode qui a fêté en 2014 les vingt ans d'une carrière consacrée à sublimer la femme et le pagne à travers des créations de prêt-à-porter et de haute couture aussi spectaculaires que féeriques ; Coura Diop, créatrice de la marque Di Courtney ; le très talentueux Zak Koné, créateur de la marque afro-urbaine Pelebe et son noeud papillon signature ; Céline Koby, ou encore Elie Kuame, qui évolue depuis plus de dix-sept ans dans le secteur de la mode et a fondé en 2006 la maison Elie Kuame Couture. En plus d'avoir pris part à plusieurs grand-messes de la mode dont la prestigieuse New York Fashion Week et la montée des marches du 66e Festival de Cannes grâce à Hapsatou Sy qui portait pour l'occasion l'une de ses créations, il est également maître-relookeur de l'émission Blackamorphoses, diffusée sur le continent via la chaîne A+ du groupe Canal+ Overseas. Aujourd'hui, bien que son atelier soit basé à Paris, il compte un point de vente à Abidjan et deux à Brazzaville et prévoyait d'en ouvrir d'autres à Abuja et Nairobi. Chez les jeunes créateurs prometteurs, on retient la styliste ivoiro-centrafricaine Loza Malhéombo, qui met à l'honneur la richesse culturelle de son continent d'origine à travers de superbes créations fusionnant tissus traditionnels africains (à bien différencier du pagne hollandais) et coupes ultra-tendance. Dans sa collection printemps-été 2016, intitulée " Zaouli ", la jeune créatrice s'inspirait notamment du fameux masque zaouli pour rendre un hommage inspiré au peuple gouro, originaire de l'ouest de la Côte d'Ivoire et particulièrement affecté par la crise post-électorale de 2010-2011. Sélectionnée dans la première liste Vogue Talents de Vogue Italia, elle a attiré l'attention de Beyoncé et sa soeur Solange Knowles, tombées sous le charme de ses créations dont l'une apparaît notamment dans le clip Formation de Queen-B. Autres talents, autres styles également bien cotés dans le milieu du prêt-à-porter made in Abidjan, Nackissa et ses créations aux inspirations reggae et éthiopiennes, et la marque Ysand (créée par Isabelle Andoh), caractérisée par un savant mélange de matières et d'empiècements. Côté bijoux, la designer Akébéhi Kpolo se distingue avec son studio Ohiri, qui réinterprète à travers différents médiums (bijoux, accessoires, objets) les codes et la symbolique du bijou dans les cultures anciennes - notamment akan -, et réalise ses pièces en collaboration avec des artisans ivoiriens, ghanéens et français. L'une de ses créations, un poids akan unique baptisé Ehunba, a d'ailleurs été officiellement adoubée par les chefs ébrié lors d'une cérémonie dédiée. Au niveau des faiseurs d'événements, on peut citer Isabelle Anoh, initiatrice des Afrik Fashion Show (dont la douzième édition a eu lieu en octobre 2017 au Palais des Congrès du Sofitel Abidjan Hôtel Ivoire), une manifestation dédiée à la promotion de la créativité africaine qui réunit sur les catwalks le gratin du stylisme africain avec des créateurs de renom comme Dieudonné Tra, Reda Fawaz, Roger Bango, Barros, Pathé'O, Anderson D., Habib Sangaré, Louise Turpin, Grace Wallace, Modeste Ba, Nadia Druide, Batj Dium... Ancien mannequin reconvertie en femme d'affaires, Isabelle Moreno, de son côté, est à l'origine d'un autre événement, les Moreno's Fashion, devenu lui aussi un rendez-vous incontournable de la mode en Abidjan. Si les promesses et les talents sont bien présents dans le domaine de la mode ivoirienne, on observe cependant qu'il n'y a pas de réelle symbiose entre l'ancienne génération et la nouvelle, laissant penser que les " vieux pères " campent jalousement sur leur position de monopole et étouffent l'expressivité de la jeune génération qui redouble de moyens pour se rendre visible, quitte à aller s'exprimer hors des frontières nationales. Le secteur souffre également d'un manque de structuration certain et reste dominé par l'industrie bulldozer du wax (Uniwax, Vlisco), imprimé sous cire d'origine javanaise majoritairement produit aux Pays-Bas, que l'on assimile à tort à un tissu emblématique du continent et qui limite non seulement la portée et l'expressivité de la mode ivoirienne, mais nuit aussi grandement à la visibilité et à la pérennité des tissus traditionnels locaux.

Dites-le avec des pagnes !

Contrairement à une croyance communément admise, le pagne imprimé sous cire dit " wax " n'est pas un tissu d'origine africaine mais un tissu étranger, amalgame de traditions techniques indonésienne et hollandaise, qui a si bien " pris " sur le continent qu'il a fini par coloniser les esprits et devenir un symbole revendiqué de l'Afrique alors qu'il représente en fait une part imposée de son identité. C'est au Ghana, escale de la route des Indes, que commence l'épopée du pagne. À cette époque, les navigateurs hollandais ont bon espoir de troquer les étoffes ramenées d'Indonésie contre les richesses du Ghana, que l'on appelle encore la Côte-de-l'Or. Mais les tissus en question ne répondent pas aux critères locaux et devront donc être retravaillés afin de satisfaire à la demande. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le premier wax de fabrication hollandaise (" Marianne ") est introduit en Côte d'Ivoire et, dès 1934, l'industriel Van Vlissingen (qui donnera son nom à l'entreprise Vlisco) observe avec satisfaction que la plupart des Bassamois portent des tissus produits dans son usine. Curieux destin que celui du pagne, emblématique de la culture africaine et pourtant conçu en Europe, où des créateurs isolés dans leurs ateliers projettent leurs fantasmes de cet ailleurs lointain sur des tissus destinés à être exportés en Afrique. Par le biais du motif, les pagnes se font en effet le creuset d'interactions culturelles multiples puisque, outre les créateurs occidentaux, ils sont dessinés sur place par des artistes recrutés dans les différentes écoles d'art que comptent le pays, écoles qui elles-mêmes accueillent en leur sein de jeunes gens ayant essaimé d'un peu partout dans la sous-région. Les spécificités des motifs reflèteront ainsi de façon plus ou moins marquée celles des origines de leurs dessinateurs. Qu'ils soient graphiques, rythmiques, descriptifs, floraux ou ethniques, ces motifs empruntent leurs particularités à des textiles aussi variés que la toile de Korhogo, le bogolan, le raphia ou les tissés akan, particularités qu'ils transcrivent dans le langage du pagne. Bien que la Côte d'Ivoire soit dotée de plusieurs unités de production (dont la célèbre usine Uniwax), les pagnes hollandais jouissent encore d'un prestige inégalé qui se traduit avant tout en termes de prix, comme le démontre l'exemple des wax-print de Vlisco, les plus chers et les plus cotés sur le marché. Ainsi, bien qu'elles en connaissent pertinemment l'origine, les consommatrices de pagne continuent de revendiquer le wax comme un produit typiquement africain. Élément-clé de cette (ré) appropriation, la dénomination du tissu, garante de sa viabilité sociale et culturelle. C'est aux vendeuses semi-grossistes, les célèbres Nana Benz, que l'on doit ce phénomène. Véritables tendanceuses, elles sont les premières à voir le tissu à sa sortie de l'usine et seules capables de reconnaître un pagne à succès. Les pagnes ainsi nommés deviendront des " classiques " qui marqueront leur temps avec plus ou moins de bonheur selon qu'ils durent ou non, au même titre qu'un tube indémodable ou la chansonnette de l'été. Un classique qui a vraiment réussi devient un pagne " champion ", attribut indispensable se devant de figurer dans la garde-robe de toute élégante qui se respecte. Le classique se déclinera en différentes couleurs selon les régions du pays où il est vendu : plutôt dans les tons ocre pour le Nord, et plus coloré à mesure que l'on descend vers le Sud. Certaines mères conserveront même leurs classiques de nombreuses années sans les porter pour les offrir à leur fille au moment du mariage, leur garantissant ainsi l'indépendance financière en cas de besoin tout en assurant la pérennité du patrimoine familial. La parole graphique du pagne, qui fait dire au corps plus qu'à la bouche, véhicule ainsi un message implicite, tissant un réseau muet d'affinités et/ou de concurrences inter-individuelles. Les noms donnés aux pagnes se révèlent en outre un excellent indicateur des phénomènes sociaux du moment. Tout y passe : depuis les séries télévisées (" Dallas ") jusqu'aux pagnes dits " urbains " (" Yamoussoukro goudron ", " Abidjan c'est technique "), en passant par les pagnes historiques, retraçant les aléas de la vie politique et économique du moment (" Conjoncture ", lors de la crise économique des années 1980 ; " La puissance de Laurent Gbagbo ", ou plus récemment le pagne " Troisième pont ", célébrant l'achèvement de l'ouvrage d'art attendu depuis tant d'années). Parmi les " best-sellers ", les pagnes des insoumises (" Ton pied mon pied ", " Si tu sors je sors "), ceux des épouses trompées (" oeil de ma rivale ", bien pratique pour faire passer le message au mari infidèle sans se l'aliéner davantage en lui criant dessus ; également utilisé pour signifier à sa rivale que l'on sait) et enfin, les pagnes de représentation sociale (" Mari capable ", affiche avec fierté l'aisance financière du conjoint ; " Poisson à la braise " révèle un style de vie aisé avec sorties répétées au maquis). Un mot aussi des pagnes ponctuels ou commémoratifs, qui mettent en avant un évènement particulier, comme le pagne édité en 1982 à l'occasion de la venue en Côte d'Ivoire de François Mitterrand, et sur lequel on pouvait voir des médaillons à l'effigie des présidents français et ivoirien en compagnie de leurs épouses respectives, le tout sur fond bleu ou vieux rose. Cependant il n'y a pas que les motifs qui attestent de la qualité du pagne et du statut de celle qui le porte, et celui-ci se décline en plusieurs catégories dont les qualités textiles et esthétiques induisent déjà en soi une différenciation sociale : wax hollandais, anglais, ivoirien, java, fancy, soso, etc., le hollandais restant le must et démontrant le degré de respectabilité et d'aisance financière de celle qui s'en revêt. Le fancy, par exemple, imprimé sur une seule face avec des procédés techniques moins complexes que le wax, offre une moins bonne qualité de tissu et ses couleurs se délaveront assez rapidement. Traditionnellement utilisé pour les travaux dans les villages, il a longtemps été assimilé au pagne du pauvre. Le prestige dépendant également des modèles et des coupes selon lesquels sont assemblés les tissus, petit fancy deviendra grand, revalorisé par les soins d'un tailleur habile qui le transformera en maxi, création purement citadine se composant d'un haut, d'une jupe longue et d'une troisième pièce d'étoffe, généralement attachée au niveau des fesses ou nouée en mouchoir de tête.

Cinéma

En Côte d'Ivoire, le cinéma a vite été supplanté par le petit écran, pourtant au départ son principal vecteur de développement. Avec l'avènement des Smartphones et de l'Internet haut débit, les amateurs potentiels ont migré vers des écrans encore plus petits. Les Ivoiriens préfèrent largement suivre le foot, les clips diffusés en boucle sur Trace TV ou les intrigues " capillotractées " des télénovelas (soap opéras brésiliens faisant fureur en Afrique) que payer pour aller voir des films souffrant généralement d'un manque de moyens et de professionnalisme criant. C'est un fait : en Côte d'Ivoire, le cinéma a du mal à rencontrer son public, hormis peut-être pour les films d'action. Mais avec l'avènement du câble, autant les regarder tranquillement à la maison. Et puis en économisant le prix d'un ticket de cinéma, on peut s'asseoir au maquis jusqu'ààà, s'acheter quelques yards de pagne ou faire le plein au marché, alors franchement, quel intérêt ? Il est loin, le temps du cinéma Congo de Bassam, celui des projections en plein air ou des ciné-bus sillonnant les routes du pays, comme dans un Tati revisité couleur café. Les interminables files d'attente aux portes du Studio, du Paris, ou du cinéma de l'hôtel Ivoire ne sont plus, elles aussi, qu'un lointain souvenir.

Le cinéma ivoirien a pourtant un passé, une histoire, et quelques jolies oeuvres à son actif. Née en 1962 avec la création de la SIC (Société ivoirienne de cinéma), l'industrie filmique locale a d'abord affiché une ambition pédagogique, se développant dans un premier temps grâce à la télévision, canal de diffusion idéal pour relayer des messages et éduquer les masses. Au lendemain de l'indépendance, les priorités concernaient la santé, l'alimentation et l'éducation. Or, quoi de mieux qu'un médium de communication de masse pour sensibiliser et éveiller les consciences ? Le premier objectif de la SIC fut donc de servir et promouvoir la vision des autorités par la projection d'actualités et programmes d'alphabétisation (Programme d'éducation télévisuelle mis en place entre 1968 et 1980), la production de courts et moyens métrages de persuasion (inciter le spectateur à adopter une attitude donnée), de promotion nationale et de publicité, l'aide à la production de longs-métrages de fiction (dont la fresque à base de légende populaire Korogo, téléfilm de Georges Keita diffusé en 1964, année où le court-métrage Sur les dunes de la solitude de Timité Bassori inscrivait officiellement la Côte d'Ivoire sur la liste des pays producteurs de films), et la participation financière ou technique à des coproductions avec l'étranger (principalement la France), dont Le Gentleman de Cocody, film de Christian Jaque avec Jean Marais. Malgré quelques belles réussites comme Abusuan, second film d'Henri Duparc, et Concerto pour un exil, qui fit de Désiré Écaré l'un des porte-paroles de la culture cinématographique africaine naissante (statut jusque-là réservé au Sénégalais Sembene Ousmane), la SIC montra vite ses limites et disparut à la fin des années 1970, relayée par le CPAAP (Centre de production des actualités audiovisuelles et de perfectionnement permanent) qui ne rencontra guère plus de succès. Causes de ces échecs successifs : un manque flagrant d'organisation, un grave vide juridique et réglementaire, et une absence totale de stratégie de développement de la production cinématographique, qui se bornait tout au plus à une vague politique de coopération avec l'Occident.

La décennie 1990 marqua un léger mieux, avec la création en 1991 du Centre ivoirien du cinéma et de l'audiovisuel (CIVCA) et l'organisation de la première Quinzaine du film ivoirien. L'année suivante, Au nom du Christ, de Roger Gnoan M'Bala reçut le grand prix du prestigieux FESPACO (Festival panafricain du cinéma d'Ouagadougou). En 1995, une convention pour le développement du cinéma ivoirien signée avec la France permit au pays d'obtenir une aide financière échelonnée sur 4 années, au terme desquelles fut mis en place un fonds d'aide à la création cinématographique. Mais la gestion douteuse de ce dernier produisit l'effet inverse, contraignant plusieurs réalisateurs à recourir à l'autofinancement. L'avènement du numérique au début des années 2000 a certes été bénéfique au cinéma ivoirien, puisque cette technologie permet de réaliser et monter un film avec très peu de moyens. Mais si quelques longs-métrages se distinguent par un certain succès public (Couper décaler de Fadiga di Milano, sur un scénario de Digbeu Cravate ; Les Bijoux du sergent Digbeu d'Alex Kouassi ; Un Homme pour deux soeurs, de Marie-Louise Asseu), la qualité technique des productions nationales reste dans l'ensemble plutôt inégale et traduit un manque de professionnalisme certain.

Malgré un déblocage de l'aide de l'Union européenne et la création en avril 2008 d'un Office national du cinéma (ONAC-CI, censé réorganiser et professionnaliser le cinéma ivoirien et promouvoir la coopération cinématographique internationale), le secteur de l'audiovisuel reste précaire et la production cinématographique locale, embryonnaire. En cause : l'absence de textes réglementaires solides protégeant les oeuvres et leurs auteurs ; la difficulté de créer des mécanismes de financement fiables ; l'exiguïté du marché ivoirien, et les attentes du grand public, surtout friand de blockbusters américains. Confortées par l'intérêt commercial de ce type de cinéma, les sociétés nationales de production privilégient donc les films étrangers de médiocre qualité au détriment des films africains, souvent considérés comme des produits culturels didactiques et ennuyeux. L'arrivée des cinémas Majestic en 2015 n'a guère changé la donne, puisque leur programmation se limite exclusivement aux productions Marvel et aux succès des box-offices américain et européen, à quelques exceptions près bien sûr (L'Interprète, Abidjan, quand la ville se révèle...). De plus, les tarifs prohibitifs (5 000 FCFA la séance ; 2 500 FCFA pour les films africains) tiennent toujours une bonne partie de la population à l'écart des salles obscures, empêchant de facto la démocratisation du médium. Les autres opérateurs du secteur privé, eux, s'intéressent davantage aux séries, moins coûteuses à produire et bien plus appréciées du public.

