Guide de Patagonie : Histoire

La période précolombienne

Les premières traces de peuplement de la Patagonie remontent à quelque 100 000 ans. On suppose toujours que les migrations sont venues d'Asie par le détroit de Béring, avant de se répandre jusqu'à l'extrême sud du continent américain. Certains avancent des thèses plus ambitieuses : le peuplement se serait effectué via les îles de Polynésie...

On a découvert peu de vestiges de ces tribus primitives, en partie parce que le climat empêchait toute construction pérenne, mais surtout parce qu'on ne peut parler stricto sensu de " civilisation " (cette culture était peu développée, du moins selon nos critères occidentaux). On a seulement retrouvé des dépôts funéraires, des grottes, des écritures rupestres, des conchales (dépôts de coquillages et de moules). Près de Viedma, le site d'El Juncal est peut-être le plus allusif : on y trouve les " crânes noirs ", appelés ainsi à cause du sol qui imprégna les ossements durant leur long hivernage souterrain. La pampa abrite d'autres sites archéologiques : Lago Sofia, Ultima Esperanza au Chili ; Los Toldos, Santa Cruz en Argentine. En Terre de Feu, on a daté certains gisements de 9 500 à 7 600 ans pour la culture yamana, de 8 000 à 10 000 ans pour la culture des Alakalufs, et de 10 000 à 12 000 ans pour les Onas... ou supposés tels ! Près de Puerto Montt (Chili), au site de Monte Verde, les chercheurs admettent aujourd'hui une présence humaine vieille de près de 35 000 ans environ, ce qui bouleverserait toute la chronologie de peuplement des Amériques.

A l'arrivée des Espagnols au XVIe siècle, plusieurs tribus se partageaient le sol de la Patagonie, que l'on divise ordinairement en trois grandes zones : la Patagonie septentrionale, correspondant aux limites de la pampa ; la Patagonie méridionale, celle de Neuquén, de Río Negro, des régions des Fleuves et des Lacs et de l'Araucanie ; et la Patagonie australe, le Grand Sud jusqu'à l'archipel de la Terre de Feu :

Les Huarpes, au nord-nord-est de Neuquén.

Les Puelche ou Pehuenche, qui vivaient tout d'abord à l'ouest de Neuquén puis étendirent leurs terres jusqu'au Nahuel Huapí (Bariloche) et de l'autre côté de la cordillère, au Chili.

Les Picunche (" gens du Nord "), Mapuche (" gens de la terre ") et Huilliche (" gens du Sud ") occupaient la zone centrale du Chili, mais se répandirent ensuite vers d'autres régions patagonnes.

Les Tehuelche (ou Aonikenks) vivaient dans les actuelles provinces de Santa Cruz et Chubut. C'est cette tribu que Magellan aperçut, lors de son séjour à San Julián, et qu'il nomma " Patagons ".

Et diverses tribus, à l'extrême sud et jusqu'à la Terre de Feu : Kawéskars (aussi appelés Alakalufs), Yámanas (ou Yaghans), Onas (ou Selknams),...

Chronologie

-10 000 avant J.-C. > L'homme atteint enfin le territoire de l'actuelle Patagonie (après sa première traversée du détroit de Béring 20 000 ans plus tôt).

4 000 avant J.-C. > Les Yagan atteignent la limite australe du continent et s'installent jusqu'à l'extrême sud de la Terre de Feu.

12 octobre 1492 > Découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb (ou plutôt : le Nouveau Monde découvre Christophe Colomb).

1516 > Juan Díaz de Solís atteint le delta du río de la Plata. Première expédition vers le Chili.

1520 > Découverte du détroit de Magellan.

1536 > Pedro de Mendoza fonde une première fois Buenos Aires.

1540 > Début de la conquête espagnole du Chili menée par Pedro de Valdivia.

12 février 1541 > Fondation de Santiago de Nouvelle-Estrémadure par Pedro de Valdivia.

1542-1553 > Avancée espagnole et fondation de nombreuses villes au Chili, dont Concepción, Villarica, La Serena.

1569 > Parution de La Araucana, d'Alonzo de Ercilla y Zuniga.

1580 > Deuxième fondation de Buenos Aires par Juan de Garay. Mais la capitale argentine ne connaît pas, à l'époque, le même essor que les autres villes du centre et du nord-ouest. Elle restera encore délaissée pendant les années qui suivirent.

1767 > Les jésuites sont expulsés des colonies américaines sur ordre de Charles III, roi d'Espagne. Création de la vice-royauté de la Plata.

1776 > Buenos Aires devient la capitale de la nouvelle vice-royauté du Río de la Plata (qui couvre à l'époque l'Uruguay, le Paraguay et une partie de la Bolivie).

1778 > L'Espagne autorise le commerce libre avec le Nouveau Monde.

1788 > L'université San Felipe ouvre ses portes à Santiago du Chili.

1806-1807 > Premières luttes pour l'indépendance pour les habitants de Buenos Aires : sans l'aide de la couronne espagnole, ils résistent victorieusement aux attaques britanniques sur la capitale.

25 mai 1810 > Buenos Aires déclare son indépendance. Ce n'est cependant que le début de son processus d'affranchissement qui prendra encore quelques années.

18 septembre 1810 > Première assemblée du gouvernement chilien (cabildo abierto). Date du jour de l'indépendance.

Juillet 1811 > Réunion du premier congrès national.

1814 > Défaites des troupes chiliennes à Rancagua contre le vice-roi. Fuite de O'Higgins en Argentine et alliance avec San Martín.

9 juillet 1816 > Congrès de Tucumán. Indépendance des Provinces unies du Sud.

12 février 1818 > Indépendance du Chili.

1820 > Autonomie des Provinces unies.

1825 > La défaite d'Ayacucho (Pérou) marque la fin de la domination espagnole en Amérique du Sud.

1853 > Justo José de Urquiza crée la première constitution d'Argentine.

1862 > Bartolomé Mitre est élu président de la République. Il modernisera le pays à travers de nombreuses réformes (réseau de chemin de fer, ouverture au commerce, armée nationale, système postal) et s'imposera comme une figure phare des principes démocratiques.

1865 > Un groupe de 153 colons gallois, connu sous le nom de Y Wladfa Gymreig, débarque dans la province de Chubut en Patagonie. Arrivée à bord du clipper Mimosa dans l'actuel Puerto Madryn, c'est la première colonie à s'installer durablement en Patagonie.

1876 > Premières campagnes militaires argentines contre les communautés indigènes au sud du pays.

1879-1881 > "Conquista del Desierto" : le général Julio A. Roca soumet définitivement les indigènes en Argentine.

1880 > Buenos Aires, capitale nationale.

23 juillet 1881 > A Buenos Aires, l'Argentine et le Chili signent le Traité des frontières qui délimite les territoires des deux pays.

1919 > Sanglante répression du mouvement ouvrier en Argentine : c'est la Semaine tragique.

1930 > Coup d'Etat du général José Félix Uriburu en Argentine. Début de la Décennie infâme.

1946-1955> Période du péronisme en Argentine.

1955 > Suite à un coup d'Etat militaire, Juan Péron s'exile en Espagne.

4 septembre 1970 > Election de Salvador Allende, socialiste, au Chili.

1971 > Pablo Neruda reçoit le prix Nobel de littérature.

Octobre 1972 > Grève générale des chauffeurs routiers (financée par la CIA) qui bloque le Chili.

11 septembre 1973 > Coup d'Etat militaire au Chili dirigé par le général Augusto Pinochet. Bombardement du palais de La Moneda. Mort d'Allende. Prise de pouvoir du dictateur.

1976 > Coup d'Etat en Argentine : une junte militaire conduite par le général Jorge Videla accède au pouvoir.

1976-1983 > Période de dictature militaire en Argentine : le Procès. Terrible répression durant laquelle 30 000 personnes disparaissent.

1978 > Malgré un conflit concernant la propriété territoriale des îles Lennox, Nueva et Picton sur le canal de Beagle, la guerre n'aura pas lieu entre l'Argentine et le Chili. Le plan d'invasion de l'Argentine est mis à mal par une tempête et l'intervention du pape Jean-Paul II.

11 septembre 1980 > Constitution pinochétiste au Chili approuvée par référendum (toujours en vigueur malgré des amendements).

Avril 1982 > Occupation des Malouines par l'Argentine. Guerre contre la Grande-Bretagne. Défaite de l'Argentine.

1983 > Effondrement du régime militaire après la défaite des Malouines et les protestations massives. Election démocratique de Raúl Alfonsín, candidat radical.

Novembre 1984 > Un traité perpétuel de paix et d'amitié est signé avec l'Argentine au Vatican, sous l'égide de Jean-Paul II, reconnaissant les frontières australes définitives entre les deux pays.

Octobre 1988 > Triomphe du " No ! Ya basta " lors du plébiscite de Pinochet qui tente de faire prolonger son pouvoir jusqu'en 1997 (54 % de non).

30 juillet 1989 > La réforme de la Constitution est approuvée par 87,5 % des électeurs chiliens (le PC est légalisé, le nombre de parlementaires nommés diminue...).

14 décembre 1989 > Premières élections démocratiques au Chili depuis 19 ans. Victoire du candidat de la Concertación, Patricio Aylwin. Pinochet est toujours commandant en chef des forces armées (jusqu'en 1998).

24 avril 1990 > Création de la Commission " Vérité et réconciliation " au Chili. Elle recensera 3 500 morts et 967 disparus entre 1973 et 1990 (rapport du 4 mars 1991). Pinochet réfute tout en bloc.

Décembre 2001> Crise foudroyante qui paralyse l'Argentine. Le pays s'enfonce dans l'une des plus grandes crises monétaires de l'histoire. Le FMI accordera une aide de 40 milliards de dollars au pays.

Mai 2003> Nestor Kirchner est élu président de la République en Argentine (après une élection étrange : son concurrent Carlos Menem se retire après être arrivé en tête lors du premier tour).

Printemps 2004> Crise énergétique qui conduit à un refroidissement des relations diplomatiques avec le Chili.

Décembre 2004> A Cusco au Pérou, signature du traité fondateur de la Communauté sud-américaine des nations.

10 décembre 2006 > Augusto Pinochet décède à l'Hôpital militaire de Santiago, des suites d'un infarctus du myocarde. Le deuil national n'est pas décrété, " pour le bien du Chili " selon les mots de la présidente Bachelet. Aucun hommage d'ancien chef d'Etat ne lui est rendu (seulement les honneurs d'ancien commandant en chef des forces armées).

16 mars 2007 > Loi créant la XIVe région chilienne des Lacs, dont Valdivia devient la capitale (entrée en vigueur le 2 octobre 2007).

28 octobre 2007> Cristina Fernandez de Kirchner succède à son mari à la tête de l'Etat argentin après une élection qu'elle remporte dès le premier tour.

2 mai 2008 > Eruption du volcan Chaitén, l'une des plus importantes au monde ces dernières années.

Décembre 2009 et janvier 2010 > Election présidentielle au Chili, remportée par le candidat de l'Alianza, Sebastian Piñera, mettant fin à vingt ans de gouvernement de la gauche.

25 mai 2010> Bicentenaire de la République argentine.

9 mai 2011 > Approbation par une Commission du projet hydro-électrique HydroAysén, entraînant de massives manifestations dans tout le pays. Cette approbation est remise en cause dès le mois de juin (à ce jour, personne ne sait si le projet suivra son cours ou non).

Octobre 2011> Election présidentielle en Argentine : Cristina Kirchner est réélue au 1er tour.

Mars 2013 > L'archevêque de Buenos Aires Jorge Mario Bergoglio est élu pape sous le nom de François.

Mars 2014 > Prise de fonction de la présidente Michelle Bachelet, de nouveau élue à la tête du Chili.

30 juillet 2014 > L'Argentine est déclarée en faillite.

10 décembre 2015 > Mauricio Macri devient président de l'Argentine.

17 décembre 2017 > Le milliardaire conservateur Sebastian Piñera, qui a déjà dirigé le pays entre 2010 et 2014, est élu une nouvelle fois président de la République du Chili.

Les peuples méridionaux : Tehuelche et Mapuche

Deux tribus bien différentes se partageaient la zone méridionale de la Patagonie avant la Conquête du Désert. Les Tehuelche occupaient la zone pampera (de la pampa), dans l'actuelle Argentine, depuis le río Colorado jusqu'aux canaux magellaniques ; les Mapuche vivaient dans la zone andine du Pacifique (avant de s'étendre aussi vers la zone andine argentine).

Les Tehuelche. En réalité, le terme tehuelche vient du mapudungun, la langue des Mapuche (dont le nom signifie " gens de la terre  ")   : il caractérisait tous les peuples de la pampa selon ces derniers. Les Tehuelche incluent aussi les Hets et les Gennakenks, qui ensuite prirent le nom de Puelche. Quant aux Tehuelche eux-mêmes, ils se donnaient les différents noms suivants : Gününa këna ou Gennakenk ou Gennaken (populations situées au nord, dans la région de Tandil et du Comahue, où leur territoire se confondait avec celui des Chechehets) ; Aonnikén ou Aonnikenk (ceux qui habitaient au sud du río Chubut) ; Shelk'nam ou Selknam ou Ona (ceux qui habitaient au nord de la Terre de Feu) ; Mánekenk ou Haush (les plus méridionaux, forts mélangés avec les Yamanas ou Yaghans). Le nom générique que tous ces peuples se donnaient était Tsonek, Tsonk ou Chon.

Les Tehuelche parlaient une langue du tronc macro-pano (famille mosetén-chon, groupe chon) ; les Aonikenks parlaient le tsonk, le dialecte le plus répandu et le plus communément étudié.

De grande stature, ils inspirèrent les premiers récits des navigateurs européens, qui les nommèrent " Patagons " pour cette raison (" grands hommes " selon un ouvrage espagnol populaire à l'époque). Mais les récits qui évoquent des géants de dix à onze pieds sont bien sûr fantaisistes : ils mesuraient en fait environ six pieds (environ 1,80 m). Le développement de leur culture se heurta au climat difficile : vents violents, hivers rudes, et surtout pénurie de l'eau. Ils ne pouvaient ainsi cultiver la terre, pauvre en matière organique ; de fait, ils menaient une vie nomade et établissaient des campements (aik ou aikén).

Leur nourriture était essentiellement basée sur la chasse du guanaco et du nandou ; mais ils recueillaient aussi des racines et des graines, avec lesquelles ils préparaient de la farine. Lorsque leurs excursions nomades les menaient jusqu'à la côte atlantique, ils collectaient aussi des fruits de mer et chassaient les mammifères marins. Ils travaillaient le cuir de ces derniers avec divers outils de pierre et fabriquaient des bottes, des couvertures, ou s'en servaient même pour construire leur demeure passagère. Les huttes étaient divisées en deux compartiments, l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes et les enfants.

Après l'arrivée des Espagnols, les Tehuelche adoptèrent le cheval et devinrent de fameux cavaliers, hantant les steppes de buissons de Patagonie. Cette petite révolution dans leur comportement modifia aussi leur déplacement, et ils établirent des échanges commerciaux plus étendus : peaux et mollusques contre cholilas (fraises, mûres, calafates, pommes de pin du Pehuén, llao llao...).

Les Mapuche, en revanche, étaient de stature beaucoup plus modeste, mais plus complexe. Leur culture était bien plus développée, notamment parce qu'ils étaient chasseurs mais aussi agriculteurs, et qu'ils vivaient en sédentaires sur leurs terres. Ils connaissaient les tissus et la poterie et jouissaient de leur propre calendrier, qui régit toujours aujourd'hui certaines de leurs festivités : l'année commençait le 24 juin, comme chez tant d'autres cultures primitives autour du monde (premier jour après la nuit la plus longue de l'année). Leur dieu portait le nom de Nguenechen ; il créa tout ce qui existe, il domina toute la terre et permit la vie et la fécondité. L'autre divinité importante était Hualicho ou Gualicho, le Génie du Mal.

La mythologie tehuelche

Elal (aussi appelé Heller) est le personnage principal de la mythologie tehuelche. On ne sait pas très bien s'il réalisa tout seul la tâche de création du monde, ou s'il compléta le travail de Kóoch. Fils du géant monstrueux Nóshtex et d'une grosse souris des champs, sa naissance est plutôt insolite  : son père tue en effet sa mère, lui ouvre le ventre et en extrait le foetus qu'il compte dévorer, mais sa grand-mère Térrguer (ou Laucha) le sauve d'un destin aussi funeste. Agé d'un an seulement, il pouvait converser avec sa parente, avec laquelle il s'était réfugié dans une cachette. Puis, il exécuta le dur labeur de compléter la création du monde en gagnant la Patagonie, chevauchant un cygne jusqu'au mont Chaltén (le mont Fitz Roy), où il s'installa.

Alors, Elal créa les hommes, les animaux, la plus grande partie des choses existantes, et l'ordre moral du monde. Il ordonna le temps en saisons. Il enseigna aux êtres humains l'art de cuisiner, de fabriquer des arcs et des flèches, de chasser les guanacos. Il définit le mariage et introduisit la mort. Adulte, il semble qu'il se vengeât de son père. Son épopée au ciel pour demander la fille de Kéenyenken (l'homme-soleil ou la femme-lune) en mariage est fameuse.

En chemin, il se fendit de quelques fantaisies, et créa les montagnes et les îles. Bien sûr, pour gagner la main tant désirée, il lui fallut subir plusieurs épreuves. Finalement, il s'en sortit, et revint avec sa femme, portés par le cygne, jusqu'à sa terre, la Patagonie. Ayant achevé sa mission, Elal se convertit en oiseau, et s'envola en compagnie du cygne jusqu'à l'est, sur l'horizon. Il monta alors au ciel pour attendre les âmes des Tehuelches, en chargeant Wendeunk, l'esprit tutélaire de ce peuple, de veiller à son bien-être et de lutter contre les esprits malins.

