Guide de la Jamaïque : Histoire

Grandes figures historiques

Henry Morgan (1635-1688). C'est en Irlande dans une famille de petits propriétaires terriens qu'est né en 1635 celui qui allait devenir l'un des princes de la flibuste internationale. Très jeune, il émigre vers les Caraïbes qui lui apparaissent comme une terre d'aventures bien plus excitante que son Irlande natale. Pour survivre, il se loue comme ouvrier agricole dans une plantation de l'île de la Barbade. Bientôt, il abandonne le travail de la terre et erre d'île en île jusqu'à prendre la direction d'un navire. Avant d'élire la Jamaïque comme quartier général, le capitaine Henry Morgan s'est taillé une réputation dans l'île d'Hispaniola. L'île de la Tortue, ancien repaire des pirates, étant trop proche des colonies espagnoles, il lui préfère Port Royal qui devient très vite la capitale de la piraterie internationale, un grand centre d'échanges commerciaux et un lieu de débauche et de plaisirs. Il fonde les Frères de la Côte, réunissant boucaniers, pirates et autres aventuriers dans une confrérie du pillage et de la vie hors-la-loi. Sacs et pillages organisés se succèdent sous l'oeil bienveillant des autorités anglaises qui perçoivent leur dîme au passage. Les galions espagnols chargés d'or, de pierres précieuses, d'épices et autres richesses qui sillonnent les mers du Nouveau Monde en tous sens sont les proies toutes désignées des pirates qui n'hésitent pas non plus à s'attaquer aux villes coloniales naissantes.

En 1668, Henry Morgan attaque et pille Porto Bello dans l'isthme de Panamá. En dépit du traité de Madrid qui met fin aux hostilités entre l'Espagne et l'Angleterre, il s'empare et incendie la ville de Panamá en 1671. L'Angleterre ne pouvant plus fermer les yeux sur ses exactions le fait capturer par la marine anglaise et juger à Londres. Mais il est relaxé et la faute est reportée sur le gouverneur de l'époque. Suprême hypocrisie, il est nommé gouverneur de la Jamaïque en 1673 après avoir obtenu son acquittement et sera reconduit dans ses fonctions à la tête de l'île quatre ans plus tard. C'est donc en homme respecté et comblé d'honneurs que Henry Morgan, prince des pirates, s'éteint tranquillement en 1688 après une vie mouvementée. Sa tombe sera engloutie par la mer lors du tremblement de terre qui a détruit plus de la moitié de Port Royal le 7 juin 1692.

Queen Nanny of the Maroons (1686 - NC). Nanny est une figure emblématique de la résistance jamaïcaine au système esclavagiste. Née au Ghana aux alentours de 1686, Queen Nanny, de la tribu Ashanti, ainsi que ses quatre frères, a été déportée en Jamaïque pour y être mise en esclavage dans une plantation de sucre. Avec son sens aigu de la politique doublé d'une âme de leader, l'insoumise décide de fonder une communauté de Marrons sur les hauteurs de l'ile, dans les Blue Mountains, dans la paroisse de Portland. Elle met sur pied des stratégies militaires pour aider les esclaves à fuir l'oppresseur. Elle est à la tête d'une zone d'environ 2,4 km² qui sera baptisée Nanny Town. Crainte de tous et reconnue comme une sorcière, une " Obeah ", sa manipulation des sciences occultes et rites magico-religieux inspirait la peur autant que le respect à la fois des rebelles et des Britanniques. Si son frère Cudjoe, Marron lui aussi, a succombé au traité de paix proposé par l'adversaire, Nanny l'insoumise a poursuivi son combat pour la liberté. Elle a initié de nombreux raids et, a su résister aux assauts pendant la domination, durant la 1ère Guerre des Marrons de 1720 à 1739. La légende lui attribue la libération de près de 800 esclaves. Mais seules les traditions orales détiennent le secret de la révolution qu'a mené la résistante en son temps. La date de sa mort est trop floue pour être prononcée. Mais Queen Nanny a reçu la plus haute distinction jamaïcaine : celle d' " héroïne nationale " pour sa lutte infatigable contre l'esclavage. Elle est d'ailleurs aujourd'hui à l'effigie du billet de 500 dollars.

Paul Bogle (1822 - 1865). Né libre, Paul Bogle était un diacre baptiste de Stony Gut, dans la paroisse de Saint Thomas. Frappé par l'injustice du déroulement des procès et la situation économique et sociale de l'époque, le jeune homme se sent investi de la mission d'apporter un avenir meilleur à ses semblables, prisonniers du système esclavagiste et du pouvoir central. En véritable activiste, lui qui avait le privilège du droit de vote, Paul Bogle rejoint la sphère politique aux côtés de George William Gordon pour combattre la pauvreté et l'injustice. Il devient leader du groupe. Le 11 octobre 1865, Bogle organise une marche de protestation pacifique de sa résidence jusqu'au Palais de Justice de Morant Bay. Quelques centaines de manifestants lui emboîtent le pas. Malheureusement, ce qui devait être pacifiste devint une démonstration de force avec les autorités. La Rébellion de Morant Bay, comme on l'a surnommé, qui a tourné en émeute, a valu à Bogle d'être pendu et à près de 500 personnes exécutées. Cependant sa révolte n'a pas été vaine car il a ouvert une voie à des pratiques plus justes en matière de justice, à des jugements plus équitables ; et ainsi rendu meilleures les conditions sociales et économiques des citoyens jamaïcains. Devenu héros national en 1969, il a été enterré au National Heros Park et un buste commémoratif a été érigé au Tribunal de Morant Bay en sa mémoire.

Alexander Bustamante (1884 - 1977). Syndicaliste jamaïcain et activiste anti-colonial, il fonde le Bustamante Industrial Trade Union en 1938, après la grande crise économique de 1930. Il est emprisonné deux ans plus tard pour ses " activités subversives ", mais crée à sa libération le Jamaican Laour Party (JLP) en 1943 après avoir été membre du People's National Party, premier parti politique du pays fondé par son cousin, Norman Manley. Elu maire de Kingston en 1947 et 1948 il devient " chief minister " une sorte de Premier ministre encore sous le joug anglais en 1953, lorsque le JLP remporte 22 des 32 sièges à la Chambre des Représentants. Alors qu'il milite pour l'indépendance, son cousin et rival politique demande un référendum sur la question en 1961, solution qui propulsera Bustamante Premier ministre du pays proclamée indépendant en 1962. Il gouvernera jusqu'en 1967, puis c'est Norman Manley qui lui succèdera à la tête du pays ! En 1969, il est proclamé " Héros National de Jamaïque " au même titre que son cousin pour son action politique.

Marcus Garvey (1887-1940). Né le 17 août 1887 à Saint Ann Bay, sur la côte Nord, Marcus Mosiah Garvey est le premier croisé de la conscience noire, un des leaders les plus charismatiques de la cause noire. Ses thèses ont inspiré le plus grand mouvement noir de tous les temps. Ce mouvement fera des adeptes dans toutes les Antilles, de la Dominique à la Grenade, et dans les communautés noires des Etats-Unis. Quand les tenants du Black Power se sont enflammés dans les années 1960, c'est à partir des idées de ce père spirituel. Les nations africaines émergentes de la seconde moitié du siècle comme le Kenya, le Ghana ou le Nigeria lui doivent beaucoup. Dans les années 1920, Marcus Garvey met en forme ses théories et attire l'attention sur la condition des Noirs à travers le monde. Il croit que la fraternité entre les hommes peut transcender le mal. Il croit en une culture noire originale, libre et progressiste qui doit fédérer les populations noires à travers le monde par-delà les frontières nationales. Il va imaginer la doctrine du rapatriement des Noirs sur la terre de leur origine dans une Afrique libérée de la tutelle blanche. Travaillant comme imprimeur, il crée l'UNIA (Universal Negro Improvement Association), dont l'objectif est d'améliorer le statut de la race noire. De 1912 à 1914, il sillonne les Caraïbes et l'Amérique centrale et stimule la lutte des Noirs. Bientôt, la Jamaïque est trop petite pour lui : il n'y trouve que peu de soutien à ses idées. Il émigre alors aux Etats-Unis, où il va poursuivre sa lutte. A partir de 1916, il intègre les différentes étapes de sa philosophie " Back to Africa ", par exemple en développant l'outil de ce retour au pays, la Black Star Line, une compagnie de navigation dont le but est de rapatrier les Noirs en Afrique. L'aventure de la Black Star Line s'achève assez vite, battue en brèche par le contre-pouvoir blanc et malmenée par des pseudo-malversations financières. Emprisonné 30 mois aux Etats-Unis en 1924, il est déporté en Jamaïque, son pays d'origine, en 1927. Il crée un journal, un syndicat, puis le premier parti politique du pays en 1929. Dès son retour, il prédit le couronnement d'un roi noir en Afrique qui libérera sa race. Cette prophétie sera concrétisée par le couronnement de Hailé Sélassié, empereur d'Ethiopie. Ne pouvant faire entendre sa voix sur la scène politique, il émigre à Londres en 1935 où il meurt en 1940 dans l'indifférence générale. Plus tard, son corps sera ramené en Jamaïque pour y être enterré en grande pompe et y devenir, à titre posthume, un héros national.

Chronologie

1494 > Christophe Colomb et son équipage posent le pied en Jamaïque, et deviennent les premiers Européns à découvrir cette île.

1509 > Les Espagnols s'adjugent l'île. Une grande partie de la population indigène, les Arawaks, meurt des maladies importées par les Européens et des mauvais traitements.

1517 > Les premiers esclaves noirs arrivent avec les bateaux espagnols.

1595 > Première attaques des Anglais qui veulent s'approprier la colonie.

1655 > Débarquement de 40 vaisseaux et 10 000 hommes envoyés par la couronne britannique.

1670 > Le traité de Madrid fait de l'île une propriété de la Couronne britannique. La Jamaïque devient la première nation exportatrice de sucre grâce à la main d'oeuvre importée d'Afrique de l'Ouest.

