Guide du Kirghizistan : Histoire

<p>Monument de la 2nd guerre mondiale.</p>

Monument de la 2nd guerre mondiale.

L'histoire des Kirghiz et de la Kirghizie doit être replacée au coeur de l'histoire de l'Asie centrale. Pourtant, elle présente plus de singularités que l'histoire des Etats voisins. Premier écueil, l'histoire des Kirghiz diffère de l'histoire des habitants de la Kirghizie jusqu'au XVIe siècle.

Par David Gauzère, historien et géographe de la Kirghizie.

Chronologie
Chronologie

226-651 : les Sassanides gouvernent la plus grande partie de l'Asie centrale.

642-712 : conquête musulmane de l'Asie centrale.

751 : l'armée chinoise est anéantie à la bataille du Talas, qui fixe les positions chinoises et arabes en Asie centrale.

Vers 850 : les Kirghiz chassent les Ouïgours de l'actuelle Mongolie.

1128 : les Karakhanides s'affaiblissent, le pouvoir échoit bientôt aux Kara-Khitaïs.

1212-1219 : apogée de l'empire Naïman, dont la capitale se trouve à Balasagoun.

1219 : début des invasions mongoles en Kirghizie. Balasagoun est détruit.

1762 : Osh et Ouzgen, en vallée de Ferghana, tombent sous la domination du khanat de Kokand.

1834 : le khanat de Kokand contrôle l'ensemble du territoire de la Kirghizie actuelle.

1842 : première révolte contre le hanat.

1862 : grande révolte des Kirghiz, soutenue par la Russie.

1862 : prise de Bichkek par les Russes.

1863 : la région d'Issyk Kul est annexée par la Russie.

1864 : l'ensemble du Kirghizistan actuel, à l'exception de la vallée de Ferghana, est sous contrôle de la Russie.

1876 : dissolution du khanat de Kokand.

1889 : premières réformes agraires et tentative de sédentarisation des nomades au Kirghizistan.

1916 : les Kirghiz se révoltent contre la mobilisation.

1918 : création de la république autonome du Turkestan, à laquelle est rattaché le Kirghizistan.

1924 : création du district autonome des Kara-Kirghiz, regroupant la quasi-totalité de la Kirghizie d'aujourd'hui.

1930-1940 : la collectivisation et les purges organisées par Staline entraînent une hécatombe dans toutes les républiques d'Asie centrale.

1936 : création de la République socialiste soviétique du Kirghizistan.

1939-1945 : l'Asie centrale est mobilisée pour l'effort de guerre. De nombreuses industries d'armement y sont créées pour subvenir aux besoins de l'Armée rouge.

1989 : le kirghiz remplace le russe comme langue officielle dans le pays.

1990 : 1re élection d'Azkar Akaev.

1991 : indépendance du Kirghizistan. Frounzé est rebaptisée Bichkek. Le Kirghizistan adhère à la CEI.

1992 : admission du Kirghizistan à l'ONU.

1993 : adoption du som comme monnaie nationale.

1995 : réélection d'Azkar Akaev à la présidence.

2000 : reconnaissance de la langue russe comme langue officielle, le kirghiz demeurant la langue nationale.

2000 : début du troisième mandat d'Azkar Akaev.

2002 : le Premier ministre Kurmanbek Bakiev rejoint l'opposition.

2003 : ouverture d'une base militaire soviétique au Kirghizistan, à 25 km de Bichkek.

2005 : révolution des tulipes et élection de Kurmanbek Bakiev, qui promet de réformer la société.

2006 : démission du gouvernement. Premières manifestations demandant la démission de Bakiev, qui n'a toujours pas engagé les réformes promises.

2009 : réélection de Bakiev.

2010 : Bakiev est chassé du pouvoir par l'opposition, Roza Otunbaïeva prend la tête du gouvernement provisoire. En juin de la même année, depuis son fief de Djalalabad, il tente de déstabiliser la région pour reprendre le pouvoir en attisant les tensions ethniques entre Kirghiz et Ouzbeks. On dénombre des centaines de morts.

2011 : une année de reconstruction pour le Kirghizistan : une nouvelle Constitution et des élections législatives marquent les temps forts de la politique intérieure jusqu'à l'élection présidentielle d'octobre 2011 qui fait de Almazbek Atambaïev le quatrième président du Kighizistan indépendant.

Mai 2013 : de vives tensions apparaissent autour de la mine d'or de Kumtor exploitée par le groupe canadien Centerra Gold. L'opposition kirghize demande sa nationalisation. L'Etat d'urgence est décrété et les leaders emprisonnés.

Septembre 2014 : le Kirghizistan organise la première édition des Jeux nomades, une initiative largement soutenue par le président qui permet d'amorcer un semblant de réconciliation de la nation kirghize et confère une nouvelle place, parmi les nations turcophones, à la petite nation centrasiatique.

Août 2016 : un attentat suicide a lieu à Bichkek devant l'ambassade de Chine. Les motivations du chauffeur, non identifié, demeurent inconnues, mais les soupçons de terrorisme pèsent sur l'enquête.

Septembre 2016 : le FMI tire la sonnette d'alarme pour le Kirghizistan, dont la dette atteint des niveaux inquiétants.

