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Histoire du clubbing à Ibiza : du Flower Power aux méga-clubs

Un refuge. L'émergence des monumentales fêtes d'Ibiza battant tambour au son de rythmes électroniques survoltés s'explique très certainement, en partie du moins, par l'arrivée des hippies dans les îles Pityuses tout au long des années 1960. Si depuis les années 1930 intellectuels, artistes, marginaux, et autres exilés fuyant la rigueur du franquisme avaient déjà trouvé en Ibiza un refuge aux mœurs simples et aux paysages intacts, ce n'est qu'avec la vague beatnik – mutins de la société de consommation et du conformisme bourgeois – que va réellement fleurir l'hédonisme sans limites emblématique des îles Pityuses. En remontant dans l'Antiquité, des indices laissent à penser qu'Ibiza était déjà une province propice au plaisir. On trouve par exemple, au début de l'Odyssée d'Homère, l'épisode de l'île de Calypso (que la tradition positionne entre Tanger et Ibiza), île qu'Ulysse peine à quitter, engourdi par les « paroles douces et amoureuses » d'une nymphe. Également, une légende phénicienne voudrait qu'Ishtar, déesse de l'amour, après avoir vécu une passion déçue sur la plus magique île des Baléares, l'aurait, de colère, maudit éternellement, frappant les amants de l'île d'un état d'extase perpétuel... C'est donc assez naturellement que dans les années 1960-1970, les âmes éprises de jouissances sans entraves virent en Ibiza une terre promise qui leur permettrait de vivre en communion avec la nature, d'édifier une société cosmopolite et émancipée des pesantes traditions.

Émergence des clubs. Le Peace & Love et le Flower Power – slogan prônant une idéologie non violente, né lors du Summer of Love, rassemblement à San Francisco (1967) à l'occasion duquel les hippies portèrent des fleurs dans leur chevelure – font des émules. Bientôt s'organisent des fêtes dans les fincas (fermes traditionnelles des Baléares) mises à disposition de propriétaires acquis au mouvement. C'est le cas du Pacha, aujourd'hui la boîte la plus emblématique d'Ibiza, qui ouvre les portes de sa casa de campo typique en 1973 (après l'ouverture en 1967 de l'établissement de Sitges, au sud de Barcelone), prônant l'expression libre du mouvement hippie et des hédonistes en tous genres. En 1975, c'est Sant Antoni qui voit fleurir un club spectaculaire : Es Paradis. Originellement à ciel ouvert, le dancefloor du Paradis remue sérieusement ce qui n'était alors qu'un indolent village de pêcheurs, si bien qu'il sera plus tard chapeauté de son iconique toit pyramidal. En mai 1976, un Madrilène rachète une finca du XVIIIe siècle pour y fonder une discothèque qu'il nomme The Workshop of Forgetfulness , cherchant à offrir une évasion du quotidien au public. Il le renommera plus tard adéquatement Amnesia. En 1978, le Pikes Hotel a également été édifié dans les murs d'une finca du XVe siècle par le mondain britannique Anthony Pike, célébrité d'Ibiza décédée il y a peu, qui parvint à faire de son établissement une véritable institution, terrain de jeu glamour pour les personnalités riches et célèbres en goguette sur l'île, où Freddy Mercury fêta son 41e anniversaire. De fait, à partir des années 1980, Ibiza attire ceux que l'on nommera les beautiful people : attirés par le climat et le côté branché de l'île, personnalités internationales du monde artistique (acteurs, chanteurs), économique (grands industriels et financiers), politique, sportif ou médiatique prennent pour habitude de venir passer quelques jours de repos à Ibiza. Un phénomène qui se perpétue jusqu'à aujourd'hui. Il convient d'évoquer enfin la naissance du Privilège, classé dans le Guinness des records comme étant la plus grande discothèque… de la galaxie et de tout l’univers ! Simple restaurant dans les années 1970, le lieu est racheté par un footballeur en 1979 qui ne tarde pas à le transformer en club : le KU, véritable institution connue dans les années 1980 comme lieu de débauche sexuelle, au public essentiellement gay, mais aussi d'entertainment musical : Freddie Mercury, Gloria Gaynor, Grace Jones et James Brown s'y produisirent. Le lieu fut à l'époque comparé à une version plein air du célèbre Studio 54 de New York.

DJs anglais et naissance du Balearic Beat. Le succès est tel que les boîtes de nuit ne vont pas tarder à fleurir sur l’île et avec elles, dans les années 1980/90, les grandes expérimentations du mouvement techno et du beat électronique. C’est à cette époque que trois DJs britanniques découvrent à Ibiza un style nouveau : le Balearic beat. Il s'avère en effet qu'Ibiza a eu une plus grande influence sur la scène des clubs et de la musique britannique que l'inverse, provoquant la naissance de vague Acid House en 1988. Si dans les années 1980, le Warehouse de Chicago et le Paradise Garage de New York révolutionnent la musique, à Ibiza, c'est à l'Amnesia que la magie opéra. En 1987, un groupe de jeunes Djs et producteurs londoniens – Paul Oakenfold, Danny Rampling, Johnny Walker et Nicky Holloway – visitant l'île, décida de se risquer dans cette boîte qui faisait tant parler d'elle, ouverte de 3h du matin à midi. Ils découvrirent cette nuit-là, à L'Amnesia, la musique d'Alfredo Fiorito, DJ argentin (DJ Alfredo) ayant fui la dictature et mêlant audacieusement des tubes de George Michael à des sonorités house, mais aussi une drogue nouvelle et euphorisante paraissant avoir été conçue pour les dancefloors électroniques : l'ecstasy.