Les Fuégiens

Des hypothèses historiques suggèrent que les Yamanas auraient vécu jadis sur tout le territoire de la Terre de Feu, puis qu'ils auraient été chassés vers les archipels du Sud, par les Haush, puis par les Onas. Lucas Bridges rappelle aussi : " Toutes ces tribus devaient habiter en Terre de Feu depuis des temps immémoriaux, car aucune de leurs légendes ne fait allusion à une migration. Au contraire, ils croient que cette terre a été toujours leur patrie... ". Ces peuples vivaient en général dans des huttes (appelées aussi wigwams) en forme de " pain de sucre " ; bâties de longues branches fixées de manière circulaire dans le sol, elles étaient reliées à leur extrémité supérieure par des joncs ; on les recouvrait de broussailles, puis on laissait deux ouvertures, l'une tournée vers la mer, l'autre vers la steppe ou la forêt. Comme l'on cuisinait à l'intérieur, la hutte était toujours remplie de fumée...

Les Alakalufs (ou Kaweskars) se déplaçaient au gré des saisons et de leur nourriture (les cholgas ou moules géantes, certains oiseaux, les phoques ou les baleines échoués sur les rives : d'où leur nom d'ailleurs, tiré du yaghan halakwulup, signifiant " mangeur de moules ") le long de la côte Pacifique chilienne, du golfe de Penas au détroit de Magellan (péninsule de Brecknock). On ne connaît que partiellement ce peuple, grâce aux travaux de Jean Emperaire, Les Nomades de la mer (à lire de toute urgence, d'autant qu'il a été réimprimé en 2003 aux éditions Le Serpent de Mer).

Francisco Coloane, l'un des plus grands écrivains chiliens, écrivait que " les Alakalufs sont considérés comme la race la plus arriérée de la planète. Ils vivent dans la région des canaux et se nourrissent de poissons et de phoques. "

Dans leur ouvrage Les Nomades (Editions de La Martinière, 1998), Pierre Bonte et Henri Guillaume écrivent ces lignes douloureuses : " A l'image de nombreux nomades, la plupart de ces populations ont aujourd'hui disparu ou ont été assimilées, au prix de leur identité. En Patagonie, les derniers Alakalufs qui parcouraient, à la recherche des colonies de phoques, les immenses fjords balayés par les vents glacés du Pacifique austral sont morts il y a une dizaine d'années. [...] Les Alakalufs fabriquaient des canots avec des planches ou des écorces cousues au moyen de lianes, matériaux qu'ils trouvaient dans les forêts côtières, d'où leur nom "d'Indiens canoeros". Ces embarcations, propulsées à la rame avec parfois l'appoint d'une peau de phoque pour voile, pouvaient contenir neuf à dix personnes ; un petit feu était entretenu sur un lit de cailloux, de sable et de coquillages. Fragiles, mais fuselés et rapides, avec une bonne assise sur l'eau, les canots permettaient de nomadiser dans ce monde hostile de Patagonie, en quête de poissons, de phoques et de crustacés. [...] Sous le climat austral, les Alakalufs connaissaient deux moments forts, marqués de jours d'abondance et de réjouissances, qui réunissaient les campements parents. Au printemps, lors des expéditions périlleuses qui voyaient les hommes escalader les falaises surplombant à pic le Pacifique pour dénicher les oeufs de mouettes follement appréciés. En été, lors des grands déplacements pour chasser les phoques, au moment où les roqueries se regroupent, pour le temps des amours, sur les plages et les rochers. "

Les Yámanas (ou Yaghans) étaient également des " nomades de la mer " (aussi appelés pueblos canoeros, " peuple canotiers "), mais autour de la Terre de Feu, jusqu'au cap Horn. Ils se nourrissaient de coquillages et de moules géantes. C'étaient d'excellents artisans, qui produisirent d'étonnants ustensiles si l'on en juge par les rares ressources matérielles dont ils disposaient. La production artisanale n'était pas communautaire : chacun fabriquait ses outils pour lui-même (à la main) ; ces outils étaient faits de bois et d'os surtout, mais fort peu de pierres ou de minéraux comme le cuivre, qui pourtant était abondant dans la région. Leurs paniers étaient faits de joncs ; ils servaient à collecter les mollusques, les coquillages, les fruits éventuels. Bien sûr, à la beauté de tels objets, la tribu préférait leur utilité. La vannerie était l'activité des femmes. Sur l'eau, les hommes utilisaient des harpons sommaires (de 3 m de longueur environ, dont la pointe était formée par l'os côtier de la baleine) pour chasser les loups de mer ; à noter qu'on ne chassait pas la baleine en haute mer, mais seulement quand elle s'approchait assez des côtes (par fatigue ou par blessure). C'était bien sûr une boucherie sauvage, puisque les Yamanas lançaient leurs armes sur le cétacé depuis leurs canoës, jusqu'à ce que les blessures causées soient mortelles ; on imagine les bains de sang. Les pingouins ou les cormorans constituaient leurs morceaux de chasse préférés. Des arcs et des flèches en venaient normalement à bout.

On appelle ce peuple (comme les Alakalufs) un " peuple canotier ", car il se déplaçait fort peu sur terre ; en fait, il utilisait constamment des canoës pour se déplacer le long des côtes. Comme l'art de naviguer n'était pas maîtrisé (bien qu'ils maniaient leurs barques, à leur façon, de manière exemplaire), on ne savait pas trop où une expédition allait mener, et pour combien de temps. Aussi passaient-ils la moitié de l'année sur mer. Détail intéressant  : les hommes construisaient les canoës, mais ensuite les femmes en prenaient possession et devaient les protéger. Images d'un temps égaré : toute la famille était présente dans le canoë, les hommes à l'avant, armés de leurs outils de chasse, les enfants au milieu, préservant le feu qu'on allumait sur de la terre et des petits coquillages, et la femme à l'arrière, qui gouvernait l'embarcation avec une seule rame.

Nomades, et la plupart du temps en train de naviguer (vision qui sidéra les premiers explorateurs), leurs demeures terrestres n'avaient que peu d'importance. Selon l'endroit où ils se trouvaient, ils construisaient deux sortes de huttes (appelées chozas). L'une était en forme de cône, dans les zones plus sèches et dégagées : dix ou douze troncs environ de 2 m de hauteur étaient plantés dans la terre et inclinés vers l'extrémité centrale (la fumée pouvait donc s'échapper rapidement) ; les trous qui séparaient cette armature étaient couverts par de la terre, des racines, quelques algues sèches. L'autre type de hutte était en forme de voûte : on l'utilisait plutôt dans les zones humides des forêts, pour permettre un séchage rapide en cas de pluie, et conserver la chaleur intérieure. Plusieurs troncs assez fins étaient plantés dans la terre, couverts de peaux en hiver et de terre et de feuilles en été.

Particularité qui a notamment ému les premiers navigateurs européens : ces populations ne s'habillaient pas vraiment ; ils se vêtaient d'une sorte de couverture qui recouvrait le dos (appelée tuweaki), attachée par une ficelle autour du cou (à base de cuir de loup de mer ou de guanaco, avec la peau tournée vers l'extérieur pour la rendre imperméable) ; autour de la taille, les hommes et les femmes se vêtaient d'un cache-sexe (taparrabo en espagnol, ou masakana), de forme triangulaire ou rectangulaire, que l'on fixait aussi par une ficelle. Les corps étaient enduits d'huile de poisson et de graisse de mammifères marins pour protéger la peau des méfaits du climat. En revanche, si les habits étaient chiches, les ornements étaient nombreux et variés.

Pour terminer, évoquons leur vie communautaire : très dispersée, bien sûr, puisque chaque groupe était constitué de quelques familles isolées. Nous n'avons pas connaissance de chefs, mais des anciens et des sorciers semblent avoir eu une influence considérable. Ils croyaient en un être suprême, appelé Watauinewa (l'Ancien), créateur de toutes choses au monde ; bien d'autres divinités et quantité d'esprits peuplaient leur panthéon sacré. L'un des moments forts de leur vie trouvait son expression dans les rites d'initiation des jeunes hommes et des jeunes femmes : célébration obligatoire et concours de dextérité ; les jeunes acquéraient alors tous les droits de l'adulte (chasser, se marier, fonder une famille), ce qui assurait une certaine cohésion sociale.

Plus tard seulement, les rites sacrés leur étaient inculqués, au cours d'une cérémonie appelée Kina ; à ce moment, les hommes rappelaient aux femmes leur supériorité sur elles.

On se déguisait, on dramatisait les croyances et les mythes de la tribu, un peu comme pour les Onas avec leur rite appelé Hain.

Les Onas (ou Selknams) étaient un peuple nomade, mais sur terre, ils parcouraient la steppe fuégienne (de la Terre de Feu) en quête de ñandús (l'autruche patagonne), de guanacos... puis de moutons. Les explorateurs s'accordaient tous plus ou moins pour les décrire (avec leurs voisins fuégiens) comme " les individus les plus misérables de l'espèce humaine ".

Une chronique les comparait même aux " Patagons " (ce qui est juste d'un point de vue ethnologique, les Onas étant reconnus comme Tehuelche), en notant qu'ils " sont plus petits, plus mal faits et encore plus sales  ". Ils nomadisaient en trois zones distinctes  : le nord du río Grande (río Hurr), zone de pâturages et de prairies, le sud du río, zone de forêts et de montagnes, et l'extrême sud-ouest de l'île, où se mêlent les différents types d'écosystèmes. Les habitants de cette dernière région portaient la dénomination de Haush, et ils maintenaient des relations plus ou moins étroites avec les Yamanas (tout en partageant de nombreuses coutumes).

La société était fondée sur des groupes apparentés, qui délimitaient des territoires propres (Harruwen). Chaque tribu nomadisait ainsi à l'intérieur de son territoire. Des groupes plus importants pouvaient se former pendant la saison estivale, quand la chasse était plus abondante, ou alors quand on avait connaissance de la présence de baleines, ou encore à l'occasion de certaines cérémonies. Lucas Bridges décrit les subtilités de leurs coutumes sociales : " Quand ils dépeçaient un guanaco, les Onas partageaient généralement l'animal en six morceaux pour en faciliter le transport. Cette fois-là, Tamimeoat découpa l'animal en autant de morceaux qu'il avait d'hommes, et il donna sa part à chacun. A chaque fois, le bénéficiaire était le seul à ne montrer aucun intérêt au partage ; il faisait semblant d'arranger le feu ou de s'enlever les mocassins, ou regardait dans le vide, jusqu'à ce qu'un autre membre du groupe lui fasse remarquer le cadeau reçu ; alors seulement il le prenait, presque sans le regarder, et sans montrer le moindre plaisir, le déposait à ses côtés. Talimeoat et Kaichin ne s'étaient pas réservé le moindre morceau, ni même la poitrine, qui était toujours considérée comme le morceau du chasseur. Un moment après, certains de ceux qui avaient, peut-être volontairement, reçu une plus grosse portion que les autres, la partageaient avec les heureux chasseurs. Ainsi était chez les Indiens Onas le mode correct de répartition de la viande dans de telles circonstances... ".

Aucun chef permanent ne dirigeait les tribus  ; mais une certaine hiérarchie cimentait les liens sociaux : les chamans (Xo'on) étaient investis du pouvoir de guérir et possédaient un rôle indiscutable pendant la chasse ou la guerre  ; les sages (Lailuka) étaient les dépositaires des traditions mythologiques (plutôt prophètes que sorciers) ; enfin, les guerriers (K'mal) étaient respectés pour leur expérience et leur connaissance des traditions : de fait, leur position les apparentait parfois à celle d'un chef, d'autant qu'il n'y en avait qu'un pour chaque groupement de familles.

C'est ce que rapporte encore Lucas Bridges : " Les Onas n'avaient pas de chefs ni héréditaires, ni électifs, mais les hommes qui surpassaient les autres par leur habilité devenaient de fait presque toujours les dirigeants. Cependant, le chef d'un jour ne l'était pas forcément le lendemain, car ils pouvaient en changer en fonction d'un objectif particulier, en fonction duquel ils désignaient alors celui qui convenait le mieux. Leur catégorie sociale a été parfaitement définie plus tard par le Kankoat : un scientifique nous visita une fois dans cette région, et en réponse aux questions qu'il me faisait, je lui répondais que les Onas n'avaient pas de chefs, selon le sens que nous donnons à ce mot. Comme il ne me croyait pas, j'ai appelé Kankoat, qui parlait alors assez bien l'espagnol. En réponse à la question que lui fit le visiteur, Kankoat trop poli pour répondre par la négative, lui dit : "Oui, monsieur, nous avons des chefs : tous les hommes sont capitaines et toutes les femmes sont des marins." Ils ne connaissaient pas la discipline. Pourtant, le plus impitoyable, le plus fort, physiquement ou intellectuellement, pouvait dominer toute la communauté. "

Les Onas s'habillaient exclusivement avec des peaux et des cuirs d'animaux (surtout de guanacos) ; en réalité, l'habillement était plus ou moins semblable à celui des Yamanas, avec des taparrabos autour de la taille. On portait aussi des mocassins confectionnés à partir d'os d'oiseaux, des petits coquillages ou des tresses de tendon de guanaco. Autant les hommes que les femmes se peignaient en rouge, noir, blanc ou jaune, formant des dessins assez basiques.

Leur habitat était tout aussi rudimentaire, convenant parfaitement à leur vie nomade ; des paravents, tout d'abord, sortes de tentes d'usage courant, que l'on pouvait transporter (construites avec des bouts de bois travaillés au préalable, puis couvertes avec des cuirs de guanaco reliés entre eux par des coutures), ou des chozas, comme pour les Yamanas, en forme conique, construites avec des troncs et des branches, couvertes de fourrures de guanaco, de quelque 3 m de diamètre (et utilisées surtout en hiver).

Pour chasser, les hommes utilisaient un arc en bois de ñirre, lenga ou maitén ; la flèche était dotée d'une pointe en pierre. Les nerfs, les tendons et les membranes des guanacos servaient à confectionner des fils à coudre, à attacher ou à tisser (par exemple des filets de pêche).

La cosmologie ona est passionnante : la lune est appelée Sho'On Tam (la petite fille du ciel) ; sa soeur est la neige (les deux appartiennent au sud) ; son époux, le Soleil, est aussi le frère du vent (les deux appartiennent à l'ouest). La pluie (Chalu), la mer (Kox) et la soeur de celle-ci, la tempête (O'Oke), sont du nord ; l'est, symbolisé par la cordillère impénétrable, est le centre de l'univers, le foyer du pouvoir chamanique. Pemaulk (le Mot) y réside : c'est la plus puissante de toutes les divinités, ou, mieux dit, de toutes ces forces. Selon les croyances onas, celles-ci habitaient la terre au cours d'une époque mythique que l'on appelle Ho-Owin, tout comme certaines étoiles. Tous les habitants de cette ère fabuleuse se nommaient les Hoowin.

Lors de la création du monde actuel, quand apparut la société humaine, ces êtres légendaires furent transformés en animaux, en montagnes, en falaises, en vallées, en pampas, en lacs ou en lagunes : formant ainsi la Terre de Feu. L'un d'eux se transforma même en arc-en-ciel.

La découverte et l'exploration de la région

Les premiers navigateurs (Christophe Colomb en tête) à s'élancer par-delà les océans, à la fin du XVe siècle, pensaient que la terre était ronde, et non pas un disque plat. La " découverte " des Amériques déclencha tout un processus de conquête et de colonisation des nouvelles terres (une spoliation qui épuisa les ressources naturelles en quelques décennies seulement). Malgré l'essor des sciences en Europe, au XVIe siècle, les imaginations, encore pétries de chimères, se lançaient " esprit perdu " sur ce continent qui recelait, disait-on, tous les trésors de la Terre. Aussi les récits que nous avons conservés relèvent-ils plus des fantasmes et des obsessions que de l'étude scientifique rigoureuse (qui prendra progressivement de l'importance à partir du siècle suivant et des études de géographes, de naturalistes et d'ethnologues, entre autres).

Découverte du détroit de Magellan et du cap Horn

Le 20 septembre 1513 est une date clé : l'Espagnol Vasco Núñez de Balboa découvre la mer du Sud (futur océan Pacifique). Les esprits commencent aussitôt à échafauder les plus folles hypothèses sur les fameuses îles Moluques, plus à l'ouest, où les épices étaient si abondantes qu'elles remplissaient l'horizon. Magellan, un hobereau portugais, décida d'en avoir le coeur net ; mais la Couronne lusitanienne, jusqu'alors maîtresse du commerce maritime avec les Indes (Vasco de Gama avait doublé le cap de Bonne-Espérance en 1497), refuse de s'engager dans une telle aventure, et Magellan s'en remet donc à Charles Quint : l'Espagne financera l'expédition. Le 20 septembre 1519, l'escadre de cinq navires quitte Sanlúcar, près de Cadix. Un mois plus tard, le 21 octobre, la flotte pénètre dans une sorte de passe, que nombre de cosmographes avaient déjà mentionnée. On la nommait détroit de la Toussaint : elle prendra le nom de détroit de Magellan. Pour la première fois, une voie est tracée pour relier l'océan Atlantique à l'océan Pacifique.

L'équipage aperçoit des nuages de fumée sur une île, à bâbord ; on la nommera Tierra de Humos, mais Charles Quint changera ce nom en Tierra del Fuego (la tradition veut que le souverain ait considéré qu'il ne pouvait y avoir de fumée sans feu...). Magellan, quant à lui, atteindra bien les îles Moluques ; il laissera d'ailleurs sa vie dans les parages, et le seul navire rescapé, Victoria, rentre au port trois ans après son appareillage. Le premier tour du monde de l'histoire de l'humanité a été mené à bien.

La route ouverte par le navigateur sera toutefois peu utilisée pour le commerce dans les décennies qui suivirent ; il était bien plus rentable, et surtout plus sûr de débarquer au Panamá, de franchir l'isthme jusqu'à la côte Pacifique, et de rembarquer pour le Sud et le port de Callao, à Lima, alors capitale des Amériques. Seuls quelques corsaires (surtout anglais) l'empruntaient, pour sillonner les côtes américaines du Pacifique et piller les galions espagnols (seuls autorisés alors à commercer avec les colonies).

