Qui osera dire qu'il n'a jamais rêvé un jour de se rendre à Venise ? La magie flotte dans l'air comme les gondoles sur les canaux. Bâtie sur 118 îlots reliés par près de 400 ponts, la Sérénissime est unique au monde. Inscrite au patrimoine de l'humanité par l'UNESCO, la cité des Doges, couchée sur la mer Adriatique au nord-est de l'Italie et qui se veut être le carrefour entre l'Orient et l'Occident, a d'autres atouts que son seul cadre enchanteur. « Le caractère irréel en engendre l'enchantement et le mythe », écrivait Fernand Braudel et, à vrai dire, on ne saurait lui donner tort...

San Marco est son symbole et l'on vient du monde entier pour découvrir ce musée à ciel ouvert qui recèle de trésors cachés. Se perdre dans les ruelles de Castello ou de Cannaregio, c'est partir à la rencontre de la Venise authentique. Sans oublier son carnaval, le plus célèbre au monde avec celui de Río de Janeiro, tous les ans en février, et son majestueux théâtre de La Fenice qui renaît de ses cendres. Venise, c'est aussi le rendez-vous des amoureux de l'art vénitien, constamment renouvelé grâce à ses artistes contemporains qui pullulent à travers les calli dans le souvenir des grands maîtres, réunis à l'Accademia. San Polo et sa jumelle Santa Croce sont, eux, une occasion unique de découvrir églises et palais remarquables alors que les îles de la lagune rappellent les traditions séculaires de la cité. Avalez les kilomètres pour vous rendre dans cette belle endormie, avant qu'elle ne soit engloutie...

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S'il fallait un monument emblématique de Venise, la basilique San Marco le serait assurément. Sa beauté vertigineuse happe autant les profanes que les croyants ou les romantiques, et même les plus cartésiens. L'origine de l'édifice remonte à 828, quand des marchands vénitiens s'emparèrent des restes de saint Marc et les emportèrent hors d'Egypte. Ainsi est née la basilique Saint-Marc, consacrée en 832 avant d'être ravagée par un incendie en 973, puis reconstruite et embellie.

Edifiée en respectant un plan en croix grecque, à l'image de l'église des Saints-Apôtres de Constantinople, ce joyau s'admire d'abord de l'extérieur avec ses cinq portails surmontés de cinq arcs et fermés par des portes de bronze de Byzance. Il suffit de lever les yeux vers le ciel pour admirer, au-dessus du portail central, la Loggia dei Cavalli, un quadrige de chevaux en bronze, pillé à Constantinople, mais aussi une frise dentelée, composée de sculptures gothiques, sans oublier ses cinq coupoles de style oriental. Mais l'explosion de couleurs commence réellement une fois franchie la porte et arrivé dans le narthex (le vestibule d'entrée) avec près de 4 000 m2 de colonnes, dômes, arcs, chapelles en tous genres et un vestibule décoré de mosaïques retraçant la Genèse et l'Exode au plafond. On vous laisse découvrir par vous-même.

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Prêt à entrer dans le coté obscur de la République de Venise ? Siège du gouvernement de Vénétie et résidence privée du doge, le palais gothique flamboyant renferme la face que vous n'avez encore jamais vue des intrigues politiques. La façade laisse bouche bée tant les prouesses techniques d'inversion des masses étonnent : comment d'aussi fines colonnes soutiennent-elles le poids d'un tel édifice ? Mais la beauté est à l'intérieur également avec une cour entourée de facétieuses façades roses sculptées précédant d'imposants escaliers de marbre (la Scala dei Giganti), d'or (la Scala d'Oro) avant d'accéder aux salons de la magistrature de style Renaissance que l'on doit à l'architecte Palladio. Vous prendrez plaisir à visiter huit salles institutionnelles : la salle des Quatre Portes (Sala delle Quattro Porte) décorée de marbres orientaux, l'Anticollège (Anticollegio) et la salle du Collège (Sala del Collegio), abritant des œuvres de Véronèse, la salle du Sénat, (Sala del Senato), de la Boussole (Sala della Bussola), ou encore celle du Conseil, véritable tribunal impitoyable. Ne ratez pas le Pont des Soupirs, préliminaire indispensable à la halte par les Prisons nouvelles, point d'orgue de cette visite entre lumière et ténèbres.