À l'heure actuelle, le bilan s'affiche donc en demi-teinte. Pour les rares réalisateurs arrivant à sortir un film se pose la question de la diffusion nationale et internationale. Le parc cinématographique ivoirien, qui comptait autrefois 80 salles de cinéma, est aujourd'hui totalement sinistré si l'on omet les 3 salles exploitées par les cinémas Majestic. La plupart des cinémas ont été remplacés par des centres commerciaux, salles de spectacle ou églises évangéliques, à l'instar du cinéma Liberté d'Adjamé. Autre problème : la contrefaçon, qui pénalise lourdement le secteur. Grand succès de l'été 2011 en Côte d'Ivoire et lauréat de l'Étalon de bronze au FESPACO, Le Mec idéal d'Owell Brown a cependant amorcé un certain retour en grâce du cinéma ivoirien. Une embellie confirmée en 2013 avec la sortie de Pokou, princesse ashanti, premier film d'animation 3D ouest-africain, et en 2014 par la participation de la Côte d'Ivoire au 67e Festival de Cannes avec le film Run, du réalisateur franco-ivoirien Philippe Lacôte, sélectionné dans la catégorie " Un certain regard ". Une première historique pour la Côte d'Ivoire, qui a financé ce long-métrage coproduit par le ministère ivoirien de la Culture et de la Francophonie à hauteur de 7 % via le Fonds de soutien à l'industrie cinématographique (FONSIC), et au casting duquel on retrouve notamment Isaach de Bankolé, acteur ivoirien de renommée internationale (lauréat du César masculin du meilleur espoir pour Black Mic-Mac de Thomas Gilou, il a entre autres tourné dans Ghost Dog, la voie du samouraï, de Jim Jarmusch et dans la superproduction Black Panther) qui n'était pas revenu au pays depuis 17 ans. Plus récemment, les autorités ivoiriennes se sont engagées dans la production de Bienvenue au Gondwana réalisé par l'humoriste Mamane, " première comédie panafricaine " coproduite par la société française Mandarin Production et l'État de Côte d'Ivoire. Autres signes encourageants pour le cinéma national : la belle trajectoire de L'Interprète d'Olivier Koné, prix du meilleur montage au FESPACO 2017 et premier film ivoirien projeté à bord des avions Air France, et la perspective d'une première édition du Festival international du film d'Abidjan, annoncée pour fin 2018 par le ministre de la Culture Maurice Bandaman. Wait and see !

À l'échelle publique comme privée, on relève aussi plusieurs initiatives de promotion et de repositionnement du cinéma en Côte d'Ivoire (DISCOP Africa/Marché africain de l'audiovisuel, Festival international du film des lagunes), auxquelles s'ajoute l'appui non négligeable de structures comme l'Institut français et le Goethe Institut, qui oeuvrent de façon continue à la promotion du cinéma africain en général et ivoirien en particulier (projections régulières, conférences et rencontres-débats avec les acteurs et réalisateurs, organisation de cycles thématiques et manifestations dédiées). À mentionner également, quelques heureuses initiatives privées comme le Bushman Film Festival (premier festival ouest-africain de films réalisés sur Smartphone), organisé fin 2017 par le Bushman Café.

Un mot pour finir sur l'émergence du cinéma d'animation, particulièrement dynamique en Côte d'Ivoire grâce à des studios comme Arobase, C kéma et le pionnier Afrikatoon, une structure soeur du journal Gbich !, regroupés en avril 2015 pour former l'Association ivoirienne du cinéma d'animation (AIFA) et promouvoir ce genre à l'échelle nationale et internationale. Fondé en 2005 par Lassane Zohoré et Abel Kouamé, Afrikatoon avait pour objectif initial de donner vie sur les écrans aux personnages de bandes dessinées appréciés des Ivoiriens. Financé dans un premier temps par la production de courts-métrages institutionnels et publicitaires, le studio a profité des recettes générées pour se lancer dans un projet plus ambitieux : la réalisation de longs-métrages d'animation relatant à travers des fictions accessibles à tous la vie et l'oeuvre de grandes figures de l'histoire africaine. Premier long-métrage d'animation produit en Afrique de l'Ouest, Pokou, princesse ashanti, librement inspiré de la vie d'Abla Pokou, reine africaine fondatrice du royaume baoulé, fut plébiscité par le public ivoirien et international et valut au studio le surnom de " Walt Disney africain ". Suivit Soundiata Keita, le réveil du lion (2014), contant l'histoire du grand souverain mandingue fondateur de l'empire du Mali, et Wê, l'histoire du masque mendiant, une fiction visant à donner une autre image de l'Ouest ivoirien, notamment connu pour ses masques que beaucoup qualifient d'effrayants. Quatrième opus d'Afrikatoon, Dia Houphouët, sorti début 2018, relate l'enfance et l'adolescence du premier président de la République de Côte d'Ivoire. Un travail qui remet les pendules de la culture et de l'histoire africaines à l'heure et sensibilise petits et grands à la beauté de leur patrimoine et à la grandeur de leur passé.

Henri Duparc, patrimoine national

Avec Timité Bassori et Désiré Écaré, Henri Duparc est considéré comme l'une des figures emblématiques de l'âge d'or du cinéma ivoirien. D'origine franco-guinéenne, Henri Duparc est né en 1941 à Forécariah en Guinée, où il a effectué les débuts de sa scolarité avant de partir poursuivre ses études secondaires à Paris. Passionné de cinéma, il obtient rapidement une bourse pour l'École supérieure de cinéma de Belgrade où il ne restera qu'un an. De retour à Paris, il travaille un temps dans une banque et passe avec succès l'examen d'entrée à l'IDHEC (depuis rebaptisé la FEMIS, École nationale supérieure des métiers de l'image et du son) dont il suit les cours de 1964 à 1966, en même temps que Désiré Écaré pour lequel il interprétera d'ailleurs un rôle dans Concerto pour un exil. En 1967, il quitte la France pour la Côte d'Ivoire qui deviendra sa patrie d'adoption. C'est à cette époque qu'il tourne son premier film, Mouna ou le rêve d'un artiste (1969), oeuvre sans doute trop complexe pour satisfaire aux attentes du grand public. Attaché à la SIC (Société ivoirienne de cinéma) qui l'a aidé à réaliser Mouna, Duparc alternera ensuite divers documentaires, films publicitaires et courts métrages avant de connaître le succès avec Abusuan (critique du parasitisme social à l'africaine, réalisé en 1972), comprenant très vite que pour s'attirer les faveurs du grand public, il faut traiter de sujets qui le concernent. L'herbe sauvage, réalisé cinq ans plus tard, suscitera également l'enthousiasme général, gardant l'affiche trois mois consécutifs dans les cinémas d'Abidjan. Mais c'est sans nul doute Bal poussière, dont il écrivit le scénario lorsqu'il était encore étudiant à l'IDHEC, qui reste à ce jour l'une des plus belles réussites de Duparc, ainsi que l'un des films africains ayant le mieux fonctionné lors de sa sortie en salles, générant plus de trois cent mille entrées sur le territoire français. Bal poussière incarne en effet l'essence du cinéma à la Duparc, rattachée à cette aptitude bien africaine d'évoquer le grave avec légèreté et de balayer tous les tracas de la vie d'un éclat de rire. Les dérives de la polygamie et du capitalisme y sont traitées avec une franchise empreinte d'une tendresse profondément humaine qui rend chaque personnage attachant. La mise en scène est réduite à sa plus simple expression, petit bijou de sobriété et d'efficacité porté par des dialogues pleins de verve et d'humour. À travers ce film, il apparaît que la force de Duparc réside dans sa capacité à se faire observateur sans s'improviser juge, observant plus qu'il ne les dénonce les réalités d'un quotidien où finalement rien n'est jamais grave ni irréversible. Après Bal poussière suivront Le Sixième Doigt (1990), comédie coloniale avec Bamba Bakary, Jean Carmet et Patrick Chesnay et Rue Princesse (1993), qui connaîtra un tel succès à Abidjan que la rue la plus chaude de la ville sera rebaptisée ainsi. Viendront ensuite Une Couleur café (1997), Droits et devoirs (1999), film de sensibilisation commandé par l'Union européenne, Les Aventures de Moussa le taximan (2000), série de sept films sur la prévention contre le sida, financé par le ministère de la Santé en France, Laurent Gbagbo : la force d'un destin (2003), Les Nouvelles Aventures de Moussa le taximan et Caramel en 2004. Dans un environnement professionnel précaire, Duparc a ainsi réussi le tour de force de rester prolifique sans se répéter, et de continuer à tourner, parfois même sans financement (Bal Poussière a été financé grâce au succès rencontré par Aya, une série pour enfants elle-même financée sur fonds propres), là où ses compatriotes abandonnaient ou s'orientaient vers une autre carrière. Preuve de son succès populaire, ses films sont aujourd'hui les seuls que l'on trouve encore facilement dans le commerce, et tous ceux qui se sont délectés des (més) aventures de Binta et de Demi-Dieu auront un sourire de connivence en évoquant le coq au vin du mariage, la partie de belote de la nuit de noces, la leçon d'oenologie du nouveau riche dans un grand restaurant d'Abidjan ou encore la querelle chiffonnière entre " pagneuses " et " robeuses ".

Danse
Danseuse ngoror dans la région de Boundiali.
Danseuse ngoror dans la région de Boundiali.

Par Isabelle Zongo

La Côte d'Ivoire est dotée d'une longue tradition de danse, art intimement lié à la vie religieuse et sociale du pays. Chaque ethnie possède ainsi plusieurs danses qui lui sont propres, élaborées pour accompagner et célébrer les moments-clés de la vie de la communauté, en accord avec un système de croyances et de coutumes particulier. On peut admirer certaines de ces impressionnantes chorégraphies à l'occasion de manifestations traditionnelles telles que les fêtes des générations.

Les gardiennes du temple. Une grande dame de culture a contribué à la valorisation de ces danses et chants à travers le monde : Marie-Rose Guiraud, promotrice de la danse traditionnelle et pionnière de la chorégraphie en terre d'Ivoire, à qui l'on doit notamment la création du prestigieux Ballet national de Côte d'Ivoire. Née en 1944, elle a commencé sa carrière artistique à l'âge de quatre ans à Oyably, son village natal situé dans l'ouest montagneux, réputé particulièrement mystique. Ayant grandi dans les loges des masques, la petite wobè, pétrie de valeurs sociétales et existentielles, deviendra une danseuse spirituelle renommée dans toute la région. En 1963, elle interrompt ses études secondaires pour se lancer dans la vie active. Elle travaillera successivement comme dactylographe puis secrétaire à l'Assemblée nationale de Côte d'Ivoire et au Camp Galiéni d'Abidjan, où les Français remarquent son talent artistique. En 1966, elle s'envole pour la France où elle effectuera des études d'infirmière à Nantes. Trois ans plus tard, son certificat en poche, elle se rend en Belgique et intègre le Conservatoire royal de Liège dont elle sort diplômée en art dramatique, danse rythmique et diction. Elle complète son cursus par une année de formation à l'École de comédie musicale de Paris et l'École de danse américaine moderne et contemporaine. En 1973, ses études achevées, elle revient en Côte d'Ivoire et succède à Souleymane Koly à la tête du département des arts et traditions africaines de l'INA (aujourd'hui l'INSAAC - Institut national supérieur des arts et de l'action culturelle), où elle enseigne également la danse traditionnelle. Dans la foulée, elle fédère les amoureux des arts de la scène africains autour des Ivoires de Guiraud, qui deviendront par la suite l'École de danse et d'échange culturel (EDEC), un centre de formation destiné à sauvegarder le patrimoine culturel africain et valoriser les danses du terroir ivoirien tout en pérennisant cet héritage à travers un enseignement pluridisciplinaire unique. En 1974, elle crée sa propre compagnie de danse, Les Guirivoires, qui donnera son premier spectacle, Mux Tam, en janvier 1975 (cette compagnie s'étoffera par la suite des Guirettes, troupe de fillettes spécialisées dans la danse, l'acrobatie, le chant, les percussions et l'art dramatique, et de la Guirivoire Dance Theater Company, corps artistique basé à New York), et se voit confier la responsabilité de monter le premier Ballet national du pays avec le Guinéen Mamadou Condé, ancien directeur des Arts dans son pays. Artiste multi-casquettes, Marie-Rose Guiraud explore et valorise le patrimoine culturel africain et ivoirien en particulier à travers un faisceau de médiums très variés. Danseuse et chorégraphe, elle est aussi chanteuse, créatrice de costumes, écrivain, historienne et anthropologue, maître de conférences (invitée en 1977 comme ambassadrice culturelle par le département d'État américain, elle a animé des ateliers et spectacles de danse africaine et tenu des conférences dans plus de trente États d'Amérique du Nord), et croit dur comme fer aux vertus humanistes des arts et de la tradition dont elle se revendique la gardienne. " J'ai peur qu'un jour les tams-tams se taisent en Afrique ; or ils sont notre voix, notre identité ", plaide-t-elle. Raison pour laquelle elle accorde une grande importance à la transmission et est très investie dans l'aide à l'enfance, notamment les enfants issus de milieux défavorisés, auxquels elle s'attache à communiquer les valeurs d'un art qui devient " leur maman et leur papa " et grâce auquel ils s'accomplissent pleinement et peuvent mieux s'insérer dans le tissu social. Unanimement saluée pour sa contribution à la valorisation du patrimoine culturel ivoirien et son engagement sociétal, " Maman " Guiraud a été faite Commandeur de l'Ordre national de Côte d'Ivoire en 2014. Depuis son retour au pays en 2013, après plus d'une décennie passée aux États-Unis pour raisons médicales, elle poursuit inlassablement son oeuvre d'enseignement et de legs artistique, intimement persuadée que " la danse est beauté, amour de donner et du recevoir, vie et lumière ".

Autre figure incontournable de la vie culturelle ivoirienne et de la danse, Were-Were Liking, la " grande prêtresse éveilleuse d'étoiles ", reconnaissable entre toutes avec sa coiffe de cauris, ses longues dreadlocks et son éternelle canne sculptée. Née en 1950 au Cameroun, cette " reine mère " (du nom de son duo de chant) s'est posée en 1978 en Côte d'Ivoire où elle était initialement venue effectuer des recherches sur les pratiques religieuses traditionnelles. Chercheuse en esthétique africaine à l'université d'Abidjan de 1979 à 1985, elle fonde ensuite le Ki-Yi M'bock (dans sa langue natale le bassa, ki-yi signifie " l'ultime savoir "), mouvement culturel panafricain qui deviendra par la suite une fondation pour la formation de la jeunesse à la création pluridisciplinaire et au développement par la culture. À la fois temple dédié aux arts et à la promotion de la culture panafricaine, musée, théâtre, foyer communautaire et espace d'accueil pour les jeunes en difficulté, son village Ki-Yi, sis à la Riviera 2 dans la commune de Cocody, a été baptisé " le bois sacré dans la ville ". En trois décennies, ce haut lieu culturel a formé gratuitement plus de cinq-cents jeunes démunis aux arts de la scène, danse, théâtre et musique. Parmi les étoiles de la " grande prêtresse ", la chanteuse, danseuse et musicienne Dobet Gnahoré, fille aînée de Boni Gnahoré - maître percussionniste de la compagnie Ki-Yi M'bock - et première artiste ivoirienne à remporter un Grammy Award pour la composition originale de " Palea " repris par la chanteuse India Arie.