1692 > Port Royal est ravagé par un tremblement de terre. Spanish Town devient la nouvelle capitale et les réfugiés de Port Royal fondent, de l'autre côté de la baie, la ville de Kingston.

1697 > Traité de paix signé avec les Français qui gardent Hispaniola tandis que l'Angleterre garde la Jamaïque.

1739 > Création de Mooretown et soumission des Maroon's en échange de terres cultivables.

1795 > Deuxième guerre de rébellion des Maroon's.

1838 > Abolition de l'esclavage.

1865 > La rebellion sanglante de Morant Bay et les lourdes représailles des troupes anglaises provoquent un débat en Angleterre sur le statut de l'île, qui deviendra une colonie de la Couronne.

1872 > La capitale est transférée à Kingston.

1930 > La grande dépression économique aux Etats-Unis touche profondément l'économie de l'île.

1938 > Le PNP (People's National Party) est fondé par Norman Manley.

1962 > Indépendance de la Jamaïque. Alexander Bustamante devient Premier ministre.

1988 > Le cyclone Gilbert ravage une partie du pays.

1999 > Flambée de crimes dans certains quartiers de Kingston et intervention de l'armée.

2004 > Le cyclone Yvan traverse l'île et provoque de sérieux dégâts.

2008 > Bruce Golding porte le JLP (Jamaica Labour Party) au pouvoir.

2010 > Le parrain de Tivoli Garden (Kingston), soupçonné de trafic d'armes et de drogue, est extradé vers les Etats-Unis après deux semaines de violences à West Kingston entre les gangs et l'armée. 73 personnes trouvent la mort.

2012 > Arrivée au pouvoir du Parti national du peuple, mené par Portia Simpson Miller. Aux Jeux Olympiques de Londres, le sprinteur Usain Bolt devient le seul athlète à répéter un doublé 100 m/200 m. En octobre, l'ouragan Sandy frappe la Jamaïque.

Avril 2015 > Visite officielle du Président des Etats-Unis, Barack Obama, ce qui ne s'était pas produit depuis le passage de Ronald Reagan en 1982 !

Juillet 2015 > Les Blue Mountains sont inscrites au patrimoine mondial de l'UNESCO en tant que site naturel et culturel remarquable.

Décembre 2015 > Kingston désignée " Ville créative de musique " par l'UNESCO pour ses musiques uniques (mento, ska, reggae, rocksteady et dancehall) et ses chanteurs légendaires, ainsi que son immense potentiel créatif.

2017 > La Jamaïque élue 12e destination préférée au monde par la communauté Tripadvisor, parmi les 25 sélectionnées. Le pays est désigné la 3e nation la plus cool dans le classement établi par CNN, avec pour icône Usain Bolt.

L'île indienne

Bien avant l'arrivée des caravelles de Colomb, les terribles et vindicatifs guerriers Caraïbe harcelaient sans cesse les Arawak, destinant les prisonniers à la célébration de leur culte et les femmes à l'esclavage. C'est pourquoi les pacifiques Indiens Arawak, chassés des forêts tropicales du Venezuela et des rives du fleuve Orénoque, ont émigré en plusieurs vagues successives vers les îles aujourd'hui connues comme les Grandes Caraïbes. Ces îles, dont la végétation tropicale et le climat, ressemblant de très près à leurs terres d'origine, ont séduit les Arawak qui s'y sont établis entre le VIe et le Xe siècle apr. J.-C. On pense aujourd'hui que l'immigration s'est stabilisée vers l'an 1000 en Jamaïque. Cette grande île élue par une centaine de milliers d'Arawak est devenue Xaymaca, la terre des rivières et des forêts. Loin des fureurs caraïbes, la civilisation Arawak peut enfin se développer.

Les premiers habitants de l’île

Les Indiens Arawak sont de taille moyenne, 1,70 m environ, et de constitution robuste ; leur peau est cuivrée, leurs cheveux noirs, lisses et brillants, coupés droits sur la nuque et au-dessus des sourcils. Leur nez est busqué, la forme du front, large et fuyant, est obtenue par l'aplatissement du front des bébés à l'aide de bandes de coton et de palmes. Dans sa correspondance aux rois d'Espagne, Christophe Colomb décrit ainsi les premiers Arawak rencontrés sur l'île voisine d'Hispaniola (plus tard Haïti et Saint-Domingue) : " Ils ne possèdent pas d'armes, et vont tous nus... Ce sont des gens pleins d'humanité et sans méchanceté aucune... Ils aiment leur prochain comme eux-mêmes et leur façon de parler est la plus douce du monde, toujours aimablement et avec le sourire... "

Peuple tranquille, habitué à une vie calme et douce, les Arawak s'établissent près des côtes et des rivières. Leur civilisation est l'une des plus développées des Antilles et se caractérise par des expressions culturelles et technologiques singulièrement avancées. Elle exercera beaucoup d'influence sur les autres civilisations des Antilles. Cependant, ils ne connaissent pas la roue et ne possèdent pas d'écriture. Ils vivent de chasse, de pêche, de cueillette et d'une agriculture sur brûlis qu'ils maîtrisent bien. Ils cultivent le maïs semé à la pleine lune, le potiron, les patates douces, l'ananas, le tabac, le coton et le manioc à partir duquel ils fabriquent une galette de farine : la cassave. Habiles pêcheurs, ils se nourrissent de poissons et de tortues. Les femmes tissent les hamacs dans lesquels ils dorment et le nawa, une sorte de tablier de coton, est l'unique vêtement des hommes et des femmes. Leurs canoës creusés dans d'énormes troncs d'arbres évidés peuvent transporter jusqu'à 80 personnes. Sculpteurs et potiers talentueux, ils travaillent la pierre et le bois.

Les Arawak comptent les jours selon un calendrier lunaire. Peu partisans du travail acharné, ils ont développé un mode de vie où le loisir tient une grande place : ils apprécient la musique et la danse et pratiquent le jeu traditionnel de la pelote, une balle de caoutchouc qui ne peut être touchée qu'avec les hanches et les fesses. Fumer du tabac est un passe-temps et un rituel religieux. La cahoba est la principale cérémonie ; après plusieurs jours de jeûne, les hommes inhalent une drogue, provoquant des hallucinations, qui leur permet d'entrer en contact avec les divinités afin d'obtenir grâce et guérison et de pratiquer la divination.

Des hommes et des dieux

Les villages communautaires composés de plusieurs familles sont dirigés par un cacique, le chef héréditaire, qui a le privilège de la polygamie. La société Arawak est très hiérarchisée et compte trois classes sociales : les nobles et les prêtres se partagent le pouvoir, le peuple travaille la terre et pêche, aidé de quelques esclaves, d'anciens prisonniers de guerre.

Leurs dieux sont représentés par les zemes, des statuettes en bois ou en pierre, des amulettes et des masques. Le dieu suprême Yocahùma et son double féminin étaient identifiés au soleil et à la lune, associés à la création de la race humaine. Des divinités annexes complètent ce panthéon.

On ne possède aujourd'hui que peu de traces de cette civilisation Arawak, seulement quelques poteries et pétroglyphes. En revanche, ils nous ont légué certaines techniques de pêche et d'agriculture, et surtout un vocabulaire riche et spécifique.

Amateurs de tabac, quand vous paressez dans un hamac, sachez que c'est aux Indiens que vous le devez ; les mots maïs, ouragan ou canoë, cannibale, barbecue, iguane, maracas ou goyave nous viennent également en droite ligne des Arawak.

Et Christophe Colomb arrive

C'est le 4 mai 1494, au cours de son second voyage vers les Indes, que l'amiral pose le pied sur la côte Nord de cette île vaste et encore primitive, dans l'actuelle Discovery Bay ou baie de la Découverte.

L'accueil de la population arawak est légèrement hostile lors de cette toute première rencontre. Quelques flèches sont lancées depuis les canoës en direction des arrivants mais les canons et les chiens espagnols, faisant quelques victimes, ont vite raison de cette résistance plutôt symbolique. C'est au nom des souverains catholiques que Christophe Colomb prend possession de l'île qu'il baptise Santiago. Dès le lendemain, les Arawak viennent apporter présents et nourriture en gage d'amitié. Après une brève reconnaissance, les caravelles espagnoles repartent, non sans avoir débarqué quelques hommes chargés de fonder le premier établissement espagnol. C'est Puerto Seco, le port sec, qui voit le jour dans cette baie de la côte Nord, éloignée de toute source d'eau douce. Le 9 mai, la flotte fait route vers le golfe du Bon Temps, aujourd'hui Montego Bay. Après avoir réalisé un repérage rapide de la côte Nord, Christophe Colomb repart vers Cuba. Il fera encore une reconnaissance rapide de la côte sud de Santiago, sur le chemin du retour vers l'Europe qu'il regagne pour y préparer de nouveaux voyages. De retour en Espagne, il oublie la terre des forêts et des rivières.

La terre de la retraite involontaire de Colomb

Christophe Colomb ne reviendra dans l'île que neuf années plus tard, au cours d'un voyage de retour vers l'Europe, contraint de s'arrêter à cause des avaries subies par ses caravelles ; vermoulues, rongées par les vers, celles-ci ont été abandonnées au fur et à mesure du voyage. L'une d'elles est restée à Panamá, une autre a dû être abandonnée à Hispaniola. Celles qui restent ne sont pas en état de retraverser l'océan Atlantique.

Le grand amiral ne pouvant atteindre Hispaniola pour cause de gros temps doit s'arrêter en Jamaïque où il débarque en compagnie d'une centaine d'hommes d'équipage, de son fils Ferdinand et de son frère Bartolomé. Il restera un an, de juin 1503 à juin 1504, dans la baie de Saint Ann, quelques kilomètres à l'est de Puerto Seco. C'est la plus longue étape jamais effectuée au cours des voyages de Christophe Colomb. A cette époque, il a épuisé son crédit auprès de l'administration espagnole et n'est plus en grâce auprès des souverains. Personne ne se hâte de venir le récupérer sur ces côtes lointaines où il s'est échoué.