L'atmosphère libérée – vêtements fantaisistes, consommation d'alcool et de drogues sans commune mesure, sexualité débridée – séduit les britanniques qui vont, à leur retour à Londres introduire des sons Chicago House et des Baléares dans leur tracklist qui d'ordinaire ne joue que des tubes souls d'Atlanta. La sauce ne prend pas tout de suite : la house est trop nouvelle pour le public, réservée alors à quelques clubs gays de la capitale. Convaincus du succès à venir de ces sonorités émergentes, ils organisent leurs premières soirées nommées Shoom, proposant un mélange de musique électronique européenne et de house américaine qu'ils nomment Balearic Beat. Malgré des débuts balbutiants, ils finissent par attirer de plus en plus de mélomanes néophytes dansant jusqu'au petit matin. Tout au long des années 1990, les productions house vont se hisser en haut des charts britanniques. En plus des clubs de Londres (Shoom, Spectrum et The Trip) vont naître ceux de Sheffield et Manchester (Hacienda), facilitant dans leur sillage le développement des raves, rapidement déclarées illégales, notamment en raison des drogues qu'elles charrient.

La face cachée de l'hédonisme à la sauce Ibiza

Industrialisation du plaisir. Tout au long des décennies 1980-1990, la fête bat son plein à Ibiza, que le tourisme, se massifiant peu à peu, vient alimenter. D'autres méga-clubs vont voir le jour, tels que l'Eden, l'Ushuïa ou encore le Space (récemment transformé en Hï Ibiza), que le DJ résident Carl Cox rendit célèbre grâce à ses soirées Music is Revolution, programmées 15 années de suite. Aujourd'hui, la scène électro de l'île Blanche justifie pour les clubbers du monde entier un voyage. Boîtes de nuit faisant la promotion des meilleurs DJs mondiaux, bars branchés et paillotes de plage écoulant leurs journées au son des caissons de basse sont devenus des machines à produire divertissement et plaisir à un niveau quasi industriel. Les promoteurs de soirées disposent d'un système de communication bien rodé pour séduire le chaland : shows sexy dans l'espace public, défilés de modèles et distribution parcimonieuse d'entrées gratuites ou réduites. Des voyages à prix modique sont même organisés depuis des capitales européennes, dont le tarif inclut vol low cost, hôtel bon marché, entrées en clubs et nourriture médiocre vite avalée.

Sur ce sujet, l'investigation du philosophe et sociologue français Yves Michaud Ibiza mon amour : Enquête sur l'industrialisation du plaisir (2012) mérité d'être citée. Il y décrit Ibiza comme un véritable laboratoire d'analyse de ce qui selon lui est l'un des rouages principaux de nos sociétés libérales, à savoir la recherche du plaisir, l'hédonisme. Et de fait, depuis la vague hippie des années 1960 aux monumentales soirées technos des années 2000, Ibiza, véritable capitale de la fête, a vu et continue de voir passer des individus provenant de toutes les classes sociales – des stars internationales les plus en vue aux familles les plus ordinaires – mais partageant le même désir de vacances. À la manière d'un journaliste, croisant de solides références académiques et une enquête de terrain poussée, Michaud propose une lecture subtile et un brin espiègle de cette machine à créer du plaisir qu'est, entre autres choses, Ibiza.

De More a Amnésia. Qui dit club, dit nuit blanche, et quoi de mieux pour tenir jusqu'au petit matin que l'usage de drogue. C'est qu'Ibiza met le corps de ses clubbers à rude épreuve : nuits sans sommeil, recherche de la fête sans fin, état de frénésie et de jusqu’au-boutisme, parfois jusqu'au coma éthylique. Quelques films parus à la fin des années 1960 exploraient déjà le sujet, et notamment Hallucination Generation (1966), du prolifique cinéaste américain Edward Mann, qui avait pour sous-titre « le cirque psychédélique des beatniks, des dérangés et des addicts à l'acide ». Si ce film passa inaperçu, More (1969), long-métrage réalisé à Ibiza par Barbet Schroeder, fit carton plein. En pleine période hippie, il met en scène, sur une bande-son de Pink Floyd, l’aventure d’un jeune Allemand qui découvre les plaisirs, mais aussi l’enfer de la drogue, à l'initiative d'une Américaine dont il tombe amoureux. On y découvre l’île d’Ibiza encore vierge de toute urbanisation en même temps que la fin du mythe des sixties, glissant du Flower Power au piège de l’héroïne.

En 2015, Shroeder remet le couvert avec Amnesia, plaçant son intrigue dans les années 1990. Il met en relation deux personnages : Martha, une Allemande vivant à Ibiza depuis bien longtemps, dans le déni de sa propre culture, et Max, un jeune DJ techno, Allemand lui aussi. Bien que le film ait pour sujet central les liens unissant les deux personnages et la vision renouvelée que chacun aura sur son propre pays, il permet en même temps de prendre la mesure des changements que le temps a pu opérer sur l'île blanche. Et parmi ces changements, l'un des plus notables, au-delà de la massification du tourisme nocturne, est celui des drogues consommées, à savoir Kétamine (utilisé comme anesthésiant pour les chevaux) et GHB (la fameuse « drogue du violeur »), nettement moins festives et autrement plus dangereuses que l'ecstasy. Et qui dit drogue, dit crime organisé. Depuis quelques années, alors qu'il en avait jusqu'ici été épargné, des individus liés à la mafia napolitaine sont fréquemment mis en état d'arrestation sur l'archipel. La fête, véritable manne financière, continue malgré tout, avec un arrière-goût de paradis artificiel.