Le Ballet national de Côte d'Ivoire. C'est en 1974 que les autorités décident de créer un corps de ballet national. Dans cette optique, une mission dédiée à laquelle prend part Marie-Rose Guiraud sillonnera le pays pendant près de six mois afin de sélectionner danses et danseurs, tandis que les éléments humains et artistiques définitifs de l'ensemble chorégraphique seront retenus à l'issue d'un festival de danse organisé à Bouaké. Le tout jeune Ballet national de Côte d'Ivoire donne sa première représentation en septembre 1975 devant Félix Houphouët-Boigny et se produira notamment en France, en Allemagne, en Belgique, en Espagne, en Hollande, en Yougoslavie, en Finlande, au Mexique et au Maroc. Dépositaire du patrimoine chorégraphique ivoirien, cette troupe très engagée défend à travers la diversité de ses danses et les origines variées de ses membres de belles valeurs de paix et de cohésion sociale, et incarne l'image de la Côte d'Ivoire à l'international. Malheureusement, à l'instar de nombreuses structures du secteur, le groupe a grandement pâti de la décennie de troubles socio-politiques qui ont secoué la Côte d'Ivoire. C'est dans l'optique de lui redonner un second souffle qu'en juin 2011, au sortir de la crise post-électorale ayant paralysé le pays pendant près de cinq mois, le danseur et chorégraphe ivoirien Georges Momboye est nommé à la tête du Ballet national. Profil idéal pour mener à bien cette mission que ce danseur multi-facettes à la technique hors pair : ancien pensionnaire de l'EDEC et ex-membre du Ballet national, passé par la prestigieuse école Alvin Ailey de New York et repéré par l'immense Roland Petit en personne, Georges Momboye fonde sa propre compagnie en 1992, puis crée le premier Centre de danses pluri-africaines et des cultures du monde à Paris, en 1998. Son répertoire éclectique, riche d'une dizaine de créations - dont une interprétation très remarquée du Sacre du printemps, le spectacle Afrika ! Afrika ! et la fresque chorégraphique géante du spectacle d'ouverture du cinquantenaire d'indépendance de la Côte d'Ivoire mettant en scène 1 300 artistes au stade Félix Houphouët-Boigny d'Abidjan - se distingue par un langage accessible à tous qui place la danse africaine au coeur de la création contemporaine. Sous sa direction, le Ballet national de Côte d'Ivoire travaille à retrouver son prestige d'antan afin de redevenir un véritable ambassadeur de la Côte d'Ivoire à travers le monde. Le chorégraphe, qui a monté en 2010 la compagnie ivoirienne Réservoir Momboye, a également été mandaté par les autorités pour créer un cirque moderne et mettre en place l'Abi-Samba, un carnaval en forme de dialogue interculturel entre la Côte d'Ivoire et le Brésil, incarné par la rencontre de l'Abissa bassamois et de la samba brésilienne.

Entre tradition et mondialisation, la scène ivoirienne cherche ses marques. Aujourd'hui, les danses traditionnelles sont de plus en plus délaissées au profit d'un mélange de chorégraphies modernes inspirées de la tradition zaïroise, du hip-hop américain et du kuduro angolais. Les derniers bastions de la tradition sont l'EDEC et le village Ki-Yi, le groupe Sothéca (un ensemble pluridisciplinaire regroupant théâtre, contes, comédie, danse, chorégraphie et arts plastiques), les compagnies N'Soleh (la compagnie N'Soleh, qui réalise en marge de ses créations scéniques un travail de formation continue autour des danses contemporaines et urbaines, a fait sensation au MASA 2014 avec son spectacle La Rue Princesse), N'Zassa Danse et Ange Aoussou, et des artistes tels que Massidi Adiatou (chorégraphe ivoirien à l'origine de la compagnie N'Soleh qui s'est vu décerner en 2015 le Prix d'excellence des Arts vivants), l'auteur-compositeur-interprète et danseur Tony Kouad, ainsi que des artistes d'envergure internationale comme Dobé Gnahoret, qui continuent de porter haut les traditions culturelles, artistiques et chorégraphiques ivoiriennes et se produisent régulièrement sur le territoire national. Si certaines émissions de divertissement comme Variétoscope (émission chorégraphique annuelle de la première chaîne de télévision ivoirienne diffusée entre 1984 et 2000, elle a eu l'une des plus grandes longévités du paysage audiovisuel ivoirien) et Podium ont grandement contribué à valoriser la culture ivoirienne à travers contes, danses et chants traditionnels et laissé un souvenir impérissable à la jeunesse des décennies 1980-1990, ce type de programme a aujourd'hui complètement disparu, remplacé par des émissions de danses modernes urbaines et de télé-réalité. Bien que des initiatives individuelles voient le jour çà et là pour proposer des cours de danse traditionnelle, dans leur majorité, ceux-ci intéressent surtout une clientèle d'expatriés en quête d'exotisme. En marge des formes chorégraphiques contemporaines qui ont aujourd'hui la faveur du public, on voit cependant émerger des expressions alternatives comme la comédie musicale, avec une première tentative plutôt réussie de l'agence de spectacles Fais-Moi Rêver fondée par l'actrice, chorégraphe et danseuse Prudence Maïdou : African Cabaret, spectacle mis en scène par la Franco-Centrafricaine et dont la chorégraphie est signée Serge Arthur Dodo. Jouée en septembre 2016, cette production a rencontré un vif succès auprès du public ivoirien et a permis de révéler de jeunes talents prometteurs.

Plusieurs manifestations culturelles ivoiriennes accordent une place de choix à la danse. On relève notamment le festival international annuel de danse contemporaine et de formation " Un pas vers l'avant ", initié par la compagnie de danse Ange Aoussou. Sur le thème " Danser le futur ", la sixième édition de cette plateforme d'échange et d'expressions chorégraphiques, qui a eu lieu du 29 août au 9 septembre 2017, s'est déroulée en deux étapes, à Abidjan et à Taabo (département de Tiassalé). L'événement, qui a enregistré la participation de quatorze pays dont dix pays d'Afrique, la République d'Haïti et trois pays européens (Allemagne, France, République tchèque), a permis de réunir des danseurs et chorégraphes africains et internationaux pour une série de formations conclues par des spectacles ouverts au public. À saluer également, la belle pérennité du MASA (Marché des arts et du spectacle africain), un programme de développement culturel créé en 1990 lors de la deuxième Conférence des ministres de la Culture et de la Francophonie. Objectif de cette initiative : mettre en place un rendez-vous permettant d'améliorer la visibilité des professionnels africains des arts vivants (contes, danse, humour, musique, théâtre) et faciliter l'accès des productions du continent et de leurs artistes au marché international. La première édition du MASA s'est déroulée à Abidjan en 1993 sous l'égide de l'Organisation internationale de la francophonie (OIF) et du ministère ivoirien de la Culture. En 1998, la manifestation a été labellisée " Programme international de développement des arts vivants ", et depuis 1999, son siège est basé à Abidjan. En plus d'un événement festif que les Ivoiriens se sont approprié avec beaucoup d'enthousiasme et accueillent toujours avec joie, le MASA fait aujourd'hui office de vitrine incontournable de la création contemporaine en Afrique. Non seulement il apporte une réelle plus-value aux spectacles et aux compagnies programmés et met en lumière des talents parfois réellement éblouissants, mais il a aussi favorisé la signature de nombreux contrats entre diffuseurs et groupes artistiques. En 2001, on estimait que suite à sa programmation dans le MASA, au moins une troupe sur trois avait signé un contrat. Ainsi à chaque édition, des artistes francophones en provenance d'Europe, d'Amérique et essentiellement d'Afrique se réunissent durant quelques jours pour faire d'Abidjan la capitale des arts de la scène.

Littérature

Amadou Hampaté Bâ (qui a fini ses jours en Côte d'Ivoire et que l'on surnomme ici " le sage de Marcory ") disait à juste titre qu'en Afrique, chaque fois qu'un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle. La tradition de l'oralité n'est pas une pratique familière à l'Occident, et aux sages paroles du père d'Amkoullel, nous opposons cette maxime bien connue : " Les paroles s'envolent, les écrits restent ". Deux jeunes Assiniens envoyés à Paris en 1687 par le roi Zéna et protégés par Louis XIV en personne, ou encore l'école ouverte en 1882 par l'épouse du gérant de la première plantation de café accordée à un Français par le roi Amatifou, pourraient être associés aux débuts du français en Côte d'Ivoire. L'importation de la langue du colon en Afrique a naturellement engendré le besoin de transcrire la parole, et les contes narrés par les ancêtres sous l'arbre à palabres ou auprès du feu sont devenus des livres qui attendent bien sagement de trouver preneur en librairie ou dans les bibliothèques. Même s'il fige le dire, l'événement est cependant heureux, car, outre qu'il nous permet d'accéder à la beauté des divers contes, légendes et proverbes de Côte d'Ivoire recueillis et traduits en français par d'éminents spécialistes des langues et de la littérature ivoirienne, il a présidé à l'éclosion de talents qui ont pu faire entendre leurs voix par-delà les frontières du terreau africain. Ainsi la littérature ivoirienne de langue française, si elle s'est dans un premier temps développée dans le sillage du théâtre et de la poésie, a connu un essor considérable à partir du milieu du XXe siècle et compte parmi ses pionniers des auteurs comme Aké Loba ou Charles Nokan, la figure de proue de la littérature nationale demeurant sans conteste Bernard Dadié, à qui l'on doit le premier véritable roman ivoirien, Climbié, paru en 1956. Avec Ahmadou Kourouma, ce dernier figure parmi les auteurs ayant le plus contribué au rayonnement de la littérature ivoirienne à travers le monde. Néanmoins, ces dernières années, plusieurs auteurs locaux ont acquis une solide réputation à l'international. C'est notamment le cas de Marguerite Abouet avec Aya de Yopougon, et plus récemment d'Armand Patrick Gbaka-Brédé dit Gauz, dont le jouissif Debout-payé s'est vu décerner le Prix des libraires Gibert Joseph et a été sacré meilleur premier roman français de l'année 2014 au classement annuel du magazine Lire. Au niveau local, de jeunes écrivains prometteurs comme Essie Kelly, Yahn Aka ou encore Malicka Ouattara se mobilisent pour valoriser la lecture et l'écriture et s'impliquent dans l'organisation d'événements littéraires qui trouvent progressivement leur place dans la vie culturelle ivoirienne. Concernant la distribution, la Librairie de France, acteur historique de vente de produits culturels et leader du secteur en Côte d'Ivoire, a fait peau neuve et tente aujourd'hui le pari de la diversification et de la digitalisation afin de ne pas se laisser distancer par ses concurrents dont la FNAC (ex-Mediastore), qui propose depuis fin 2015 une gamme élargie de livres ainsi que toutes les nouvelles sorties et les best-sellers internationaux dans ses deux magasins de Cap Nord et Cap Sud. Les prix des livres restent toutefois élevés pour le panier moyen de la ménagère, d'où l'importance de la digitalisation qui permet le développement d'une littérature plus abordable, accessible en ligne.

État des lieux. Maurice Bandaman, ministre de la Culture et de la Francophonie sous la présidence Ouattara, s'est impliqué avec beaucoup d'énergie à redynamiser la littérature en Côte d'Ivoire. Un domaine qu'il connaît bien pour avoir été lui-même romancier et couronné du Grand prix littéraire d'Afrique noire en 1993, avant de diriger pendant quatre ans (2000-2004) l'Association des écrivains de Côte d'Ivoire (AECI), co-fondée entre autres par Paul Ahizi, Daniel Zongo et Joseph Anoma. L'AECI joue aujourd'hui un rôle fondamental dans la promotion de la littérature ivoirienne et s'implique beaucoup auprès des jeunes auteurs. Depuis quelques années, plusieurs initiatives privées s'emploient elles aussi à replacer la lecture et l'écriture au coeur de la vie sociale et culturelle ivoirienne à travers la tenue d'événements comme le SILA (Salon international du livre d'Abidjan) ou le Prix Ivoire. Organisé pour la première fois en 2008, ce prix pour la littérature africaine d'expression francophone est une initiative de l'association Akwaba Culture, présidée par Isabelle Kassi Fofana, directrice de FratMat Éditions et infatigable promotrice de la littérature ivoirienne, à qui l'on doit entre autres la première participation de la Côte d'Ivoire au Salon du livre de Paris, en 2012. Autre actrice très engagée de la scène littéraire ivoirienne, la jeune Yehni Djidji, écrivaine, blogueuse (www.yehnidjidji.com), chroniqueuse, scénariste et promotrice de sites internet et d'événements littéraires. Médaillée de bronze aux VIIes Jeux de la francophonie dans la catégorie littérature et premier prix des Prix jeunesse de la francophonie 35<35, elle est à l'origine du rendez-vous " Livresque ", qui réunit tous les deux mois les amoureux des belles lettres, et de l'agence littéraire du même nom, spécialisée dans l'accompagnement des personnes ayant un projet d'écriture en format papier, audio ou numérique, ainsi que dans la création de solutions numériques destinées à faciliter l'activité des opérateurs de la chaîne du livre et favoriser la vulgarisation de la littérature. Parmi les autres actions entreprises en faveur de la littérature, citons l'association de Marguerite Abouet " Des livres pour tous " et ses maisons de quartier-bibliothèques pour les enfants issus de milieux précaires, ou encore la création en 2016 du collectif " Abidjan lit " (www.abidjanlit.com) par cinq " activistes du livre ", avec des rencontres bimestrielles entre passionnés de lecture échangeant et débattant autour d'un thème dans un endroit insolite. Autre initiative originale et unique de promotion de la lecture sur le continent, l'émission Radio livre imaginée par la grande star de reggae ivoirienne Alpha Blondy, qui lit chaque soir de 21h à 23h une sélection de grands classiques de la littérature - puisés en grande partie dans le patrimoine africain - à l'antenne de sa radio lancée en 2015, Alpha Blondy FM. " J'aime lire et je voudrais contaminer mes auditeurs avec ce plaisir. Quelqu'un a dit ''Si tu veux cacher quelque chose à un Africain, tu le mets dans un livre'', parce que les Africains n'aiment pas lire. Mais ceux qui n'aiment ou ne savent pas lire, au moins ils savent écouter. C'est ce but que nous recherchons : inciter les jeunes à lire. Si on peut faire d'une pierre deux coups, les distraire tout en faisant des érudits, on aura servi à quelque chose ", explique le chanteur aux millions d'albums vendus qui se mue chaque soir en conteur pour ses compatriotes.