Bien au contraire, son absence arrange la Cour et on l'oublie volontairement sur la terre des rivières et des forêts pour mieux organiser la colonisation des nouvelles terres du royaume d'Espagne et les conquêtes à venir. Ses appels au secours restent lettre morte et ne reçoivent plus le moindre écho.

Ce n'est qu'un an plus tard que les émissaires Diego Mendez et Bartolomé Freschi, que Christophe Colomb a envoyé à Hispaniola depuis la Jamaïque, peuvent organiser une expédition de secours. Le 29 juin 1504, Christophe Colomb quitte enfin les rives de la Jamaïque, au terme d'une retraite bien involontaire, et reprend la mer pour rejoindre Hispaniola. Il repart enfin pour l'Espagne en septembre 1504, mais ne reviendra plus jamais dans ce Nouveau Monde qu'il a découvert.

Une île sans or

Aux termes des accords passés avec les souverains d'Espagne, l'île est concédée à la famille Colomb au titre de propriété personnelle en 1504. A la mort de l'amiral en 1506, c'est son fils Diego Colomb qui en hérite avec le titre de marquis de Jamaïque. Mais si l'eau douce abonde en Jamaïque, l'or tant convoité n'est pas au rendez-vous. Leurs espoirs déçus, les colonisateurs espagnols vont très vite se désintéresser de l'île pour se tourner vers les contrées plus riches de l'Amérique du Sud. La Jamaïque est abandonnée à quelques familles nobles qui s'établissent à Río Bueno dans le premier établissement colonial de l'île. Les Espagnols ne s'installent vraiment en Jamaïque qu'à partir de 1509, quand Juan de Esquivel, ancien compagnon du grand amiral installé dans l'île voisine d'Hispaniola, est nommé gouverneur de la Jamaïque par le fils de Colomb. Il établit la colonie espagnole de Sevilla Nueva, non loin des premiers établissements de Río Bueno. La maigre colonie ne compte qu'un fortin, un château, et une église. L'insalubrité du climat de cette région côtière marécageuse et l'absence d'or poussent les Espagnols vers l'intérieur de l'île, le long du Río Cobre, plus au sud.

Délaissant la côte, ils fondent en 1534 la capitale de l'île, Santiago de la Vega, aujourd'hui Spanish Town, dans une plaine protégée de la mer et à proximité de ports naturels, non loin de l'actuel Kingston. Une quinzaine d'années plus tard, la modeste capitale compte cinq cents maisons, six églises et un monastère franciscain dont rien ne subsiste aujourd'hui.

Malgré les bras indigènes mis à contribution pour l'orpaillage, les Espagnols ne trouvent toujours pas l'or âprement recherché. Les colons vont donc se désintéresser très vite de cette colonie sans ressources. Les centres d'intérêt économiques et politiques se déplacent vers le continent américain. L'île devient une colonie agricole de second ordre où on élève du gros et petit bétail (bovins et porcins), on y développe quelques cultures de base telles la canne à sucre et les patates douces. Les exploitations des colons ont remplacé les fermes des Indiens détruites pendant que la population indigène est enrôlée pour travailler au service des colonisateurs. Mais la Jamaïque n'est pas une colonie prospère. Rien n'est fait pour développer les ressources de l'île. Le choix de Cuba, sa voisine, comme principale escale de la flotte espagnole, précipite l'abandon de la Jamaïque qui était jusqu'alors un relais important sur la route de Veracruz. L'île n'est bientôt plus qu'une base arrière pour la conquête du continent américain, une halte de ravitaillement et d'approvisionnement pour les navires sur la route de contrées plus riches de promesses.

Entre-temps, c'est-à-dire en une cinquantaine d'années, la population indigène Arawak a disparu. Les Indiens ont été décimés par dizaines de milliers, morts d'épuisement sous les mauvais traitements des colonisateurs ou anéantis par des maladies inconnues venues d'Europe (variole, tétanos ou fièvre typhoïde). D'autres encore ont préféré le suicide à la tutelle des colons. Les lois protégeant les Indiens adoptées en 1542 par l'administration espagnole sous la pression du dominicain Bartolomé de las Casas sont arrivées trop tard. En 1611, un rapport envoyé au roi d'Espagne fait état de 74 Indiens en vie dans l'île. Il faut donc remplacer cette main-d'oeuvre corvéable à merci et si peu coûteuse.

Les esclaves noirs remplacent les esclaves amérindiens

Les exploitations agricoles se développent, exigeant une main-d'oeuvre abondante et capable de travailler dur dans des conditions climatiques tropicales.

L'esclavage est déjà pratiqué en Espagne depuis le XVe siècle. C'est donc de la péninsule Ibérique que débarqueront les premiers esclaves destinés aux mines en 1517. Ils sont bien évidemment trop peu nombreux pour répondre aux besoins croissants des colons. A défaut d'esclaves, c'est la lie de la société européenne qui fournira la première main-d'oeuvre en remplacement des Amérindiens. Le planteur ne les paie pas, mais s'engage à leur fournir au terme d'un contrat de trois à cinq ans un bout de terre sur lequel ils peuvent s'établir librement. Parmi cette population d'indésirables, beaucoup viendront grossir les rangs de la flibuste internationale qui commence à voir le jour entre les îles du Nouveau Monde.

Les Hollandais, commerçants chevronnés, organisent la traite des Noirs depuis les côtes de l'Afrique de l'Ouest, de l'actuel Sénégal à l'Angola, marquant le début de l'ère esclavagiste et du commerce triangulaire, de l'Afrique vers les Caraïbes avec des esclaves, des Caraïbes vers l'Europe avec du sucre et de l'Europe vers l'Afrique et les Caraïbes avec des biens de consommation.

Plus tard, les Anglais prennent le relais dans la traite des Noirs, important des esclaves des tribus Coromantes, Eboe, Mandingos, Fanti et Ashanti des côtes Ouest de l'Afrique et des tribus Ibo et Yoruba des territoires correspondant aujourd'hui au Nigeria. La Jamaïque est la première escale sur la route des bateaux chargés d'esclaves africains. On y débarque en priorité les individus indisciplinés les plus insoumis, des fortes têtes qui animeront rébellions et révoltes.

Le lot de consolation des Anglais

Un siècle durant, l'île connaît une existence sans histoire, une vie coloniale réduite à quelques exploitations agricoles et à l'arrivée de la main-d'oeuvre africaine. Seuls les raids des pirates, basés dans l'île de la Tortue au large d'Hispaniola, dans les grandes exploitations agricoles animent cette vie tranquillement provinciale. Au début du XVIIe siècle, la Jamaïque ne compte que quelque 3 000 âmes. La vie sociale et politique est quasi inexistante, la colonie est trop loin de l'Espagne pour avoir un poids quelconque dans les décisions du gouvernement. Loin des territoires riches en promesses d'or du continent américain, la Jamaïque vit au ralenti, oubliée des souverains espagnols, presque autonome. Les querelles entre l'Eglise et les gouverneurs successifs ainsi que les attaques répétées des pirates affaiblissent petit à petit l'autorité de l'administration espagnole. Dans le même temps, les rivalités européennes s'étendent progressivement aux terres lointaines du Nouveau Monde.

Les premiers bateaux français pénètrent dans les Caraïbes en 1506. Les colons espagnols de Jamaïque repoussent deux navires français loin de leurs côtes en 1556.

L'histoire s'accélère quand les Anglais, saisis à leur tour par la fièvre colonisatrice qui consume l'Europe du Sud, décident de participer à l'aventure. En 1596, la première attaque anglaise est menée par l'aventurier Anthony Shirley ; puis en 1603, 1640 et 1643, l'île doit faire face à trois raids anglais sans conséquences.

Mais la suprématie des Espagnols et leur domination commerciale suscitent des jalousies chez ses voisins. Dès la seconde moitié du XVIIe siècle, l'Anglais Oliver Cromwell décide de rafler quelques territoires aux Espagnols et conçoit le plan Western Design destiné à briser le monopole commercial de l'Espagne dans le Nouveau Monde et à agrandir les possessions britanniques.

La riche Hispaniola est la première cible de la flotte anglaise partie de Portsmouth en décembre 1654 et conduite par l'amiral William Penn, le père du futur créateur de la Pennsylvanie, et le général Robert Venables, ancien gouverneur de Liverpool. Les deux hommes ne s'entendent guère. Leurs relations sont décrites par l'historien Germán Arciniegas : " Penn souriait chaque fois que Venables commettait une bévue et Venables commettait une bévue chaque fois qu'il donnait un ordre... " Commandement déficient, armée hétéroclite composée de bric et de broc, soldats mal équipés et peu entraînés, l'échec de l'attaque d'Hispaniola est total.

Malgré la supériorité numérique des Anglais, les Espagnols défendent becs et ongles leur propriété et, en avril 1655, les Anglais déplorent la perte de mille hommes. Il ne reste plus aux troupes britanniques sévèrement éprouvées qu'à capituler et à se replier devant la suprématie espagnole.

Mais il faut sauver la face. Les côtes jamaïcaines toutes proches offrent une retraite commode et vont apaiser les convoitises et les rancoeurs anglaises. La Jamaïque, peu peuplée, oubliée des politiques et des militaires, peu défendue et mal armée, fera l'affaire des Anglais décidés à prendre leur revanche.

Les Anglais débarquent

Le 10 mai 1655, une quarantaine de vaisseaux et quelque 10 000 hommes débarquent à Caaguaya (Passage Fort), le port de Santiago de la Vega (Spanish Town), dans la baie de l'actuel port de Kingston. L'expédition marche vers Santiago de la Vega, la capitale. Surpris par cette attaque, les Espagnols ne se défendent même pas.

Acculés, ils capitulent rapidement et acceptent la reddition le 11 mai ; ils sont sommés de quitter l'île au plus vite. Ne pouvant qu'obtempérer, ils abandonnent la ville aux Anglais et s'enfuient vers le nord dans le but de rejoindre Cuba ou l'Amérique centrale après avoir détruit ce qu'ils ne peuvent emporter. Nombre d'entre eux libèrent leurs esclaves et les encouragent à gagner les terres sauvages du centre et du nord de l'île d'où ils pourront mener une guerre d'usure contre les occupants britanniques en attendant l'aide d'une armée espagnole. Les colons espagnols comptent bien revenir avec des renforts pour reconquérir leur île.