Cependant, un jour de 1578, une tempête australe repousse le navire d'un certain Francis Drake au-delà du 56e parallèle sud. Il sera le premier, certainement, à doubler le cap Horn, tout au sud du continent. La reine d'Angleterre, qui y découvre une nouvelle route pour atteindre le Pacifique, garde le secret, pour déjouer les prétentions espagnoles sur le commerce aux Amériques. En 1616, le Hollandais Schouten sera ainsi persuadé d'être le premier à découvrir le rocher (qui n'est pas un cap, il se trompa), dont le nom (Horn) évoque sa ville natale.

Sarmiento de Gamboa songe à un destin plus glorieux encore : il tente pour la première fois d'établir une colonie fixe sur ces terres méconnues et sauvages, en 1580. Parallèlement, la Couronne espagnole décide de bloquer les accès au détroit afin de protéger ses colonies des pillages des pirates et des tentatives de déboutement des autres pays européens. Le hardi voyageur fonde Nombre de Jesús (actuel Cabo Vírgenes) et Ciudad del Rey Felipe (au sud de l'actuelle péninsule de Brunswick). Les colons meurent de faim, le climat a raison de leurs dernières forces ; les indigènes ne leur laissent aucun répit, et les milliers d'hommes qui avaient mis pied à terre périssent tous en d'atroces souffrances. Quand le corsaire anglais Thomas Cavendish atteint la baie de San Juán, quelque temps plus tard, il ne voit que ruines et désolation : il renomme alors le site " port Famine " (Puerto del Hambre). L'humanisme n'était pas son fort, puisqu'il décide de ne pas secourir la poignée de survivants.

Le pays des Géants

La bataille politique et commerciale qui faisait rage en Europe autour du détroit de Magellan et du cap Horn, pour gagner le Pacifique et ouvrir de nouvelles routes mercantiles, se traduisit sur place par les expéditions de nombreux navires, tant espagnols qu'anglais, français ou hollandais.

Les tempêtes effroyables, le climat redoutable, la désolation de ces terres comme préservées de la civilisation firent grande impression sur les esprits. On sait que le nom Patagonie signifie " terre des pieds géants " : certains suggèrent que les Espagnols, de petite stature, nommèrent ainsi cette région en découvrant des empreintes de Tehuelche, une tribu indigène (on considère aujourd'hui que beaucoup mesuraient effectivement au moins 1,80 m). La Patagonie, c'est ainsi la " terre des Patagons ", de ces géants d'une autre époque. Toute l'histoire de ces terres lointaines, qui allait être gouvernées par l'idée de profit et servir les intérêts économiques des puissants, débutait en fait par des fantaisies médiévales et des contes pour enfants. Presque tous les premiers navigateurs assurèrent avoir vu ou aperçu des hommes d'une taille incroyable. Le Saint-Pierre, de Marseille, commandé par Carman de Saint-Malo, vit six de ces géants  ; l'un d'eux, dit-on, se détachait des autres :
Ses cheveux étaient pliés dans une coiffe de filets faits de boyaux d'oiseaux avec des plumes tout autour de la tête. Leur habit était un sac de peau dont le poil était en dedans " (d'après le rapport qu'en fit Amédée François Frézier lors de son expédition). Quantité d'informations relevées par les voyageurs confirment cette particularité (comme la "  Relation du voyage de monsieur de Gennes ", par exemple, de Froger).

Antoine Pigafetta fut toutefois l'un des tout premiers à entretenir cette légende ; dans sa Relation du premier voyage autour du monde par Magellan (lors du périple du fameux navigateur, entre 1519 et 1522), il livre ainsi ses considérations sur ce qu'il voit (il se situait alors vers l'actuel Puerto San Julián) :

Partant de là jusqu'au quarante-neuvième degré et demi au ciel antarctique, parce que nous étions en hiver, nous entrâmes dans un port pour hiverner et nous demeurâmes là deux mois entiers sans jamais voir personne. Toutefois, un jour, sans que personne y pensât, nous vîmes un géant qui était sur le bord de la mer tout nu et il dansait et sautait et chantait, et en chantant il mettait du sable et de la poussière sur sa tête.

Notre capitaine envoya vers lui un de ses hommes auquel il donna charge de chanter et danser comme l'autre pour le rassurer et lui montrer amitié, ce qu'il fit. Et incontinent l'homme du navire conduisit ce géant à une petite île où le capitaine l'attendait. Quand il fut devant nous, il commença à s'étonner et à avoir peur, et il levait un doigt vers le haut, croyant que nous venions du ciel. Il était si grand que le plus grand de nous ne lui venait qu'à la ceinture. Il était vraiment bien bâti. Il avait un grand visage peint de rouge alentour et ses yeux aussi étaient cerclés de jaune, aux joues il avait deux coeurs peints. Il n'avait guère de cheveux à la tête et ils étaient peints en blanc [...].

Six jours après, nos gens allant couper du bois virent un autre géant au visage peint et vêtu comme les susdits, qui avait à sa main un arc et des flèches ; s'approchant de nos gens, il fit quelques attouchements sur sa tête et après sur son corps, puis en fit autant à nos gens [...].

Ce géant était de meilleure disposition que les autres, et personne gracieuse et aimable qui aimait à danser et à sauter. Et quand il sautait, il enfonçait la terre d'une paume de profondeur à l'endroit où touchaient ses pieds. Il demeura longtemps avec nous, et à la fin nous le baptisâmes et lui donnâmes le nom de Jehan.

Le dit géant prononçait le nom de Jésus, le Pater Noster, l'Ave Maria et son nom aussi clairement que nous. Mais il avait une voix terriblement grosse et forte [...]. Le capitaine appela cette manière de gens Pataghoni. Ceux-ci n'ont point de maisons, mais possèdent des baraques faites de la peau des bêtes susdites [les guanacos] avec laquelle ils se vêtent [...] ; ils vivent de chair crue et mangent une certaine racine douce qu'ils appellent capac. Ces deux géants que nous avions à la nef mangeaient un grand couffin plein de biscuits et des rats sans les écorcher, ils buvaient un demi-seau d'eau chaque fois. "

Bartolomé Leonardo de Argensola, dans son Histoire de la conquête des Moluques, rapporte que Magellan lui-même en ramena certains de 10 pieds et demi, mais que ces " sauvages " périrent par la suite. Sebald De Weert, ayant mouillé dans le détroit de Magellan, comme il l'évoque à son tour dans son Voyage, aurait vu sept pirogues pleines de géants de 10 à 11 pieds de hauteur. Olivier Van Noort rapporte plus ou moins les mêmes impressions, tout comme Joris Van Spilbergen, en avril 1615. Willem Schouten, la même année, dénicha des tas de pierres recouvrant des ossements humains de 10 à 11 pieds de longueur...

Plus d'un siècle après les premières explorations, les esprits étaient encore singulièrement échauffés (par ignorance plus que par goût) pour décrire les habitants de ces contrées farouches. La Patagonie était déjà entrée dans l'air des rêves et des fantasmes  : terres vierges pour toutes les foucades et les excentricités d'un monde occidental pour lequel les limites de la Méditerranée ne pouvaient plus suffire.

La cité des Césars

" Trapananda. En 1570, le gouverneur du Chili, don García Hurtado de Mendoza, avait conclu avec regret que les rumeurs au sujet de grands gisements d'or et d'argent au sud de La Frontera, dans le territoire dominé par le mont Ñielol, et d'où les Mapuches, Pehuenches et Tehuelches avaient entamé une guerre de résistance qui se prolongerait depuis plus de quatre siècles, n'étaient rien de plus que des racontars fondés sur des supercheries.

Don García Hurtado de Mendoza n'éprouvait qu'un médiocre intérêt pour les métaux précieux. C'était un agriculteur et, comme beaucoup d'autres conquistadors espagnols - notamment Pedro de Valdivia - il avait constaté avec satisfaction que le potentiel agricole des terres situées au nord du río Bío Bío était illimité. Là-bas, tout poussait.
Il suffisait de lancer des graines et la terre fertile se chargeait du reste [...]. Tout poussait sur ces terres, mais l'Espagne réclamait de l'or et de l'argent, si bien que don García décida d'accorder quelque crédit aux richesses dorées et argentées.

La soldatesque parlait d'un mystérieux royaume de Tralalanda, Trapalanda ou Trapananda, dont les cités étaient pavées de lingots d'or et les portes des maisons tournaient sur des gonds de pur d'argent. Certains allèrent jusqu'à affirmer que Tralalanda, Trapalanda ou Trapananda n'était rien moins que la mythique cité des Césars, une sorte d'Eldorado austral. Enfin, les rumeurs soutenaient que ce royaume prodigieux s'étendait au sud du Reloncaví, à quelque mille deux cents kilomètres de la jeune capitale chilienne. Don García Hurtado de Mendoza mit donc sur pied une expédition commandée par l'adelantado Arias Pardo Maldonado, à laquelle il confia la mission de conquérir, au nom de la Couronne d'Espagne, le royaume de Tralalanda, Trapalanda, Trapananda ou comme on voudra.

Nul historien n'a pu prouver qu'Arias Pardo Maldonado avait foulé les terres au sud de Reloncaví - Patagonie continentale - mais dans les Archives des Indes, à Séville, on peut lire des actes rédigés par l'adelantado  : "Les habitants de Trapananda sont grands, monstrueux et velus. Leurs pieds sont aussi longs et démesurés que leur démarche est lente et maladroite, ce qui fait d'eux une cible facile pour les arquebusiers. Les gens de Trapananda ont des oreilles si grandes qu'ils n'ont pas besoin pour dormir de couvertures ou de vêtements protecteurs, car ils se couvrent le corps avec leurs oreilles. Les gens de Trapananda dégagent une telle puanteur et pestilence qu'ils ne se supportent pas entre eux, de sorte qu'ils ne s'approchent, ne s'accouplent ni n'ont de descendance."

Il importe peu de savoir si Arias Pardo Maldonado découvrit Trapananda et s'il foula le sol de la Patagonie. Avec lui naît la littérature fantastique du continent américain, notre imagination débridée, et cela suffit pour lui accorder une légitimité historique. Peut-être arriva-t-il en Patagonie et séduit par ses paysages, a-t-il inventé ces histoires d'êtres monstrueux pour éviter d'autres expéditions. Si telle fut son intention, il a pleinement réussi, car la Patagonie chilienne resta un territoire vierge jusqu'au début de notre siècle, où commença sa colonisation. "

Extrait du récit Le Neveu d'Amérique, de Luis Sepúlveda (Editions Métailié, 1996)

Les expéditions scientifiques

A partir du XVIIe siècle, néanmoins, plusieurs scientifiques entreprennent des voyages d'exploration pour mieux connaître la région, attirés par les possibles découvertes naturelles et ethnologiques qu'on pouvait y faire. Louis-Antoine de Bougainville (1768-1771, puis 1775), Jules Dumont d'Urville (1837-1840), Darwin avec l'expédition de Fitz Roy (1832-1834) s'attachent dès lors à décrire les phénomènes physiques ou botaniques, et à livrer leurs impressions sur les peuples qui habitent dans ces contrées... pour le pire surtout : puisque l'Europe, imbue de sa toute nouvelle puissance économique, qui la rend presque maître du monde, se forge une pensée ethnocentriste et profondément coloniale - un indigène qui vit tout nu ne peut être qu'un barbare, un sauvage... à peine un homme. Plus d'un siècle après la controverse de Valladolid (" les Indiens ont-ils une âme  ? "), personne (ou presque) ne doute qu'il convient de répandre le bon évangile du monde occidental sur des terres égarées. Darwin aura ce mot (il se rétractera plus tard... mais le mal était fait, et les esprits instruits de la sorte) : " Je ne me figurais pas combien est énorme la différence qui sépare l'homme sauvage de l'homme civilisé, différence certainement plus grande que celle qui existe entre l'animal sauvage et l'animal domestique... " Au lieu de songer qu'il était peut-être possible de vivre autrement, tout le monde en conclut qu'à " l'empire blanc " (comme autrefois à la Grèce) ne pouvait être opposée que la " barbarie ".

Au nom de la science furent commis des crimes, aussi physiques que moraux. En témoigne l'épisode, fameux entre tous, des quatre indigènes ramenés par Fitz Roy lors d'une première expédition sur place : on pensait que le délicat Jemmy Button s'était accoutumé à la vie anglaise, que sa " sauvagerie " avait pu être fardée des beaux habits de la " civilisation  ". Mais quand une nouvelle entreprise le rendit à sa terre d'origine, en 1831, il s'avéra que les belles toilettes n'étaient que des haillons : et le brave Button, probablement désarticulé spirituellement et physiquement, massacra les colons européens sur place. Partout en Europe, on se faisait fort de trimbaler des " barbares  " pour amuser la galerie, pour effrayer les petits enfants, et leur prouver, peut-être, combien l'homme blanc était supérieur à ces sauvages d'un autre temps. L'Exposition universelle de Paris, à la fin du XIXe siècle, vint confirmer cet élan de modernité conquérante, comme si les Lumières, si rayonnantes dans le paysage urbain occidental, avaient aussi pénétré l'esprit des hommes blancs, alors que la plus grande des obscurités allait s'étendre sur le monde. Le mépris avec lequel furent traités les indigènes à cette époque (dont la meilleure expression, sans doute, est cette émouvante photographie que l'on peut admirer au musée d'El Calafate, en Argentine) augure de la rage et de la folie qui s'empareront des hommes " civilisés " au XXe siècle, sans doute le plus meurtrier de l'histoire de l'humanité.

Grands explorateurs de la Patagonie

Charles Darwin (1809-1882). Ce naturaliste anglais est fameux pour sa théorie sur l'évolution des espèces vivantes et de la sélection naturelle, connue du grand public depuis son ouvrage L'Origine des espèces en 1859. Cette théorie fut formulée à partir d'un long voyage de cinq ans sur le Beagle, entre 1831 et 1836. Au cours de ce long périple, il va successivement visiter de nombreux pays. Son itinéraire est indiqué tel quel dans le sommaire de son livre phare. En Patagonie, il aura ainsi visité la Terre de feu et le Détroit de Magellan. Il y déniche alors quantité d'informations et d'observations sur les plantes, les roches, les indigènes, et découvre même des fossiles de mammifères disparus. Ses impressions sur la Patagonie dans son livre Le Voyage du Beagle restent ainsi de premier ordre... si l'on excepte des remarques maladroites parfois sur la condition humaine des autochtones, souvent considérés comme " des sauvages malheureux et avilis " sous la plume du grand naturaliste. Celui-ci, pourtant, disait détester l'esclavage et n'était pas toujours partisan de la colonisation européenne (notamment en Australie).

Francis Drake (1543-1596). Marin depuis l'âge de 12 ans, capitaine à 15 ans, ce pirate légendaire débuta sa carrière en achetant des esclaves en Afrique et en les revendant en Amérique du Sud. Ce nouveau continent devint bientôt son terrain de chasse privilégié, et la reine Elisabeth d'Angleterre lui octroya même des lettres de marque en 1570 pour l'organisation du premier tour du monde effectué par un Anglais. Il débarque à San Julian en Patagonie sur la côte Atlantique le 18 juin 1578. Le 20 août, il passe le détroit de Magellan et, en 1616, on donne son nom au passage mythique entre le sud de l'Amérique et l'Antarctique, en son honneur. En novembre 1578, tandis que son navire est amarré à l'île Mocha pour réparer des avaries diverses, il est attaqué par les Mapuche et blessé au visage. Après maints pillages, il fut anobli par la reine le 4 avril 1581 mais perdit peu à peu du crédit jusqu'à sa mort au Panama en 1596.

Robert FitzRoy (1805-1865). Le capitaine du HMS Beagle, plus tard vice-amiral, emmena Charles Darwin lors de son expédition aux confins du monde, où ils découvrirent le canal de Beagle. Il emmena quatre otages Kawésqar en Angleterre - dont l'un mourut dès son arrivée - pour les " civiliser " et les renvoya chez eux après trois ans (tous préférèrent la vie sauvage de la Terre de Feu à la civilisation occidentale de l'Angleterre semble-t-il !). Il étudia en détail la côte du Chili en 1834-1835 et publia en 1839 son Narrative of the Voyage of the HMS Beagle.

Amédée François Frézier (1682-1773). Cet explorateur, navigateur, ingénieur, botaniste et scientifique français vint observer ou plutôt espionner les forts espagnols du Chili et du Pérou à la demande du roi Louis XIV. Sa mission accomplie vers Valdivia, Concepción, Valparaíso et Lima notamment, il revint en France puis rembarqua vers les Malouines et le cap Horn. Il livra alors des cartes très précises de ces régions méconnues du monde, notamment de la côte orientale du Pacifique, du détroit de Magellan, du cap Horn ou de la Terre de Feu, qui servirent plus tard à Bougainville ou La Pérouse. Il publia ensuite son intéressante Relation du voyage de la mer du Sud aux côtes du Pérou et du Chili. Après avoir contemplé les icebergs de Patagonie, il se souvint des glaciers de l'Arctique et fut l'un des premiers à parler d'un continent Antarctique.

Francisco Pascasio Moreno (1852-1919). Né à Buenos Aires, Francisco Moreno demeure un personnage d'une importance capitale dans la découverte de la Patagonie. Plus connu sous le nom de Perito (" l'expert " en espagnol) Moreno, il fut l'un des grands naturalistes, géographes et explorateurs de son époque. De ses missions, il rapporta une somme impressionnante de documents qui feront le sujet de nombreux ouvrages. Ses travaux scientifiques furent reconnus universellement. Il débute ses expéditions avec la commission chargée de ratifier la souveraineté argentine sur la Patagonie. Après quelques allers-retours au cours desquels les Indiens lui font découvrir le Lago Nahuel Huapí, il rentre à Buenos Aires pour préparer une nouvelle expédition, le but étant de réaliser un relevé détaillé des terrains afin de dessiner des cartes hydrographiques. C'est à cette occasion qu'il pourra contempler le grandiose mont Fitz Roy et découvrir le lac auquel il donnera le nom de Lago Argentino. En 1884, il fonde le musée de La Plata, à partir des collections qu'il a réunies au cours de ses voyages.

Le « problème indigène »

A ce moment de l'histoire, pour mieux comprendre les terribles événements qui s'ensuivirent, il est important de rappeler les premières heures de la conquête espagnole, quand Pedro de Mendoza et Juan de Garay (qui fondèrent Buenos Aires, localité très insalubre pendant de nombreuses décennies) importèrent des vaches et des chevaux dans la région du río de La Plata.

