Le veto de Macron

Le 18 octobre 2019, lors d’une réunion sur l’élargissement de l’UE, le président français Emmanuel Macron a imposé à ses homologues son veto pour deux pays candidats, l’Albanie et la Macédoine du Nord. Cette décision abrupte, seulement soutenue à demi-mot par les Pays-Bas, met fin à toute perspective d’intégration pour Tirana et Skopje à moyen terme. Le geste a été largement critiqué, étant même qualifié « d’erreur historique » par le président de la Commission européenne Jean-Claude Junker. Certes, bien des dossiers restent à régler en Albanie et en Macédoine du Nord : corruption, droits des minorités, fiscalité, transparence démocratique, etc. Mais tous les observateurs notaient de sérieux progrès accomplis récemment. Tant que le processus d’intégration était en cours, les habitants des deux pays gardaient espoir et soutenaient les réformes. Le veto de Macron est non seulement vécu comme une humiliation par ces populations, mais il remet en cause le consensus politique à Tirana et à Skopje, où l’ensemble des élus partageaient l’objectif commun de l’adhésion à l’UE. Désormais, pour sortir de la pauvreté, l’Albanie et la Macédoine du Nord doivent se trouver d’autres solutions.

Un minimarché commun des Balkans

Le projet était déjà dans les tuyaux, mais le veto de Macron a accéléré les choses. Le 21 décembre 2019, le Premier ministre albanais Edi Rama et ses homologues de Serbie et de Macédoine du Nord ont signé un accord portant sur la création d’une union économique entre leurs trois nations à partir de 2021. Ce minimarché commun pourrait compter 17 millions d’habitants avec un élargissement à trois autres pays des Balkans eux aussi exclus de l’UE : la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro et le Kosovo. L’objectif est de supprimer les taxes douanières et de faciliter les échanges de biens et de personnes entre les États membres. Mais de nombreux obstacles se dressent, à commencer par l’épineuse question du Kosovo. Celui-ci occupe une position géographique centrale, mais il n’est reconnu ni par la Serbie ni par la Bosnie-Herzégovine. Par ailleurs, aucun accord douanier n’est prévu avec l’UE. Or, ce sont justement les États membres de l’UE qui sont les principaux partenaires économiques de ces six pays. Ainsi, 54 % des exportations et 30 % des importations albanaises se font avec la seule Italie. Mais l’essentiel n’est pas là. L’accord signé entre Tirana, Belgrade et Skopje est surtout une garantie pour la paix et la stabilité dans la région. Cette initiative soutenue par l’UE vient atténuer les craintes concernant la montée des nationalismes dans les Balkans, à commencer par l’inquiétant projet de la Grande Albanie.

L’ombre de la Grande Albanie

De la Megali Idea des Grecs à la Velika Srbija des Serbes, les nationalistes des Balkans ont causé bien des catastrophes en voulant agrandir leur pays aux dépens de leurs voisins, ne serait-ce que le déclenchement de la Première Guerre mondiale après l’attentat de Sarajevo. Les irrédentistes albanais suivent la même voie. Leur projet d’une Shqipëria Etnike, c’est-à-dire une unification des territoires « ethniquement albanais », est même celui qui a le plus de chance d’aboutir actuellement. Une « Grande Albanie » a déjà existé entre 1941 et 1944, quand le gouvernement profasciste de Tirana régnait sur le sud du Kosovo et l’ouest de la Macédoine slave. En 2008, ce vieux rêve a refait surface avec l’indépendance du Kosovo. Presque entièrement vidé de sa population serbe, le pays voisin est devenu le second État à majorité albanaise. Dans un premier temps, pour remplir les conditions d’entrée dans l’UE, Pristina et Tirana ont assuré vouloir respecter le tracé des frontières. Mais, au fur à mesure que les perspectives d’une intégration européenne s’éloignaient, les leaders des deux pays ont multiplié les déclarations en vue d’un rattachement du Kosovo à l’Albanie. Le veto de Macron, en octobre 2019, a fait sauter les derniers tabous. Désormais, alors que les camions kosovars peuvent déjà accéder sans contrôle jusqu’au port de Durrës, Pristina et Tirana mettent en place un réseau diplomatique et un système éducatif communs. Un président unique pour les deux pays est également à l’étude. Cette fusion progressive irrite les Serbes. Cela va à l’encontre des engagements de l’ONU qui prévoyaient d’associer Belgrade dans la gestion du Kosovo. Ce projet risque pourtant d’aboutir, puisqu’il a le soutien des États-Unis d’Amérique. De quoi inquiéter la Grèce, le Monténégro et la Macédoine du Nord qui craignent que Tirana revendique à présent les territoires habités par les minorités albanaises dans ces trois pays.

Drogue, mafia, émigration

Ces trois maux qui rongent l’Albanie ont pesé lourdement dans la décision du président français de s’opposer à une adhésion du pays à l’UE. En effet, l’Albanie est le premier producteur de cannabis en Europe. Certes, le fief de Lazarat, près de Gjirokastra, a été démantelé en 2014 sous la pression de l’UE. Mais la production a été réorientée vers d’autres régions, notamment les impénétrables vallées des Alpes albanaises. De plus, le pays s’est aussi imposé comme la plaque tournante européenne pour les importations d’héroïne d’Afghanistan et de cocaïne d’Amérique centrale. Ce trafic a encore permis à la mafia albanaise d’accroître son emprise sur le territoire. Les liens entre mafieux et élus locaux font d’ailleurs dire que l’Albanie est devenue le premier narco-État européen. Si 20 % des Albanais profitent des retombées de cette économie, la corruption engendrée par la drogue freine le développement général du pays. Non seulement 20 % de la population demeure sous le seuil de pauvreté, mais l’argent sale a gangréné toutes les institutions, jusqu’aux universités, privant les diplômés albanais de reconnaissance à l’étranger. En l’absence de perspective sur place, l’émigration est pourtant souvent la seule opportunité pour les jeunes Albanais. Or, non seulement cet exode accélère le déclin démographique du pays, mais il est contrôlé par la mafia. Celle-ci utilise une partie de la jeunesse désœuvrée pour monter des réseaux criminels en Europe occidentale, notamment en France, où plusieurs bandes organisées albanaises se sont spécialisées dans le trafic de drogue, la prostitution, la vente d’armes et les cambriolages.