BD, jeunesse. La bande dessinée ivoirienne fait son apparition dans les colonnes de l'hebdomadaire Ivoire Dimanche au début des années 1970. Le premier grand feuilleton dessiné voit le jour en 1973 et met en scène les aventures cocasses de Dago, un paysan qui a quitté son village pour Abidjan. Cette série d'Appolos et Maïga introduit aussi pour la première fois le français populaire dans le dessin de presse. Elle est suivie en 1978 des aventures du pétulant Monsieur Zézé, de Jean-Louis Lacombe, qui se moque des travers de la société ivoirienne en croquant le quotidien d'un parasite urbain sans emploi, anti-héros par excellence. Si certains créateurs comme Jess Sah Bi, Pépé et Soumaïla Adigun se font remarquer par la suite, il faut attendre la fin des années 1990 pour que le neuvième art retrouve l'engouement populaire qui avait ses beaux jours trois décennies plus tôt. Né en 1999 d'une idée de Lassane Zohoré et Illary Simplice, anciens caricaturistes de Fraternité Matin, Gbich ! " journal satirique d'humour et de bande-dessinée " remédie à l'absence de support dédié aux comics et s'impose comme un marqueur très fort de son époque en réussissant le tour de force de tourner la vie politique et sociale en dérision sans afficher aucun parti pris. Élaboré dans l'optique de toucher le plus large public possible, il accorde la part belle aux gags dessinés et fait rentrer dans l'imaginaire collectif nombre de héros hauts en couleur bien qu'ils soient imprimés en noir et blanc : Cauphy Gombo, l'homme d'affaires roublard ; Joe Bleck, séducteur impénitent et son équivalent féminin Gazou la Doubleuz ; Papou, le gamin (pas si) innocent (que ça) ; Sergent Deutogo (le togo est le nom donné en nouchi à une pièce de 100 FCFA), militaire corrompu, ou encore Tony Lapoass, indécrottable malchanceux devant l'éternel. La bande dessinée ivoirienne doit ses lettres de noblesse à des auteurs comme Jean-Louis Lacombe, Appolos Beugré, Gilbert Groud, Lassane Zohoré, Benjamin Kouadio, Karlos Guédé Gou, Mendozza, Kan Souffle, Illary Simplice, et le journal Gbich ! a grandement contribué à sa valorisation. Cependant au niveau local, il n'existe pas d'éditeurs spécialisés dans le neuvième art, considéré comme un genre mineur par les grandes maisons de la place qui misent plutôt sur les romans, les essais et les manuels scolaires pour gonfler leur chiffre d'affaires. Les auteurs ivoiriens ont donc du mal à se faire éditer sur place, et encore plus à l'international, même si certains sont parvenus à briser le plafond de verre, comme Gilbert Groud (Magie noire, Albin Michel), Benjamin Kouadio (Les Envahisseurs, L'Harmattan) et bien sûr la conteuse Marguerite Abouet et son désormais culte Aya de Yopougon (Gallimard). Afin de mieux défendre et valoriser leur métier, les dessinateurs de presse et de bande-dessinée ivoiriens ont constitué en 1999 l'association " Tache d'encre ", à l'origine de " Coco Bulles ", festival international du dessin de presse et de BD en Côte d'Ivoire et premier du genre au pays. Après dix années d'absence pour raisons financières et socio-politiques, cette grand-messe biennale des phylactères, organisée pour la première fois à Grand-Bassam en 2001, a opéré un retour en force pour son édition 2017 consacrée au thème " Dessin, Démocratie et Développement ", comptant parmi ses invités de grands noms du neuvième art dont les Français Plantu et Damien Glez, Uri Fink, figure majeure de la bande dessinée israélienne et l'irrésistible Nadia Khiari, artiste emblématique du printemps tunisien avec son personnage Willis from Tunis. Pour ce qui est de la jeunesse, la tradition ivoirienne s'inscrit dans l'ancestrale pratique des contes oraux, inestimables passeurs de valeurs profondément ancrés dans le patrimoine culturel africain. L'art traditionnel du récit sous l'arbre à palabres ayant malheureusement tendance à perdre du terrain face à l'exode rural et à la mondialisation, les acteurs du secteur se sont attachés à retranscrire par écrit le contenu de ces histoires empruntes de belles morales et de valeurs éducatives. Parmi les grands classiques ayant accompagné plusieurs générations de petits Ivoiriens, Thiéni Gbanani, l'enfant terrible de Mamadi Kouyaté, La belle histoire de Leuk-le-lièvre de Léopold Sédar Senghor, Le petit Bodiel et autres contes de la savane d'Amadou Hampâté Bâ, ou encore Les contes du Père Voilà pourquoi, livre de lecture primaire utilisé en complément aux méthodes d'apprentissage de la langue française. Bien que l'offre ne soit pas exactement pléthorique, certains écrivains comme Fatou Keita font encore la grâce de jolies histoires au public enfantin, comme les incontournables Le petit garçon bleu, La Voleuse de sourires ou Le Coq qui ne voulait plus chanter. Plus récemment, c'est le groupe Bayard qui a posé ses valises en Côte d'Ivoire. En plus d'un département Jeunesse au catalogue bien fourni (notamment des versions locales très réussies des magazines J'aime lire et Planète Okapi), le Français met en place des actions de sensibilisation à l'apprentissage de la lecture chez les jeunes enfants à destination des parents, du corps enseignant et des jeunes Ivoiriens.

Aya superstar

Fruit de la collaboration entre Marguerite Abouet, scénariste ivoirienne, et Clément Oubrerie, illustrateur français, Aya de Yopougon a reçu en 2005 le prix du meilleur premier album au Festival de BD d'Angoulême. Véritable phénomène d'édition, la série s'est vendue à 700 000 exemplaires en France et a été traduite en quinze langues. Un succès justifié qui rend grâce au charme pétillant se dégageant de cette réjouissante bande dessinée, véritable concentré de joie de vivre et de bonne humeur. En 2013, la BD devenue culte a même fait l'objet d'une adaptation animée réalisée conjointement par Marguerite Abouet et Clément Oubrerie, avec entre autres les voix d'Aïssa Maïga (Aya) et Tatiana Rojo (Adjoua). " Aya, c'est un peu notre Tintin à nous ", explique sa créatrice. Loin des partis-pris misérabilistes que l'on retrouve souvent lorsqu'il s'agit d'Afrique, cette saga croque avec bonheur la Côte d'Ivoire insouciante des années 1970 dans le quartier populaire de Yopougon, " Yop City ", à travers le quotidien de ses trois héroïnes, trois adolescentes aux prises avec les préoccupations de leur âge : études, copains, parents, amours... Tandis qu'Adjoua et Bintou ne pensent qu'à traquer le mâle et aller gazer au " Secouez-vous " ou au " Ça va chauffer ", Aya, elle, a l'ambition de devenir médecin, afin d'échapper à la série des trois " C " : coiffure, couture et chasse au mari. Galerie de personnages hauts en couleur, dialogues vifs et enlevés émaillés de nouchi, et crayonnés précis et expressifs aux couleurs plus chatoyantes que la caresse d'un pagne, font de cette Aya une chronique sociale pleine de fraîcheur et de tendresse. C'est un véritable hymne à une Afrique dont on ne parle pas assez souvent, mais qui existe bel et bien, au-delà du prisme guerre-famine-misère trop souvent relayé par les médias occidentaux : une Afrique contée à l'ivoirienne et en V.O., pleine de rires et de vie, une Afrique dynamique, festive et solidaire, pétillant de bonne humeur, de dérision et de vitalité. À lire de toute urgence pour une immersion totale dans la comédie humaine ivoirienne !

Aya de Yopougon, aux éditions Gallimard Jeunesse, collection Bayou, Paris ; tome 1 (2005), tome 2 (2006), tome 3 (2007), tome 4 (2008), tome 5 (2009), tome 6 (2010).

Médias locaux

Presse. Le moins qu'on puisse dire en ce qui concerne la société ivoirienne, c'est que la presse y est omniprésente, et parfois malheureusement bien trop omnipotente, au point que l'on a pu qualifier les médias ivoiriens de " médias de la haine " pendant les crises successives qu'a connues le pays, accusant ces derniers d'entretenir confusion et paranoïa au sein de la population. Il suffit, pour se faire une idée de l'importance de la presse en Côte d'Ivoire, d'observer les attroupements de " titrologues " (la titrologie, c'est la lecture et les commentaires des gros titres en Une des quotidiens par ceux qui n'ont pas les moyens d'acheter le journal) rassemblés autour des gros titres, le matin, à la livraison des quotidiens. Et de façon générale, vous ferez difficilement cent mètres sans croiser les grands panneaux en bois des boutiquiers ou, à défaut, des vendeurs ambulants ou de petites échoppes proposant cartes téléphoniques, boissons, bonbons, cigarettes et la revue de presse du jour. Même un dimanche, dans un petit village, vous aurez toujours moyen de vous procurer Fraternité Matin (le quotidien gouvernemental). Au second trimestre 2017, le marché de la presse ivoirienne comptait vingt-quatre quotidiens réguliers à caractère essentiellement politique, une trentaine d'hebdomadaires dits " culturels " (people, presse féminine, sportive, religieuse, économique, BD, etc.), vingt mensuels et quelques bihebdomadaires, bimensuels et bimestriels. Il faut signaler cependant que bien qu'extrêmement dynamique, ce secteur n'en demeure pas moins fluctuant, et qu'en raison de difficultés financières, il arrive souvent que des titres disparaissent des kiosques aussi vite qu'ils y sont apparus. Le principal défi d'une entreprise de presse ivoirienne est en effet d'ordre économique, les frais d'impression représentant 40 à 45 % des charges des journaux, et la diffusion 30 %, sans compter que le papier coûte cher et que certains imprimeurs exigent d'être payés d'avance. À cela, il faut ajouter les charges de fonctionnement, l'étroitesse et la saturation du marché publicitaire, avec des annonceurs déjà hyper-sollicités et fidèles à certains supports ayant pignon sur rue, et des lacunes sur le plan de la gestion. Dans ce contexte, coïncider avec les attentes du lectorat ne suffit donc pas toujours et pour beaucoup il est difficile de perdurer, d'autant que l'achat de la presse est considéré comme une dépense superflue par la majorité de la population, et qu'il faut aussi tenir compte de l'analphabétisme et de la percée d'Internet. Au second trimestre 2017, seuls deux quotidiens, Fraternité Matin et Soir Info, réalisaient des taux de ventes supérieurs à 100 000 exemplaires par mois - soit quasiment moitié moins qu'en 2014 pour le quotidien gouvernemental Fraternité Matin - et le taux d'invendus des journaux locaux oscillait entre 26,26 et... 98,34 %. Une véritable désaffection (les organes de presse ont d'ailleurs réduit la voilure et drastiquement diminué leurs tirages) qui s'explique sans doute par l'augmentation des prix de la presse initiée il y a quelques années, avec des quotidiens passés de 200 à 300 FCFA et des hebdomadaires vendus 500 FCFA au lieu de 300 FCFA. Décidée en 2014 par le Groupement des éditeurs de presse de Côte d'Ivoire (GEPCI) cette mesure, mise en oeuvre afin de palier le manque à gagner déjà observé au niveau du secteur, avait suscité la colère des consommateurs, qui avaient saisi la commission de concurrence et de lutte contre la vie chère de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) pour dénoncer cette hausse jugée " inopportune, injustifiée et impopulaire ". Tous les journaux ivoiriens sont édités au format tabloïd, et, bien que dits " d'informations générales ", se focalisent exclusivement sur la politique et le sensationnalisme.

Au rang des quotidiens, on compte un journal gouvernemental (Fraternité Matin) censé être neutre, les journaux pro-RDR favorables à Alassane Ouattara (Le Patriote, Nord-Sud Quotidien, Le Jour Plus, etc.) et pro-PDCI (Le Nouveau Réveil), les titres de la " presse bleue ", proches du Front populaire ivoirien, actuel parti d'opposition (Notre Voie, Le Temps, Le Nouveau Courrier, LG Info, Aujourd'hui...), et enfin les indépendants, comme L'Intelligent d'Abidjan, L'Inter et Soir Info, dont le capital est détenu par des privés. Le podium des meilleures ventes périodiques est trusté par les supports du groupe Gbich ! : Go Magazine, Allô Police et Gbich !, essentiellement focalisés sur les " affairages " et l'humour. Avec un effectif de plus de trois cent cinquante personnes, plus de sept titres édités en période de grande activité, une imprimerie et une maison d'édition propres, le groupe Fraternité Matin demeure sans conteste une référence en tant que premier groupe de presse de Côte d'Ivoire. En place depuis décembre 1964, son quotidien phare affiche les plus gros tirages en termes de nombre de pages (entre 30 et 40 selon les jours et les cahiers thématiques, contre 10 à 20 grand maximum pour les autres publications) et de diffusion (environ 4 000 exemplaires journaliers vendus à un peu plus de 70 %). Au deuxième rang, le talonnant de près, on trouve le groupe Olympe, avec les les quotidiens Soir Info et L'Inter.

Après la mort du président Félix Houphouët-Boigny et l'avènement du multipartisme, la presse ivoirienne a progressivement gagné en indépendance. Conséquence de cette libéralisation : le nombre de personnes se déclarant journalistes a augmenté de façon proportionnelle aux organes de presse et aujourd'hui, beaucoup de reporters et gestionnaires de rédaction se retrouvent sans formation professionnelle et très engagés politiquement. Par ailleurs, de nombreux journaux sont devenus pour ainsi dire les bras armés des différents partis dont ils véhiculent les opinions et idéaux. On peut ainsi affirmer sans exagérer qu'en Côte d'Ivoire, lorsque des politiciens créent un parti, leur première idée est de créer un journal, censé être leur " vitrine " et outil promotionnel (par exemple, Notre Voie est le journal officiel du FPI, le capital du Patriote est détenu par un membre du RDR, et celui du Nouveau Réveil par un membre du PDCI, pour ne pas dire Henri Konan Bédié lui-même), dont la fonction est davantage d'attaquer l'adversaire que de véhiculer une information professionnelle et objective : on préfèrera nuire à l' " ennemi " plutôt que défendre la vérité. On assiste ainsi à une " clanisation " de la presse (Notre Voie, organe du FPI, le parti créé par Laurent Gbagbo, est ainsi humoristiquement appelé la " Gbgible ", tandis que Le Patriote, acquis au RDR et à Alassane Ouattara, est surnommé le Coran), les journaux se muant en véritables tribunes populaires où des journalistes-militants défendent la cause de leur parti, parfois au mépris de toutes les règles de déontologie et d'éthique journalistique. Quant à l'objectivité, dans un pays qui se positionne 81e sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse RSF 2017 (tout de même une progression de vingt places par rapport à 2014), et où de nombreux journalistes sous-payés vivent essentiellement des per diem qu'ils perçoivent pour couvrir tel ou tel sujet, autant dire que c'est la grande sacrifiée. Pots-de-vin, clientélisme et course au pouvoir en font donc davantage des instruments entre les mains des politiciens et hommes d'affaires que des garants de la liberté d'expression et de la vérité due aux citoyens. Honorat de Yédagne, directeur général de Fraternité Matin en 2003, stigmatisait ce phénomène par ce qu'il appelait alors " le virus I3P " : information partiale, partielle et partisane, le paysage de la presse écrite ivoirienne restant pour lui dominé par des " feuilles de chou ". Parmi les caractéristiques burlesco-tragi-comiques de cette presse du parti pris à outrance, le recours excessif à la rumeur, une nette tendance à ne pas recouper ses sources, une mise en relief quasi inexistante assortie d'un manque d'analyse flagrant, la reprise in extenso de communiqués et d'interviews non sourcés, et la publication de textes en préparation (ordonnances, projets de décrets, textes de loi, etc.) présentés comme des arguments dont on tire des conclusions hâtives. Le tout écrit dans un style emphatique et ampoulé, à mille lieues de la clarté et de la concision que l'on exige généralement d'un journaliste, et qui entretient la théorie du complot et maintient les Ivoiriens dans un état de tension et d'alerte permanents. Car il ne faut pas oublier que pour une grande partie de la population, désargentée et peu éduquée, les titres qui s'étalent en caractères gras en Une des journaux accrochés aux panneaux de bois des vendeurs de rues constituent le seul accès à l'information. Consciente de cela, la presse semble miser sur le choix de l'accroche la plus tapageuse possible (l'article correspondant à cette accroche se résume d'ailleurs souvent à un misérable entrefilet, quand il n'est pas tout simplement inexistant), lue et discutée par les " titrologues " de la rue qui répandent " la bonne parole " comme une traînée de poudre, se faisant les relais de la paranoïa ambiante.

Les principales agences de presse présentes ou ayant des correspondants en Côte d'Ivoire sont : l'Agence ivoirienne de presse (AIP), l'Agence française de presse (AFP), Reuters, Associated Press (AP), Panafrican News Agency (PANA), Xinhua, Anadolu News Agency, la BBC, le Dow Jones, Bloomberg et enfin l'Integrated Regional Information Networks (IRIN). Les médias étrangers sont aussi très bien représentés en Côte d'Ivoire : RFI, BBC, la Voix de l'Amérique ; France 24, TV5 Monde, Africa 24, LCI, Euronews, CNN et autres pour la télévision (chaînes auxquelles on a accès dans la plupart des hôtels équipés du câble), et pratiquement tous les quotidiens d'actualité que l'on trouve en France, ainsi que de nombreux hors-séries, magazines thématiques et périodiques anglophones, allemands, arabes, et même chinois, pour la presse écrite. Les publications locales, qu'il s'agisse de journaux ou de livres, sont généralement assez bon marché, les prix augmentant sensiblement dès lors qu'il s'agit de presse ou de romans étrangers.