Ces animaux se reproduisirent d'une manière fulgurante et l'abondance du bétail devint la véritable manne financière de Buenos Aires, d'autant que le marché du cuir prenait une ampleur toute nouvelle. Peu à peu, des troupeaux furent regroupés, des estancias furent édifiées, la terre illimitée fut accordée à quelques propriétaires fonciers (par le roi d'Espagne)... A la fin du XVIIIe siècle, nul doute que l'élevage était l'activité économique la plus rentable du vice-royaume du río de La Plata.

Toutefois, le cheval fut également adopté par les indigènes qui peuplaient la pampa (par les Tehuelche notamment) ; il leur servait à parcourir de plus grandes distances et à chasser dans de meilleures conditions. L'abondance du bétail les attira, bien sûr : et bientôt, ils se mirent à abattre des moutons et des vaches pour subvenir à leurs besoins ou pour pratiquer l'échange avec d'autres tribus. De fait, un réseau commercial d'importance vit le jour entre les Tehuelche et les Mapuche (principalement basés au Chili). Cette activité ne fit pas que des heureux, et les estancieros (propriétaires d'estancias ou haciendas), pour lesquels un troupeau était signe (et condition) d'une immense fortune, commencèrent à s'immiscer dans ce trafic et à vouloir y mettre de l'ordre.

Ce n'est qu'au début du XIXe siècle que l'industrie de salaison vit le jour, permettant de conserver la viande. L'énorme importance de ce nouveau marché, qui assurait l'alimentation des esclaves du Brésil ou de Cuba entre autres, modifia la donne sur place : la quantité d'animaux en liberté étant tout simplement prodigieuse, les disputes devinrent de plus en plus intenses entre les fermiers blancs et les indigènes, au sujet de leur capture et de leur contrôle.

A partir des années 1820, les colons blancs entreprirent de repousser les frontières du tout nouveau pays indépendant, tandis que les indigènes s'employaient à piller les estancias. La Patagonie légendaire se convertissait peu à peu en un immense champ de bataille pour la domination économique du bétail. A cette époque, les grands caciques indigènes maîtrisaient d'énormes territoires et contrôlaient les cols de la cordillère pour le transport de leur précieux butin : on estime qu'ils expédiaient environ 20 000 têtes de bétail chaque année (Roca estima alors ce butin à 40 000 têtes par an).

Changement de décor au début des années 1830 : l'industrie de salaison entre en décadence, et les Anglais, qui dirigeaient plus ou moins l'économie argentine (en étant son principal partenaire), durent faire face à une demande extraordinaire de matière première pour son industrie textile - il devenait urgent d'intensifier la production de laine. Le mouton devint un protagoniste essentiel dans la vie quotidienne de la pampa.

Cependant, l'invention du réfrigérateur vers 1870 permit l'exportation de viande jusqu'en Europe : il fallait donc plus de terres, à la fois pour assurer la paix des moutons (qui devaient fournir une laine abondante), à la fois pour l'élevage bovin (dont la viande était avidement recherchée). On trancha la question : les terres fertiles de la pampa de Buenos Aires seraient destinées à la production de viande, tandis que le Sud, encore largement inconnu, serait idéal pour l'expansion ovine. Pour la première fois, on songea, non seulement à se défendre des indigènes et à préserver les terres occupées, mais à étendre les frontières.

En outre, le Chili s'enorgueillissait alors d'une politique d'expansion territoriale inquiétante pour le gouvernement argentin (annexion de l'île de Pâques, guerre du Pacifique et annexion des territoires bolivien et péruvien du Grand Nord) : il fallait coûte que coûte assurer la souveraineté nationale sur ces terres, et donc, forcément, en déloger les indigènes, pour lesquels ces considérations politico-économiques n'avaient pas grand sens.

C'est dans ce contexte que prendra bientôt place la fameuse "Conquête du Désert" (c'est le nom que l'on donnait alors à la Patagonie) du général Julio Argentino Roca, qui désintégra entre 1879 et 1884 la culture indigène et extermina ces peuples millénaires, dans le seul et unique but de protéger et d'étendre une économie d'exportation agricole. Le paysage patagonique allait radicalement changer, une bonne fois pour toutes. Mais ce processus d'extermination organisée avait toutefois déjà pris forme dès les campagnes du colonel Martín Rodriguez, puis de Federico Rauch, avant celle de Juan Manuel de Rosas en 1833.

Sous la dictature de Rosas

Rosas, dont le nom est historiquement tantôt révéré, tantôt haï en Argentine, était fils de propriétaires terriens ; véritable gaucho, il employait les indigènes comme peones et préservait des relations intimes avec de nombreuses communautés, qui lui vouaient un évident respect. De fait, il s'allia avec des tribus amies, signa des traités qui lui permirent ensuite de lutter contre ses ennemis (ceux qui ne voulaient pas se plier à son joug). Avec l'appui des caciques Coyhuepan et Cachul, il se défendit contre l'insurrection de Lavalle et Dorrego en 1828 : cette victoire lui conféra un prestige formidable à Buenos Aires, et le mena à en diriger la province quelque temps plus tard. Il décida le premier de coloniser les " terres vierges " (terres de chasse traditionnelles des ennemis indigènes, bien sûr), tout en regroupant les communautés indigènes dans les estancias pour le travail agricole, mais il ne parvint tout de même pas à assurer la paix aux frontières du pays. Ainsi, il décida de passer à l'offensive.

En février 1833, près de 3 800 hommes marchèrent vers le Sud, sous les ordres de Rosas, José F. de Aldao et J. Ruiz Huidobro. De nombreux caciques leur prêtèrent main forte, la plupart au sein de la division commandée par Rosas : de fait, ce fut la seule à remporter quelques succès, et à déstructurer la plupart des communautés indigènes résistantes. Le journal La Gaceta Mercantil de Buenos Aires publia ces chiffres dans son édition du 24 décembre 1833 : " 3 200 Indiens morts, 1 200 individus des deux sexes prisonniers, et on libéra au total quelque 1 000 chrétiens maintenus captifs. "

L'armée était parvenue jusqu'à Choele Choel. A ce moment, la "  frontière " entre la " civilisation " (mercantile) et la " barbarie " passait par Bahía Blanca et Carmen de Patagones.

Parallèlement, la lutte de Rosas sans merci contre les unitaires se poursuit, et tous les fonctionnaires doivent arborer l'emblème fédéral sur le côté gauche de la poitrine, avec l'inscription suivante : " La Fédération ou la mort ". La couleur bleue, qui évoque les unitaires, est bannie. Le maître absolu de la capitale plonge le pays dans le chaos. Tant d'exécutions sommaires allaient entraîner la chute de Rosas. Le caudillo fédéral de la province d'Entre Ríos, Justo José Urquiza, rallia les opposants et une bataille fut déclenchée à Caseros (un ancien faubourg de la capitale) en janvier 1852. Les partisans de Rosas furent défaits, et le dictateur prit la fuite avec sa fille, déguisée en matelot, sur un bateau anglais à destination de Southampton, où il vécut paisiblement jusqu'à sa mort.

La jeune nation argentine et la « Terre intérieure  »

En 1853, après dix-sept ans de pouvoir aux mains de Rosas, la Constitution était votée, et Urquiza devenait président de la Confédération argentine, constituée de treize provinces unies contre Buenos Aires. Ce conflit intestin laissa les frontières du Sud à la merci des assauts indigènes, qui épuisèrent la province. En 1860, la bataille de Pavón remportée par Buenos Aires consacra la dissolution de la Confédération, et en 1862 Bartolomé Mitre devint le premier président de la nation. D'emblée, il décida de s'attaquer au " problème indigène " et essaya de pacifier la frontière, sans grand succès. Ce fut l'une des premières figures "modernes" de l'Argentine qui avait notamment à coeur de consolider l'identité nationale. Devenu président suite à ses prouesses politiques, il a instauré une période de progrès et de réformes qui a aidé à l'unité nationale du pays.

A cette époque décisive, la " Terre intérieure  ", Tierra Adentro, nom donné par les Blancs au territoire indigène de la pampa et du nord de la Patagonie, était peuplée de Mapuche, de Pehuenche, de Ranquele, de Vorogano et de Tehuelche organisés en communautés. Mais les divers traités d'alliance signés par quelques tribus avec l'ennemi argentin minaient cette organisation ; les Blancs, d'ailleurs, comprirent bien vite la nécessité de désorganiser l'ensemble en les faisant s'affronter les uns contre les autres, pour leur propre intérêt. Le cacique Chocorí, par exemple, à la tête des Mapuche, dominait un vaste territoire connu comme le " pays des Pommes ", qui s'étendait de Bahía Blanca jusqu'au confluent des ríos Neuquén et Limay. Sa mort en 1834 fut un coup dur pour la communauté ; son fils Sayhueque essaya de poursuivre sa résistance : ce fut, de fait, l'un des derniers grands caciques. Les Ranquele étaient dirigés par Yanquetruz et occupaient un territoire important à l'intérieur de la pampa, au sud de Córdoba, San Luis et à l'ouest de Buenos Aires : eux non plus ne se résolurent jamais à abandonner la lutte. Les Pehuenche, quant à eux, contrôlaient les cols andins, ce qui leur assurait un rôle d'intermédiaire dans le commerce du bétail. Simultanément, un cacique s'affirma comme l'un des plus grands chefs (Toqui) indigènes dans la région : Calfucurá (Pierre Bleue), qui réunit de très nombreuses communautés sous son pouvoir, en la Confédération de Salinas Grandes. Habile négociateur et émérite tacticien, il mena la vie dure à Buenos Aires et au président de l'époque Domingo Faustino Sarmiento qui affirmait alors : "Parviendrons-nous à exterminer les indiens ? J'éprouve pour les sauvages d'Amérique une invincible répugnance, sans pouvoir y remédier".

La déroute finale, annonciatrice de la fin pour l'ensemble des indigènes patagons, eut lieu à San Carlos en 1872. Le colonel Francisco de Elías, qui avait pourtant signé un traité avec lui en 1870 en se compromettant à préserver la paix, le trahit, et Calfucurá, rendu furieux, rassembla la plus grande armée indigène imaginable, avant d'attaquer diverses localités argentines, en mars 1872 : Alvear, 25 de Mayo et 9 de Julio ; il s'empara de plus de 200 000 têtes de bétail, de quelque 500 prisonniers, après avoir tué 300 habitants environ. Trois jours plus tard, il était battu à San Carlos et se réfugia près de Salinas Grandes, jusqu'à sa mort, le 4 juin 1873.

Orélie-Antoine de Tounens, roi de Patagonie et d’Araucanie

Singulière histoire que celle de cet enfant de fermiers, né le 12 mai 1825 à Tourtoirac, en France. Qui était-il ? Un illuminé ? Un rêveur ? Un ambitieux ? Un mégalomane ? Ou juste un fou ?

Orélie-Antoine de Tounens acquiert une charge d'avoué à Périgueux en 1851. Mais il s'ennuie. Peu à peu naît en lui la certitude d'appartenir à la noblesse... Sa demande (fort gaussée par ses contemporains) de faire précéder son nom d'une particule fut curieusement acceptée par la cour impériale de Bordeaux. Dès lors, sa tête n'est plus qu'un vaste chantier d'ambitions les plus saugrenues.

L'une d'elles, renforcée par la lecture du poème épique La Araucana (une oeuvre fameuse évoquant la bravoure des Mapuche contre les invasions espagnoles, écrite par Alonso de Ercilla et traduite par Voltaire), révèle en lui un destin royal ; c'est décidé : le jeune avoué périgourdin sera roi des Patagons.

Tounens vend sa charge en 1857, puis il s'embarque l'année suivante pour le Chili ; il ne possède que 25 000 francs sur lui quand il parvient à Coquimbo (le port de La Serena, à quelque 400 km au nord de Santiago). C'est là qu'il peaufine la Constitution qu'il destine à son futur royaume. Deux ans plus tard, en 1860, il parvient enfin en Araucanie (les Mapuche furent appelés Araucan par les Espagnols), alors que la résistance indigène est au plus mal.

Rien ne semblait prédisposer ce rêve un peu insolite à entrer dans l'Histoire. Pourtant, des circonstances invraisemblables, un opportunisme à toute épreuve, quoi d'autre encore (le mythe récurrent chez les peuples autochtones du retour d'un " sauveur ", représenté par un homme blanc portant une barbe) entraînent Tounens aux côtés du cacique Quillapán, qui lui accorde sa confiance et semble (de manière assez incroyable) le sacrer chef général des troupes mapuche. En un discours fracassant, Tounens s'intronise roi de l'Araucanie et de Patagonie, établit sa Constitution et nomme plusieurs ministres pour le seconder. En réalité, ces péripéties pour le moins singulières naquirent probablement d'un malentendu, ou, mieux dit, d'une sorte d'arrangement tacite de la part des indigènes  : leur souhait à eux était de posséder des armes, et Tounens, dans ses visions, les avait persuadés que le roi de France les secondait et qu'il s'apprêtait à envoyer des bateaux à leur rescousse. Le pauvre homme songeait vraiment que la France verrait d'un bon oeil l'implantation d'une colonie sur le Nouveau Monde, et il pensa, peut-être un temps, que ces mensonges prendraient corps et, de fait, que ses promesses seraient exaucées.

Tounens s'emballe : il gagne Valparaíso et affiche son nouvel Etat aux autorités, tant chiliennes que françaises (consulat, etc.). Sa capitale était Perquenco ; ses deux langues officielles, le mapudungun et le français ; sa monnaie, le peso. Ses frontières furent les suivantes : le río Bío Bío et le río Negro au nord, l'océan Pacifique à l'ouest, l'océan Atlantique à l'est et le détroit de Magellan au sud.La souveraineté de ce micro royaume n'a bien sûr jamais été reconnue par aucun État. Tout le monde le prend pour un fou furieux, et on ne fait pas grand cas de lui ; on le tourne même en ridicule et les sarcasmes ne manquent pas.

Tounens décide alors de regagner les terres dont il croit être investi roi. Alors que tout devrait démontrer la supercherie aux indigènes, ceux-ci se rallient pourtant sous ses ordres. Orateur de grande qualité, sans doute, il galvanise ses troupes et leur fait miroiter les délices de l'indépendance. Au moins, il gagne sur un point : on commence à prendre ses manipulations au sérieux du côté du gouvernement chilien, et le roi de Patagonie est enlevé et fait prisonnier le 5 janvier 1862. Tout d'abord, on le condamne à mort : puis sa peine est commuée en réclusion à perpétuité... pour folie. Neuf mois de prison auront raison de sa santé, il tombe malade. Cependant, les bons offices d'un certain Cazotte, consul général de France au Chili, lui accordent la liberté, et Tounens est libéré, en échange de sa parole d'honneur : ne plus prétendre à accéder à ce trône imaginaire. En octobre 1862, il est rapatrié en France.

Peu lui chaut : une fois arrivé à Paris, le diable d'homme lance une souscription nationale pour restaurer la monarchie bafouée. Personne ne l'écoute. Sauf sa propre famille, qui lui permet de se renflouer financièrement.

En 1871, Tounens retourne en Amérique du Sud. Il traverse la steppe patagonique argentine, mais les Tehuelche (ses propres sujets !) le maintiennent prisonnier et le torturent : les Blancs n'étaient pas vraiment en odeur de sainteté en ces temps-là. Les Mapuche, qui entrent de nouveau en contact avec lui, ne croient plus à ses fariboles : ils lui assurent qu'ils le mettront à mort s'il ne respecte pas ses engagements de leur envoyer des armes. Tounens n'hésite pas et leur annonce qu'un navire est en provenance d'Europe pour les sauver, qu'il est prêt de mouiller sur les côtes Pacifique.
Inconscience ? Sursaut du condamné ? Vision démente ? Ou espoir de la dernière chance ? Toujours est-il que cette annonce lui accorde quelques jours de répit. Il en profite pour abandonner son royaume (comme quoi, son bon sens était toujours vaguement vivace, et lui commandait de préserver sa vie contre la furie indigène !) et retourne en France.

Cependant, le rêve n'a pas pris fin. En 1874, Tounens revient dans la capitale argentine sous une fausse identité (il est indésirable sur tout le territoire). Un colonel argentin le reconnaît, on l'emprisonne, et il est de nouveau réexpédié dans son pays qui ne lui réserve pas un meilleur accueil.

En 1876, une ultime tentative est à deux doigts de lui coûter la vie, et on le retrouve en haillons, mourant de faim sur les trottoirs de Buenos Aires. Un nouveau rapatriement sera le dernier. Meurtri, blessé au plus profond de ses fantasmes d'enfant, Tounens trouve refuge à Tourtoirac, chez son neveu, qui est le seul être au monde à ne pas le déconsidérer (il avait trompé sa famille en assurant partir aux Amériques pour faire fortune... et l'avait bel et bien ruinée). Le 17 septembre 1877, il meurt, seul et sans amis.

Saint-Loup (de son vrai nom Marc Augier), l'un des premiers à redécouvrir cette fabuleuse épopée dans les années 1950, le surnomma " Cyrano de Tourtoirac ".

Des successeurs se manifesteront par la suite, revendiquant l'héritage du trône de Patagonie et d'Araucanie, de Gustave-Achille Laviarde (sous le nom de Achille Ier), à Antoine IV de nos jours. Dans l'ordre : Achille Ier (Gustave-Achille Laviarde), décédé à Paris le 16 mars 1902 ; Antoine II (Antoine-Hippolyte Cros), décédé à Asnières le 1er novembre 1903  ; Laure-Thérèse Ire (Laure-Thérèse Cros, épouse Bernard ; fille d'Antoine II), décédée à Issy-les-Moulineaux le 12 février 1916 ; Antoine III (Jacques-Antoine Bernard  ; fils de Laure-Thérèse Ire), décédé à Paris le 26 octobre 1952 ; Prince Philippe : Antoine III ayant renoncé à ses droits le 12 mai 1951, le prince Philippe (Philippe Boiry), décédé en janvier 2014, et enfin Antoine IV (Baron Jean-Michel Parasiliti di Para) né à Paris le 26 mars 1942.