C'est donc dans une ville vide que les Anglais arrivent triomphants ; frustrés de leur victoire, découvrant une ville désertée, ils détruisent tout dans une rage vengeresse, brûlant les églises, dévastant les maisons, pillant les commerces, fondant les cloches...

Cependant, quelques Espagnols sont restés, tentant de résister à l'envahisseur en menant leur propre guérilla depuis les montagnes où ils se sont réfugiés, sous la bannière du général Cristóbal Arnaldo de Ysassi, le dernier gouverneur espagnol de l'île.

Les autres colonies espagnoles envoient quelques renforts depuis le Mexique et Cuba. Ils essuient deux défaites successives, à Ocho Rios en 1657 et à Río Bueno - la plus grosse bataille militaire de l'histoire de l'île - en juin 1658 contre le colonel anglais d'Oyley. Le général espagnol Ysassi résistera encore pendant deux années d'une guerre inégale et sans espoir pour finir par se réfugier à Cuba avec ses maigres troupes.

En 1670, le traité de Madrid met fin à l'opposition entre les deux camps et consacre officiellement la victoire des Anglais. Un traité de paix qui ne met pas pour autant fin à la guerre... D'Oyley sera le premier d'une série d'une soixantaine de gouverneurs britanniques.

Entre-temps, les Anglais ont détruit tout ce qui, de près ou de loin, rappelle la présence espagnole, et seuls quelques noms de lieux survivent à cette haine destructrice.

Les Français mis à l’écart

Le 19 juillet 1694, une flotte conduite par l'amiral Jean Ducasse, gouverneur de Haïti, débarque sur les côtes Nord et Est de la Jamaïque, un morceau de choix sur l'échiquier caraïbe. Les espoirs expansionnistes des Français seront vite anéantis. Ils se retirent rapidement de l'île, après avoir raflé un millier d'esclaves et laissant une cinquantaine de plantations dévastées pour toute trace de leur incursion peu glorieuse. En 1697, le traité de Ryswick signé entre la France et l'Espagne officialise la présence française à Hispaniola et les Français satisfaits oublient la Jamaïque.

Les Marrons de la colère

A peine le temps de signer un traité de paix, qu'il faut reprendre les armes ! En effet, un autre conflit, plus insidieux, commence et opposera colonisateurs anglais et anciens esclaves pendant près d'un siècle. Libérés par leurs maîtres espagnols, ces esclaves se sont concentrés à l'intérieur du pays dans le Cockpit Country et sur les contreforts nord des Blue Mountains. On les appelle les Maroon, de l'espagnol cimmarón, sauvage indompté, que la langue française transforme en Marron. De leurs montagnes, ils harcèlent sans relâche les Anglais, organisant des raids sur les plantations, brûlant les champs, volant le bétail et le matériel et détruisant le reste avant de disparaître sous le couvert d'une végétation inextricable. D'autres esclaves en fuite les rejoignent dans ces montagnes difficiles d'accès. Petit à petit, les rangs des Marrons grossissent de même que leur confiance en eux. Leur quartier général est Nanny Town, un village bien protégé au nord-est de Blue Mountain Peak. La reine Nanny est l'une des âmes de la rébellion. Les Anglais humiliés ne contrôlent plus la situation et importent des chiens de chasse pour débusquer les rebelles dans leur retraite.

En 1663, les Marrons dédaignent la liberté et les terres qu'on leur offre contre leur reddition. N'accordant aucune confiance aux négociateurs, les Marrons refusent et continuent à consolider leurs troupes.

En 1690, les esclaves de Clarendon, issus de la tribu guerrière africaine des Coromantes, se révoltent, rejoignent les Marrons et mènent, avec le général Cudjoe à leur tête, ce qui reste connu comme la première guerre des Marrons. Familiarisés avec la forêt et ses pistes impénétrables, les Marrons évitent la guerre ouverte et favorisent la guérilla, une guerre d'usure contre les planteurs et le pouvoir en place. D'embuscades en escarmouches, les Marrons usent la résistance des forces officielles.

Les Anglais aidés d'Indiens et guidés par les chiens de chasse finissent par soumettre les anciens esclaves au terme de la bataille de Nanny Town, remportée par les forces anglaises en 1734. La ville est détruite et nombre d'entre eux choisissent le suicide plutôt que le retour à la captivité. Aujourd'hui, le site est toujours hanté par les esprits des valeureux guerriers qui ont péri dans la bataille.

La création de Mooretown

Le 1er mars 1739, un traité est signé entre Cudjoe et le colonel Guthrie, au terme duquel les Marrons se soumettent en échange de 600 ha de terre dans la région du Río Grande où ils établissent Mooretown. Par ce traité, ils doivent refuser leur aide aux esclaves évadés et aider à leur capture. Cudjoe est nommé commandant à Trelawny Town. Son statut lui accorde le pouvoir juridique sur tout délit sauf ceux méritant la peine capitale. Deux émissaires des autorités sont délégués pour vivre avec la communauté et veiller au maintien de l'entente. Un traité identique sera signé avec Quao, le chef des Marrons de l'est dans les Blue Mountains. Les traités marquent le début d'une période de cinquante années de paix, durant lesquelles Accompong et Johnny, les deux frères de Cudjoe et ses lieutenants pendant la guerre, lui succèdent au poste de commandant. Au cours de ces périodes de rébellions apparaissent les premières bases d'une culture de résistance en marge de la culture colonialiste ; religions, croyances, langues, musiques, rythmes, fusionnent pour donner naissance au patois, au vaudou, à la musique traditionnelle jamaïcaine, premiers fondements d'une identité commune.

Aujourd'hui encore, les descendants des Marrons vivent dans les villages libres de l'intérieur de l'île et bénéficient d'un statut particulier dont l'origine remonte au XVIIIe siècle.

Quand les pirates font la loi

L'Amérique est la terre de toutes les richesses. Les colonies qui produisent du sucre, du tabac ou de l'indigo, et la mer des Caraïbes, désormais très fréquentée, où circulent des navires aux panses remplies de trésors, ne peuvent qu'attirer les représentants de la flibuste et de la piraterie internationale.

Dès le milieu du XVIe siècle, avec le développement des premières colonies, la grande tradition de la piraterie prend forme. Ce sont généralement des aventuriers français, anglais et hollandais, arrivés avec les premiers colons dans les îles, notamment à Hispaniola, qui après avoir vécu de l'élevage et du commerce de viande ou avoir travaillé sous contrat dans les plantations, ont préféré se tourner vers des activités plus lucratives, mais moins légales. Le quartier général de ces aventuriers se trouve dans l'île de la Tortue au nord-est d'Hispaniola.

L'administration espagnole n'est pas tendre avec eux, c'est pourquoi, abandonnant leur ancien repaire, beaucoup d'entre eux élisent la Jamaïque comme nouvelle base stratégique pour écumer le nouvel espace maritime des Caraïbes. La côte Nord est idéalement placée sur la route des galions espagnols, et Port Royal relié à la terre par un mince cordon littoral, voisin de la capitale, assure une retraite bien protégée.

Le royaume des pirates

Port Royal va se développer pour devenir la ville la plus corrompue des Caraïbes - la plus riche aussi - et la capitale de la piraterie caraïbe, sous l'oeil complaisant des colons et de l'administration anglaise qui savent leur île mal protégée des agressions extérieures et leurs plantations mal défendues contre les Marrons. Les pirates, anglais il va de soi, sont tolérés, voire bienvenus, à condition qu'ils portent leurs attaques contre les ennemis jurés, les Espagnols, et qu'à l'occasion ils revendent ou partagent les revenus de leurs rapines. Leurs activités vont connaître des périodes plus ou moins fastes selon les dispositions de la Couronne anglaise et des gouverneurs successifs. Sous l'égide de Henry Morgan, ils fondent la confrérie des Frères de la Côte pour renforcer leurs rangs face aux autres nations. Port Royal sera nettoyé de cette engeance en 1664 à l'initiative du gouverneur de l'époque, sir Thomas Modyford. Les pirates retournent sur l'île de la Tortue, mais n'en continuent pas moins à attaquer les navires et les plantations. Mais le gouverneur mis au courant des visées hollandaises sur l'île demande l'aide des pirates anglais. Henry Morgan prend la tête de cette armée peu régulière. Le danger écarté, les pirates regagnent Port Royal et reprennent leurs lucratives activités, versant désormais une commission officielle aux politiciens jamaïcains. A la demande du roi d'Angleterre qui ne voit pas d'un bon oeil cette officialisation du trafic, les pirates prennent leur retraite, se tournant vers l'élevage et l'agriculture.

La bataille de Panamá

Les pirates rentrent à nouveau en scène en 1670, quand Henry Morgan est encore une fois appelé à la rescousse avec le titre d'amiral et commandant en chef de tous les navires de guerre appartenant à l'île. La ville de Panamá est cette fois la cible des Anglais. Cette cité prospère et bien développée est la tête de pont des Espagnols sur l'Amérique continentale. Morgan et ses hommes prennent la ville par surprise, mais l'incendient par erreur en célébrant leur victoire. Le retour des pirates à Port Royal est triomphal. Mais le traité de Madrid qui établit la paix entre les belligérants est signé en juin juste avant l'attaque de Panamá, ce que ne pouvait ignorer le gouverneur. Ce dernier est rappelé à Londres, jugé et emprisonné, et, ironie de l'histoire, c'est Henry Morgan qui va hériter de ses fonctions, devenant gouverneur de l'île en 1673.

Passé de l'autre côté du miroir, l'ancien pirate prend son nouveau rôle très au sérieux. Il pourchasse impitoyablement ses anciens compagnons, emprisonnant et faisant pendre ceux qui n'acceptent pas de prendre leur retraite. Les plus connus ont pour nom Black Beard (Barbe Noire) - de son vrai nom Edward Teach - ou Jack Rackham, dit Calico Jack parce qu'il portait des sous-vêtements d'indienne, qui finira sur le gibet.