Radio. Depuis 1991, on dénombre deux chaînes publiques de radiodiffusion : Radio Côte d'Ivoire et Fréquence 2. Suite à la crise de 2002, la radiodiffusion ne couvre plus qu'une partie du territoire national. Avec la libéralisation du secteur dans les années 1980, le paysage audio ivoirien s'est enrichi de nombreuses stations émettant en modulation de fréquence (FM) parmi lesquelles on distingue plusieurs catégories : radios de proximité (Cocody FM, Radio Yopougon, etc.), commerciales (Radio Nostalgie, Radio Jam, etc.), étrangères (RFI, BBC Africa, Africa N°1, Voice of America, etc.), confessionnelles (Radio Al Bayane, Fréquence Vie, etc.) ou musicales : Nostalgie, Alpha Blondy FM, Zion FM. Fin 2015, le réseau de radiodiffusion ivoirien s'est encore agrandi, avec l'arrivée de Vibe Radio (groupe Lagardère) et du groupe Trace, qui a choisi Abidjan pour lancer sa première radio sur le continent, Trace FM. On recense près de cinquante-deux radios de proximité, dont une bonne dizaine émet depuis Abidjan, avec interdiction de diffuser des émissions à caractère politique et de faire de la publicité ; une demi-douzaine de radios commerciales et confessionnelles couvrant la région d'Abidjan, et une centaine de radios locales qui émettent à travers le pays.

Télévision. La télévision ivoirienne est représentée par la RTI (Radiodiffusion télévision ivoirienne) et composée de deux chaînes à tendance gouvernementale : la Première chaîne et RTI2, anciennement TV2. La programmation alterne entre infos et docs de société, publireportages institutionnels, retransmissions de films et de blockbusters étrangers, émissions thématiques quotidiennes ou régulières, reprises de concepts étrangers (Intervilles, Qui veut gagner des millions, Stars 2 demain, sur le modèle de Star Academy) et les inénarrables télénovelas (soaps brésiliens), véritables phénomènes de société par l'engouement collectif et généralisé qu'elles suscitent auprès du public. En dehors de la télévision nationale, il existe des chaînes câblées, dont Canal+ est le distributeur exclusif à travers son bouquet Canalsat. Présente sur le bouquet Canal depuis 2008, la RTI émet dans plusieurs pays d'Afrique et d'Europe. Après la libéralisation de la presse écrite dans les années 1980 et celle des radios FM en 1992, le paysage télévisuel ivoirien est actuellement en plein boom avec le basculement universel vers la télévision numérique terrestre (TNT). L'ouverture à la concurrence d'un secteur jusque-là dominé par la RTI et Canal+ se concrétise par l'arrivée de plusieurs chaînes privées parmi lesquelles le chinois StarTimes, la filiale du Japonais Strong Technologies, Akwaba Télé SA, et la filiale du Béninois TV-Com (TV-Com Côte d'Ivoire SA). À terme, la Haute autorité de la communication audiovisuelle (HACA) devrait porter à dix le nombre des distributeurs de chaînes en Côte d'Ivoire.

Musique

Impossible d'évoquer la Côte d'Ivoire sans faire un détour par la case " musique ", et le sujet est si vaste et si intimement lié à la vie ivoirienne qu'il est difficile de l'évoquer autrement que de manière incomplète. À l'instar du football qui transcende tous les clivages, on peut affirmer que la musique, quelle que soit sa provenance, est l'un des principaux ferments et une composante essentielle de l'identité nationale. Comme le dit si bien Gérald Arnaud, " le silence ivoirien n'existe pas. Dans tout le pays, la musique est le bruit le plus familier, le plus nécessaire et inévitable ".

Au lendemain des indépendances et jusqu'au début des années 1980, tout semble réussir à la Côte d'Ivoire et son emblématique capitale, qui apparaît comme la plus occidentale et la plus dynamique des villes africaines. Cité ouverte sur le monde, libérale, cosmopolite et toujours à l'avant-garde en matière de musique, Abidjan accueille avec enthousiasme toutes les tendances du moment (musiques noires américaines, rythmes cubains, pop française, lyrisme mandingue, highlife ghanéen, fusions congolaises...) et devient naturellement le carrefour musical de la sous-région. Avec ses nombreux clubs, ses studios d'enregistrement et ses maisons de disques, la Perle des lagunes attire tous les artistes du continent. Dans les années 1970, au plus fort d'une prospérité éclatante, le pays est le principal importateur de disques du continent et aux yeux de nombreux artistes, sa capitale survoltée constitue le tremplin rêvé pour se lancer à l'international. À l'image de son impressionnant patrimoine culturel, riche de plus de soixante ethnies comptant chacune ses musiques, chants et danses, la Côte d'Ivoire est à la fois berceau et terre d'accueil d'une incroyable profusion d'énergies créatrices issues de la sous-région et d'ailleurs : s'y côtoient aussi bien Dioulas, Baoulés, Bétés, Didas, Attiés, Guérés, Gouros, Burkinabè et Guinéens (Mory Kanté le " griot électrique ", auteur du tube planétaire Yéké Yéké, qui s'installe à Abidjan à la fin des années 1970) que Congolais, Camerounais (Manu Dibango, qui prit en 1976 la tête du prestigieux orchestre de la RTI et composa jusqu'à la fin des années 1970 des arrangements pour plusieurs chanteurs ivoiriens), Maliens (les orchestres du Rail Band et des Ambassadeurs au sein desquels Salif Keïta, qui a longtemps séjourné à Abidjan et s'y produit encore, fit ses armes), Nigérians (Fela Kuti), Ghanéens, Béninois, Sénégalais, Sud-Africains (Myriam Makeba, qui a séjourné plusieurs années en Côte d'Ivoire avant de s'exiler en Guinée), et même français, puisque la chanteuse Barbara elle-même passa une partie de l'année 1961 à Abidjan, se produisant au Refuge, alors l'un des clubs les plus courus de " Treichtown ", capitale dans la capitale où se concentrait la fantastique effervescence festive et musicale de ces années dorées.

Décennie 1960 : les précurseurs. Le 7 août 1960, jour de l'indépendance de la Côte d'Ivoire, le jeune Amédée Pierre se produit pour la première fois en concert à Treichville. Jusque-là, la variété française, le highlife ghanéen et la rumba congolaise dominaient le paysage musical ivoirien. Mais en une soirée, celui que tout le pays surnommera bientôt le " dopé national " (dopé signifie " rossignol " en bété) va changer la donne. Composant dans sa langue maternelle, le bété, il est le premier à s'émanciper de la tutelle de l'ancienne puissance et à mélanger rythmes traditionnels et modernité pop mâtinée d'influences cubaines et congolaises. Auteur de nombreux disques qui seront tous des succès populaires, il devient en quelques années l' " olêyê ", le précurseur qui va ouvrir la voie à des chants et musiques spécifiquement ivoiriens. À sa suite, les big bands cuivrés qui ont vu le jour dans les clubs mythiques de Treichville, Adjamé et Cocody (la Boule noire, le Tropicana, le Bracodi bar, l'Étoile du sud, la Cabane bambou...) abandonnent à leur tour l'espagnol des musiques latino et le français des yéyés pour chanter dans leur langue maternelle - le plus souvent en bété ou en dioula -, et font vibrer les noceurs jusqu'au bout de la nuit. À la même époque, les Soeurs Comoé (surnommées ainsi pour la pureté de leur voix, comparée à l'eau du fleuve Comoé), Madiara et Mariam N'Goran, jumelles d'origine baoulé, marquent l'entrée officielle de la gent féminine dans l'ère des musiques urbaines. Découvertes au début des années 1960 par le ministre de l'Information ivoirien Mathieu Ekra (également co-auteur de l'hymne national de Côte d'Ivoire, L'Abidjanaise), elles mêlent influences antillaises et tradition akan au très populaire gbégbé - danse traditionnelle du pays bété -, composant une musique minimaliste à la fraîcheur ingénue, gracieusement ancrée dans le terroir. Véritables pionnières, elles ouvriront la voie à d'autres chanteuses (Aïcha Koné, Reine Pélagie, Chantal Taïba...), plus nombreuses à partir des années 1970.

Seventies : les réformateurs. En 1968, quelques années avant son homologue Mohammed Ali, James Brown se rend pour la première fois en Afrique, direction Abidjan, où il se produit en concert privé pour Félix Houphouët-Boigny. Avant lui, seuls les jazzmen Louis Armstrong et Duke Ellington avaient fait le pèlerinage vers le continent. Son passage en Côte d'Ivoire marquera durablement la jeunesse, notamment un certain Ernesto Djédjé, découvert par Amédée Pierre qui lui confie dès 1965 la direction de son orchestre, l'Ivoiro Star. À la fin des années 1960, Djédjé s'essaie aux rythmes afro-cubains avant d'être initié au jazz, au blues et au makossa par Manu Dibango. Bien décidé à révolutionner la musique ivoirienne, il s'intéresse aussi bien au disco qu'à la rumba, tout en poursuivant sa " musique de recherche ", qui puise abondamment dans la tradition. L'afrobeat de Fela Kuti, qu'il découvre lors d'un séjour au Nigeria, provoque le déclic : peu de temps après, Djédjé devient le chef de file des musiques urbaines ivoiriennes en créant le ziglibithy, un style inspiré des sonorités traditionnelles de l'Ouest ivoirien (notamment le tohourou, art oratoire de la poésie chantée) auquel l'artiste associe des touches funk et soul tout en transposant le jeu rythmique des percussions à la guitare. À la fois genre musical et danse tradi-moderne, le ziglibithy conquerra le pays à la sortie de Gnoantré dans ziboté, album-manifeste et fondateur du genre enregistré à Lagos en 1977. Réputé aussi bien pour son style vestimentaire glam-chic et sa coupe afro à favoris que pour ses shows scéniques et ses chorégraphies à base de déhanchés et mouvements de tête caractéristiques (les " blocages "), le " Gnoantré national " (" l'homme avec lequel toute une nation lutte ") est considéré comme l'inspirateur du zouglou et du coupé-décalé, nés dans les années 1990-2000. Courant majeur des années 1970, son ziglibithy s'imposera dans toute l'Afrique subsaharienne, réconciliant une génération en quête d'identité avec les fondements de sa culture. Après son décès soudain en 1983, plusieurs artistes tenteront avec plus ou moins de bonheur de perpétuer l'héritage de " l'épervier " à travers différentes variantes du ziglibithy.

Génération 1980 : désillusions et résistances. À partir des années 1980, le pays entre en phase de récession. Si le miracle ivoirien a bel et bien vécu, le miracle culturel, lui, poursuit sa fructueuse odyssée. Dans le sillage de leur illustre aîné Ernesto Djédjé, plusieurs crooners à voix d'or incarneront l'heureuse fusion de la musique traditionnelle avec d'autres courants musicaux plus modernes (gospel, soul, funk, etc.). Parmi eux, François Lougah, autre monument de la chanson ivoirienne et showman d'exception, considéré comme l'un des précurseurs de la sape, et Bailly Spinto. Surnommé " le chanteur à la voix aux mille et une octaves ", " l'homme à la voix d'or " ou encore le " rossignol bété ", ce dernier, très influencé par le chant religieux et des artistes comme Otis Redding, Percy Sledge, Wilson Picket et Tom Jones, compose une oeuvre aux accents soul et blues naviguant entre le chant traditionnel bété, l'opéra et les sonorités afro-américaines. Son langoureux Taxi signon, sorti en 1979, s'écoule à près de 40 000 exemplaires et le propulse en tête des hit-parades ivoirien et africain. Avant que la déferlante zouglou et son émanation, le coupé-décalé n'inondent les ondes (inter) nationales, c'est à travers le reggae que la Côte d'Ivoire confirme sa réputation de grande nation musicale. En 1982, l'onde de choc Brigadier Sabari (" Brigadier pardon ! ") ou Opération coup de poing ébranle le pays et gagne rapidement toute la sous-région, illustrant avec éclat l'idée du retour à l'Afrique théorisée par Marcus Garvey et chantée par Bob Marley dans des titres comme Africa Unite (" 'Cause we're moving right out of Babylon, And we're grooving to our Father's land... "). Récit d'une rafle nocturne dégénérant en passage à tabac, cette chanson écrite en dioula par un jeune rasta nommé Seydou Koné, alias Alpha Blondy, sonne comme une provocation risquée dans une Côte d'Ivoire encore réglée à l'heure du parti unique. Enregistrée en une journée avec les cinq autres titres de l'album Jah Glory (pour la petite histoire, l'une des trois choristes de l'album, une jeune ghanéenne surnommée Bibie, se fera connaître en France avec les titres Tout doucement et J'veux pas l'savoir), elle rencontre un succès instantané et marque la naissance du reggae africain, dont les chanteurs ivoiriens s'imposeront, avec le Sud-Africain Lucky Dube, comme les meilleurs ambassadeurs. Outil de conscientisation et de dénonciation des souffrances du peuple, ce style musical a trouvé en Afrique un terrain particulièrement propice à son développement. Si les tubes d'Alpha Blondy, le " Marley ivoirien ", et de son dauphin, le prophète panafricaniste Tiken Jah Fakoly ont largement dépassé le cadre des frontières nationales, propulsant la Côte d'Ivoire au rang de troisième nation mondiale du reggae après la Jamaïque et l'Angleterre, la scène locale, extrêmement riche et dynamique, compte de nombreux chanteurs et groupes de talent. Infusant l'ensemble de la société ivoirienne - dont la communauté rasta est estimée à 2 500-3 000 individus -, le reggae ne se cantonne pas aux nombreux lieux dédiés que compte la capitale économique, mais se joue aussi dans les maquis, les bars, les maisons, les taxis, et est diffusé à grande échelle sur les ondes radiophoniques du pays via Alpha Blondy FM (97.9) et Zion FM (105.3), créée en 2015 par Moussa Dosso, alors ministre de l'Emploi, des Affaires sociales et de la Formation professionnelle. Dosso est également à l'origine d'un festival inédit sur le continent, qui a vu le jour en avril 2015 : l'Abi Reggae Festival, au cours duquel chaque année pendant quatre jours, la Perle des lagunes se mue en véritable " Zion City ". En plus des concerts donnés par des stars internationales (Alpha Blondy, Kojo Antwi...), des groupes mythiques et des artistes jamaïcains (Third World, Morgan Heritage, Ky-Mani Marley - l'un des fils de l'icône du reggae), l'Abi Reggae accueille des conférences et colloques thématiques réunissant de nombreuses sommités universitaires et autres experts du reggae et du mouvement rastafari (Hélène Lee, Julius Garvey - fils de l'illustre Marcus Garvey, Yacouba Konaté, Horace Campbell...).

(Source : " Côte d'Ivoire - West African Crossroads ", série " African Pearls ", Discograph, 2009)

Dans le sillage du reggae, la récession économique des années 1980 a donné naissance au premier courant musical fédérant l'ensemble des Ivoiriens : le zouglou. Réponse d'une jeunesse désenchantée à la fin de règne agitée d'Houphouët, cette musique de contestation sociale et politique se caractérise par des textes à l'ironie douce-amère et une tendance à l'humour et l'autodérision. L'histoire de cette nouvelle forme de contre-culture, à la fois danse, chant, philosophie et état d'esprit, remonte au milieu des années 1980. Le zouglou voit le jour dans la cité universitaire de Yopougon, où un groupe d'étudiants emmenés par Christian Gogoua et Serge Bruno Porquet manifestent leur fraternité à travers des pas de danse inédits compréhensibles d'eux seuls. Le mouvement gagnera ensuite les cités d'Abobo et d'Adjamé avant d'essaimer dans les quartiers. Genre novateur fait par et pour les jeunes, le zouglou s'inspire notamment du tohourou (également l'un des référents musicaux d'Ernesto Djédjé) et de l'aloukou (danse traditionnelle de réjouissances et de funérailles du pays bété accompagnée par des ensembles de percussions), très populaires dans les centres urbains pendant les années 1960-1970. D'un point de vue musical, le zouglou se base sur un style de chants connu sous le nom d' " ambiance facile " ou " wôyô ", rythmés par des battements de mains et des tambourinements sur des supports de fortune tels que grattoirs en métal, bouteilles vides, caisses ou tambours. L'ambiance facile est elle-même née des chansons qui accompagnaient les rencontres sportives inter-villages et les manifestations de groupe organisées à l'occasion des vacances scolaires dans les années 1980. Les élèves, réunis en comités de supporters, créaient des chansons et rivalisaient de prouesses afin d'encourager au mieux leurs équipes respectives, transposant la rivalité sportive de leurs camarades sur le terrain de l'expression vocale et chorégraphique. Les équipes et leurs comités de " wôyôs " voyageant à travers toute la Côte d'Ivoire pour jouer contre d'autres écoles, leurs chants et danses se sont naturellement enrichis des mélodies et rythmes de chaque région du pays. La version urbaine de l'ambiance facile, particulièrement appréciée et pratiquée dans les communes populaires, a elle aussi intégré la dimension pluri-ethnique de la ville dans son développement. Cette diversité, favorisée par les rencontres sportives et joutes chantées de quartier, a donné naissance à un genre musical unique qui se distingue par son aspect supra-ethnique et son recours à l'argot des rues. C'est d'abord à cette fusion des terroirs, des rythmes et des mélodies que le zouglou doit sa popularité, puisque chacun peut s'y reconnaître. À partir de 1990, le mouvement, relayé par les étudiants, prend une couleur clairement revendicatrice, la jeunesse y trouvant une plateforme idéale de participation au débat public, ainsi qu'un moyen direct de s'adresser aux autorités pour dénoncer sans détour la galère des campus plombés par les coupes budgétaires. Le terme zouglou serait d'ailleurs issu de l'expression baoulé be ti lè zouglou (" entassés comme des ordures "), en référence aux conditions de logements précaires dans les dortoirs des cités universitaires. Quant aux pas de danse accompagnant ces doléances chantées, ils consistent à lancer les bras en l'air en mimant une supplique adressée au Tout-Puissant.