Depuis 1981, l'écrivain Jean Raspail, auteur de Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie (1981), s'est autoproclamé Consul général de Patagonie. Il parle longuement de son expérience en Patagonie dans son livre Qui se souvient des hommes... (Prix du Livre Inter 1987) et a créé de nombreux vice-consulats de Patagonie dans le monde, comme une sorte de plaisanterie utopique.

On peut rire de l'épopée invraisemblable de ce jeune avoué. Mais cette audace et cette fougue insensée ne peuvent qu'inspirer un certain respect. Le vent est toujours le roi indiscutable de la Patagonie, personne ne l'en a encore délogé, comme si, quelque part, tout empire patagon ne pouvait que lui ressembler  : éphémère, évanescent et fugitif, comme les rêves et les chimères.

À lire - À voir : il faut lire bien sûr le roman de Jean Raspail, Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie. Avant lui, Saint-Loup avait fait redécouvrir cette épopée dans Le Roi blanc des Patagons. Bruce Chatwin évoque le personnage et bien d'autres dans son récit de voyage En Patagonie. Jean-François Gareyte rétablit quant à lui beaucoup de vérités historiques dans Le Rêve du sorcier. Côté cinéma, le réalisateur argentin Carlos Sorín, dans Le Film du roi (La película del rey, 1986), envoie toute une équipe de tournage en Patagonie pour réaliser une film en costumes d'époque sur le sujet. Plus récemment, en 2017, le réalisateur américano-chilien Niles Atallah en a livré une vision assez libre et artistique dans Rey, l'histoire du Français qui voulait devenir roi de Patagonie.

Les stratégies d'Alsina

En 1874, le nouveau président Avellaneda, qui succédait à Sarmiento, nomma Adolfo Alsina ministre de la Guerre. Ce dernier proposa un plan d'attaque " pacifique ", ayant ce mot devenu fameux : " Le plan du pouvoir exécutif est conçu contre le désert, en vue de le peupler, et non contre les indiens, en vue de les détruire. " Mais bien évidemment, personne dans le gouvernement n'était prêt à assumer les intérêts des indigènes : un traité en 1875, signé avec plusieurs tribus, stipulait que les populations devaient partir vers l'ouest et remettre leurs terres (les indigènes ne la cultivant pas, on jugeait bon de s'en emparer) en échange de nourriture et de vêtements. Tout le monde ne s'en accommoda pas, d'autant que cette promesse semblait vaine : ainsi, Namuncurá, fils de Calfucurá et nouveau cacique d'envergure, décida d'organiser la Grande Offensive pour défendre ses territoires. Son armée de 3 500 hommes (au moins) détruisit plusieurs villes du centre de la province de Buenos Aires. Des milliers d'habitants furent tués ou faits prisonniers, tandis que des centaines de milliers de têtes de bétail furent enlevées. La situation, d'un côté comme de l'autre, devenait intolérable.

Il faut aussi préciser que pendant ces décennies de conflits avec le Sud indigène, le gouvernement argentin misait sur l'immigration européenne, susceptible, selon les dirigeants, d'améliorer la " qualité ethnique " des créoles argentins (ce furent des mots employés à l'époque).

Dès 1876, Alsina changea de stratégie : la contre-offensive était lancée. Une tranchée (zanja) de 374 km de longueur entre Carhue et Laguna del Monte (pour 3,5 m de largeur et 2,6 m de hauteur) fut creusée, plus ou moins parallèle à la frontière, afin d'empêcher toute invasion indigène, ou du moins de la rendre beaucoup plus problématique (plus d'une centaine de fortins étaient également édifiés à intervalles réguliers) ; cette " muraille de Chine à l'envers " se montra peu efficace au début (elle n'empêcha pas de nombreuses incursions ennemies et de nouvelles razzias, appelées malones), mais il ne s'en avéra pas moins que peu à peu les raids furent moins nombreux et se résumèrent à des opérations de pillage ponctuelles. Parallèlement, de nombreux assauts vinrent à bout d'un grand nombre d'indigènes, qui, chaque fois qu'ils affrontaient l'armée nationale face à face, étaient décimés.

L'isolement et les difficultés croissantes d'approvisionnement eurent raison de nombreuses communautés de la Tierra Adentro, qui déposèrent les armes. Les maladies véhiculées par les Blancs faisaient des ravages au sein des populations, de plus en plus livrées à elles-mêmes, tandis qu'un nombre inqualifiable de guerriers reposait dans l'humus de ces terres vouées à l'exploitation agricole. En outre, le prestige de grands caciques comme Catriel ou Namuncurá commençait à diminuer : les indigènes, las de tant de désastres et de famine, se ralliaient de plus en plus au destin de la nation argentine. Namuncurá proposa même de se soumettre en échange des terres spoliées de Carhue, mais le gouvernement argentin rejeta l'offre. Alsina mourut en décembre 1877 : le général Julio Argentino Roca prit alors en charge le ministère de la Guerre.

Roca et la "Conquista del Desierto" (1879-1888)

Les idées de Roca, étrangères à celles de son prédécesseur, sont claires et précises ; dans une lettre envoyée à Alsina, puis lors de son discours au Congrès de la nation le 14 août 1878, il déclare : " A mon avis, la meilleure façon d'en finir avec les indiens, soit en les éradiquant, soit en les repoussant de l'autre côté du río Negro, est celle de la guerre offensive, la même que suivit Rosas, qui fut bien près d'en terminer [...]. Il est nécessaire [...] d'aller directement chercher l'indien [...] pour le soumettre ou l'expulser, en opposant ainsi, non pas un fossé creusé dans la terre par la main de l'homme, mais la grande et insurmontable barrière du río Negro, profond et navigable sur tout son cours, depuis l'océan jusqu'aux Andes. "

Une campagne devenait urgente, pour deux raisons, évoquées plus haut : l'invention du frigorifique, qui rendait possible l'exportation de viande en Europe, et les prétentions chiliennes sur la Patagonie. Roca fit remarquer que près de 2 500 Argentins avaient péri dans les dernières années à cause des exactions indigènes, et que le butin vendu par les autochtones au Chili, suite à leurs captures, s'élevait à environ 40 000 têtes par an. Il fallait agir et en terminer avec ce tribut annuel lourd à porter pour le fragile équilibre économique du pays. Le Congrès de la nation accepta alors de libérer une importante somme d'argent pour l'armée, en vue de repousser les limites du territoire national jusqu'aux ríos Neuquén et Negro.

Les prémices. L'offensive ne fut pas déclenchée du jour au lendemain. Tout d'abord, d'incessantes attaques de quelques contingents militaires rendirent la vie quotidienne des Indigènes impossible. Roca modernisa l'armée, supprima l'artillerie lourde, qui n'était d'aucune utilité en face d'un ennemi habile, agile et dispersé. L'équipement militaire s'allégeait substantiellement. On construisit de nombreuses lignes télégraphiques pour faciliter la transmission des ordres, et la construction de la ligne d'Alsina (la " ligne Maginot argentine ") fut suspendue. Tout d'abord, les offensives préliminaires de 1878 - on comptabilisa 23 expéditions mineures de mai à décembre 1878 - permirent de chasser les indigènes dans la zone entre la frontière et le río Negro. Les rebelles à l'invasion argentine devaient continuellement migrer vers le sud, l'intérieur du " désert ", la Patagonie et son climat rude. Namuncurá fut attaqué par Levalle et Freire, plusieurs chefs indigènes se rendirent après des pertes importantes en hommes (dont Pincén et Epumer) ; tous furent conduits sur l'île Martín García pour une réclusion perpétuelle. Alors que les pertes en vie humaine de l'armée nationale étaient minimes, les troupes autochtones étaient de plus en plus affaiblies.

La loi du 11 octobre 1878 créa la Gobernación de los Territorios de la Patagonia, dont la responsabilité incombait à Alvaro Barros. L'objectif affiché : développer les populations argentines sur les terres conquises, en créer de nouvelles pour asseoir l'autorité du gouvernement central.

1879 marque le commencement de la " Conquête du Désert  " proprement dite. Ce fut une guerre totale parfaitement organisée, aujourd'hui considérée par les historiens comme un véritable génocide. Cette entreprise visait à éradiquer de ces terres les "sauvages" ; les indigènes n'avaient d'autre possibilité que celle de se rendre ou de mourir par les armes (quand ce n'était pas la famine). Cette offensive mit un terme aux luttes qui perduraient depuis près de cinquante ans pour le contrôle de la pampa et de la Patagonie septentrionale et méridionale. Ce fut un long carnage et l'extermination de peuples et de cultures que nous ne retrouverons plus jamais. Les indiens Tehuelche et Mapuche en furent les principales victimes.

Tout se passa entre les mois d'avril et de mai 1879. Près de 6 000 soldats appuyés par 820 indigènes "amis", 7 000 chevaux, 1 290 mules et 270 boeufs, réunis en cinq divisions se lancèrent à l'assaut des derniers résistants, " en une croisade inspirée par le plus pur des patriotismes, contre la barbarie  " (selon les mots de Roca lui-même adressés à ses hommes, le 26 avril 1879). Le 24 mai, Choele Choel (dans la province actuelle de Río Negro), l'un des bastions traditionnels des indigènes, tombait pacifiquement aux mains de l'armée argentine. Le colonel Conrado Villegas prit le contrôle de ce site stratégique.

Toutes les divisions causèrent des pertes irréparables dans les rangs des caciques résistants, dont certains périrent. Des milliers d'indigènes furent massacrés, des milliers furent faits prisonniers, la déroute fut totale pour les révoltés. Ignorant le plan bien huilé et la stratégie de leurs adversaires, ils finirent par se jeter dans la gueule du loup en croyant s'échapper. Seuls quelques caciques conservèrent leur liberté, considérablement affaiblis et attendant le coup final. Le mémoire du département de la Guerre et de la Marine fait état des résultats suivants en 1879 : cinq caciques principaux prisonniers, un cacique principal mort (Baigorrita), plus de 12 000 Indiens prisonniers, 1 313 morts et 1 049 soumis. Des colonies indigènes furent établies où l'on rassembla les quelques survivants : un intendant militaire dirigeait chacune d'entre elles, et un prêtre y résidait. Beaucoup d'autres indigènes, prisonniers, furent envoyés vers Tucumán ou Entre Ríos pour des travaux agricoles ou industriels. La frontière était repoussée au río Negro, ce qui facilita les transports en direction de l'Atlantique. L'industrie ovine et bovine pouvait voir l'avenir d'un oeil nouveau, et près de 550 000 km2 de terres furent intégrées à la nation argentine (soit l'équivalent de la France).

Roca devint Président en 1880, fort du prestige acquis sur la " sauvagerie ", et le nouveau ministre de la Guerre, Benjamin Victoria, poursuivit les expéditions offensives et punitives dans l'actuel territoire de Neuquén. Les survivants indigènes ne pouvant plus se fixer dans des endroits précis, par peur d'être aussitôt massacrés, commencèrent à nomadiser dans les vallées de la cordillère pour se nourrir et se défendre. Beaucoup se tinrent tranquilles pendant les mois qui suivirent la débâcle, conscients de l'impossibilité de modifier le cours implacable des choses.

Au début de 1881, la dernière étape de la Conquête prit forme. Le colonel Villegas était en charge d'une armée de trois brigades et de quelque 1 700 hommes. Pourtant, malgré d'importants dégâts parmi les troupes ennemies, l'armée argentine ne captura toujours pas les principaux caciques, qui lancèrent encore des assauts en 1882, vaines tentatives de restaurer un ordre qui n'aurait plus jamais cours.

A la fin de l'année 1882, 1 400 hommes, toujours sous les ordres de Villegas, promu général, décidèrent d'en finir. Des milliers d'indigènes jonchèrent le sol patagon, d'autres milliers furent faits prisonniers, dont plusieurs caciques. La frontière était maintenant repoussée à toute la province de Neuquén, que préservaient quinze nouveaux forts et forteresses. Mais les caciques Sayhueque, Inacayal et Namuncurá couraient toujours. Villegas se faisait fort, en tout cas, le 5 mai 1883, d'avoir exterminé toute présence indigène dans la région du Nahuel Huapí. Il sera par la suite bien aidé plus au sud par le chercheur d'or Julius Popper qui bâtit à partir de 1885 une véritable dictature sur l'Isla Grande de Tierra del Fuego encore vierge. Lui et ses hommes sont en effet tristement célèbres pour leur rôle dans le génocide des indiens Onas (ou selknam) en Terre de Feu.

En 1884, Manuel Namuncurá, exténué après des années et des années de lutte, sans aucune possibilité de changer la donne, se rendit avec 330 de ses hommes. Le gouverneur de la Patagonie, Lorenzo Vintter, se disposa alors à attaquer Sayhueque et Inacayal. Ceux-ci, réunis en un Parlement extraordinaire, tentèrent, avec l'énergie du désespoir, une dernière défense. Le monde, leur monde, avait pris fin. Sayhueque, acculé, se rendit le 1er janvier 1885 avec près de 3 000 hommes, tandis qu'un nombre considérable avait péri dans la bataille. Le 20 février 1885, Vintter informe : "C'est une grande satisfaction pour moi et je voudrais exprimer l'honneur de manifester au Gouvernement Supérieur et au pays [...] qu'a disparu à jamais dans le sud de la République toute frontière avec le monde sauvage. [...] Dans cette région, la guerre séculaire contre les indiens, qui a commencé à proximité de la capitale en 1535, a pris fin pour toujours." Les derniers survivants livrèrent un ultime combat, le 18 octobre 1885 ; Inacayal et Foyel, les deux derniers caciques, emmenèrent avec eux 3 000 indigènes pour livrer bataille. Ils tombèrent prisonniers et se livrèrent deux mois plus tard au fort de Junín de los Andes. Tous furent emmenés au musée de La Plata, pour y vivre, sauf Inacayal qui fut sauvé de la prison militaire grâce à l'intervention de l'explorateur Perito Moreno. Suite à ses bonnes relations avec les peuples indigènes, le célèbre explorateur était encore redevable de l'hospitalité du cacique durant ses nombreux voyages. Il le libéra et l'engagea comme portier dans le musée qu'il dirigeait alors : le Musée de La Plata. Certaines théories affirment qu'il s'agissait simplement d'une bête de foire, d'un simple numéro, satisfaisant le regard enchanté des visiteurs. Inacayal mourut, dans des circonstances encore controversées, en septembre 1988. Ce grand parmi les grands, qui avait un temps caressé le rêve de poursuivre la réalité indigène sur le sol patagon, fut enterré à Tecka, dans la province de Chubut... en 1994. Plus de vingt ans se sont écoulés avant que le musée restitue enfin en 2015 les restes d'Inacayal à sa communauté qui les réclamait.

Quel est le bilan de cette guerre de longue haleine, qui en réalité avait perduré depuis l'époque coloniale jusqu'aux années 1880  ? L'Argentine sécurisait ses frontières, qui s'étendaient grandement vers le sud (au grand désespoir du Chili, qui comptait bien se l'approprier), tandis que les villes se préservaient des raids ennemis. Il faut bien insister sur l'importance que relevait cette victoire pour le gouvernement argentin, par rapport au voisin transandin. On suspectait le Chili de s'enrichir grandement avec le bétail volé par les indigènes dans la pampa argentine. Les conflits territoriaux qui allaient ponctuer le siècle suivant se dessinaient déjà à ce moment-là.

L'action " civilisatrice " occidentale s'était enfin étendue aux confins du monde, là où, disait-on, jadis les dieux habitaient la terre.

Julio Popper et l'or de la Terre de Feu

Si tout au nord du continent américain, en Alaska et au Yukon, la ruée vers l'or du Klondike est restée célèbre, le Grand Sud a lui aussi connu sa fièvre de l'or. Un homme, le Roumain Julio Popper, né à Bucarest en 1857, l'incarne plus que quiconque. Personnage intrigant, cet ingénieur des mines érudit et voyageur infatigable parcourt le monde de long en large, du Moyen-Orient jusqu'au Japon, de l'Alaska au Brésil. Mais c'est sa dernière aventure, en Terre de Feu, qui restera dans les mémoires.
En 1885, attiré par la nouvelle de la découverte d'or dans la province argentine de Santa Cruz, il débarque à Buenos Aires. Il décide, par déduction, d'aller encore plus au Sud que la province de Santa Cruz, de l'autre côté du détroit de Magellan, pour aller explorer la Isla Grande de Tierra del Fuego encore vierge. Il y découvre ce qu'il était venu chercher : des gisements aurifères importants près de la Bahía San Sebastián, à moins d'une centaine de kilomètres au nord de l'actuel Río Grande (Argentine), et à environ 140 km à l'est de l'actuelle Porvenir (Chili). Sa richesse sera rapide grâce à une invention à lui qu'il baptise " moissonneuses d'or ". Ces systèmes de tunnels, mécanismes et écluses installés sept mètres sous le niveau de la marée haute vont lui permettre de laver les sables aurifères à grande échelle en utilisant le phénomène naturel de la marée.
Il va peu à peu bâtir une véritable dictature dans cette région désolée qui attire de nombreux prospecteurs. Il bat sa propre monnaie, édite ses timbres, dispose d'une véritable milice et fait régner ses propres lois.
Popper et ses hommes se rendront tristement célèbres pour être également de cruels " chasseurs d'indiens ", bien que seuls quelques clichés photographiques accréditent cette thèse. Ils figurent semble-t-il parmi les responsables du génocide des indiens Onas (ou Selknam) en Terre de Feu.
Julio Popper meurt à Buenos Aires en 1893, à l'âge de 36 ans.

À lire - À voir : Patricio Manns consacre son magnifique roman Cavalier Seul à ce personnage ambivalent. Le grand Francisco Coloane parle de Popper dans son recueil de nouvelles Tierra del Fuego. Le cinéaste Miguel Littín s'inspirera de ce dernier et des chroniques de Popper lui-même pour son film Tierra del Fuego. Une jolie bande dessinée, Julio Popper, signée Matz et Chemineau et sortie en 2015 retrace la vie de ce personnage.