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Faire le Carnaval de Venise, c'est se perdre dans une autre dimension où l'on plonge avec délice : celle de l'univers mystique de la Commedia dell'Arte. Cet évènement majeur est cité dès 1094 et, en 1269, un édit du Sénat fait de la veille du Carême un jour férié autorisant dans le même temps le déguisement. A partir du XVIe siècle, les Vénitiens revêtent la bauta, composée d'une grande cape noire, le tabarro, d’un capuchon de drap noir cachant les cheveux, et d’un tricorne noir. Seul le masque en carton mâché et cérusé couvrant le visage est blanc. Au XVIIIe siècle, le Carnaval, repris en main par la noblesse, abandonne la place publique pour les cafés, les théâtres et les cercles de jeu, et attire l'Europe tout entière de par ses excès tolérés dans le plus grand anonymat. Interdit au XIXe siècle sous la domination napoléonienne puis autrichienne, il faut attendre 1980 pour que le spectacle regagne la ville qui se pare pendant 10 jours de « masques » et « d’historiques » portant costumes ou uniformes de diverses époques.

Le prologue du Carnaval débute par le « Vol du Rat » où un cortège de bateaux accompagne l’effigie d’un rat qui explose, libérant fumée et confettis, puis le Carnaval s’ouvre le 30 janvier avec le cortège « des Marie », suivi le lendemain du « Vol de l’Ange » et se clôt avec le « Vol du Lion ».

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Immortalisé par Shakespeare dans Le Marchand de Venise, il résume à lui seul le charme de la cité des Doges. Situé à l’endroit le plus étroit du Canal Grande, emprunté depuis toujours par les Vénitiens pour passer d’une rive à l’autre, ce pont était autrefois constitué simplement de barques emboîtées, appelées quartarole, d’après le nom de la monnaie utilisée pour le péage : il suffisait alors d’en désaccoupler quelques-unes pour laisser passer les navires. Au XIIIe siècle, ce pont rudimentaire fut remplacé par un pont-levis en bois. Incendié, écroulé, plusieurs fois rebâti, en 1557 il menaçait de tomber en ruine de nouveau, c'est alors que Venise se décida à s’offrir enfin un pont en pierre. Plusieurs projets furent donc présentés, certains signés par des célèbres architectes de l’époque, comme Andrea Palladio, Jacopo Sansovino ou Vincenzo Scamozzi. Ce fut le projet d’Antonio Da Ponte qui fut retenu, cela ne s'invente pas. Les travaux commencèrent en 1588 et s’achevèrent en 1591. Connu pour sa seule grande arcade, le pont du Rialto est long de 48 m, large de 22 m et haut de 7,50 m. Il relie les sestieri de San Marco, plus précisément le quartier de Rialto et de San Polo, et est traversé par trois rampes d’escaliers, et une double rangée de boutiques attrape-touristes ! Un dernier conseil : privilégiez le lever de soleil pour bénéficier d'une vue imprenable sur les eaux encore endormies de la Sérénissime. Au bout de la nuit ou au petit matin, c'est à vous de voir !

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Venise a des petites sœurs qui méritent tout autant le détour. Il faut parcourir en vaporetto le canal jusqu'à ces petites îles de la Lagune, restées authentiques. Giudecca est la plus proche et saisit le contraste entre les anciens quartiers industriels cohabitant avec les jardins secrets et les hôtels somptueux sortis de terre. Puis, à 8 km de Venise, la sublimissime île de Burano et ses 5 000 habitants doit son origine, comme Murano et Torcello, aux peuples qui jadis ont fui la terra ferma. Au VIe siècle, elle n’était qu’un quartier de Torcello.

Ses maisons aux façades scintillant de couleurs, une fois le soleil venu, ses pâtisseries typiques (les busolai, les zaeti, gâteaux en forme de « S ») et son campanile de l’église de San Martino, penché d’environ 1,80 m, sont autant de raisons de s'y arrêter un instant. L'île conserve encore une activité propre, liée à la pêche, mais c'est surtout l’artisanat de la dentelle et de la broderie, tradition perpétrée depuis le XVe siècle, qui lui a valu une réputation mondiale. C'est d'ailleurs l'artisanat de l'incontournable Murano et ses verreries historiques qui saura déplacer les foules. Mais le charme de ses ruelles sera à son comble le soir, une fois le flot de touristes résorbé vers Saint-Marc, lorsqu'un charme tranquille s’empare de l’île.

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La Scuola Grande di San Rocco est située dans le quartier San Polo, à l'arrière de l'église des Frari. San Rocco – Saint Roch –, né en 1295 à Montpellier, a miraculeusement guéri de la peste. En 1485, la confrérie a récupéré ses reliques et les a transportées à Venise pour les y déposer. L'église, construite en 1489 – sur les plans de l'architecte Bartolomeo Bon – et dédiée au saint, devint un lieu de pèlerinage annuel du Doge et de la Signoria. La façade témoigne de la richesse et de l'opulence de cette confrérie avec ses colonnes corinthiennes magnifiant le marbre et mélangeant à la perfection un style Renaissance et gothique.

