L'île d'Apollon est tout entière classée au patrimoine mondial de l'Unesco depuis 1990 : c'est un musée à l'air libre de 3,5 km2 entièrement dédié à l'archéologie. Pour qui veut se frotter à l'Antiquité grecque, Délos (Δήλος/Dilos) est donc incontournable. Mais autant être prévenu, cette île sanctuaire unique au monde se mérite.

Une île capricieuse. Les vents et la houle rendent parfois le voyage impossible, même de Mykonos toute proche. Et Délos est carrément fermée aux visites de novembre à mars. En hiver et les soirs d'été, après le départ du dernier bateau, à 19h30, l'île n'est occupée que par des oiseaux, des chats et une dizaine de gardiens qui veillent à ce qu'aucun petit malin n'y passe la nuit (c'est interdit). Autre écueil, Délos ce n'est pas gratos : en plus du billet d'entrée (12 €), il faut payer le bateau (20 €), ce qui représente un sacré budget pour une famille s'offrant cette excursion de quelques heures. Et ce n'est pas tout, puisque l'unique café (et lieu public climatisé) de l'île pratique des tarifs vraiment prohibitifs. Mieux vaut donc prévoir pique-nique, mais aussi eau, chapeau et crème solaire car les coins d'ombre sont rares. L'idéal est de pouvoir venir au printemps ou au début de l'automne, histoire d'éviter les mois chauds et les hordes de touristes. Enfin, les amateurs de péplums et de monuments grandiloquents en seront pour leurs frais. Ici, pas de grand temple façon Parthénon, de fortifications cyclopéennes ni de beau stade comme à Olympie ou à Messène (Péloponnèse). Délos est un immense puzzle qui demande un effort d'imagination. La faute à Mithridate V, roi grec de la mer Noire qui rasa la cité en 88 av. J.-C. Et aussi la " faute " aux archéologues de l'École française d'Athènes qui, depuis 1876, ont opté pour des restaurations minimalistes. On doit reconnaître que, d'un point de vue scientifique, ce choix est payant, puisque bien des erreurs d'interprétation et des interventions hasardeuses commises ailleurs ont été ici évitées. L'île possède toutefois des vestiges tout à fait " parlants ", à commencer par ses grands quartiers d'habitation abritant de luxueuses villas dont les hauts murs nus cachent parfois de sublimes mosaïques. Et pour peu que l'on prenne son temps, on ne boudera pas son plaisir à flâner dans les ruelles étroites de cette " Pompéi de l'Égée ".

L'appel d'Apollon. C'est à lui que Délos doit son succès. Fils de Zeus et de Léto, Apollon était le dieu des arts, du chant, de la musique, de la beauté masculine, de la poésie, de la lumière, mais aussi des purifications, de la guérison et du tir à l'arc. Avec un tel CV, les Grecs lui dédièrent leurs deux plus importants sanctuaires : Delphes, car c'était le " nombril du monde ", et Délos, car c'est ici, selon la légende, qu'il est né avec sa soeur jumelle Artémis, déesse de la chasse. Cette place au panthéon grec, Apollon l'a acquise progressivement, au fur et à mesure que les divinités archaïques (Gaïa, Demeter...) étaient éclipsées par de jeunes stars montantes. Réputé pour ses dons divinatoires, Apollon (aussi appelé Phoebus par les Romains) devint le dieu le plus " à la mode " à partir du Ve siècle av. J.-C., attirant à lui chaque année des dizaines de milliers de pèlerins l'interrogeant par l'intermédiaire de la pythie de Delphes ou de l'oracle de Délos. L'île sanctuaire profita de cette notoriété pour devenir l'un des plus grands centres politiques et économiques du monde gréco-romain, à la fois siège de " l'Otan des Athéniens " (la ligue de Délos) et plus important marché aux parfums et aux esclaves de Méditerranée.

4 500 ans d'histoire

Habitée de 2 500 av. J.-C. au IXe siècle de notre ère, Délos a connu son heure de gloire entre le IIe siècle av. J.-C. et le IIe siècle apr. J.-C., lorsqu'elle rayonnait de Marseille à l'Asie Mineure. Elle était alors un des plus importants sanctuaires du monde grec. C'était aussi une cité prospère d'environ 30 000 habitants. Très convoitée, Délos était la " Hong Kong du commerce méditerranéen ". Ses richesses, l'île les tirait non seulement des pèlerins affluant par milliers pour les fêtes données en l'honneur d'Apollon, mais aussi de son port de commerce, grand centre de redistribution des céréales, des huiles parfumées, des bronzes et des esclaves.