"Ocupación de la Araucanía" (1861-1883) au Chili

Au Chili voisin, le gouvernement se confrontait aux peuples mapuche en Araucanie : le boom céréalier de la région a entraîné une colonisation des terres agricoles digne de la ruée vers l'or californienne. En effet, les terres incorporées par les colons ne représentaient aucun coût et encourageaient davantage la venue de nouveaux immigrés. Cette colonisation était le plan du général d'armée Cornelio Saavedra Rodriguez qui à travers " la pénétration pacifique des territoires " menait également des actions militaires. Le peuple indigène présente alors une forte résistance face à la venue des colons et l'accaparement de leurs terres. De nombreux spéculateurs accéléraient l'avancée colonisatrice du territoire à cause de ventes frauduleuses et non encadrées par la loi. Malgré l'intervention du gouvernement et sa série de règlements sur les transactions, les colons ont raison du territoire mapuche. En 1866, les territoires situés entre Bío-Bío et Tolten sont affectés aux colons à travers de nouveaux décrets et une commission de dépôt délimite alors l'établissement des indigènes dans un territoire limité. Les guerriers mapuche organisent leur rébellion et l'année suivante, en 1867, 5 000 d'entre eux traversent la chaîne de montagnes Nahuelbuta et remportent leurs victoires sur les villes de Traiguen, Curaco et Perasco. L'année suivante, ils sont vaincus à Chihuaihue. De 1874 à 1883, jusqu'à l'occupation définitive de l'Araucanie, les ripostes et soulèvements eurent lieu par centaines, la plus notable reste la grande bataille de Temuco, en 1881, où après de nombreuses pertes les indomptables Mapuche décident finalement de se soumettre. Ils furent alors confinés dans de minuscules territoires (5 % de leur territoire initial) et durent construire de nouvelles organisations sociales, bien loin de leur mode de vie semi-nomade. Tous ces événements ont favorisé, jusqu'à aujourd'hui, le conflit mapuche entre le gouvernement chilien et les descendants actuels de ces communautés indigènes qui continuent de revendiquer la souveraineté de leurs terres en Araucanie.

Les conflits territoriaux entre le Chili et l’Argentine

Les relations entre l'Argentine et le Chili, depuis l'indépendance des deux pays, ont été caractérisées par de fortes tensions à propos de questions de frontières. Il faut dire que les deux pays partagent quelque 5 000 km de frontières communes (la troisième plus vaste au monde, après celles qui séparent la Chine de la Russie, et les Etats-Unis du Canada). Les débats furent particulièrement violents de 1870 à 1910 ; ils concernaient principalement la cordillère des Andes, et certains archipels du Pacifique Sud.

De la colonie de Fuerte Bulnes au traité de 1855

Historiquement, les premiers antécédents remontent à 1843, quand le Chili décide d'établir une colonie à Fuerte Bulnes, dans le sud magellanique ; la Confédération argentine y vit une " atteinte à l'intégrité du territoire argentin et ses droits de souveraineté nationale  " (selon les mots de Felipe Arana). A cette époque, l'Argentine était en pleine guerre intestine, et se montrait incapable de structurer le pays, tandis que le Chili avait consolidé son unité et entreprenait une politique de colonisation territoriale, tant au nord qu'au sud (de nombreux immigrants débarquaient d'Europe, attirés par les propositions du gouvernement chilien, qui leur octroyait de vastes terres à exploiter).

L'histoire de la goélette Ancud se confond avec celle de la prise de possession de la région de Magallanes et de la création de Punta Arenas par les Chiliens. L'initiative de cette expédition est à mettre au crédit de Bernardo O'Higgins qui, depuis le Pérou, exprima son désir de voir le Chili s'approprier cette région, très importante stratégiquement et convoitée par plusieurs puissances européennes.

Le président du Chili, don Manuel Bulnes, reçut les missives de O'Higgins et mandata un nouvel intendant à Chiloé avec pour mission de mettre sur pied une expédition qui rendrait effective la souveraineté du Chili sur la région de Magellan. Cet homme, don Domingo Espineira, arriva à Ancud à la mi-avril 1842. Il chercha une embarcation apte à effectuer l'expédition mais, n'en trouvant pas, il mit en chantier le premier bateau de guerre bâti à Ancud. Ainsi naquit la goélette du même nom.

Elle quitta le port de la ville le 22 mai 1843, fit escale à Dalcahue et à Curaco de Velez pour compléter son équipage et embarquer des vivres, puis s'engagea dans le golfe de Corcovado. Le voyage se déroula sans incidents majeurs jusque dans le golfe de Penas, où le navire subit une avarie très importante, une brèche dans la quille. Le bateau réussit à atteindre avec difficulté Puerto Americano où l'on tenta de le réparer.

Mais le port ne disposait ni du matériel nécessaire ni des vivres indispensables pour remplacer celles qui furent perdues lors de l'avarie. Aussi sept hommes furent-ils renvoyés à Chiloé sur un petit bateau pour y chercher des vivres et le nécessaire à la réparation. Partis le 3 août, ils débarquèrent cinq jours plus tard à Dalcahue. L'un d'eux rejoignit Ancud à cheval et fut reçu par l'intendant qui lui fournit un bateau et le matériel demandé. Le 26 août, les sept hommes étaient de retour à Puerto Americano.

La goélette put repartir le 9 septembre et elle atteignit le détroit de Magellan sans encombre. Le 21 septembre, des membres de l'équipage mirent pied à terre à Punta Santa Ana (près de Puerto del Hambre) et prirent possession de la région au nom du gouvernement chilien en hissant le drapeau national. Le jour suivant, un autre navire apparaissait dans le détroit de Magellan. Il s'agissait d'un navire français, le Phaeton, qui vint jeter l'ancre à côté de la goélette Ancud. Les Français firent une tentative pour s'approprier le territoire mais ils durent s'incliner devant les Chiliens. Ainsi des habitants d'Ancud et de Chiloé furent les premiers colons de la région de Magellan. Après avoir souffert d'épidémies, du climat et de la mauvaise situation géographique, ces premiers habitants quittèrent Fuerte Bulnes, le premier endroit où ils s'étaient installés, et fondèrent un nouveau village à Punta Arenosa, en 1848. Ainsi fut créée Punta Arenas.

Sous la pression de l'Argentine, en 1855, un traité signé entre les deux pays stipula que les frontières étaient celles de 1810, quand les liens avec l'Espagne furent brisés. On décida que n'importe quel conflit devait être résolu de manière pacifique, et qu'en cas de divergences graves l'arbitrage d'un tiers serait recherché.

Et si la Patagonie avait été française ?

Ce ne fut pas seulement le rêve un peu fou d'un aventurier de Tourtoirac (Orélie-Antoine de Tounens, auto-proclamé roi de Patagonie et d'Araucanie), mais bien une possibilité que le gouvernement français envisagea sérieusement dans la première moitié du XIXe siècle. En 1827 déjà, le capitaine Jean-Baptiste de la Garde débarqua à Chiloé à bord du Tarn, et il émit l'idée qu'une occupation des archipels des Chonos et des Guaitecas serait bénéfique, en raison de l'abondance du bois pour la construction navale. En 1837, le commandant Dumont d'Urville et ses corvettes Astrolabe et Zélée débarquèrent à Puerto del Hambre, où ils réalisèrent des études hydrographiques. Lui aussi essaya de convaincre les autorités qu'une colonie au bord du canal de Magallanes serait idéale, afin de réapprovisionner les navires en partance pour les îles de la mer du Sud (Marquises notamment). Il y parvint d'ailleurs, car, en 1842, la frégate Phaéton fut envoyée dans la zone, sous la houlette du commandant Louis Maissin. Celle-ci parvint sur place le 22 septembre 1843... soit le lendemain de la prise de possession du détroit de Magellan par le gouvernement chilien (épopée de la goélette Ancud) ! Le 23 septembre, le Fleurus (aussi français) mouillait dans les parages. Le 24 septembre, les équipages français mirent pied à terre à Santa Ana (juste au sud de l'actuel Puerto del Hambre) et célébrèrent une messe. Puis ils hissèrent le drapeau bleu, blanc, rouge. Le commandant des troupes chiliennes, Juan Guillermos (de son vrai nom anglais John Williams Wilson), rédigea alors une note de protestation dans notre langue (écrite par Philippi). Maissin répondit qu'il avait hissé le drapeau comme l'exigeait la coutume, qu'il n'avait pas le pouvoir de reconnaître la souveraineté chilienne mais qu'il n'avait non plus aucune prétention à leur encontre. Les 26 et 27 septembre, les deux navires français mirent les voiles et l'incident fut clos. Imaginons ! Et si le Phaéton avait débarqué quelques jours plus tôt... Les guanacos et les nandous de la Patagonie chilienne seraient-ils aujourd'hui de paisibles ruminants français ?

L’inéluctable expansion argentine

La Conquête du Désert de Roca, tandis que l'Argentine se voyait enfin unifiée depuis 1862 et l'accession au pouvoir du premier président de la République, Bartolomé Mitre, avait définitivement assis le pouvoir du gouvernement national sur les provinces du Sud. La politique d'exploitation et d'exportation de ressources naturelles, qui allait permettre à l'Argentine de s'affirmer comme un " grand  " dans le circuit économique mondial, se traduisait par le massacre des indigènes et l'usurpation de leurs terres millénaires. C'est dans ce contexte que les négociations commencèrent pour la colonisation de la Patagonie, qui se transforma bientôt en un immense bourbier d'intérêts. Pour l'Argentine, le problème était simple : poursuivre sa politique de production ovine (laine et viande) et ouvrir une voie maritime vers le Pacifique, en déjouant les ambitions chiliennes de dominer le détroit de Magellan ; pour le Chili, le problème était tout aussi simple : s'établir autour du détroit et sur la Terre de Feu, afin de préserver la sécurité nationale et ouvrir une voie maritime vers l'océan Atlantique.

De la guerre du Pacifique au Traité des Frontières de 1881

En 1879, la guerre du Pacifique éclate entre le Chili, le Pérou et la Bolivie. Le Chili y voit une occasion d'agrandir son territoire au nord, et de s'emparer de riches gisements de cuivre ou de salpêtre. Cependant, la crainte est grande de voir l'Argentine se mêler au conflit et envahir le pays par le sud : tout serait irrémédiablement perdu. Aussi, le gouvernement chilien s'attacha à conserver la neutralité argentine, quitte à sacrifier quelques-unes de ses prétentions territoriales s'il le fallait. L'Argentine n'entra pas dans le conflit. Tout d'abord parce que la Marine chilienne était mieux organisée et plus performante, ensuite parce qu'on craignait un éventuel accord entre le Chili et le Brésil, qui aurait grandement altéré l'équilibre du río de La Plata, notamment d'un point de vue économique. La politique argentine était en effet davantage tournée vers la zone atlantique et l'Europe. Mais la présidence de Roca à partir de 1880 donna une impulsion à une nouvelle politique extérieure dirigée vers la zone du Pacifique.

La guerre qui faisait rage entre les trois pays donna une occasion à l'Argentine de conclure des alliances avec d'autres pays de l'Amérique latine pour rechercher une médiation sur ces questions territoriales. La situation devenait particulièrement tendue, chacun campant sur ses positions et se livrant à une politique plutôt expansionniste. Pour être plus précis, personne ne doutait à Buenos Aires de sa bonne foi et de l'historique appartenance de la Patagonie aux Provinces unies du Sud, mais plusieurs voix s'élevaient à Santiago pour qualifier un éventuel conflit armé entre les deux pays à propos de ce problème comme une folie, d'autant que cette région, disait-on, était une " terre inhospitalière et méprisable  " (selon les mots de Barros Arana).

Les relations diplomatiques furent rompues. Afin d'éviter un complet enlisement, catastrophique - répétons-le - à une époque où les deux pays prétendaient s'inscrire dans le circuit économique mondial, et assurer un équilibre socio-politique intérieur, on rechercha la médiation des Etats-Unis, le " grand frère  " du Nord. Le Chili fit en premier quelques propositions : se référer au traité de 1855, respecter les décisions d'un tiers arbitre, qui s'incarnerait sous les traits du président des Etats-Unis. Mais l'Argentine se refusa à abandonner ce sujet à un tiers, du moins pour l'ensemble de la région, car on considérait à la Casa Rosada (le palais présidentiel de Buenos Aires) que de toute façon la Patagonie était argentine ; en outre, le Chili avait déjà reconnu la souveraineté nationale argentine dans la plupart des cas, d'après les Argentins... ce que niaient les Chiliens, évidemment. Une autre proposition fut plus concluante : une ligne de division des eaux serait tracée (Divortium Aquarium) le long de la cordillère, sur le 52° de latitude sud jusqu'au 70° de longitude ouest ; et, de là, une autre ligne vers le sud et le Cabo Vírgenes. Toutes les terres situées au nord de ce tracé ainsi que l'île des Etats appartiendraient à l'Argentine, tandis que le sud dépendrait du Chili. Toutefois, le débat se poursuivait sur la question de la Terre de Feu : l'Argentine ne désirait pas qu'elle soit divisée en deux, mais le Chili exhibait le traité de 1876 entre Barros Arana et Yrigoyen, qui reconnaissait cette séparation. En tous les cas, le gouvernement de Santiago accepta de démilitariser et de neutraliser le détroit de Magellan, et le gouvernement de Buenos Aires finit par accepter de partager la Terre de Feu en deux parties. Le 23 juin 1881, un traité fut signé dans la capitale argentine, mettant un terme, disait-on, aux conflits limitrophes qui avaient corrompu les relations diplomatiques entre les deux pays. Ce Traité des Frontières (Tratado de Límites) ne fit pas que des heureux de part et d'autre de la cordillère. Certains voyaient d'un mauvais oeil la démilitarisation du détroit de Magellan. Mais c'était la condition sine qua non d'un assouplissement de la posture argentine, concernant l'accès à l'océan Atlantique pour le Chili. En outre, le pays était toujours en guerre avec le Pérou et la Bolivie, et devait parvenir à un équilibre le plus rapidement possible au sud, afin de se concentrer sur le nord et de lancer toutes ses forces dans la bataille.

Tensions dues aux imprécisions du traité de 1881

En Argentine, on discuta beaucoup ce traité. Il était clair que le Chili renonçait à toute prétention sur la Patagonie et à un accès terrestre à l'Atlantique ; ces accords étaient particulièrement bénéfiques pour le secteur agricole d'exportation, lequel, libéré depuis peu de la menace indigène, se voyait totalement libre de peupler la région de millions de moutons. D'autres voix se dressèrent néanmoins pour réclamer plus de sévérité dans les relations avec le pays transandin, dont la politique expansionniste, encore une fois, faisait peur. Après quelques moments de calme, de nouvelles discussions s'engagèrent sur les termes du traité, notamment à propos de la division de la cordillère et de la démarcation de la frontière. On avait en effet décidé que celle-ci passerait par les plus hauts sommets qui divisaient les eaux ; mais, au sud du 40e parallèle, la configuration de la cordillère était si singulière que les hauts sommets ne correspondaient pas toujours à cette division. Les Argentins jugèrent que la frontière devait passer par les plus hautes cimes, indépendamment de la division des eaux ; les Chiliens insistèrent davantage sur ce second point.

Des incursions militaires des deux parties déstabilisèrent la zone concernée, car le problème était d'envergure : si la position argentine était adoptée, les frontières se déplaçaient vers l'ouest, et le pays aurait pu même avoir accès au Pacifique, vers Puerto Natales ; si au contraire la position chilienne remportait les suffrages, la frontière se déplaçait vers l'est. Ainsi, il fallut sillonner la région, cartographier, analyser et déchiffrer la " folle géographie " de ces confins du monde. L'inconnu était consigné dans des rapports et des études. Le Finistère patagon entrait dans l'ère moderne des cartes et des plans.

De nouveau la situation s'envenima entre les deux pays, et chacun s'évertua à nouer des alliances avec d'autres pays voisins pour asseoir ses certitudes et obliger l'autre à céder. Mais le Chili craignait le discours du Pérou et de la Bolivie, avec lesquels il était en guerre (et qu'il allait bientôt vaincre), puis vint la proposition argentine de conférence panaméricaine (préparée conjointement avec le Brésil, en 1889) afin d'instituer, chaque fois que la souveraineté nationale le permettrait, une sorte de tribunal international. Tous les pays votèrent cette proposition, au grand dam du Chili, qui se voyait aussi affaibli, deux ans plus tard, suite à l'incident du navire américain Baltimore dans le port de Valparaíso qui gela un temps les relations avec le géant du Nord. L'Argentine en profita pour occuper militairement le terrain, afin d'en assurer le contrôle : cette colonisation abusive, puisque aucune solution commune n'avait été définie, indigna le gouvernement de Santiago. Un nouveau protocole fut finalement signé en 1893, par lequel l'Argentine renonçait définitivement à ses ambitions sur le Pacifique, tout comme le Chili sur l'Atlantique. Mais les imprécisions du traité de 1881 n'étaient toujours pas corrigées. Ainsi, faute de mieux, certains parlèrent de s'en remettre à Sa Majesté la reine d'Angleterre pour trancher le débat une bonne fois pour toutes. Des voix beaucoup moins pacifistes se levaient néanmoins de part et d'autre, les esprits s'échauffaient singulièrement, une politique d'armement fut entreprise, et la guerre à deux doigts d'éclater. Cette course à l'armement provoqua des dettes considérables dans les économies nationales, qui se soldèrent en 1890 par une crise en Argentine.