A l’intérieur, au rez-de-chaussée, vous trouverez une vaste salle avec un ensemble de peintures du Tintoret, consacrées à la Vierge et à l'enfance du Christ. Il s'agit des dernières peintures réalisées par le Tintoret à la Scuola : scènes classiques telles que l'Adoration des Bergers, la Fuite en Egypte, le Massacre des Innocents, l'Assomption de la Vierge sans oublier la très belle toile du Tintoret, Saint Roch soignant les victimes de la peste (1549), ornant, avec 3 autres toiles du même artiste, le chœur où sont abritées les reliques du saint. Et la grande salle de l'étage vous rapprochera des cieux, avec les peintures du maître ayant pour thème l'Ancien et le Nouveau Testament et la scène de la Crucifixion occupant tout le pan d'un mur... La Scuola Grande di San Rocco peut être considérée comme un musée du Tintoret à elle seule !

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Venise, ce n'est pas que les grands maîtres de la Renaissance ! Offrez-vous ce plaisir de découvrir l'art contemporain dans les plus beaux palais vénitiens... Une sorte d'anachronisme assez surprenant. De forme parfaitement triangulaire, le bâtiment de Punta della Dogana se trouve à l'extrémité du quartier de Dorsoduro et sépare le Grand Canal du Canal de la Giudecca. Dernier espace d'exposition ouvert à Venise par François Pinault en juin 2009, on le doit, comme pour le Palazzo Grassi, à l'architecte japonais Tadao Ando avec 5 000 m2 supplémentaires consacrant l'art contemporain dans la cité des Doges. Cet édifice, à l'origine affecté à des entrepôts, n'a pas été dénaturé par son aménagement fait de bois, de briques et de béton, dans des teintes d'une harmonie parfaite. L'éclairage associe la lumière des projecteurs, la lumière sidérale venant d'ouvertures faites dans le toit sublimant celle venant d'un côté du Grand Canal et du canal de la Giudecca. Vous nous direz ce que vous avez pensé des plus belles toiles de Rothko, Merz, Twombly ou Koons...

Venise, c'est aussi la fondation Peggy Guggenheim où d'inestimables trésors de Picasso à Magritte en passant par Mondrian et Kandinsky qui vous plongeront dans l'art cubiste et le surréalisme. Sans oublier la Biennale de Venise de juin à novembre, les années impaires...

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Le mot ghetto vient du mot italien geto et l'origine de ce sestiere (quartier) remonte au XVIe siècle alors que l'antisémitisme était à son maximum dans la région avec, par exemple, les prédicateurs dominicains réclamant le départ des juifs. Indispensables à l'économie, la Sérénissime trouva une alternative et autorisa à ce qu'ils s'installent comme prêteurs sur gage, fripiers ou médecins, mais dans une zone assignée et fermée. Et voilà qu'en 1516 est né le ghetto de Venise sur la petite île de Cannaregio, l'île de Ghetto Nuovo. Au fil des années, du Ghetto Nuovo au Ghetto Vecchio en passant par le Ghetto Novissimo, le quartier juif s'est agrandi inéluctablement avec l'arrivée de juifs d'Europe centrale ou d'Espagne.

Bien que contrôlée, l'activité commerciale des juifs était florissante, sans compter le fourmillement religieux et culturel intense : construction de synagogues, centre d'études rabbiniques, théâtres, conservatoires de musique, salons littéraires. Au XVIIIe siècle, les Vénitiens se montrent plus tolérants et les signes distinctifs sont abandonnés puis en 1797, Napoléon décide même la suppression du ghetto. Rétabli par les Autrichiens, il sera définitivement aboli en 1866. Le Petit Futé vous conseille donc Cannaregio où l'on trouve encore des synagogues, des librairies juives, des boutiques kasher et un quartier authentique qui regorge de bonnes adresses pour manger.

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La Fenice renaît toujours de ses cendres... Le mythique édifice de la cité des Doges, qui a entendu résonner entre ses murs les symphonies et opéras de Stravinsky, Rossini, Prokofiev ou Verdi, a su se remettre d'incendies successifs en 1836 et, plus récemment, le 29 janvier 1996. Le canal, à sec, n'avait pas les ressources d'eau nécessaires pour arrêter le feu. En 2003, après sept ans de travaux, elle rouvre ses portes avec comme devise Com'era e dov'era (Comme elle était et où elle était). Les architectes ont utilisé les scènes du film Senso, tourné par Visconti en 1954, pour reconstituer à l'identique l'intérieur de la salle. Si vous n'avez pas l'opportunité de vous procurer un précieux sésame afin d'assister aux concerts, la visite est en revanche incontournable. Observez la façade, de facture classique à l'italienne, et vous serez totalement surpris en découvrant le ventre du monstre sacré au style décidément baroque. En « pièce montée inversée », vous aurez le tournis devant le foisonnement de chérubins, d'allégories, d'ornements végétaux, de nuées de nymphes et du plafond doré à la feuille d'or. Tout est en démesure, alors faites-vous plaisir, essayez de vous offrir une soirée dans ce théâtre qui a su garder son âme intacte.