Repère de pirates. L'île a été habitée à partir de la deuxième moitié du IIIe millénaire avant notre ère, ainsi qu'en attestent les traces de trous de poteaux de huttes découvertes sur le mont Cynthe. Il s'agissait sans doute de Cariens (Grecs de la région d'Halicarnasse, aujourd'hui au sud-ouest de la Turquie) et/ou de Phéniciens (de l'actuel Liban) qui vivaient du commerce et, surtout, de la piraterie. Selon la tradition, ils furent chassés de l'île par le mythique roi Minos de Crète (le père du Minotaure). Toujours est-il que la présence humaine n'est plus attestée du XIIe siècle av. J.-C. (fin de la période mycénienne) au VIIIe siècle av. J.-C.

Sanctuaire archaïque. Délos est citée dans L'Odyssée d'Homère au VIIIe siècle av. J.-C. en tant que lieu de culte à Apollon Délien (" de Délos "). C'est une île habitée, mais surtout sacrée, où l'on vénère Apollon, Artémis et leur mère Léto. Ce lieu de pèlerinage est fréquenté par les Ioniens, Grecs de la région de Phocée, aujourd'hui à l'ouest de la Turquie. Au début du VIe siècle av. J.-C., Délos se développe sous l'influence de Naxos avec l'édification de nombreux monuments : la maison des Naxiens, la terrasse des Lions, le Colosse des Naxiens, etc. Cette emprise artistique et religieuse ne permet pas toutefois pas d'établir si Délos était alors sous le contrôle politique des rois de Naxos.

Développement et " purification ". À partir de la seconde moitié du VIe siècle av. J.-C., plusieurs puissances cherchent à exercer leur mainmise sur l'île en lançant des constructions et surtout des campagnes de " purification ". De 540 à 528 av. J.-C., le tyran athénien Pisistrate fait retirer une partie des sépultures situées autour du mont Cynthe pour les réinstaller sur l'île de Rhénée. Une nouvelle coutume établit alors qu'il est interdit de naître ou de mourir sur Délos. Pisistrate lance aussi la construction du premier des quatre temples dédiés à Apollon, le Pôrinos Naos. Vers 525, un autre tyran, Polycrate de Samos, poursuit cette oeuvre de " purification " et développe Rhénée. Désormais, l'île voisine est aussi consacrée en tant que sanctuaire à Apollon Délien ; elle est reliée à Délos par une chaîne et sert tout à la fois de ferme agricole, de cimetière et d'hôpital aux habitants et aux pèlerins.

Ligue de Délos. En mai 477 av. J.-C., Délos accueille la première assemblée de l'alliance militaire des cités grecques contre les Perses. Dirigée par Athènes, la Ligue maritime sera plus tard appelée " ligue de Délos ". C'est en effet l'île sanctuaire qui sert de siège à la confédération et le Grand Temple d'Apollon (jamais achevé) abrite le trésor commun de celle-ci. En 454 av. J.-C., la domination athénienne sur la Grèce est telle que Périclès décide de transférer le trésor de la Ligue à Athènes. Mais, lors de la guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.-C.), la ville est touchée par une épidémie que les habitants attribuent à la colère d'Apollon. Si bien que, en 426 av. J.-C., Athènes entreprend une " purification " complète de Délos : le trésor de la ligue revient sur l'île, tout son territoire est désormais considéré comme un sanctuaire dédié à Apollon, les dernières tombes sont déplacées à Rhénée et on organise pour la première fois la grande fête des Délia, pèlerinage pentétérique (organisé " la cinquième année ", c'est-à-dire tous les quatre ans) accompagné de danses et de concours sportifs et culturels, les Jeux déliens. Les années qui suivent sont marquées par une mainmise totale d'Athènes sur l'île et les habitants, jugés impurs (et sans doute réticents à la domination athénienne), sont momentanément chassés. Mais, grâce à un ordre contraire donné par la pythie de Delphes, à la défaite d'Athènes contre Sparte lors des guerres du Péloponnèse et à la dissolution de la ligue de Délos, les Déliens sont autorisés à revenir sur leur île en 404 av. J.-C. Athènes réaffirme toutefois son autorité sur Délos dès 394 av. J.-C.

Ligue des Nésiotes. À partir de 338 av. J.-C., Athènes et la quasi-totalité de la Grèce sont soumises par Philippe II de Macédoine, puis son fils Alexandre le Grand. Délos profite alors d'une relative autonomie. Mais, après la mort d'Alexandre le Grand, en 323 av. J.-C., les généraux de celui-ci se déchirent son vaste empire. Le roi Cassandre de Macédoine s'arroge l'île sacrée. Son rival Antigone le Borgne, fondateur de la dynastie des Antigonides, lance la proclamation de Tyr pour rétablir la liberté des cités grecques. Pour la première fois, en 314 av. J.-C., Délos devient indépendante. Elle rejoint la fédération des îles de la mer Égée, dite " ligue des Nésiotes ", qui profite de la protection des Antigonides. Délos et ses sanctuaires sont désormais directement gérés par les Déliens. Si la population est alors peu nombreuse, avec environ 10 000 habitants, dont la moitié d'esclaves et de 700 à 1 200 citoyens, l'île est très riche grâce aux dons des pèlerins aux temples. Elle importe des produits de toute la Méditerranée et son port, l'emporion, devient l'un des plus importants de Grèce au cours du IIe siècle av. J.-C. Un centre urbain, jusqu'alors limité au quartier du Théâtre, s'étend avec la création de terrasses cultivées, de jardins et de nouvelles zones habitées comme le quartier du Lac. Mais la prospérité des cités de la ligue des Nésiotes, en particulier de Rhodes et de Délos, attire les convoitises de Rome qui prend pied en Grèce à partir de 214 av. J.-C.