La Conférence du Détroit et l’arbitrage de Londres

La situation était pour le moins tendue. Aussi, les présidents Errázuriz (Chili) et Roca (Argentine) décidèrent de se réunir dans la région de Magellan, le 15 février 1899, au cours de ce qu'il est convenu d'appeler la " Conférence du Détroit ". Des mesures de pacification furent décidées, et on jugea bon de solliciter l'arbitrage de Londres. Cette sollicitation fut formellement émise le 23 novembre 1898, et la reine Victoria l'accepta. Le gouvernement anglais, dont le rôle économique dans la région était considérable, avait tout intérêt à trancher la question d'une manière pacifique, puisqu'une guerre aurait été désastreuse pour son commerce (les deux pays étaient les principaux récepteurs de ses manufactures en Amérique du Sud et parmi ses plus importants exportateurs de matières premières). La viande et les céréales lui étaient indispensables en Argentine, tout comme les minéraux au Chili. Pendant que Londres réfléchissait sur ce débat, les deux pays transandins réussirent peu à peu à sortir d'une crise certaine. Le 28 mai 1902, les Pactos de Mayo (Accords de Mai) furent signés entre Vergara Donoso (Chili) et l'ambassadeur argentin J. A. Terry  : on promettait de respecter la décision souveraine des Britanniques, et parallèlement de diminuer les dépenses militaires ; ce fut, en fait, le premier acte signé de désarmement (ou du moins de diminution de l'armement) dans le monde. Le 20 novembre 1902, Londres rendit enfin son arbitrage sur ce dossier The Cordillera of the Andes Boundary Case : le nouveau roi Edouard VII, successeur de Victoria, décédée l'année précédente, jugea que l'Argentine gagnerait quelque 40 000 km2 dans la zone de dispute, et le Chili 55 000 km2. Le gouvernement britannique s'engagea à procurer son assistance technique dans l'établissement définitive de ces frontières.

Evidemment, certains trouvèrent la décision fâcheuse et la critiquèrent abondamment : en Argentine, on disait que le Chili obtenait un territoire qu'il avait pour la moitié auparavant reconnu comme argentin, et le Chili se plaignait que les terres accordées n'étaient constituées que de montagnes arides. Mais les gouvernements acceptèrent de se soumettre au jugement.

La Patagonie du XXe siècle à nos jours

Les indigènes écartés de toute prétention territoriale, les frontières avec le Chili plus ou moins assurées, les propriétaires fonciers pouvaient s'en donner à coeur joie. Leurs prétentions et leur puissance (sans parler de leur richesse) n'eurent plus aucune limite.

Le Far South

La Patagonie est également connue pour avoir abrité de nombreux hors-la-loi qui vinrent s'y cacher des autorités américaines au début du XXe siècle. Ce fût ainsi le cas des bandits Butch Cassidy et Sundance Kid, célèbres braqueurs de banques et de trains états-uniens, accompagnés de la belle Etta Place, qui se réfugièrent de 1900 à 1907 dans le village de Cholila au coeur de la patagonie andine, dans la province du Chubut. Suite à certains hold-ups de banques commis dans la région par certaines de leurs fréquentations, et face à l'avancée des détectives de l'agence Pinkerton lancés à leurs trousses, les anciens membres de la Wild Bunch sont obligés de fuir à nouveau. Ils se dirigent vers la Bolivie où Cassidy et Sundance Kid auraient semble-t-il trouvé la mort dans une fusillade près de Tupiza.

Le roi pétrole

Mais le XXe siècle naissant sur ce génocide méconnu ou passé sous silence, dans un monde toujours plus assoiffé de productivité, n'allait pourtant pas consacrer seulement le " roi mouton " en Patagonie. Conformément aux lois passées qui stipulaient la nécessaire avancée colonisatrice de l'Argentine dans les territoires du Sud (une fois les indigènes morts, l'argument principal ne pouvait plus être masqué : il s'agissait bien de déjouer les prétentions chiliennes), des villes virent le jour un peu partout.

Comodoro Rivadavia, par exemple, fut fondée en 1901 ; mais le plan d'eau douce le plus proche était tout de même distant de quelque 160 km (lac Muster), et les sources naturelles ne subvenaient pas aux besoins de la population. On cherchait de l'eau par tous les moyens. L'histoire précise qu'on était bien en train de sonder le golfe San Jorge dans l'idée de trouver des hydrocarbures, quand, le 13 décembre 1907, on découvrit du pétrole dans la zone, à quelque 540 m de profondeur. Il faut bien admettre que cette découverte " fortuite " n'en était pas une : le gouvernement réalisait depuis 1904 des relevés géologiques et minéralogiques sur l'ensemble du territoire national, et l'achat de machines perforeuses et d'appareils de sondage en était le corollaire. Cette " découverte " était si peu casuelle, en vérité, que tous étaient déjà bien convaincus que cet " or noir " prendrait une importance équivalente à celle de l'agriculture et de l'élevage. La présence de combustibles dans le sol patagonique était connue dès la fin du XIXe siècle : le perito (expert) Moreno, qui séjourna à Rada Tilly, à 15 km au sud de Comodoro, avait déjà émis l'idée que l'exploitation de kérosène donnerait une impulsion décisive à l'économie de la région.

La Patagonie rebelle

A la fin du XIXe et au début du XXe siècle, plusieurs manifestations (notamment de jeunes, d'ouvriers, d'intellectuels, etc., plus ou moins liés aux mouvements anarchistes) s'opposèrent, d'abord au " massacre " des indigènes, puis à la " capitalisation " de la Patagonie. Il faut savoir que toute la politique argentine avait été jusqu'à alors dirigée par et pour les propriétaires terriens argentins, qui portaient véritablement l'économie du pays sur leurs épaules (ou du moins le laissait-on croire) : en réalité, l'Argentine était tout entière tournée vers l'exportation de viande, de céréales et de laine. Son existence, en tant que telle, sur le plan politique et économique, était purement et simplement destinée au commerce de ses matières premières (tout devant être fait pour assurer sa survie). Sur le plan social, les vagues d'immigration successives, si elles égayaient le paysage urbain et composaient l'une des sociétés les plus fascinantes qui soient, ébranlaient chaque année davantage le très fragile équilibre communautaire, en sectorisant les villes, les provinces, le pays tout entier.

Le " problème argentin " trouve ses racines dans ce déracinement perpétuel, cet exil incessant : les nouveaux immigrés pleuraient leurs terres natales, essayant tant bien que mal de composer une nouvelle identité nationale (équivoque encore aujourd'hui, comme le soulignent les oeuvres de Sabato), tandis que l'identité politique et économique se résumait au pouvoir des producteurs agroalimentaires.

La " Semana Trágica ". Le drame de la Patagonie (un de plus, faut-il le préciser) éclate à la fin des années 1910. Les spéculations vont alors bon train sur les possibilités industrielles de ce vaste territoire  : du pétrole a été découvert à Comodoro Rivadavia, les chemins de fer gagnent les terres autrefois inconnues, des ouvriers sont envoyés un peu partout pour " façonner " le paysage manufacturier national. En janvier 1919, les 800 ouvriers des ateliers Vasena, à Buenos Aires, se mettent en grève pour réclamer une hausse des salaires, de meilleures conditions de travail (moins d'heures - ils travaillaient 12 heures par jour, 27 jours par mois -, tandis que dans le Sud, il n'était pas rare qu'ils doivent besogner dehors par des températures de - 18 °C) : la répression militaire fait quatre morts et trente blessés. Tout Buenos Aires est alors en ébullition, et le gouvernement de Hipólito Yrigoyen (1916-1922) ne lésine pas ; l'armée envahit les secteurs les plus agités et se charge de nettoyer la place : on estime entre 800 et 1 500 le nombre d'individus tués dans ces journées folles, et autour de 4 000 blessés (dont des femmes, des personnes âgées et des enfants). Cet épisode sanglant et terrible de la semaine du 7 au 14 janvier 1919 prendra le nom de " Semaine tragique ".

Mais ce massacre ne démobilise pas tous les ouvriers et ne met pas un coup d'arrêt aux mouvements populaires qui secouent alors le pays ; les échos de ces luttes parviennent jusqu'en Patagonie : les ouvriers ruraux des estancias, les pauvres paysans laissés pour compte, oubliés de la triomphante conquête d'un désert qui, de fait, l'est devenu, se mettent à leur tour en grève, en 1920 et 1921, plus ou moins mêlés aux groupements anarchistes.

Manifestations et grèves en Patagonie. Au cours de l'hiver 1920, les peones ruraux du Grand Sud commencèrent à manifester  ; tout le territoire de Santa Cruz entra alors en grève dans les premières semaines de 1921. On occupa des estancias, on prit même certains estancieros en otage, mais il n'est pas vrai de dire que le mouvement dégénéra (comme le soutint la presse de Buenos Aires, dont La Prensa, qui évoquait seulement une meute d'anarchistes et de délinquants). En tout cas, c'est ce qu'on crut bon de dire au gouvernement national (Yrigoyen, toujours lui, aux commandes), qui dépêcha le colonel Varela sur place. Le 1er février, celui-ci débarque à Río Gallegos et ne tarde pas à s'apercevoir que les faits ont été considérablement déformés par les médias. Il décide de calmer le jeu et essaie de résoudre la crise d'une manière pacifique  ; il fait des propositions et recommande aux estancieros de négocier les revendications ouvrières le plus justement possible.

Le 15 février, une assemblée composée de tous les protagonistes imposa aux ouvriers de déposer les armes et de rendre les otages, afin que les discussions puissent commencer. La majorité des participants du milieu ouvrier décida de se rendre ; les autres, qui n'avaient peut-être pas la conscience très claire, décidèrent de fuir vers la cordillère. Des accords furent finalement trouvés entre la Fédération ouvrière régionale de Santa Cruz et les estancieros, et la plupart des revendications des travailleurs semblaient devoir être entendues.

Varela, fort de cette négociation réussie, s'en retourna à Buenos Aires, en mai. Cependant, les estancieros ne respectèrent pas leur parole, et rien ne fut véritablement fait pour améliorer le sort de ces misérables.

Le mouvement s'amplifia alors ; aux travailleurs en colère se joignit toute une clique de brigands et de petites frappes semant la zizanie, tandis que les ouvriers durcirent leurs revendications, constatant que les grands propriétaires terriens n'en tenaient pas compte.

Dans la capitale, la presse continuait à calomnier ces bandoleros del Sur, " bandits du Sud ". Dès que l'armée nationale retourna à Buenos Aires, en mai 1921, la répression des propriétaires terriens fut terrible contre ceux qui avaient osé lever la main pour réclamer une vie plus décente.

Ainsi, les ports de Deseado, Santa Cruz, San Julián et Río Gallegos demeurèrent paralysés en août par des grèves répétées. Une grève générale fut même décrétée, suite à des emprisonnements ou des déportations d'ouvriers. La Grande-Bretagne et les Etats-Unis commencèrent même sérieusement à s'inquiéter pour leurs ressortissants dans le Grand Sud. Le prix de la laine chutant drastiquement à la fin de l'année 1921 (de 9,74 US$ à 3,08 US$), il devenait urgent pour les ouvriers d'obtenir gain de cause. La situation dégénéra, les estancieros fusillant le premier péon venu, et les ouvriers prenant des propriétaires en otage pour se protéger.

La "Patagonie tragique". Le colonel Varela, envoyé de nouveau sur place, estima alors que le mouvement des travailleurs était une insurrection armée et qu'il convenait d'appliquer le Code militaire : tous ceux qui ne déposeraient pas les armes seraient mis à mort, sans rémission. Pourquoi un tel revirement de politique chez cet homme qui était venu une première fois dans un but pacifique ? Certains arguent que l'on craignait une possible implication du Chili dans l'organisation de ces émeutes ; la peur de devoir composer avec un soulèvement populaire qui aurait laissé les mains libres au voisin transandin explique peut-être l'incroyable scénario qui s'ensuivit... mais il ne le justifie en aucun cas.

Un très grand nombre d'ouvriers se rendirent d'emblée ; plus de la moitié, néanmoins, qui pourtant n'avaient pas cherché à combattre ou à se défendre (et avaient libéré les otages, comme il était convenu dans le mot d'ordre adressé par Varela) furent fusillés. Varela poursuivit sa route vers le Lago Argentino, et les 500 hommes qui avaient pris l'estancia Anita déposèrent les armes sans combattre, tout en libérant 80 estancieros, majordomes ou policiers. Pourtant, on les fusilla également. Certains grévistes (ou révoltés) décidèrent de se défendre, puisque de toute façon seule la mort leur était promise ; à Tehuelches et Jaramillo par exemple, ils tirèrent quelques coups de feu. En vain. Tous furent exterminés , des centaines d'autres emprisonnés sans aucune forme de procès. La répression fut effroyable. A Cerrito, au Cañadón de la Yegua Quemada (Cañadon de los Muertos), on exhuma des centaines de cadavres, plus tard. Certains révoltés durent creuser leur propre tombe avant d'être exécutés. On estime à environ un millier la quantité de grévistes assassinés lors de cette deuxième " balade patagonique " de Varela. La plupart étaient espagnols ou chiliens.

Quand Varela revint à Buenos Aires, il fut reçu froidement. Celui qui avait " nettoyé " la Patagonie essaya de se défendre en arguant que les troupes de grévistes étaient trop bien armées, qu'elles constituaient une menace organisée et parfaitement équipée  ; mais tout le monde s'était déjà rendu à l'évidence, comme le soulignait Antonio Di Tomaso, qui l'accusa publiquement au Congrès : comment se faisait-il alors que l'armée nationale n'avait à déplorer aucune perte ? " Il est étrange, souligna-t-il, qu'une armée de bandits bien armés, avec de bons tireurs [...], ne cause pas une seule perte aux troupes nationales, pendant que meurent des dizaines d'entre eux ! "

Il semblerait, d'après la bibliographie de Félix Luna par exemple, que le président Yrigoyen n'ait pas eu une connaissance précise de ce qui se déroulait là-bas, à Santa Cruz, en Patagonie. Lors d'une entrevue réalisée par le Dr Viñas, qui lui demanda de poursuivre en justice les responsables de cette horreur, il déclara toutefois que ce procès était impossible, parce que les boucheries impliquaient les forces armées, et que la foi du peuple dans les institutions devait être préservée à tout prix, même à celui de l'impunité des coupables. Aucune commission d'enquête ne fut engagée. Varela fut assassiné quelque temps plus tard (en 1923) par un jeune Allemand, Kurt Gustav Wilckens, affilié aux mouvements anarchistes, qui fut lui aussi assassiné par la suite... et dont l'assassin, sa propre sentinelle de garde, fut à son tour exécuté par un ancien gréviste, qui se fit passer pour dément afin d'être interné !

En tout cas, certains propriétaires terriens avaient pu faire " place nette " et supprimer leurs opposants ou d'autres petits propriétaires, avec lesquels ils avaient contracté des dettes ou dont les terres leur paraissaient bonnes à prendre... Ces événements consacrèrent l'expression " Patagonie tragique ", triste dénomination qui résuma toutes les exterminations dont souffrirent tant les ouvriers ruraux, après celles qui eurent raison des indigènes, quelques décennies auparavant.

En 1928, José María Borrero, un Espagnol installé à Río Gallegos en 1919, publie La Patagonia Trágica, une oeuvre documentée qui recense le génocide indigène, la tuerie des ouvriers et l'usurpation des terres fiscales. Ce récit bouleversant eut droit à une popularité qui donna enfin à connaître les monstrueux événements qui avaient secoué le territoire patagon depuis un demi-siècle.

L'oeuvre fondamentale d'Osvaldo Bayer, La Patagonia Rebelde, fut définitivement publiée en 1995, en quatre volumes.

Les prétentions territoriales

Les îles du canal Beagle. L'arbitrage de Londres de 1902 sur les frontières entre le Chili et l'Argentine n'empêcha pas les deux pays à s'opposer de nouveau, et ce dès 1904, à propos des îles du canal Beagle qui, selon les Argentins, n'avaient pas été définies par les précédents traités : cette nouvelle dispute allait perdurer pendant tout le XXe siècle, jusqu'à la crise majeure de 1978, quand une guerre faillit éclater. La Grande-Bretagne, tout au long de ces débats, allait servir d'arbitre. En 1977, la Couronne reconnut la souveraineté chilienne sur les îles de Picton, Nueva et Lennox. Plus aucune négociation pacifique ne semblait être possible, l'Argentine rejetant complètement le compromis d'arbitrage international accordant les territoires au Chili. Ce qui semble être un conflit au point mort est alors repris en main par le ministre des Affaires étrangères chilien. Celui-ci propose à l'Argentine une médiation afin de relancer les négociations. Une rencontre a lieu le 12 décembre 1978 à Buenos Aires et les deux pays tombent d'accord pour solliciter l'aide du pape Jean Paul II. Cependant, malgré les efforts des deux ministères et l'approbation des deux présidents, la junte militaire argentine refuse cet accord et lance l'opération Soberania pour reprendre le cap Horn. Le pape Jean Paul II désamorça ce conflit et travailla sur un règlement pacifique de la situation : dès le lendemain il fit appel à son représentant Antonio Samorè et sollicita son intervention. Celui-ci fut donc envoyé comme représentant spécial pour régler le conflit de frontières. Le 8 janvier 1979, les deux pays signèrent l'Acte de Montevideo qui accordait les négociations au médiateur : un règlement pacifique fut alors engagé entre les deux pays mais ce processus avança très lentement et se termina officiellement en 1983 sous la présidence de Raùl Alfonsin, déterminé à résoudre ce conflit interminable. Le 18 octobre 1984, le Chili et l'Argentine parviennent enfin à un accord et il faudra attendre le 2 mai 1985 pour que le Traité de Paix et d'Amitié entre les deux pays soit ratifié et signé. Mais, jusque dans les années 1990, des critiques furent formulées par l'Argentine. En 1991, un accord global sur la frontière commune fut approuvé par les deux pays. Le dernier litige patagonique, qui concernait la Laguna del Desierto (532 km2, près d'El Chaltén), a été résolu par le Tribunal latino-américain d'arbitrage en 1994 : l'Argentine a eu gain de cause et le Chili a accepté le jugement.

Le 15 février 1999, Carlos Menem, alors président d'Argentine, et Eduardo Frei, son homologue chilien, se sont réunis dans le détroit de Magellan pour évoquer le centenaire de la rencontre entre Roca et Errázuriz, qui décidèrent déjà à l'époque d'en finir avec ces disputes et d'ouvrir de nouvelles perspectives de paix : une sorte " d'entente cordiale ", en quelque sorte.