Port Royal, désormais débarrassé de sa population dévoyée, compte 6 500 âmes dont 2 500 esclaves africains. La ville, connue comme la " Sodome des Caraïbes ", mène la vie prospère et décadente d'un port négrier jusqu'à son engloutissement par la mer lors du tremblement de terre de 1692. Châtiment divin ou simple catastrophe naturelle ? Leur capitale disparue et leur organisation démantelée, les pirates reprennent leur errance vers d'autres latitudes et partent écumer d'autres mers...

L'ère des plantations

Le mercantilisme triomphe grâce à la production coloniale, la transformation du sucre, les échanges commerciaux, la traite des Noirs et l'ensemble du système esclavagiste. La Jamaïque va suivre l'exemple tout proche de la Barbade où le sucre est roi. Dès le XVIIe siècle, il devient le pilier de l'économie jamaïcaine. Le cacao, l'indigo - on en comptera jusqu'à 40 plantations - et le tabac sont aussi des cultures prospères mais nettement moins profitables que la canne. Le développement des plantations est encouragé par l'administration anglaise et de solides fortunes s'accumulent sous les tropiques. Le commerce se développe et, pour le soutenir, on importe de plus en plus d'esclaves des côtes occidentales de l'Afrique. Dès 1672, le trafic négrier est organisé avec la création de la Royal African Company. Des milliers de captifs africains traversent l'Atlantique dans des navires où l'hygiène est si mauvaise que le taux de mortalité atteint plus de 35 % pendant la traversée. D'immenses exploitations agricoles sont constituées aux dépens des petites plantations qui ne peuvent réunir les capitaux nécessaires à la concurrence. En 1673, on dénombre 57 plantations, soixante-six ans plus tard, on en comptera 430. La Jamaïque devient la première colonie sucrière de l'Angleterre et le premier producteur mondial de sucre. C'est aussi grâce au sucre que les colonies anglaises des Antilles détiennent un pouvoir considérable sur la Couronne britannique.

La plantation est un véritable village quasiment autosuffisant et auto-administré. Tandis que les gestionnaires travaillent dans les bureaux, les esclaves sont majoritairement exploités dans les champs de canne qui s'étendent à perte de vue, sous le fouet du superviseur. D'autres esclaves font tourner le moulin, le bouilloir à sucre, d'autres enfin, plus chanceux, sont domestiques dans la greathouse. La punition et le châtiment corporel sont leur lot quotidien car ils sont considérés comme une propriété du planteur. Les étables et les écuries regorgent de bétail ; forges et ateliers fournissent les pièces nécessaires aux machines. Les logements des esclaves sont bâtis à proximité. Ils ont la jouissance de petits lopins de terre sur lesquels ils font pousser des pommes de terre ou des bananes plantain qu'ils vendent au marché dominical, épargnant un peu pour racheter leur liberté au planteur.

Les esclaves majoritaires sur l'île

Les greathouses, les maisons des maîtres, sont construites à l'écart de l'effervescence de la plantation, sur une colline bénéficiant des vents frais tout en permettant une surveillance plus facile. Mais ces demeures sont rarement habitées ; dès que l'exploitation est lancée, le propriétaire s'installe en ville où la vie sociale est plus intéressante. Pour beaucoup, la Jamaïque n'est qu'une étape. Les planteurs anglais sont pour la plupart venus attirés par les gains faciles, et non pour s'y établir définitivement. Une fois l'exploitation mise en route, et fortune faite, les régisseurs administrent la propriété des Anglais quelquefois repartis en Angleterre ; les plantations changent souvent de mains.

L'esclavage a déterminé la réussite économique de l'île. En 1764, la Jamaïque compte 166 000 âmes dont 144 000 esclaves. Dès l'arrivée des navires chargés d'esclaves, des annonces apparaissent dans la presse locale. Les planteurs les achètent en groupe ou à l'unité lors de ventes aux enchères, mais on veille à désunir familles et tribus, pour éviter la création de clans au sein des plantations. Le bétail humain est marqué au fer du chiffre du nouveau propriétaire et acheminé vers la plantation. On estime qu'un tiers d'entre eux mourrait durant les trois premières années. Les esclaves sont divisés en équipes, des plus forts et résistants occupés aux champs et à la production de sucre aux plus faibles chargés de la nourriture des animaux et du désherbage. Les plus chanceux sont dirigés vers la maison où ils seront domestiques. Le dimanche est traditionnellement jour de repos. Au bout de quelques années, des esclaves peuvent acheter leur liberté ou sont émancipés par leur maître ; ils constituent la caste des Noirs libres.

L’abolition

En 1760, désemparé devant la plus sérieuse des révoltes d'esclaves, le gouvernement demande l'aide des Marrons pour mater l'insurrection. Partie de Port Maria dans la paroisse de Saint Mary, la rébellion est menée par Tacky, un ancien chef africain originaire du Ghana. Après avoir pillé un dépôt d'armes, il encourage les esclaves des plantations à la révolte qui gagne bientôt tout le pays avant de s'achever avec la mort de Tacky et le suicide collectif de la bande d'insurgés.

Les Marrons de la colère II

La Révolution française et ses idéaux libéraux, la révolte des esclaves haïtiens - la plus importante rébellion d'esclaves que le monde ait connue et qui se soldera par l'indépendance d'Haïti en 1804 - et le développement du mouvement antiesclavagiste en Grande-Bretagne sont autant de ferments qui font éclater en 1795 une deuxième guerre des Marrons, soutenue selon certaines sources par des agents français. La révolte démarre dans la paroisse de Trelawny à Montego Bay, où deux voleurs de cochons ont été flagellés. L'incident heurte la fierté des Marrons qui appellent à la vengeance. Alarmés, les magistrats demandent des troupes en renfort de la milice locale, aggravant l'agitation. Le nouveau gouverneur de la Jamaïque, le comte de Balcarres, vétéran de la guerre d'indépendance américaine, est un partisan de la manière forte. Il fait appliquer la loi martiale, prend la tête des troupes, établissant son quartier général à Montego Bay. Trelawny Town, une enclave marron, est détruite, mais les troupes anglaises tombent dans une embuscade et sont décimées. La révolte des Marrons se propage dans tout le pays. Pendant cinq mois, les insurgés sont traqués sans répit. A cet effet, une centaine de chiens sont importés de Cuba pour débusquer les rebelles dans leurs repaires de l'impénétrable Cockpit Country. Suit une deuxième reddition des insurgés marrons. 600 d'entre eux sont déportés vers la Nouvelle-Ecosse, puis vers la Sierra Leone. Les troupes britanniques occupent le village de Trelawny et la menace marron est définitivement éradiquée.

Mais les idées libérales avancent inéluctablement et le leader abolitionniste William Wilberforce, membre de la Chambre des communes, milite sans relâche pour l'abolition. A l'inverse de l'abolition à la française, l'abolition anglaise de l'esclavage sera progressive.

Un Noël exceptionnel

L'année 1807 marque la fin de la traite des Noirs. Après le 1er mars 1808, plus aucun esclave ne débarque dans l'île. William Wilberforce, Thomas Clarkson, Zachary Macaulay, James Stephen, Granville Sharp, les saints, membres de la secte de Clapham, exercent une influence importante sur les décisions du Parlement britannique en faveur de l'abolition de la traite puis de l'esclavage, notamment à partir de 1831.

Cette année-là, une nouvelle révolte éclate dans la paroisse de Trelawny, menée entre autres par Sam Sharpe. La révolte de Noël éclate le 28 décembre 1831 quand le pasteur baptiste Daddy Samuel Sharpe prend la tête d'une marche passive d'esclaves qui refusent de reprendre leur travail après Noël. La rébellion se termine le 5 janvier 1832 après avoir enflammé plusieurs paroisses.

Des plantations ont été incendiées, des planteurs assassinés. On déplore 14 vies blanches, un millier de Noirs trouvent la mort et 312 sont exécutés. En mai 1832, Sam Sharpe est pendu sur la place centrale de Montego Bay qui porte désormais son nom. Il sera déclaré héros national en 1975.

A Cornwall, il n'y a pas eu une goutte d'eau depuis le 16 novembre. On ne voit pas les moindres vestiges de végétation ; et nous commençons à craindre une famine chez les nègres, en raison de la sécheresse qui a détruit leurs jardins vivriers. Il ne manquait plus que cela pour accroître le danger dans l'île, où les classes élevées sont toutes alertées au plus haut point par les rumeurs selon lesquelles Wilberforce aurait l'intention de libérer complètement les nègres. L'étape suivante serait, selon toute probabilité, un massacre général des blancs, et une réédition des horreurs de Saint-Domingue [... ]. A St. Thomas's-in-the-East, des troubles eurent lieu, à Noël dernier, nécessitant l'intervention des magistrats. On dit que les nègres de cette paroisse s'étaient mis en tête que c'était le Régent et Wilberforce qui avaient en fait décidé de leur donner la liberté immédiatement, au premier jour de l'année, mais que l'opposition dans l'île avait contrecarré ce projet. Leur mécontentement avait été soigneusement et habilement entretenu par des méthodistes métis qui, dans différentes propriétés, tenaient la nuit des réunions secrètes, et faisaient de leur mieux pour égarer et affoler ces pauvres créatures par leurs prêches extravagants et absurdes. Ces gens jouent constamment sur le péché, le diable et le feu de l'Enfer, et ils décrivent le Tout-Puissant et le Sauveur comme des êtres si terribles que nombre de leurs prosélytes ne peuvent entendre le nom du Christ sans trembler. Un pauvre nègre, dans l'une de mes propriétés, raconta au contremaître qu'il savait qu'il était un si grand pécheur que rien ne pourrait l'arracher des griffes du diable, même pour quelques heures, sauf s'il chantait des hymnes ; et il chantait sans s'arrêter, jour et nuit, si bien qu'à la fin la terreur et le manque de sommeil lui tournèrent l'esprit et le pauvre malheureux mourut, fou à lier. " (Journal de voyage à la Jamaïque (1834), M.-G. Lewis, José Corti, 1991)

En 1834, on déclare libres les enfants âgés de moins de six ans. Les anciens esclaves sont soumis au régime de l'apprentissage qui dure quatre années pour les domestiques et six ans pour les travailleurs agricoles. L'apprenti doit travailler sans salaire pendant quarante heures par semaine pour son ancien maître, ce qui est, en fait, un prolongement de l'esclavage. Il faudra attendre le 1er août 1838 pour que l'émancipation des 319 351 esclaves présents sur le territoire jamaïcain soit enfin proclamée officiellement.