Le phénomène coupé-décalé. Si le groupe Magic System a le premier contribué à internationaliser la musique ivoirienne - en l'occurrence le zouglou -, aujourd'hui, même ceux qui n'ont jamais été en Côte d'Ivoire connaissent ou ont entendu parler du coupé-décalé et l'assimilent à un élément-clé des musiques du continent et de l' " ivoirité " (au sens noble du terme). Grande particularité de ce mouvement : contrairement aux autres genres musicaux ayant marqué le pays, il n'est pas né en Côte d'Ivoire, mais à Paris. Au début des années 2000, tandis que Premier gaou enflammait les dance-floors français, une bande de noceurs familiers des boîtes de nuits afro de la capitale française initiait sans le savoir ce qui allait se révéler comme un véritable phénomène musical et social. Cette clique emmenée par Douk Saga se faisait appeler la Jet Set afin de bien marquer sa différence avec les autres fêtards de la diaspora, qui se traduisait par une surenchère de frime et de bling bling : vêtements de marque portés de préférence près du corps, bijoux clinquants et grosses bagnoles, champagne à gogo, distribution de billets aux artistes en prestation (le " travaillement ") pour étaler son opulence, et surtout une façon bien particulière de danser. Forte de son succès, cette nouvelle tendance finit par attirer l'attention du producteur David Monsoh qui convainc le " Président " de la Jet Set Douka Saga de rentrer en studio pour y enregistrer le titre Sagacité. Cette chanson deviendra l'hymne et le manifeste emblématique du mouvement du même nom, et lancera véritablement le coupé-décalé. Mais si Douk Saga est souvent considéré comme le " père-fondateur " du coupé-décalé, en réalité, il n'a fait qu'hériter a posteriori de la paternité du mouvement, dont les origines demeurent aujourd'hui encore assez floues. Pour certains, le coupé-décalé serait inspiré d'une danse d'Akoupé en pays attié. Sur le plan musical, il devrait son origine à DJ Hervé Denon, auteur de l'Hymne national de la Sagacité, un morceau instrumental produit en 2002 qui présente les bases formelles du coupé-décalé : instrumentation minimale et répétitive d'origine électronique, percussions évoquant les musiques populaires d'Afrique de l'Ouest et lignes mélodiques au synthétiseur. Enfin, autre titre fondateur du mouvement, Réconciliation, de DJ Jacob fait déjà danser le Tout-Abidjan dès fin 2002, avant même la sortie de l'album Sagacité et l'arrivée en Côte d'Ivoire de Douk Saga pour sa tournée promotionnelle. Héritier direct du zouglou, le coupé-décalé va paradoxalement exploser pendant la crise et recevoir au pays un accueil d'autant plus enthousiaste qu'il permet aux Ivoiriens d'oublier en s'amusant. Suite à la tentative de coup d'État du 19 septembre 2002, le pays se retrouve coupé en deux et, placé sous État d'urgence, subit un couvre-feu qui freine toute velléité de fiesta. Mais il en faut plus pour décourager les noceurs ivoiriens qui continuent de guincher au cours des soirées en plein jour organisées par les gérants de boîtes de nuit, bars et espaces plein air de la capitale économique, ou s'enferment carrément dans les discothèques avant l'heure du couvre-feu pour faire la fête jusqu'au petit matin. Avec ses textes légers et ses pas de danse qui défoulent, le coupé-décalé représente l'antidote idéal à la sinistrose ambiante et transcende les questions d'appartenance en rassemblant les Ivoiriens autour de la danse et du divertissement. Tout comme le zouglou, ce genre musical s'adresse d'abord à la jeunesse et aborde à travers ses textes la question de l'avenir qui concerne tout le monde. Si le zouglou traitait cette question sous forme de dénonciations et de revendications, le coupé-décalé met au contraire en scène la vision idéale d'un avenir doré dans lequel chacun peut se projeter en rêve, échappant le temps d'une chanson ou plus à un quotidien morose. Un rôle exutoire qui explique le succès fulgurant rencontré par le coupé-décalé dans cette Côte d'Ivoire en plein questionnement. Lorsque Douk Saga et les boucantiers (littéralement " faiseurs de boucan ") débarquent à Abidjan en 2003, ils sont donc en terrain conquis. La période 2002-2004, qui correspond au succès ivoirien de ces chanteurs et DJs venus de France, précise un peu plus les contours du mouvement à travers des concepts-clés comme l'atalaku (éloge chanté, art d'animer et de faire des dédicaces), le farot-farot (la frime) et le boucan (faire parler de soi). Ce genre musical, qui jusque-là se limitait à une certaine partie de la population, conquiert progressivement une audience plus large. En 2004-2005, le coupé-décalé connaît son âge d'or et se répand dans toute l'Afrique de l'Ouest. Bientôt, les " coupeurs-décaleurs " font le tour de l'Afrique noire francophone, enflammant toutes les scènes sur lesquelles ils se produisent et négociant leurs cachets à prix d'or. Au pays, les artistes, chanteurs et DJs affiliés au genre se multiplient, leurs créations plus que jamais marquées par l'esprit de fête, la drague et l'ostentation. Leurs thèmes de prédilection (le quotidien, la religion, le football, les rêves d'opulence matérielle, l'actualité...) donnent naissance à une myriade de concepts chorégraphiques dont DJ Lewis est l'un des plus prolifiques artisans. Son tube Grippe aviaire (2006), lancé en pleine pandémie de grippe H5n1 et mimant les convulsions d'un poulet en pleine agonie, a rencontré un succès international et été suivi de nombreux autres tubes et concepts, jusqu'au dernier en date, Non mais allô quoi... Le décès de Douk Saga en 2006 marque un tournant avec l'émergence d'artistes affranchis de l'influence des " Vieux pères " qui produisent un coupé-décalé moins axé sur la frime. De 2006 à nos jours, le genre connaîtra de multiples déclinaisons et dérivés, une nouvelle mode musicale et/ou chorégraphique directement inspirée du coupé-décalé faisant son apparition pratiquement chaque année. Entre 2002 et ces dernières années, pas moins de cent cinquante danses et concepts dérivés du coupé-décalé auraient ainsi vu le jour en Côte d'Ivoire. Aujourd'hui, grâce à des artistes de la nouvelle vague comme DJ Arafat, Serge Beynaud ou Bébi Pilipp, ce genre musical tient toujours le haut de l'affiche et fait plus que jamais partie intégrante de la culture populaire nationale.

(Source : " Le Swing identitaire du Coupé Décalé ", Thomas Jacques Le Seigneur/Mémoire de master 1 en ethnomusicologie et critique réalisé sous la direction de Mme Sandrine Loncke & Mr Christian Corre/Année universitaire 2012/2013 - Université Paris VIII Vincennes - Saint-Denis, UFR Arts, philosophie, esthétique  ; Département de musique => Mémoire consultable en ligne sur https://thomasjls.files.wordpress.com/2013/10/mimory1.pdf)

Scènes alternatives. Autre courant musical indissociable de la Côte d'Ivoire, le très entraînant et populaire zoblazo, qui a fait danser le pays tout entier dans les années 1990 et reste aujourd'hui encore indémodable. Créé par le Bassamois Désiré Frédéric Ehui dit Meiway, ce style, qui mêle des sonorités contemporaines aux rythmes traditionnels et festifs du Sud côtier ivoirien et du Ghana, est basé sur des percussions et inspiré par des éléments de fanfare et d'Abissa (fête traditionnelle de Grand-Bassam). Débordant d'une énergie irrésistible et communicative, le zoblazo se danse traditionnellement avec un mouchoir blanc, symbole de paix, de joie et de pureté. Petit test : écoutez 100 % Zoblazo ou Ma folie de Meiway, et voyez si vous parvenez à rester longtemps en place. Il existe également une scène hip-hop en Côte d'Ivoire, même si l'écrasante domination du coupé-décalé a aujourd'hui relégué ce courant majeur des années 1990 au rang d'épiphénomène musical. Le rap ivoirien est né en 1985 lorsque l'étudiant Yves Zogbo Junior, de retour au pays après des études en France a lancé sur la RTI l'émission Zim Zim Flash, entièrement consacrée à cette nouvelle culture urbaine dont les danses (smurf, breakdance) et le look (casquettes, joggings, sweats et baggies de rigueur) ont fortement impacté la jeunesse d'alors. Cet été là, le groupe ACB (Abidjan City Breakers) sort le premier EP de hip-hop ivoirien, ACB Rap. À la fin des années 1980, le rap ivoirien effectue sa mue et intègre un mélange de beats américains et de rythmes du terroir auxquels se superposent des flows en nouchi, l'argot des ghettos. Les principaux artisans de cette " ivoirisation " du genre sont les RAS qui explosent les charts avec le " rap-fanfare " de leur album Agnangnan, et Roch Bi, enfant de la rue et " djosseur de nama " (gardien de parking) au Plateau, qui rappe en gouro la condition des jeunes galériens urbains. La décennie 1990 marque l'apogée du rap ivoirien : émissions télévisées dédiées, sortie de la première compilation de rap 100 % ivoirien Rapivoire ; organisation des rappeurs en collectifs, battles à guichets fermés dans les plus grandes salles d'Abidjan, concerts avec de prestigieux featurings dont Oxmo Puccino... Mais, victime de dissensions internes et de querelles entre les partisans du rap " original " (aux couleurs locales) et du " vrai " rap (made in USA), le mouvement s'essouffle progressivement, avant de sombrer définitivement sous les assauts répétés du zouglou, dont les adeptes traitent leurs confrères " rappologues " de " yoyoyos ", les accusant de singer les Américains et de produire une musique élitiste et occidentalisante en total déphasage avec les préoccupations des Ivoiriens. En 2006 deux jeunes de Yopougon, Soo et Oli, redonneront ses lettres de noblesse à ce genre marginal en formant le groupe Garba 50 qui reste, à ce jour, l'un de ses meilleurs ambassadeurs. Étudiants pas propres sur eux qui " pissent dans la rue et puis ça va pas quelque part ", ils défraient la chronique et ouvrent la voie à la renaissance d'un hip-hop résolument engagé dont les porte-étendards se nomment Billy-Billy, Nash, Gbonhi Yoyoyo, Rudy, Raj Man, Mobio l'Ébrié... Enfin, à mille lieues du hip-hop, on assiste depuis quelques années à l'émergence d'une intéressante scène jazz qui, bien qu'encore confidentielle, compte un nombre croissant d'adeptes. Plusieurs particuliers et structures privées ont entrepris de promouvoir ce style musical mal-aimé associé - en Côte d'Ivoire comme dans le reste du monde - à une musique élitiste et bourgeoise alors même qu'il est né dans les bas-fonds des États-Unis et s'inspire de rythmes plus anciens directement hérités de la tradition africaine. Événement phare du genre, L'Émoi du jazz, initié en 2009 par le regretté Désiré Coffi Gadeau, affiche une belle pérennité et fait aujourd'hui partie des grands rendez-vous culturels d'Abidjan. Cette grand-messe des jazzophiles a notamment enregistré la participation d'artistes internationaux tels que Lisa Simone et Seun Anikulapo Kuti, rejetons respectifs des légendaires Nina et Fela. Autre manifestation d'envergure, l'Abidjan Jazz by BICICI, elle aussi devenue incontournable depuis la première édition organisée en 2012 par le groupe bancaire à l'occasion de son cinquantième anniversaire. Cet événement, qui s'inscrit dans la politique de mécénat de la banque française, compte à son " tableau de jazz " un beau panel de stars internationales dont l'immense Salif Keita ou Cheick Tidiane Seck, et bien sûr les " Éléphants " et chefs de file du jazz ivoirien : le bassiste Luc Sigui, le saxophoniste Isaac Kemo, et le bassiste-pianiste Évariste Yacé, avec à leur tête le monument vivant et batteur de légende Paco Sery, déjà auréolé de trois Grammy Awards. En dehors des festivals et grandes rencontres dédiées, plusieurs structures privées oeuvrent de façon continue à la promotion du jazz en Côte d'Ivoire. Parmi elles, Abijazz, à la base un groupe d'amis passionnés constitués en association afin de vulgariser ce genre musical tout en dénichant et formant des talents locaux qui se produisent dans les soirées régulièrement organisées par l'asso et à l'occasion de rendez-vous annuels (International Jazz Day, Ivoire Jazzz Night). La structure d'événementiel, de management et de promotion Serena Music, dirigée par l'opératrice culturelle Marie-Hélène Costa, est également à l'origine de nombreux événements de qualité autour de la musique et du jazz.

L’électro sous les tropiques

Par Isabelle Zongo.

Après quelques balbutiements, la scène électro de Côte d'Ivoire a commencé à se mettre en place par le biais d'initiatives privées. Première plateforme de promotion du genre en Côte d'Ivoire, Électropique a été fondée en août 2015 par la Catalane Paola Bagna et l'Ivoirienne Isabelle Guipro, deux passionnées de musique électronique. L'ambition du projet était double : en plus de sensibiliser le public ivoirien à ce style musical encore confidentiel au pays, il s'agissait de valoriser et promouvoir l'électro à travers l'organisation d'événements impliquant des DJs locaux et régionaux ainsi que des DJs non-africains dont les morceaux mixaient rythmes du continent et sons électroniques. À travers les huit éditions des soirées Électropique, les amateurs ivoiriens ont ainsi pu découvrir des DJs comme Black Charles, Anis, Raoul K, Watonn, Isa (Côte d'Ivoire), Steloo (Ghana), Paola (Espagne), Praktika (France) et Red Axes (Israël). Le frémissement initié par cette première initiative a débouché sur la formation en 2016 du collectif abidjanais AkwaBeat, composés de divers acteurs de la scène électro (DJs nationaux et internationaux, producteurs, mélomanes...) réunis dans l'optique de mutualiser leurs connaissances et leurs expériences afin de mieux structurer leur activité et de gagner en visibilité, notamment par la mise en place d'un calendrier commun et l'organisation des soirées Uniwatts.

Le Bushman Café, haut lieu de la vie culturelle et sociale abidjanaise, se présente comme un écosystème alternatif engagé dans un processus de " renaissance esthétique africaine ", dont la musique électronique est l'une des tendances phares. Hub artistique et véritable carrefour de l'électro à Abidjan, l'établissement accueille de nombreuses rencontres dédiées à l'afrobeat, l'afro-tro et l'afro-house, et a notamment abrité la première édition des Apéros électro en mai 2016, qui a enregistré la présence du DJ sud-africain Mo Laudi, grand défenseur de l'afro-électro dans le monde. Si le public local se montre de plus en plus sensible aux sonorités afro-électro, le pays demeure cependant en retrait des scènes africaines et internationales, contrairement à une nation comme l'Afrique du Sud, considérée par certains comme l'une des scènes musicales actuelles les plus créatives. Mais le public ivoirien étant très demandeur et prompt à se réapproprier avec bonheur toutes les influences extérieures, on ne peut que suivre d'un oeil attentif les évolutions de cette tendance musicale fraîchement débarquée dans la Perle des lagunes.