Les îles Malouines. Nous n'incluons pas les îles Falkland (selon les Anglais) ou Malvinas (selon les Argentins) dans le guide, malgré les prétentions argentines sur un archipel occupé depuis 1833 par les Anglais (occupation qui n'avait cependant rien de " légitime ", la " perfide Albion " profitant des troubles politiques suite à l'indépendance du joug espagnol pour y asseoir son autorité). L'acharnement des Argentins à considérer que, de fait, ces îles sont argentines tourne à l'obsession : vous verrez sans doute des pancartes garantissant que " Las Malvinas son argentinas ", et cela devient carrément furieux à Río Grande, en Terre de Feu, avec une reproduction de l'île avec des troupes argentines qui plantent le drapeau national sur le sol des Malouines. On partagera la souffrance d'un peuple qui a perdu de nombreux jeunes gens dans cette guerre vaine des Malouines en 1982.

Le conflit remonte pourtant à des décennies, voire des siècles ! Voici un petit point historique : situé à 770 km d'Ushuaia et à quelque 1 500 km de l'Antarctique, cet archipel aux plus de 800 îles et îlots est composé de la Malouine occidentale et de la Malouine orientale qui abrite Port Stanley, la capitale. Sur ces îles, nulle population indigène ce qui laisse le champ libre aux premiers explorateurs et colons qui ne craignent aucune rébellion. Ce sont les explorateurs européens qui seront les premiers à placer les îles sur les cartes du monde. Découvert par John Davis en 1592, puis abordé en 1690 par John Strong, qui les baptise Falkland Islands, l'archipel devient vite une possession britannique évidente. Cependant, pour l'Argentine, c'est le Portugais Estevan Gomez, ancien membre de l'expédition de Magellan, qui découvre l'archipel en 1520. Les Anglais comprennent vite l'intérêt stratégique de ce territoire qui fait face à l'Antarctique (encore inexploité) et débarque sur la côte occidentale de l'île pour y fonder Port Egmont. La présence des Britanniques et, soulignons-le, de Français venus commercer avec la côte ouest de l'Amérique du Sud inquiète la couronne espagnole qui affirme que l'archipel lui appartient. La France, alliée de l'Espagne, ne souhaite pas la contrarier et lui cède la colonie en 1767. C'est à partir de ce moment-là, dès le XVIIe siècle, que les îles Malouines se retrouvent revendiquées par la couronne britannique et la couronne espagnole. En 1816, les provinces unies du Río de la Plata (future Argentine) obtiennent l'indépendance et revendiquent dans la foulée la souveraineté de l'archipel. Mais les Britanniques, toujours présents, continuent d'arriver et bon nombre d'Ecossais et de Gallois s'installent sur le territoire dès 1833. Chassés, les Argentins contestent la souveraineté des Britanniques qu'ils considèrent comme acquise par la force. La tension monte et Buenos Aires compte bien se défendre et reprendre possession de ce qui lui est dû : le 2 avril 1982, 5 000 soldats argentins débarquent aux Malouines pour ce qui sera tout compte fait une guerre éclair. Avant d'intervenir, le régime militaire argentin comptait sur la neutralité des Etats-Unis d'Amérique et le soutien de l'ONU. Pourtant les USA s'allient à l'Angleterre alors gouvernée par la Première ministre Margaret Thatcher qui écarte toutes possibilités de négociation. Les forces britanniques sont envoyées illico et le verdict ne met pas longtemps à tomber : la puissance militaire de la Royal Navy est supérieure à celle des Argentins. La guerre se termine le 14 juin 1982 et elle n'est pas sans séquelles : on dénombrera 900 morts dont 649 Argentins. Aujourd'hui la situation semble figée. L'Argentine met en avant la proximité géographique, l'histoire et la découverte du territoire par la couronne espagnole. Pour le Royaume-Uni, l'origine britannique des habitants est un argument solide qui ne pourrait être contesté. En mars 2013, le gouvernement de l'archipel, en soutien du gouvernement britannique, a organisé un référendum sur le statut de l'archipel. Le résultat est net : avec 99,8 % des votes pour conserver le statut de territoire britannique d'outre-mer, les habitants de l'archipel ne veulent pas devenir argentins. Londres se détache du conflit, estimant que les habitants se sont exprimés selon le principe du droit des peuples a disposer d'eux-mêmes. En 2012, l'année juste avant le référendum, le prince William avait fait mauvaise impression en débarquant sur les îles Malouines en uniforme de la Royal Navy. Dans un contexte de grandes tensions, le prince William ne débarquait cependant pas en tant que conquistador mais venait achever sa formation de pilote d'hélicoptère. Mais la conclusion est là : les Kelpers (nom donné aux habitants de l'archipel) se sentent avant tout britanniques et ne veulent pas de l'identité argentine. Mais l'Argentine conteste une nouvelle fois ce référendum qu'elle n'estime pas objectif étant donné que tous les habitants sont originaires du Royaume-Uni. La guerre est désormais plus commerciale et diplomatique (de nombreuses plateformes pétrolières ont été ouvertes ces dernières années). L'Argentine a le soutien de la CELAC et ses revendications de négociations sur le partage des eaux territoriales sont soutenues par toute l'Amérique latine et centrale. Aujourd'hui, Londres ne peut plus ignorer que ce cas des Malouines fédère toute la communauté des Etats d'Amérique latine. Affaire à suivre...

Quoi qu'il en soit, le nom argentin officiel de la province de la Terre de Feu est "Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur", qui inclut les Malouines et les autres îles de l'Atlantique Sud.

Connaissez-vous d'ailleurs l'origine du nom Malouines ? Les premiers colons (venus avec Bougainville en 1764) étaient des Français de Saint-Malo... C'est-à-dire des Malouins ! Même si l'histoire retient que le Hollandais Sebald de Weert fut le premier à apercevoir ces îles en 1600, et que l'Anglais John Strong fut le premier à y accoster en 1690...

Géorgie du Sud et îles Sandwich du Sud. Bien qu'elles ne soient pas ou peu peuplées, ces îles font aussi l'objet d'une contestation entre l'Argentine et le Royaume-Uni. Ce dernier affirme que le premier débarquement sur ces îles s'est fait sous les ordres de la couronne anglaise et que les premiers habitants de l'île étaient britanniques. De plus, les sociétés qui y opèrent sont sous licence britannique. De son côté l'Argentine a toujours protesté en affirmant que la première société de chasse à la baleine installée en Géorgie du Sud était argentine et que les premiers résidents de l'île étaient argentins. La couronne anglaise a proposé à plusieurs reprises à l'Argentine de faire appel à la Cour internationale de Justice mais l'Argentine a décliné la coopération jugeant l'instance incompétente.

Antarctique. Le pôle Sud, au coeur de l'Antarctique, est un continent de 14 millions de km2 entièrement gelé, à l'exception de la pointe de la péninsule antarctique (Tierra O'Higgins) et de l'archipel des Shetland du Sud, qui se trouve à l'intérieur du cercle antarctique. L'une des plus grandes chaînes de montagnes du monde, les montagnes transantartiques, divise le continent en deux secteurs : l'Antarctique oriental et l'Antarctique occidental. Dans la partie occidentale, le territoire antarctique chilien est situé sur une superficie de 1 250 000 km2 (cela équivaut à plus de 60 % de la superficie totale du Chili américain) Dans la partie orientale, le territoire antarctique argentin atteint une superficie de 1 462 000 km². L'immense calotte glaciaire couvrant la surface de l'Antarctique est la plus grande réserve continentale d'eau au monde (91 % du total) avec de la glace d'eau douce (98 %) et de la glace d'eau salée (2 %). Pendant les six mois de l'automne et de l'hiver, la région ne reçoit aucune lumière du soleil, c'est ce qu'on appelle la "longue nuit polaire". Au contraire, au printemps et en été la journée est continue.

Une vraie différence marque nos deux pôles : l'Arctique est au pôle Nord et est un océan gelé en permanence, tandis que l'Antarctique est au pôle Sud et un continent rocheux recouvert de glace. A noter également que l'Antarctique est le continent le plus élevé du monde avec une altitude moyenne de 2 300 mètres au-dessus du niveau de la mer !

Au cours du XXe siècle, plusieurs nations revendiquent successivement leurs prétentions territoriales sur l'Antarctique. Sept Etats ont émis des revendications de souveraineté : la Grande-Bretagne, la France, la Nouvelle-Zélande, l'Australie, la Norvège, le Chili et l'Argentine. La plupart appuient leurs revendications sur leur proximité géographique (comme le Chili et l'Argentine) ou leur légitimité en tant que premiers explorateurs (comme la France). Des chevauchements de revendications ont eu lieu entre l'Argentine, le Chili et le Royaume-Uni, notamment concernant la péninsule, seule partie s'étendant au-delà du cercle polaire. Dans un contexte de guerre froide et pour régler cette question, les trois pays signent en 1959 à Washington un traité sur l'Antarctique. Ce traité, très particulier, dispose qu'il n'implique par la renonciation des Etats à leurs droits souverains sur le continent mais il gèle les revendications territoriales des sept pays pour mettre fin aux rivalités. En d'autres termes, les pays signataires et concernés deviennent propriétaires des terres revendiquées mais les autres pays sont en droit de ne pas reconnaître ces revendications. Le traité permet toutefois aux différentes nations d'établir des bases scientifiques partout sur le territoire.

En 1991, le Protocole de Madrid vient compléter le Traité de l'Antarctique en disposant que le continent a un statut particulier consacré à la paix et à la science. Le bémol : le traité sur l'Antarctique prendra fin en 2049 et il y a fort à parier que cela sera source de tensions géopolitiques...

La création de parcs nationaux

Impossible d'envisager un voyage en Patagonie sans passer par l'un de ses nombreux et magnifiques parcs nationaux. Dépaysants et encore sauvages, la diversité et la beauté de leurs paysages ne laissent aucun voyageur indifférent. L'Argentine possède 31 parcs nationaux dont 10 en Patagonie (Parque Nacional Lago Puelo, Parque Nacional Los Alerces, Parque Nacional Lanin, Parque Nacional Los Arrayanes, Parque Nacional Nahuel Huapi, Laguna Blanca, Parque Nacional Los Glaciares, Parque Nacional Monte León, Parque Nacional Perito Moreno et Parque Nacional Tierra del Fuego). C'est l'emblématique parc Nahuel Huapi, créé officiellement en 1934, qui fut le premier d'Argentine et même l'un des premiers d'Amérique. Mais l'histoire des parcs nationaux d'Argentine remonte au début du XXe siècle lorsque l'explorateur Perito Moreno cède à l'Etat argentin 73 km2 de terres autour de San Carlos de Bariloche. Ce vaste secteur deviendra le parc Nahuel Huapi dès la création de la loi sur le système des parcs nationaux. De son côté, le Chili possède un réseau de 37 parcs nationaux, 23 d'entre eux sont en Patagonie ! Le parc national Vicente Pérez Rosales, créé en 1926 à proximité de Puerto Varas, est le plus ancien parc national du pays. Mais au-delà des parcs nationaux on retrouve également d'autres nouvelles catégories de protection comme les monuments nationaux et les réserves naturelles. Bien des parcs ont été créés à la frontière entre les deux Etats et ont permis de faire tampon entre les prétentions territoriales de chacun.

Les revendications mapuches

Persécutés sous le régime de Pinochet au Chili et progressivement chassés de toutes leurs terres, les Mapuche s'organisent aujourd'hui pour retrouver l'usage et la propriété de ces dernières à la suite du retour à la démocratie des deux pays dans les années 1980. L'une de leurs "petites victoires" : la constitution argentine reconnaît depuis 1994 le droit des peuples indigènes, et notamment le droit au bilinguisme et aux organes de représentation. Au Chili, une décision de la Cour interaméricaine des droits de l'homme de 2014 souligne que les poursuites pénales invoquant des lois antiterroristes à l'encontre des communautés autochtones qui protègent leurs terres ancestrales sont dorénavant illégales (la loi antiterroriste date des années Pinochet et est toujours en vigueur). Ces lois discriminatoires ont longtemps été utilisées lors de conflits concernant l'expansion de projets d'exploitation forestière sur les terres mapuche. Et ces dernières années, divers événements d'extrême violence ont entraîné la mort de nombreux Mapuche qui revendiquaient la restitution de leurs terres devenues peau de chagrin.

Toutefois, le gouvernement de Michelle Bachelet (2014-2018) s'est efforcé, avec l'aide de l'Eglise, de restituer un maximum de terres aux Mapuche (66 000 hectares en tout) et a organisé en 2016 une commission spéciale consacrée à la question mapuche. Ceci s'est conclu par une demande de pardon aux Mapuche pour les horreurs commises lors des siècles passés.

Côté Argentine, un événement récent a mis le feu aux poudres et a profondément divisé le pays après que les deux grandes forces politiques du pays se sont emparées du sujet dans un contexte bouillonnant de campagne électorale pour les élections législatives. Le 1er août 2017, un jeune activiste écologiste du nom de Santiago Maldonado disparaît alors qu'il participait à une manifestation de la communauté mapuche contre l'entreprise Benetton, propriétaire de 900 000 ha de terres dont certaines sont revendiquées par les Mapuche. Bien que le gouvernement affirmait la non-responsabilité de la police militaire, qui avait fortement réprimé le rassemblement, le corps de Santiago est retrouvé sans vie dans une rivière, en novembre. Cette macabre découverte alourdit alors la colère des militants et des partisans de Cristina Kirchner - opposante numéro un au président Macri - qui brandissaient en étendard la disparition du jeune homme, et s'interrogeaient sur le rôle des forces de l'ordre, comparant, sans doute avec exagération, cette disparition avec les méthodes de la dictature militaire. Le jour des funérailles de Santiago Maldonado, Rafael Nahuel, un militant mapuche de 22 ans, est blessé par les forces fédérales lors d'une opération de répression à Bariloche, en Argentine. Il succombera à ses blessures. Le climat social est alors au bord de l'implosion. Le succès implacable de Macri aux élections législatives fait retomber la pression. Quoi qu'il en soit, la mort de Santiago Maldonado n'est pas vaine et aura permis de mettre un coup de projecteur sur le sort des Mapuche, qui intéresse peu Buenos Aires.

Lors de la dernière visite au Chili du pape François le 17 janvier 2018 à Temuco, en terre mapuche, la question sur le sort de cette communauté était au coeur des discussions. Au cours du mois d'octobre 2017, un comité mapuche avait adressé une lettre au pape afin de solliciter son aide en tant que médiateur face à la violence qui continue de monter. La loi antiterroriste, toujours en vigueur, octroie en effet des pouvoirs spéciaux aux forces de l'ordre ce qui, dans quelques cas, a mené des groupes minoritaires mapuche à incendier des entreprises forestières et des édifices religieux (43 attaques incendiaires ont eu lieu en 2017 en Araucanie). Peu et mal compris par la nation chilienne, les Mapuche semblent au point mort des discussions et de leur combat mais la visite du pape a quelque peu assagi les violences. Lors de son discours, le pape François a appelé au respect des droits et de la culture des peuples autochtones devant les autorités publiques et civiles du pays : "il faut écouter les peuples autochtones souvent oubliés et dont les droits ont besoin d'être pris en compte et la culture protégée, pour que ne se perde pas une partie de l'identité et de la richesse de cette nation".

Aujourd'hui, en ce qui concerne le Chili, les Mapuche vivent principalement en Araucanie, dans les régions des Lacs et des Fleuves et le Bío-Bío (territoires revendiqués). Concernant l'Argentine, la majorité vit dans les provinces de Neuquén, Río Negro et Chubut. Pourtant, ni Chiliens ni Argentins, les indiens mapuche revendiquent leur pays comme un territoire "transandin" qu'ils voudraient réhabiliter. Une affaire complexe dont l'aboutissement semble encore bien loin...

La Patagonie n'est plus à vendre !

La fédération agraire l'affirme, les étrangers détenaient en 2010 plus de 10 % du territoire argentin, soit 300 000 km², plus de la moitié de la superficie de la France. Les 900 000 ha de l'estancia de l'entreprise Benetton et le combat des indiens mapuche pour en récupérer une partie ont, ces dernières années, mis le problème au grand jour. Pour endiguer cette hémorragie, la présidente Cristina Kirchner a proposé une loi adoptée en 2012, limitant l'acquisition de nouvelles terres par des personnes physiques, des gouvernements et des sociétés étrangères, s'inspirant du modèle brésilien. Il est définitivement révolu le temps où Carlos Menem incitait le monde à acheter des terres dans son pays en proclamant qu'il y en avait en trop ! Aujourd'hui, l'Argentine veut avant tout se prémunir du rachat de ses terres et de l'exploitation de ses ressources premières (les réserves d'eau douce notamment), en particulier celles de Patagonie, par les superpuissances que sont la Chine et l'Inde, déjà en possession de nombreuses terres en Afrique. La Patagonie est en effet une région très convoitée puisqu'elle n'accueille que 5 % des habitants du pays. Selon ce texte, les étrangers ne pourront pas acheter plus de 1 000 hectares agricoles et la possession totale détenue par des non-Argentins ne devra jamais excéder 20 % du territoire national. Toutefois, cette régulation de la possession des terres en Argentine se fait en douceur pour ne pas faire fuir les capitaux étrangers. Soulignons toutefois qu'outre les grandes entreprises privées, d'autres milliardaires étrangers se sont établis en Patagonie pour le plaisir. Le fondateur de la chaîne américaine CNN, Ted Turner, possède un terrain, La Primavera, de 45 000 hectares au bord du lac Traful, dans la région des lacs, tout près de Bariloche. H. Ward Lay, hommes d'affaires américain et ami proche de George Bush affirmait même : "La Patagonie me rappelle le Texas des années 1950". La famille Ward Lay possède depuis 1985 un ranch de 80 000 hectares et un hôtel de luxe en pleine Patagonie argentine.

Au Chili voisin, le milliardaire américain Douglas Tompkins, fondateur de la marque The North Face et autoproclamé "philanthrope écologiste", a fait couler beaucoup d'encre en rachetant des centaines de milliers d'hectares entre la frontière argentine et l'océan Pacifique en vue de les sanctuariser. Certains environnementalistes étaient enthousiastes, d'autres habitants s'inquiétaient de la privatisation de si grands espaces. La finalité de ces projets grandioses était finalement à terme, à la mort de Tompkins, de rendre les terres au Chili avec l'assurance que le gouvernement oeuvrerait pour leur protection. Et c'est effectivement ce qu'il s'est produit à la mort du businessman en 2015 lorsque le Chili a reçu en donation 407 625 hectares de terres.

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