Post émancipation et naissance des premières communautés rurales

Outre l'apprentissage, le gouvernement anglais a largement dédommagé les planteurs pour la perte de leur main-d'oeuvre. Un budget de plus de vingt millions de livres sterling sera voté pour indemniser les planteurs de l'ensemble des colonies britanniques avant même la promulgation du décret d'abolition. Mais les esclaves ne reçoivent aucune compensation. Afin de maintenir la main-d'oeuvre sur les plantations, des assemblées de colons établissent une réglementation qui limite l'établissement des anciens esclaves comme agriculteurs indépendants. Limitation de la superficie des propriétés, contrôle des cultures pratiquées, création d'ateliers disciplinaires pour les vagabonds, augmentation de la pression fiscale sur la petite propriété, autant de mesures de nature à freiner une véritable indépendance des anciens esclaves et à restreindre leur voix au chapitre politique puisque seuls pourront être électeurs et éligibles ceux qui seront propriétaires. Cependant, au terme de la période d'apprentissage, beaucoup d'anciens esclaves préfèrent l'indépendance plutôt que l'esclavage déguisé que demeure le travail de la plantation. Lâchés dans la nature, sans repères, sans ressources, ils se retirent à l'intérieur de l'île où ils développent une économie de survie à partir de la culture de minuscules lopins de terre. Cette paysannerie est encore à l'heure actuelle l'une des clés de voûte de l'économie et de la société jamaïcaine. Plus de main-d'oeuvre bon marché donc. Les coûts augmentent, la production de sucre chute.

La crise de l'économie sucrière

A partir de 1830, la concurrence du sucre de l'île Maurice, puis du sucre de betterave européen se font durement sentir. Les indemnités perçues par les planteurs ont été investies en Europe et, faute de financement, les unités de production sucrières de l'île ne peuvent être modernisées.

De nombreuses plantations sont abandonnées, laissées en friche, vendues pour une bouchée de pain. Les planteurs remplacent les Noirs par des ouvriers sous contrat. Entre 1834 et 1865, plus de 25 000 hommes seront importés en Jamaïque dont près de la moitié d'Afrique. Les premiers arrivés sont des Européens. De 1834 à 1838, des milliers d'Ecossais, d'Irlandais, d'Allemands et de Britanniques débarquent en Jamaïque ; beaucoup succombent aux fièvres tropicales, la plupart repartent découragés par les mauvaises conditions de travail et d'existence. Les Chinois investissent l'île entre 1852 et 1870 mais leur transport depuis la Chine s'avère trop coûteux et le gouvernement chinois met un frein au flux en attribuant des terres aux candidats à l'émigration. Les Indiens ramenés de la lointaine colonie asiatique entre 1880 et 1917 sont à l'origine de la population indienne de l'île, car les Indiens sous-payés n'ont jamais pu acquitter leur billet de retour. Malgré cette nouvelle main-d'oeuvre, l'industrie sucrière ne se relève pas.

Les villages libres : entre l’éducation et la religion

La période suivant l'émancipation voit apparaître les premiers villages libres. Ces nouvelles communautés d'anciens esclaves qui vivent loin des grandes propriétés sont prises en main par des missionnaires non-conformistes - les baptistes se montrent particulièrement actifs -, qui craignent que l'éclatement des plantations ne disperse leurs brebis. Aussi, les hommes d'église achètent-ils de vastes terrains qu'ils répartissent entre les familles, créant ainsi les premières structures villageoises libres. L'Eglise et l'école deviennent naturellement les institutions dominantes de ces villages où les pasteurs sont les garants des valeurs et de la culture. Les ressources sont faibles, elles proviennent essentiellement des faibles gages gagnés au temps de l'esclavage et des dons humanitaires en provenance d'Angleterre. Sligoville, fondé par le révérend James Phillippo, pasteur baptiste de Spanish Town, est le premier de ces villages libres. Le 10 juillet 1835, il achète 10 ha de terre à proximité de la résidence d'été du gouverneur de l'île, lord Sligo. En octobre 1835, un bâtiment sort de terre qui abritera l'église et l'école. Il sera terminé en juillet 1838. Entre le 12 mars et le 1er août 1838, 21 anciens esclaves dont trois femmes achètent des lots de 0,2 ha au prix de 1,16 livre le lot. Le premier, William Atkinson, enregistre sa propriété le 12 mars 1838 au cadastre de Spanish Town. En 1842, 150 lots de terres sont vendus mais ne peuvent satisfaire la demande grandissante. Des petites fermes et leur jardin potager poussent dans un village dont les rues géométriquement tracées portent les noms des grands meneurs abolitionnistes. En 1842, la plupart des hommes de Sligoville travaillent aux exploitations de café et dans les plantations de canne à sucre pendant que les femmes vaquent aux tâches domestiques. D'autres ministres de Dieu suivent l'exemple et, le 19 février 1839, le village de Victoria voit le jour dans la paroisse de Saint-Thomas. A Saint Ann, cinq villages libres naissent dans les Dry Mountains : Buxton, Clarkson Ville, Stepney, Sturge Town et Wilberforce. En 1850, on dénombre 111 maisons et 541 habitants à Sturge Town. Cette communauté rurale vit de la microculture de fruits et légumes vendus sur les marchés locaux. Dans la paroisse de Trelawny, William Knibb crée les villages de Alps, Granville, Hoby Town, Refuge. Partout dans l'île, des pasteurs de différentes congrégations s'activent à la création et au développement de ces communautés rurales. Spontanément et indépendamment des religieux, d'anciens esclaves se regroupent pour fonder leur propre village. Entre 1838 et 1844, quelque 100 000 personnes, soit un bon tiers des esclaves émancipés, vivent dans ces communautés. En 1861, on comptait 50 000 petits propriétaires qui possédaient environ 1 ha chacun. Les noms des propriétés, At Last, Fathers Gift, Happy Freedom, Happy Valley, Never Expect... témoignent de l'épanouissement de ces nouveaux colons. En dépit des obstacles (imposition lourde, voies de communication inexistantes, désintérêt du gouvernement et désastres naturels), la classe paysanne jamaïcaine prend racine dans les premières décennies suivant l'émancipation.

Des moyens ridcules

En ce qui concerne l'éducation, aux termes du Negro Education Grant de 1835, le gouvernement britannique débloque pour 5 ans un budget annuel de 30 000 livres pour l'éducation des ex-esclaves des anciennes colonies des Caraïbes, un budget ridicule au regard de l'indemnisation de 20 millions de livres perçue par les planteurs. Néanmoins, les fondements du système éducatif apparaissent. Les missionnaires travaillent main dans la main avec le gouvernement et les deux tiers du budget servent à bâtir des écoles et à payer les salaires des instituteurs. Entre 1834 et 1864, le nombre d'écoles passe de 7 à 490. En 1861, 33 561 enfants sont scolarisés ce qui représente un tiers de la population entre 5 et 15 ans. En réalité, la " plantocratie " freine les progrès de l'éducation, craignant que les enfants ne s'éloignent des travaux agricoles. La mobilisation de la population reste faible, les parents attendent des effets immédiats sur leurs enfants et, ne les percevant pas, se démobilisent vite. Les initiatives et le soutien des missionnaires aux ex-esclaves leur ont valu une grande reconnaissance et les églises rurales sont florissantes. Mais au bout de quelques décennies, quand les ressources financières viennent à manquer aux pasteurs, l'enthousiasme religieux s'en ressent et la pratique s'effondre. Des schismes se créent et des congrégations indépendantes voient le jour. D'autres formes religieuses prenant racine dans les cultures africaines refont surface. Les ministres du culte doivent prendre en compte ces éléments traditionnels qui se fondent avec le christianisme. Les cultes revivalistes aux manifestations explosives (transes et possessions) comme le pocomania et zion, encore vivaces aujourd'hui dans les zones rurales, voient le jour à cette époque.

Le difficile pari de l’égalité

Les Noirs et les juifs, jusqu'alors exclus de la vie civile et politique, ont obtenu l'égalité des droits civiques dès 1831. Mais des limitations de fait entravent l'exercice de leurs droits. Ainsi, l'éligibilité à l'Assemblée jamaïcaine est réservée aux hommes et conditionnée par la propriété personnelle. Seuls peuvent être élus les hommes pouvant apporter la preuve d'un revenu terrien de 180 livres, ou une propriété évaluée à 1 800 livres. Un revenu annuel de 6 livres, le paiement d'un loyer annuel de 30 livres pour une terre ou encore le paiement d'un impôt direct de 3 livres sont les conditions requises pour pouvoir voter. Ces conditions écartent de la vie publique la très grande majorité des anciens esclaves qui voient leurs droits bafoués. Seuls 2 % de la population adulte masculine sont autorisés à voter. Cependant, malgré une liberté et une égalité de droits officielle, la majorité de la population noire de l'île vit un nouvel esclavage, celui de la misère. Les salaires sont ridicules, les conditions de vie précaires, et l'absence de participation à la vie politique donne peu d'espoir d'amélioration de la situation. La tension sociale, déjà vive, s'aggrave.