Prospérité romaine. À l'issue de la Troisième Guerre de Macédoine, en 168 av. J.-C., les Romains contrôlent la plus grande partie de la Grèce, dont Délos. La ligue des Nésiotes disparaît, mais Rhodes refuse de se soumettre. Pour affaiblir économiquement celle-ci, les Romains font de Délos un port franc confié à Athènes qui devient le principal centre commercial grec. L'île perd toute indépendance, mais elle profite d'un énorme développement : émergence d'un centre artisanal de produits de luxe destinés aux pèlerins, arrivée de nombreux commerçants romains et orientaux, urbanisation, construction de nouveaux temples, etc. Au cours du Ier siècle av. J.-C., la population passe à environ 30 000 habitants.

Déclin. De 88 à 65 av. J.-C., le royaume grec du Pont (mer Noire) est en guerre contre Rome. Pour affaiblir les routes commerciales romaines, Mithridate le Grand organise deux pillages de Délos, en 88 et en 69 av. J.-C. L'île ne s'en remettra jamais. Réduite à un simple village de quelques milliers d'habitants, Délos ne constitue plus une étape entre l'Orient et l'Occident, les Romains détenant tous les ports de Méditerranée au début de notre ère. Puis, quand l'Empire commence à décliner, au IIIe siècle, les Déliens doivent faire face à la prolifération de pirates qui ravagent les Cyclades. Durant la même période, la christianisation se traduit par des destructions de temples, ceux-ci laissant place à des églises et à un monastère érigés jusqu'au VIe siècle. Par la suite, la petite population décline à nouveau face à de nombreux raids, comme ceux menés par les Slaves, en 769, ou les Arabes, en 821. Complètement désertée au IXe siècle, l'île devient un petit port militaire contrôlé par les Latins après la prise de Constantinople par les Croisés en 1204. Appuyés par les princes de Naxos, les Hospitaliers de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem y maintiennent une garnison jusqu'au XVe siècle, servant à la fois comme comptoir commercial et comme base pour lutter contre les pirates et les Ottomans. Capturée par ces derniers en 1566, l'île devient alors une carrière à ciel ouvert où les habitants des îles voisines viennent se servir en matériaux de construction parmi les ruines. Et si les voyageurs étrangers commencent à redécouvrir le patrimoine grec antique à partir du XVIIe siècle, ils délaissent largement Délos, île réputée hostile dont le port est d'un accès difficile et où les vestiges ont disparu sous la végétation.

École française d'Athènes. Fondée en 1846, la plus ancienne mission archéologique au monde lance les fouilles de Délos en 1873. Le chantier est énorme. Jusqu'à la Première Guerre mondiale, les travaux se concentrent sur les zones du sanctuaire d'Apollon, du mont Cynthe et du quartier de l'Inopos. Ensuite, quatre décennies sont nécessaires pour étudier les résultats de ces premières fouilles, très riches. Hormis quelques recherches exploratoires, il faut attendre la fin des années 1950 pour que les déblaiements reprennent.

Aujourd'hui. Seulement un quart des 3,5 km2 du site de Délos a été mis au jour. Si les fouilles continuent, l'École française d'Athènes, toujours en charge du site avec l'Éphorat des Antiquités des Cyclades, doit à présent faire face aux différentes menaces qui pèsent sur l'île. La fréquentation touristique, limitée par l'insularité, ne pose pas autant de problèmes qu'à Delphes, par exemple. En fait, l'urgence, c'est l'érosion des vestiges due aux vents marins et à la récente montée des eaux. Depuis 2015, des milliers de blocs de pierre entreposés dans la zone du port ont dû être déplacés. Mais l'argent manque pour mener à bien le sauvetage de Délos. Si bien que, en 2018, Alexandre Farnoux, directeur de l'École française d'Athènes, a lancé un appel pour un " plan Marshall " pour les sites archéologiques de Grèce, en particulier dans les Cyclades où la montée des eaux menace non seulement Délos, mais aussi d'autres sites moins connus comme Episkopi sur l'île de Sikinos.

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