Peinture et arts graphiques

L'art contemporain ivoirien trouve ses origines dans les débuts de la colonisation. D'abord fortement influencé par l'académisme occidental, il s'émancipe au début des années 1950 grâce à la prise de conscience panafricaine impulsée par le mouvement de la Négritude. Parmi les pionniers de l'art moderne ivoirien figure le sculpteur Christian Lattier, dont les compositions cordées défraient la chronique en bousculant les conventions formelles de la sculpture traditionnelle. Délaissant les matériaux nobles habituels (bois, pierre) pour du fil de fer et des ficelles, il se détache et de l'héritage des ancêtres et de celui des Blancs, dans une pratique qu'il baptise " expérience sculpturale ". Surnommé " l'Arbre tutélaire " de l'histoire de l'art en Côte d'Ivoire, le peintre Michel Kodjo est, lui, le premier artiste ivoirien à avoir exposé individuellement à l'Hôtel de Ville d'Abidjan, trois ans avant l'indépendance du pays. Ses oeuvres figuratives empreintes de mysticisme incarnent la fusion de l'art traditionnel et contemporain et seront notamment exposées à Paris, New York et Francfort.

Peu après l'indépendance, la jeune Côte d'Ivoire se retrouve dans un contexte d'urgence : il lui faut constituer une culture nationale forte qui puisse l'amener à intégrer le rang des nations modernes. Dans tous les domaines de la vie culturelle, l'accent est donc mis sur la formation, ce qui se traduit notamment au niveau de l'audiovisuel par une politique de sensibilisation et d'éducation des masses. L'École nationale supérieure des Beaux-arts d'Abidjan est créée en 1961, dans le cadre du soutien à la coopération culturelle. C'est le sculpteur Marcel Homs, lauréat du Grand prix de Rome en 1939, qui est mandaté pour mettre sur pied et diriger cette école, dont l'enseignement est confié à son épouse et son fils, ainsi que plusieurs professeurs-assistants venus de France. La structure a pour mission première la formation de jeunes cadres, enseignants diplômés d'un niveau équivalent à ceux de la métropole qui transmettront à leur tour savoir et technique à la jeunesse du pays. Christian Lattier et le céramiste Yao Dogo sont les premiers artistes ivoiriens à intégrer le corps professoral, assistés par Josette Dagnogo, artiste française formée aux Beaux-arts de Roubaix. L'école accueillera beaucoup des futurs grands noms de l'art contemporain ivoirien, dont le groupe d'étudiants à l'origine du Vohou Vohou, courant majeur de la post-indépendance basé sur une remise en cause des canons esthétiques importés de France. En 1963 est créé l'Institut national des arts (INA, aujourd'hui INSAAC - Institut national supérieur d'art et d'action culturelle), qui fonctionne sous tutelle de l'Académie française des Beaux-arts avec des cours dispensés par des professeurs expatriés. En 1969, un couple de coopérants français, M. et Mme Bieth, mettent en place le Centre de peinture artistique Charles Bieth à Abengourou, qui prépare les enfants déscolarisés particulièrement doués aux Beaux-arts et à l'INA tout en leur permettant de poursuivre leur formation secondaire jusqu'au BEPC.

Les naïfs. Le Centre, par la suite rebaptisé " Collège d'enseignement artistique d'Abengourou ", avant de devenir en 1995 le Conservatoire régional des arts et métiers d'Abengourou, est à l'origine d'un important courant de l'art contemporain ivoirien : les naïfs. Certains des anciens petits pensionnaires du Centre Bieth figurent aujourd'hui parmi les plus grands maîtres du genre : Augustin Kassi, Camille Kouakou, Idrissa Diarra, Roger Djiguemdé, Losseni... Leurs tableaux, concentrés de fraîcheur et d'innocence, livrent un art immédiatement lisible qui ne se prend pas au sérieux. Peinture des petits riens de tous les jours dont l'extension hyper-démocratique trouve son inspiration jusque dans la rue qu'elle représente souvent au quotidien, elle a l'avantage de parler à tout le monde, ce qui explique que les naïfs soient si populaires en Côte d'Ivoire et que leurs chefs de file aient été exposés maintes fois dans les galeries les plus réputées d'Abidjan. Parmi les plus illustres représentants de ce courant, Augustin Kassi, connu pour ses Ivoiriennes opulentes et ses scènes de marché ; Camille Kouakou, ses couleurs douces-acidulées et sa vertigineuse profusion de détails, et l'un des maîtres incontestés du genre malheureusement décédé en 2015, Idrissa Diarra, dont l'oeuvre prolifique se caractérise par une remarquable complexité " architecturale " et une extraordinaire pureté de trait et de couleurs.

Autre courant majeur de l'art moderne ivoirien, le Vohou Vohou, officiellement né en 1985 avec l'exposition-manifeste organisée au Centre culturel français par de jeunes peintres " dissidents ". Vohou Vohou (" n'importe quoi " en dialecte local), se présente comme un art de la récupération, de l'empiècement et du collage sur châssis de matériaux hétéroclites mettant à l'honneur les richesses naturelles du terroir ivoirien : tapas (écorce de bois battue), cauris, rotin, sable, colle, plumes, arêtes de poisson... En rejetant le matériel onéreux importé de France pour lui substituer une matière première locale (toile de lin remplacée par du tapas et de la toile de jute, huiles et acryliques délaissées au profit de colorants naturels obtenus à partir de décoctions), les membres du Vohou Vohou entendent promouvoir une esthétique purement africaine libérée de l'académisme et de ses contraintes formelles, ouvrant ainsi la voie à une liberté créatrice dont les émanations iront jusqu'à l'art abstrait. Décliné en divers courants (Vohou conservateur, Vohou immatériel, Vohou synthétique, Vohou flottant, etc.), le Vohou Vohou donnera naissance quelques années plus tard à un mouvement similaire nommé Daro Daro (" victoire " en langue adioukrou), initié par l'artiste Yacouba Touré.

En dehors du Vohou Vohou et des naïfs, on distingue quelques beaux parcours individuels, comme ceux de Jacques Samir Stenka et Ouattara Watts. Originaire de Bingerville, Stenka se considère comme un mystique abstrait et a à son actif plus de 25 000 toiles, dont certaines ont rejoint le fonds muséal du quai Branly. Premier peintre africain à intégrer les Beaux-arts de Paris, il met en scène à travers ses oeuvres les figures stylisées d'une cosmogonie personnelle où figurent en bonne place la femme et les ancêtres égyptiens. Son langage pictural serait le fruit d'un voyage dans l'au-delà à travers les grandes civilisations de l'Égypte antique, des Mayas, des Sumériens et des Nubiens, toutes marquées de façon indélébile par l'homme noir. Passeur des messages de " l'Autre-Monde ", il compose un corpus ésotérique et mystérieux dont le langage a été qualifié de " médiationnisme ". Avec celles de son aîné Michel Kodjo, quelques-unes de ses toiles sont exposées à la Maison du patrimoine culturel de Grand-Bassam. Ouattara Watts, lui, est le plus américain des artistes ivoiriens. Initié par son grand-père guérisseur aux mystères de la nature et du cosmos, le peintre est une légende non seulement parce qu'il a contribué à ouvrir la voie des galeries aux artistes noirs, mais aussi pour son intense amitié avec Jean-Michel Basquiat, qui l'a convaincu d'aller tenter sa chance à New York. Ses toiles-sculptures, imposantes et rythmiques, interrogent sa relation au monde à travers un entrelacs de symboles cryptiques, matériaux et objets chinés çà et là, parés de couleurs tour à tour sombres et lumineuses. Bien que l'on y perçoive en partie son héritage africain, l'artiste-plasticien met un point d'honneur à les enrichir des " ailleurs " et des " autres " dont il nourrit son inspiration.

Enfin, figure majeure de l'art contemporain et passeur de la sagesse du continent, Frédéric Bruly-Bouabré (1921-2014) échappe à toute classification et s'impose comme un monument du patrimoine national toutes catégories confondues. Avec Ouattara Watts, il fait partie des artistes ivoiriens les plus cotés sur la scène internationale de l'art contemporain depuis plus d'un quart de siècle. Inspiré par ses propres impulsions, il a travaillé en dehors de toute règle académique et n'a jamais appris le langage de l'art plastique. En ce sens, il peut-être assimilé à un représentant de l'art brut, bien que son oeuvre soit sous-tendue par une démarche intellectuelle et philosophique. À la fois dessinateur, scribe, philosophe et poète mystique, ce " Champollion africain " fut, à l'âge de soixante-dix ans, la grande révélation de l'exposition " Les Magiciens de la terre " organisée en 1989 à Beaubourg et à la Villette, première du genre à mettre en avant les arts actuels non occidentaux. Repéré par Théodore Monod lorsqu'il travaillait à l'Institut français d'Afrique noire, Bouabré est le génial inventeur d'une " poégraphie " élaborée à partir des signes naturels inscrits dans les pierres de son village natal. Créé à la suite d'une révélation qu'il eut lorsqu'il travaillait en tant que fonctionnaire commis aux écritures pour la ligne ferroviaire Dakar-Niger, son alphabet pictographique composé de 448 signes lui sert à retranscrire les grands récits mythologiques du peuple bété. Naïveté d'outre-monde, pureté tombée des cieux, son " dire " se décline en écriture automatique dans d'étranges petits tableaux enfantins, tous réalisés au même format, avec un stylo-bille et des crayons de couleur, sur des cartons servant à emballer les mèches de cheveux importées d'Asie dont se parent les Abidjanaises. En 2013, Frédéric Bruly-Bouabré, âgé de plus de 90 ans, a pris part à la 55e Biennale de Venise. La prestigieuse rencontre fut sa dernière participation à une exposition publique : Cheick Nadro, " Celui qui n'oublie pas ", s'est éteint le 28 janvier 2014 à Abidjan, laissant derrière lui un patrimoine artistique et culturel d'une valeur inestimable. Quelques-unes de ses oeuvres sont exposées au Musée des civilisations de Côte d'Ivoire et à La Rotonde des arts contemporains.

Beaucoup d'Ivoiriens s'improvisent aujourd'hui peintres ou artistes et se forment en autodidactes, dans la seule optique de reproduire des tableaux " best-sellers " qui répondront aux attentes des touristes et autres potentiels clients. On trouve ainsi un peu partout du pseudo-naïf inspiré des grands maîtres de l'école d'Abengourou, ou du sous-Vohou approximatif. Les véritables talents, eux, rencontrent le plus souvent leur public à l'étranger et, quand ils en ont les moyens, s'expatrient, opérant une véritable " fuite des pinceaux " hors du pays. Car le domaine des arts plastiques, traditionnellement laissé pour compte d'un système exclusivement axé sur la gestion de priorités brûlantes, demeure la portion congrue des politiques de développement. Face à l'absence d'implication de l'État, ce sont les galeristes, mécènes de bonne volonté et structures privées (fondations, banques, centres commerciaux) qui prennent le relais. Bien utilisés, les réseaux sociaux, relayés par le bouche-à-oreille, permettent aussi à quelques artistes de sortir de l'anonymat, mais sans politique de suivi et/ou d'aide, difficile de percer et de se maintenir. On assiste malgré tout depuis quelques années à un envol de la scène artistique, qui se concrétise par l'émergence de beaux talents comme Aboudia - souvent comparé à Basquiat et aujourd'hui reconnu internationalement -, qui s'est fait connaître avec ses toiles monumentales dépeignant la bataille d'Abidjan, et dont les " peintures nouchi " bariolées, sauvages et enfantines ont rejoint les cimaises de la prestigieuse galerie Saatchi ainsi que la collection privée d'art contemporain africain de Jean Pigozzi, considérée comme la plus importante du monde. On retient également le sculpteur Demba Camara et ses " art toys ", fétiches revisités à la sauce manga ; le peintre Pascal Konan, extraordinaire interprète de la ville africaine et de ses émotions, et le plasticien Yéanzi, auteur d'incroyables " portraits recyclés ". Du côté de la photographie, Abidjan voit se développer depuis une petite décennie une scène dynamique et éclectique. Si les aînés (Ananias Leki Dago, Macline Hien, Franck Abd-Bakar Fanny, François-Xavier Gbré, Seybou Traoré, Dorris Haron Kasco...) ont déjà fait leurs preuves, ils confirment un talent qui se bonifie avec le temps. Quant à la relève, elle est assurée avec éclat par de jeunes photographes épatants parmi lesquels Joana Choumali, Paul Sika ou encore Phillis Lissa (Ly LaGazelle). Le design ivoirien n'est pas en reste, puisqu'il compte trois lauréats de la Biennale d'art africain contemporain de Dakar, Dak'Art : Vincent Niamien (1996), Valérie Oka (2000 et 2003) et Issa Diabaté (1998), dont certaines créations figuraient également dans l'exposition collective " Design en Afrique : s'asseoir, se coucher et rêver ", tenue au musée Dapper à Paris en juillet 2013. Designer, ébéniste et sculpteur, l'artiste Jean Servais Somian, lui, s'est taillé une solide réputation en taillant dans le coeur des cocotiers, pour produire des meubles longilignes et racés d'une grande élégance qui rencontrent un succès croissant en local et à l'international.

Depuis quelques années, une belle effervescence artistique s'est emparée d'Abidjan. Même si le secteur souffre d'un manque certain de financements et gagnerait à être plus structuré, les galeries et salles d'expositions accueillent de plus en plus d'événements et mettent à jour une scène artistique foisonnante. Parmi les promoteurs incontournables des beaux-arts, on retient Simone Guirandou (LouiSimone Gallery), Yacouba Konaté (La Rotonde des arts), Illa Donwahi (Fondation Charles Donwahi), Thierry Dia (galerie Houkami Guyzagn), Jacob Bleu (LeBasquiat Art Gallery), Werewere Liking (Village Ki-Yi), Marie-Josée Hourantier (Bin Ka Di So), Cécile Fakhoury (galerie Cécile Fakhoury), Monique Kaïdin Le Houelleur (Villa Kaïdin)... Moins connus du grand public mais tout aussi engagés, de jeunes gens passionnés agissent à leur échelle pour faire bouger les lignes " d'art-d'art " et mettre en lumière les talents prometteurs. Ainsi de l'association A'Lean & Friends qui organise Cité des Arts, une manifestation lancée en 2016 grâce à laquelle le public a pu découvrir de talentueux artistes comme Halidou (peinture), Essoh Sess (peinture, poésie, street art) et Ly LaGazelle (photographie), ou encore Isabelle Zongo, qui nous a apporté une aide précieuse dans l'élaboration de ces pages, et a lancé fin 2017 la première plateforme numérique de promotion des arts et de la culture avec un focus sur l'Afrique, la Fondation ORIGINVL (www.originalfound.com).