La révolte de Morant Bay

Cette dernière révolte des Noirs est le point d'orgue du mécontentement général qui monte sourdement et de la contestation sociale et politique d'un peuple qui ne peut s'exprimer face aux planteurs qui restent tout puissants. En 1865, Paul Bogle, un petit fermier prospère ordonné pasteur baptiste en 1864, et William Gordon, fils d'un planteur écossais et d'une esclave noire, tous deux membres de l'Assemblée jamaïcaine, organisent dans tout le pays des groupes secrets appelés les Prayers Meetings. Ils ont pour objectif d'obtenir l'intégration des Noirs dans les décisions politiques. C'est un de ces groupes de la paroisse de Saint-Thomas, mené par Bogle et Gordon, qui est à l'origine de la dernière rébellion des Noirs jamaïcains. Le 11 octobre 1865, une marche est organisée en direction du tribunal de Morant Bay à propos d'une affaire mineure de ramassage de bois sur les terrains communaux. La manifestation tourne rapidement à l'émeute. Le tribunal, symbole de l'oppression et de l'injustice, est incendié par les rebelles, ainsi qu'une grande partie de la ville. La réponse des autorités locales sera sanglante : la loi martiale est déclarée. Outre les deux leaders pendus le 23 octobre sans procès, plusieurs centaines de Noirs sont exécutés et de nombreux villages de la région saccagés. La Vieille Angleterre s'émeut devant la sévérité des représailles : le gouverneur de l'époque, Edward John Eyre, est destitué. Quant aux deux leaders ils seront proclamés héros nationaux en 1969.

A partir de 1866, le statut politique de la Jamaïque change. A l'instar de ses voisines, la Jamaïque devient colonie de la Couronne. Le système représentatif avec une assemblée locale dont les membres sont élus au suffrage censitaire, qui vote le budget de la colonie et rémunère le gouverneur, est définitivement abandonné. Désormais, les colons n'ont plus de prérogatives économiques et politiques qu'ils abandonnent à l'Angleterre. En échange, celle-ci prend en charge la dette de l'île.

Quand la banane remplace le sucre et enfante le tourisme

Pendant des siècles, la banane n'a servi qu'à nourrir les cochons. Elle avait pourtant été introduite sur l'île dès 1516 par les Espagnols ; mais nul n'a jamais pensé à y goûter jusqu'à ce qu'un marin nord-américain, George Bush, se charge de quelques régimes et les revende fort avantageusement sur le marché de Boston.

L'ère de l'or vert démarre dans les principales régions productrices et exportatrices de l'est du pays, en particulier la province de Portland et le Nord. Dès le dernier quart du XIXe siècle, la banane prend le relais du sucre, assurant la relance d'une économie à bout de souffle. L'année 1927 détient le record de production et 21 millions de régimes (stems) sont exportés cette année-là. Bientôt, la multinationale United Fruit Company prend le contrôle de la production au détriment des petits planteurs.

De la plantation de bananes aux hôtels de luxe, le chemin est incertain. Pourtant c'est bien à l'or vert, et non à ses plages de rêve, que la Jamaïque doit la naissance de sa tradition touristique. Logique financière oblige, les compagnies maritimes qui chargent les régimes de bananes à destination des grandes villes d'Amérique du Nord veulent rentabiliser leurs nombreux bateaux. Elles imaginent alors de transporter les premiers touristes en quête de paysages tropicaux vers la petite île productrice de bananes.

Mais sur l'île, les conditions de vie des ouvriers agricoles ne s'améliorent pas et le mécontentement social s'amplifie. Les cataclysmes naturels à répétition, tremblements de terre et cyclones, mettent à mal les plantations.

Vers l'indépendance

Dès la fin du XIXe siècle, la Jamaïque vit une période de réformes importantes qui propulsent l'île dans la modernité.

La capitale est transférée à Kingston en 1872. Le gouvernement local est réorganisé, les systèmes judiciaire et policier se modernisent. Un système bancaire insulaire voit le jour. De grands travaux sont entrepris dans l'île : construction de routes, de ponts et de lignes de chemin de fer ; un système de communication câblée avec l'Europe permet de se rapprocher de la métropole.

La Grande Guerre entraîne une reprise de la production de sucre, mais ce nouvel élan est rapidement brisé par la concurrence européenne qui est rude.

Le pays s'oriente vers une diversification progressive des cultures, sans grand succès. La situation sociale est tendue. Le pouvoir des gouverneurs est jugé excessif et, dès 1921, on voit le retour d'un système d'élections locales.

La crise de 1930

La dépression de 1930 frappe de plein fouet l'économie jamaïcaine ; elle se traduit par une chute du prix des deux piliers de l'économie insulaire, le sucre et la banane, déjà pénalisée par la maladie de Panamá.

Après 1930, un conseil exécutif avec des membres élus est en charge des affaires intérieures de l'île, sous la coordination du gouverneur.

Le chômage augmente, aggravé par la restriction de l'émigration. Un mouvement de retour en Afrique s'ébauche petit à petit. La Sierra Leone et le Liberia ont été créés, respectivement en 1787 et en 1822, pour accueillir les anciens esclaves, les Marrons ou les captifs de la traite illégale.

En 1914, Marcus Mosiah Garvey a fondé aux Etats-Unis, l'UNIA, l'Universal Negro Improvment Association dont l'objectif est de consolider l'unité de la race noire et de défendre ses droits. Sa compagnie de navigation, la Black Star Line, doit permettre aux Noirs qui le souhaitent de retourner en Afrique. Malgré le fiasco de ses entreprises personnelles, les principes sont établis et l'histoire est en marche. De nouveaux Etats voient le jour en Afrique.

Les désordres sociaux annoncent la formation d'un mouvement syndicaliste et l'organisation des premiers partis politiques.

Les idées nationalistes prennent naissance petit à petit. Deux meneurs, futurs opposants, apparaissent sur la scène politique, qui vont donner un coup d'élan à l'histoire jamaïcaine.

Le malaise social s'amplifie après la crise de 1930. Les baisses de la production industrielle engendrent des baisses de salaires et la misère du peuple s'accentue. Des troubles sociaux (grèves, manifestations, marches de la faim...) éclatent de façon sporadique mais régulière entre 1935 et 1938.

En 1938, de violents désordres éclatent marquant l'entrée du pays dans l'histoire moderne. La grève de la plantation Frome, la West Indies Sugar Company, qui démarre le 2 mai 1938, tourne à l'émeute et fait plusieurs morts. Elle conduira à la formation des premiers syndicats qui évolueront vite vers la création des partis politiques.

La création des partis politiques et l’alternance au pouvoir

En 1938, le premier parti politique de l'île voit le jour. Norman Manley fonde le People's National Party, le PNP, de tendance socialiste. Ses liens avec les premiers syndicats tels le TUC (Trade Union Congress) et le National Workers'Union sont étroits. Militant pour une Jamaïque autogouvernée, il entreprend une vaste opération d'alphabétisation politique à travers tout le pays. De son côté, sir Alexander Bustamante, cousin du précédent, crée la même année le BITU (Bustamante Industrial Trade Union) et son parti politique, le JLP, Jamaican Labour Party, verra le jour en 1943. Sa position par rapport à l'Angleterre est plus modérée que celle de Norman Manley et il estime que l'île doit conserver ses liens avec un Etat paternaliste qui l'aide économiquement. Face à l'activisme des forces locales, militant pour de meilleures conditions de travail, des augmentations de salaires et des réformes politiques, les Anglais qui ont besoin d'un soutien économique en cette période de guerre transigent. Une nouvelle constitution basée sur le suffrage universel voit le jour en 1944 après six longues années de négociation. Jusqu'alors seuls ceux pouvant justifier d'un revenu de 50 livres par an votaient (5 % de la population). En décembre 1944, le vote est accessible à plus de 60 % de la population. Alexander Bustamante et son parti gagnent les premières élections jamaïcaines. La structure du gouvernement est modifiée : la Chambre des représentants compte 32 membres élus par le peuple, la Chambre haute ou conseil législatif compte 15 membres désignés par le gouverneur. Un conseil exécutif composé de cinq membres choisis parmi les représentants et de cinq membres du conseil législatif est créé pour diriger les affaires intérieures. En 1945, l'accession au pouvoir d'un gouvernement travailliste en Grande-Bretagne puis l'indépendance de l'Inde en 1947 précipitent la marche de la Jamaïque vers l'indépendance. Mais vingt longues années seront encore nécessaires pour arriver à l'aboutissement du processus.

Le PNP gagne les élections en 1955 et Norman Manley prend la tête du gouvernement. Après plusieurs aménagements de la constitution, un Conseil des ministres, présidé par un Premier ministre, voit le jour en novembre 1957, réduisant les pouvoirs constitutionnels du gouverneur qui représente toujours la Grande-Bretagne.

Une fédération des Antilles britanniques impopulaire

Le 3 janvier 1958, sous la tutelle bienveillante de l'Angleterre, une éphémère union des colonies britanniques voit le jour. La Fédération des Indes occidentales regroupe dans une même entité, mais sur des bases instables, les îles des Caraïbes encore sous domination anglaise. Ce gouvernement fédéral, dont la capitale est Port of Spain à Trinidad, est mal perçu en Jamaïque, qui rassemble plus de la moitié de la population de la Fédération et dont la constitution en termes d'autonomie est plus avancée. Alexander Bustamante milite contre la Fédération. En mai 1960, le Premier ministre Norman Manley déclare que son parti est opposé à la Fédération. En septembre 1961, il demande aux Jamaïcains de se prononcer par référendum pour ou contre l'intégration de l'île au sein de la Fédération, sans que la Grande-Bretagne ne se manifeste. La réponse des urnes est largement négative et elle sonne le glas de la précaire Fédération qui sera rapidement dissoute en 1962 pour cause de dissensions économiques et politiques. Le gouvernement jamaïcain décide de préparer activement son indépendance. Dès 1959 le pays est autogouverné, mais la défense et les relations internationales restent sous la tutelle de la Grande-Bretagne. L'indépendance est acquise de fait. Le développement de ressources économiques nouvelles, comme la bauxite et le tourisme, la création des premières industries, accélèrent la montée du nationalisme jamaïcain. Anecdotique mais symptomatique de la maturation politique du peuple, une mini-guérilla aux forts relents castristes - Cuba est à moins d'une centaine de kilomètres au nord -, appuyant les mouvements secrets (Black Power, Universal Negro Improvement Association), s'ouvre menée par un fils de pasteur qui sera emprisonné.

La Jamaïque flirtera de nouveau avec Cuba quelques années plus tard.