L’art naïf au quotidien

En Côte d'Ivoire, les manifestations écrites et/ou dessinées de la gouaille populaire et de son humour investissent avec plus ou moins d'ingéniosité et d'originalité tous les supports pouvant accueillir le moindre coup de pinceau ou de crayon apte à entrer dans le champ visuel du passant. Le but : attirer l'attention et, surtout, se singulariser. Les enseignes commerçantes sont à cet égard particulièrement savoureuses. Et puisque l'on parle de saveur, autant commencer par celles des maquis : en carton-pâte, en contreplaqué ou en métal, toutes se disputent le regard du visiteur à grand renfort de slogans et de formules lapidaires agrémentés de dessins naïfs aux couleurs vives. Chopes de bière dégoulinant de mousse fraîche, poulets dodus et grillés en train de rôtir sur leur broche, crustacés rose bonbon aux yeux énamourés, poissons luisants et argentés et scènes d'apéritif ou de repas. Voilà pour les dessins. Pour les slogans aguicheurs : " Ouvert de 7h30 jusqu'à fatiguer ", " Maquis coup de frein : venez à moi " (en général à l'entrée et à la sortie des villes et villages), " Roi de la langouste " (du poulet, de la pintade, du lapin..., etc.) en sont quelques exemples. Ces slogans sont souvent complétés de proverbes et de maximes populaires apportant - de façon souvent hilarante - leur valeur ajoutée à l'enseigne en lui donnant une petite touche personnelle qui en dit un peu plus sur l'ambiance de l'établissement et la personnalité du patron. Ainsi : " Pauvre a tort ", " Cabri mort n'a pas peur du couteau ", " L'estomac d'abord ", " Maquis le RDV : le Refus De Vieillir ", ou encore " Bouffe-partie tous les week-ends : découvrons autre chose ". Les enseignes des coiffeurs donnent elles aussi lieu à l'expression d'originalités et de créativités variées. Y figurent souvent cinq à six têtes arborant des coiffures plus ou moins improbables sur des visages aux traits figés, voire légèrement grimaçants ou carrément patibulaires. On y voit des Elvis locaux, avec ou sans rouflaquettes, coupe banane sur le devant ou retroussée en arrière, afro-revival, tressés façon West Coast et autres variantes, chacune assortie de sa dénomination (coupe cafard, zazou, coq, Santiago, casino, mode Ghana, hair black coiffure style, etc.). Parmi les autres plus-values de ces panneaux autopromotionnels : le recours de plus en plus fréquent à l'anglais, langue du " bizness " s'il en est (sur la route d'Assinie au niveau du village Modeste sur la gauche, un petit apatam encadré d'un comptoir rudimentaire et recouvert de tôle affichait fièrement il y a quelques années : " American bakery of village Modeste " tandis qu'un peu plus loin, un autre panneau précisait que dans la paroisse du coin, " on [faisait] aussi les messes en anglais ") et l'usage quasi systématique du titre " docteur " pour tout ce qui concerne les métiers manuels et mécaniques. D'une manière générale, en Côte d'Ivoire, on est rarement un simple réparateur, garagiste ou prestataire de service au sobre intitulé. On sera plutôt " docteur de montres ", " chirurgien de la moto ", employé de la " clinique internationale de l'auto " ou maître esthéticien " très très fort en beauté ". Les tradipraticiens (médecins traditionnels auxquels recourent encore très fréquemment les Ivoiriens) ne sont pas en reste, qui font illustrer sans détours la variété de maux dont leurs préparations guérissent ou prétendent guérir. On ne vous parlera pas du spécialiste du sida, qui fait disparaître le virus en quelques semaines à l'aide d'un onguent maison, mais reste que les pathologies sexuelles, génitales et scatologiques, en particulier l'impuissance, les hémorroïdes et la diarrhée, ont le vent en poupe au niveau des artistes qui semblent se faire un plaisir de les illustrer de la façon la plus explicite possible. Pour peindre leurs enseignes et/ou slogans, les commerçants (mais aussi les gbakas, camions, taxis, etc.) font généralement appel à l'artisan-peintre du quartier (plus on met les moyens plus on aura de beaux dessins), qui commence par représenter le symbole de leur profession et l'agrémente ensuite au goût du client. Une forme de course au plus bel " emballage " qui donne à certaines affiches un véritable cachet et transforme parfois les véhicules en oeuvres d'art sur roues. Outre leur vocation promotionnelle, tous ces panonceaux et ces habillages ont en plus le mérite d'apporter une touche de gaieté à un quotidien souvent précaire, rehaussant de leurs éclatantes couleurs celles d'une vie un peu trop terne.

Pour aller plus loin, VeneZ'Y Voir la Côte d'Ivoire !, Kaïdin M. Le Houelleur, Uwe Ommer, Venance Konan, NEI-CEDA, 2017.

Sculpture

Bien qu'elle emprunte de nombreuses formes (portes sculptées du nord de la Côte d'Ivoire, oiseaux de culture, cuillères du mérite, bâtons de commandement, sièges, tabourets ashanti, lits funéraires, etc.), la sculpture ivoirienne peut se résumer aux deux figures majeures que sont les masques et les statuettes, instruments liturgiques par excellence. Tandis que les masques constituent une composante culturelle essentielle du nord et de l'ouest ivoiriens, on notera que les Akans, particulièrement les peuples lagunaires, lui préfèrent la statuette, même si l'on retrouve également chez les Baoulés des masques-autels à vocation familiale, ou des masques sacrés. C'est dans les régions de Man et de Korhogo que l'usage du masque se manifeste de la façon la plus spectaculaire, puisque celui-ci fait office d'intermédiaire entre les diverses émanations d'une divinité suprême et l'homme. Ce faisant, il a ainsi une double vocation de " foyer d'accueil " des puissances de l'au-delà (souvent des ancêtres qui se manifestent aux vivants par son biais) et de talisman contre les forces maléfiques, nuisibles à la communauté. La principale différence entre les masques et les statuettes réside dans la façon dont ils sont utilisés lors du rite : on se servira parfois de la statuette pour accompagner certaines danses rituelles (c'est notamment le cas lors de l'Abissa), mais celle-ci reste la plupart du temps immobile, tandis que le masque, revêtu et " dansé " par un initié, participera à chaque étape du déroulement du rite, agissant comme force inhibitrice des ondes négatives, ou propageant au contraire un rayonnement positif sur l'ensemble de la communauté. Les masques sylvestres des Wés de l'Ouest, de nature expressionniste, se distinguent par des reliefs tourmentés systématisant l'expression de l'horreur de manière cathartique par le biais de formes mi-humaines, mi-animalières, auxquelles peuvent s'incorporer des éléments externes tels crocs, plumes, clochettes en laiton, fibres, griffes, becs de rapaces, perles, cauris, cartouches... Ils sont souvent portés avec un costume volumineux fait de tissu, de fibres, de peaux, de feuilles et de diadèmes emplumés. À mille lieues de là, les Dans ont au contraire développé une sculpture figurative aux formes épurées et à la morphologie aérienne (voire éthérée), qui n'est pas sans rappeler la sérénité orientale. Chez les Sénoufos du Nord, l'usage des masques est intimement lié aux rites funéraires et au poro, un système initiatique sur lequel reposent l'identité et la cohésion de la communauté. Réalisés par des castes spécifiques et portés par d'autres, ces masques se dévoilent à l'occasion de manifestations précises, ou sont conservés dans l'enceinte du bois sacré, interdit aux femmes et aux non-initiés : ce sont les masques animaliers ou sculptures anthropomorphes de haute taille, associant les attributs de différents animaux symboliques ou totémiques, et incarnant les esprits de la forêt, qui veillent sur le village et sur la classe d'âge en cours d'initiation. Il est à noter cependant que le rapport des Sénoufos au sacré s'exprime également par le biais de la statuaire, à travers les motifs du couple originel et des animaux-totems primordiaux : le caméléon, la tortue, le python et le calao.

Le Musée des civilisations de Côte d'Ivoire, créé en 1942 par l'administration coloniale, présente un bel échantillonnage des masques, sculptures et statuettes des grandes aires culturelles du pays. Construite sur un terrain de deux hectares, cette structure dispose d'un fonds muséographique d'une grande richesse, estimé à plus quinze-mille pièces authentiques parmi lesquelles des masques, statues, pièces archéologiques et photographies qui en font l'une des institutions patrimoniales les plus importantes de la sous-région. En dehors du Musée des civilisations, les amateurs de masques, statuettes et autres objets et accessoires rituels ou utilitaires se perdront avec plaisir entre les murs de la galerie M'Pataô, qui a ouvert ses portes en 2016.

La sculpture comme culture

Les Ivoiriens ignorent encore que l'art moderne doit presque tout à celui de leurs ancêtres : un art encore très vivant, dont l'ingéniosité fabuleuse a su transgresser les différences ethniques et les frontières au nom d'une passion démesurée pour la beauté et l'expressivité.

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Le sculpteur ivoirien, ancêtre de l'art moderne

Chacun sait qu'autour de 1900, le " primitivisme " - après l' " orientalisme " et le " japonisme " - est devenu le moteur initial de la grande révolution de l'art occidental, grâce à la découverte de la sculpture du Pacifique (Gauguin), puis de l'Afrique noire. Ce qui est moins bien connu, c'est que la sculpture traditionnelle ivoirienne, en tant que telle, a exercé une influence décisive et durable sur l'avènement et les premiers développements de l'art moderne : plus précisément, sur la conversion de l'artiste européen à un regard universel, délivré de l'allégeance à ses seules références académiques, historiques et ethnocentriques.

On doit à quelques chercheurs américains (notamment William Rubin et Susan Vogel) d'avoir attiré l'attention du monde entier, dans les années 1990, sur la richesse exceptionnelle de la sculpture ivoirienne, sur sa vitalité et sur son rôle capital en tant que source d'inspiration pour les grands génies novateurs (peintres et sculpteurs) du XXe siècle.

Parmi tous les pays africains, la Côte-d'Ivoire mérite de figurer au premier plan dans le " musée imaginaire de la sculpture mondiale " cher à André Malraux : une place sans rapport avec sa dimension démographique et géographique ; une importance qu'elle ne doit qu'à l'ingéniosité féconde de ses artistes et à l'incroyable variété des styles attribués à chacune de ses ethnies.

En effet, rien ne ressemble moins à une sculpture ivoirienne qu'une autre, élaborée à quelques dizaines de kilomètres : face à tel masque Baoulé, tel autre masque, Bété ou Sénoufo, semble vraiment provenir d'une autre planète...

Cependant, comme en bien d'autres domaines, l'identité ethnique n'est que le critère le plus évident, et pas forcément le plus pertinent, sur lequel se fondent des classifications hâtives et souvent erronées. A l'image des ponts de liane, éphémères mais solides, qui sont d'autres chefs d'oeuvre de l'ingéniosité ivoirienne précoloniale, d'innombrables passerelles interethniques créent des transitions harmonieuses entre les styles si diversifiés de la sculpture ivoirienne.

En 1900, le sculpteur ivoirien n'a aucune conscience de son " identité ethnique " (les ethnologues commencent à peine leur boulot) ni bien sûr de son " ivoirité ". Entre le colonisateur et le nouveau colonisé s'est imposé un échange très inégal. La sculpture est le seul domaine où il se développera au profit de la Côte-d'Ivoire.

Vue de l'Europe, la sculpture ivoirienne offre toutes les " solutions plastiques " imaginables. A l'Est et au Centre du pays, l'art des Akan a imposé un modelé subtil, d'une rare virtuosité quel que soit le matériau (bois, bronze, or, terre cuite), Mêlant harmonieusement une figuration idéalisée dans le portrait et une abstraction géométrique très conceptualisée. A l'Ouest, dans les communautés forestières, cette tendance à la stylisation s'est imposée partout, au point de faire oublier toute évidence figurative et naturaliste.

Il n'est pas surprenant que les premiers chefs-d'oeuvre de l'art ivoirien reconnus comme tels en Europe viennent de l'Est : au début du XIXe siècle, quelques boîtes en bronze akan, ornées de gravures très gracieuses entrent au Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale française. Il faudra attendre 1878 et la fondation du Musée ethnographique pour qu'un " fétiche " en bois, offert par le roi d'Assinie soit exposé à Paris, aux côtés d'une autre pièce d'orfèvrerie akan...

La terre natale du cubisme ?

Lors de l'exposition universelle de 1889, la majorité des sculptures africaines présentées viennent de l'Est ivoirien : Adioukrou, Agni et Baoulé. Celle de 1900 innove en exposant, à côté de terres cuites agni et de la célèbre statue du singe baoulé (fleuron de la collection africaine du nouveau musée du Quai Branly) un spectaculaire masque grebo. Venue de l'Ouest ivoirien, cette oeuvre purement géométrique va révéler un aspect inédit de l'art africain, totalement déconcertant pour des yeux européens.

C'est à ce moment précis que le regard des artistes de l'avant-garde va s'ouvrir, se métamorphoser pour considérer " l'art nègre " autrement que comme objet de curiosité. En 1905, le peintre Georges Braque achète un masque dan. L'année suivante, son ami Maurice Vlaminck paie l'addition d'une mémorable beuverie dans un bistrot d'Argenteuil et, en échange, se fait offrir : " un grand masque blanc et trois statues de Côte-d'Ivoire ". il conservera une des statues (sénoufo), mais un jour de pénurie, il revend les autres objets à André Derain.

C'est dans l'atelier de ce dernier que Matisse et Picasso les découvrent, " émus, impressionnés et même perturbés " comme l'avouera bien plus tard Picasso.si l'on considère que la grande rupture de l'art moderne s'opère au moment où Picasso se libère de l'influence de son maître Matisse, on peut imaginer que cette découverte simultanée de la sculpture ivoirienne n'y fut pas étrangère. En effet, Matisse préfèrera toujours ce qu'il appelle le " classicisme baoulé ", aux courbes délicates, assez conformes aux canons de la sculpture hellénique. Quant à Picasso, son regard le porte déjà bien au-delà. En juin 1907, il visite le musée du Trocadéro, et c'est pour lui un choc décisif, comme il le racontera trente ans plus tard à André Malraux. C'est dans les mois suivants qu'il achève Les Demoiselles d'Avignon, archétype de la peinture cubiste, où l'un des visages semble épouser celui d'un masque dan. Qu'importe si la polémique fait encore rage à ce sujet : l'Ouest ivoirien ne sera " pacifié " que l'année suivante, et les oeuvres de cette région sont encore rares à Paris... ce qui est sûr, c'est que la même année, Picasso sculpte une Cariatide ouvertement inspirée par les figures qui servent de supports aux tambours sénoufo.

En 1912, Braque et Picasso partagent fraternellement la paternité du cubisme et la passion de " l'art nègre ". Ensemble ils descendent à Marseille dans le seul but de dénicher des sculptures africaines. Picasso en ramène deux masques grebo. De retour à Paris, il crée Guitare, le premier chef d'oeuvre de la sculpture-assemblage cubiste. Son marchand et ami intime Kahnweiler, s'appuyant sur les confidences de Picasso, construira une théorie très plausible selon laquelle tout l'art abstrait et conceptuel contemporain est né sous l'influence exclusive de ces deux masques de l'ouest ivoirien.

Désormais, l'importance de la sculpture ivoirienne est une évidence. En mai 1913, un masque baoulé est en vedette de la première expo parisienne sur " l'art nègre ", Galerie Lévesque (...). En novembre 1914, s'ouvre sur la cinquième avenue de New York la première présentation d'oeuvres africaines aux USA : la majorité sont ivoiriennes. Le titre de l'expo est déjà tout un programme : Statuary in Wood by African Savages : The Root of Modern Art (Statuaire en Bois par des Sauvages Africains : les Racines de l'Art moderne).

L'art moderne européen ne va plus cesser de se référer aux sculpteurs ivoiriens : le premier chef-d'oeuvre du sculpteur roumain Constantin Brancusi, La Petite Française (1914) est une astucieuse réplique d'un masque-heaume sénoufo. A la même époque, Modigliani s'inspire directement des masques baoulé et gouro. Le décor de Fernand Léger pour La Création du Monde associe figures baoulé et sénoufo. La Femme cuillère de Giacometti n'est qu'une magnifique extrapolation des cuillères dan.

Quant au surréalisme, s'il est vrai que Breton et ses disciples furent moins séduits par l'Afrique que par l'Océanie, les figures baoulé et sénoufo abondent dans les toiles de Matta, et c'est la photographie de la plus fameuse de Man Ray, Noire et Blanche (1926) qui a popularisé dans le monde entier les courbes idéalement féminisées de certains masques baoulé.

Le jour et la nuit : entre le modelage gracieux de ces masques " à visage humain " et la découverte violemment anguleuse de leurs voisins de l'Ouest ivoirien, le contraste est si saisissant qu'il est impossible d'admettre qu'ils viennent d'un même pays. C'est pourtant le cas, et il est d'ailleurs inutile de quitter le pays baoulé pour éprouver ce choc frontal : le profil des masques-heaumes animaliers y relève de la même virulence brutale, qu'on retrouve, moins étirée, moins exagérée sur la plupart des masques bété ou guéré, et encore plus aiguisée, hérissée de cornes et de pointes furieuses chez les Sénoufo.

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Gérald Arnaud, in Côte-d'Ivoire : Le Pari de la diversité, Africultures 56, juillet/septembre 2003, L'Harmattan, 2003.

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