Un État indépendant

En février 1962, un accord avec la Grande-Bretagne est finalement trouvé et la date du 6 août 1962 est choisie comme journée marquant l'indépendance. Les élections générales ont lieu le 10 avril 1962 et voient la victoire du Jamaica Labour Party.

Son leader s'appelle Alexander Bustamante, et Norman Manley devient le chef de l'opposition. Le 22 juin 1962, le dernier régiment britannique quitte l'île. Le 5 août, la Jamaïque devient une nation indépendante, membre du Commonwealth. A minuit, l'Union Jack est abaissé et le drapeau jamaïcain est hissé au cours d'une cérémonie officielle qui se tient au National Stadium de Kingston. Quelque 35 000 personnes assistent à l'événement en présence de la princesse Margaret qui représente sa soeur, la reine d'Angleterre, de son mari, le comte de Snowdon, de sir Kenneth Blackburn, le premier gouverneur général nommé par la reine, du Premier ministre Alexander Bustamante et du leader de l'opposition Norman Manley. Ouverte par la princesse Margaret, la première session du nouveau Parlement se tient le 7 août 1962. Le 18 septembre de la même année, la Jamaïque est la 109e nation à être admise aux Nations unies. Les partis politiques vont désormais modeler la vie sociale, remplaçant la plantocratie. Très vite des institutions nationales voient le jour (banque centrale), le service militaire est instauré, l'administration judiciaire mise en place. Un plan quinquennal de développement économique est proposé par le tout jeune ministre du Développement, Edward Seaga, qu'on retrouvera plus tard aux Finances et au Planning puis à la plus haute fonction nationale.

À la recherche de l’équilibre

L'indépendance nouvellement acquise ne résout pas les problèmes économiques, sociaux et politiques de fond. Le panafricanisme, initié par les théories et les initiatives de Marcus Garvey et du Black Power, soutenu aux Etats-Unis par des personnalités militantes comme Malcom X, font de nombreux adeptes dans toutes les Caraïbes et en Jamaïque.

Ces mouvements incitent les Noirs à rompre avec l'impérialisme des blancs racistes, à assumer le pouvoir dans les îles où ils sont majoritaires pour y faire triompher leur culture et construire une société nouvelle. Le mouvement rastafarien s'enracine dans la population jamaïcaine.

JLP ou PNP ?

Le JLP et le PNP, les deux partis rivaux, dominent la scène politique. Le JPL en tient pour le libéralisme économique sous le regard bienveillant des Etats-Unis, et son ennemi le PNP soutient des idéaux socialistes. Leurs leaders vont démarrer un jeu de chaises musicales et se succéder au pouvoir sans apporter de solution. Alexander Bustamante se retire de la scène politique et Donald Sangster lui succède comme Premier ministre en 1967, lors de la victoire de leur parti aux élections. Hugh Shearer, un syndicaliste éminent, prendra sa place après son décès prématuré.

Après une décennie de relative prospérité économique liée au développement de la bauxite et des premières industries, le gouvernement change de camp. A la mort de son leader Norman Manley, le PNP prend une impulsion plus radicale. Sous la bannière du PNP mené par Michael Manley, le fils du créateur du parti, élu en 1972, avec 37 sièges, le pays s'oriente franchement vers le socialisme. Time for a change est le thème mobilisateur de cette victoire politique qui promet des réformes sociales et économiques. L'exemple de Cuba, la plus proche voisine de la Jamaïque, séduit Michael Manley qui noue des relations diplomatiques serrées avec sa voisine, puis plus tard avec l'Angola et la Chine populaire. Une visite officielle en Ethiopie lui permet de rallier à sa cause les rastafariens traditionnellement non politisés. Les mesures économiques et sociales appliquées sont vues d'un mauvais oeil par le géant voisin. Dès 1973, l'éducation devient gratuite, l'économie est de plus en plus contrôlée par l'Etat, en particulier l'industrie de la bauxite, source de revenus importante pour le pays. En novembre 1974, la nouvelle philosophie politique du pays prône le " socialisme démocratique ". Un Smic local et une couverture sociale sont introduits ainsi qu'une législation protégeant les travailleurs, une réforme agraire permet aux petits fermiers d'obtenir de la terre, et la construction de logements sociaux mobilise les grandes villes.

La Jamaïque prise à partie pendant la guerre froide

Malgré ces mesures populaires, mais peu constructives économiquement, l'agitation sociale renaît, les opposants se radicalisent autour des deux partis politiques. De violents et meurtriers affrontements armés opposent les tenants de deux bords, organisés en gangs et armés par les partis eux-mêmes, dans les quartiers pauvres de la capitale. On accuse Cuba d'armer les partisans du PNP et la CIA ceux du JLP. En 1976, à l'aube de nouvelles élections, le gouvernement socialiste de Michael Manley décrète l'état d'urgence et impose le couvre-feu dans la capitale pour lutter contre la violence qui règne dans les ghettos. La voix des urnes maintient largement Michael Manley à la tête du pays au terme d'élections animées par la violence urbaine.

Les Etats-Unis sont plus que réservés sur l'orientation politique du pays, ils deviennent franchement hostiles au gouvernement de Michael Manley à partir de 1977. Ce dernier entretient déjà des relations amicales avec Cuba et l'Angola. Cette année-là, Fidel Castro est accueilli comme un héros dans l'île, au cours d'une visite officielle qui durera six jours. Au nez et à la barbe des Etats-Unis, la Jamaïque va entamer un flirt éhonté avec sa voisine cubaine. Des instructeurs, des médecins, des techniciens cubains arrivent en Jamaïque, resserrant les liens de coopération entre les deux îles.

Le département d'Etat américain décide de réagir et diminue de façon drastique ses aides au pays. On prétend même que des plans d'intervention armée ont été imaginés dans le secret du département d'Etat américain. Le spectre du communisme inquiète aussi les investisseurs qui commencent à se retirer de l'île. Le Fonds monétaire international suspend ses prêts au gouvernement et refuse de financer de nouvelles mesures sociales, imposant un programme d'austérité au gouvernement. La crise pétrolière internationale aggrave la situation. Les classes sociales les plus aisées entament une émigration qui va vider le pays de ses forces vives, tant en termes de spécialités professionnelles que de pouvoir financier. L'agitation sociale et la violence renaissent, et les pressions militaire et policière s'accentuent. L'inflation atteint des taux record et le chômage se développe.

La vague conservatrice

Le contrecoup ne se fait pas attendre. Le pays connaît une nette poussée conservatrice. La crise économique et politique amène l'écrasante victoire du JLP aux élections du 30 octobre 1980 avec 51 sièges gagnés après une série d'affrontements terribles entre les supporters des deux partis politiques qui feront quelque 800 victimes. Son nouveau leader est Edward Seaga, officiellement soutenu par les Etats-Unis, dont le thème mobilisateur est " délivrance ". Sa première visite officielle sera rendue à Ronald Reagan, lui-même élu quelques jours après la victoire de Seaga. Le chef d'Etat américain lui rendra cette visite en avril 1982, première visite d'un président américain dans l'île. L'ambassade de Cuba est fermée et ses représentants priés de quitter l'île. Le soutien américain et les liens développés avec l'administration Reagan vont porter leurs fruits et une embellie économique se fait jour, au prix cependant de sévères mesures de restriction dans les dépenses sociales de santé et d'éducation. L'inflation passe de 29 % en 1980 à 6 % fin 1981, et l'économie enregistre un taux de progression de 2 % en 1981. Mais la victoire du camp conservateur n'a pas les effets spectaculaires attendus, les investissements étrangers ne sont pas au rendez-vous et la chute des cours de la bauxite et de l'aluminium pénalise l'économie insulaire. Le dollar jamaïcain s'écroule et le gouvernement doit dévaluer la monnaie nationale de 40 % fin 1981. L'administration Seaga vire au monopole : outre son poste de Premier ministre, Seaga cumule toutes les responsabilités ministérielles stratégiques (défense, culture, information, finance et planification). Sa popularité s'effondre lors des élections de 1983 auxquelles Michael Manley refuse de prendre part, contestant l'organisation des élections. L'île connaît de graves difficultés économiques et se trouve au bord de la banqueroute quand, en 1988, le cyclone Gilbert, le premier depuis 37 ans, la frappe de plein fouet. 25 % de la population se retrouve sans abri, et les dommages excèdent 300 millions de dollars. Les bases de l'industrie agricole sont détruites. Les élections de 1989 verront le retour du PNP (People National Party) qui a entre-temps renoncé en partie à ses idées socialistes des années 1970 pour se forger une nouvelle philosophie politique orientée vers le libéralisme économique. Toutefois, Michael Manley annonce son intention de renouer des relations avec Cuba. Le PNP se maintiendra au pouvoir jusqu'en 2007, favorisant la libre entreprise, l'agriculture, et donnant de nouvelles impulsions au tourisme qui s'était quelque peu refroidi. Malgré cela, la situation économique a du mal à se redresser.

Une alternance entre les deux principaux partis

Les élections de décembre 1997 et de 2003 ont largement reconduit le Premier ministre noir, Percival James Patterson, qui avait succédé en 1992 à Michael Manley, le chef historique du parti, avec 80 % des sièges. Sa démission, avant la fin de son quatrième mandat va propulser sur le devant de la scène politique Portia Simpson Miller, devenant en 2006 la première femme Premier ministre de l'histoire de la Jamaïque. Elle est pourtant battue aux élections de 2007 par le leader du JLP, Bruce Golding, qui porte le parti travailliste au pouvoir pour la première fois depuis 20 ans. Une vraie alternance nait dans le pays, et chaque élection est équilibrée au niveau des scores des deux principaux partis, tandis qu'aucun parti outsider n'arrive à réellement percer. En janvier 2012, Portia Simpson Miller est à nouveau élue Premier ministre. Elle a reçu le Président américain Barack Obama en avril 2015 en visite officielle sur l'île, le second depuis Ronald Reagan en 1982 ! Les prochaines élections générales sont prévues fin 2016 début 2017.

Adresses Futées de la Jamaïque

Où ?
Quoi ?
Avis