Décembre 2016 : Atambaïev propose par référendum une modification de la Constitution qui permet de redonner un peu plus de pouvoir au président au détriment du Parlement, revenant ainsi sur le travail de Roza Otunbaïeva et créant des soupçons de dérive autoritaire alors qu'il aborde la dernière année de son mandat.

Janvier 2017 : le militant des droits de l'Homme Azimjon Askarov est condamné à la prison à perpétuité, provoquant l'émoi chez diverses organisations internationales et activistes des droits de l'Homme.

Des origines à nos jours
Le peuplement Kirghiz jusqu'au XVIe siècle

Au départ issus des forêts du nord et de l'est de la Sibérie, les proto-Kirghiz du Ienisseï se seraient installés dans la vallée de l'Ienisseï central (région de Minousinsk et d'Abakan) aux environs de 1200-700 av J.-C., puis dans l'Altaï pour une infime partie d'entre eux entre 700 et 300 av. J.-C. Des chroniqueurs chinois font déjà état avant l'ère chrétienne des Kirghiz des régions de Minusinsk et d'Abakan, dans le Bassin supérieur de l'Ienisseï, qu'ils nommaient " Kien-Kuen " et qu'ils décrivaient comme des hommes de type nordique, blonds et aux yeux bleus et qui se qualifiaient entre eux, dès cette époque, du terme turcophone générique de " Kirghiz ou Kirk-Iz ". D'autres chroniques chinoises du VIIe siècle apr. J.-C. continuent à y dépeindre un portrait radicalement différent du Kirghiz tel qu'il se présente aujourd'hui. Le Kirghiz était alors perçu comme un être de type indo-européen, mais turcophone, et représenté comme une personne de haute taille, au teint blanc, aux cheveux blonds ou roux et aux yeux verts. Toutefois, les Kirghiz actuels, et plus particulièrement ceux du Nord, sont les plus mongoloïdes des peuples d'Asie centrale.

Le passage du type europoïde au type mongoloïde

Il semblerait de fait que les Kirghiz, ou du moins, la communauté dirigeante des Kirghiz, celle qui connaissait l'écriture et une culture plus élaborée, aurait été d'origine finno-ougrienne (samoyède). Mais, bien avant notre ère, au contact des peuples turcophones du sud de la Sibérie, elle aurait abandonné sa langue pour adopter une langue turcophone. Enfin, son type europoïde ayant été encore attesté au VIIe siècle, puis au XIe siècle, il serait fort probable que cette " caste " ait été endogamique, c'est-à-dire groupée au sein d'une même communauté sans se mélanger à d'autres castes. Ainsi, son imperméabilité lui aurait permis de rester à l'écart et au-dessus des autres populations turcophones au type mongoloïde qu'elle a sans doute militairement et socialement dominées jusqu'aux invasions mongoles du XIIIe siècle. Mais le souci de cette caste kirghize de ne pas se mélanger à des populations différentes par respect de rang ou de statut et les luttes aristocratiques intestines auraient contribué à l'effacement progressif de cette même population. Or, vecteur de l'entité kirghize, cette " caste " a pourtant dû se diffuser peu à peu parmi les populations conquises et des mariages exceptionnels auraient pu avoir lieu avec les autres populations. Ces unions auraient notamment été possibles au moment de la déliquescence de l'Empire kirghiz de l'Ienisseï entre le Xe et le XIIIe siècle. Aussi, aujourd'hui, il est encore fréquent d'entendre chez les Kirghiz à propos de tout Kirghiz aux yeux clairs ou à la peau plus claire, qu'il " vient " de l'Altaï (" Etot svetlyj Kyrgyz Altaec ").

L’apogée des Kirghiz de l’Ienisseï

Nous savons tout au plus grâce à quelques sources arabes, chinoises et runiques que des tribus kirghizes de l'Ienisseï ont chassé les Ouïgours de Mongolie vers 840 pour y fonder un vaste " empire " avant d'être, à leur tour, refoulés dans leur foyer d'origine par des proto-Mongols, les Khitans, en 924. Déjà, à cette époque, leur " État " semblait plus structuré que d'autres. Au XIe siècle, le voyageur persan Gardizi, dénombrait encore six districts militaires (bag) représentés chacun par un emblème totémique vénéré par les Kirghiz d'alors (vache, vent, hérisson, pie, faucon, arbre). Le chef de l' " État " portait le titre d'Ajo, puis de Khagan. Quelques tribus kirghizes plaçaient à leurs têtes des seigneurs, portant le titre d'elteber ou de tarkhan. En dessous, des fonctionnaires étaient répartis en six catégories. À la tête des armées, étaient réunis vingt hauts fonctionnaires, ayant le rang de ministres. Pour une population estimée autour de 500 000 habitants, l'armée, elle-même, comptait autour de 80 000 effectifs entraînés par une discipline de fer (tout soldat qui montrait sa peur avait la tête tranchée). Un système judiciaire et fiscal était aussi développé. Dans ce domaine, quinze fonctionnaires géraient la collecte des impôts, les finances et la justice. L'État des Kirghiz de l'Ienisseï entretenait de véritables relations diplomatiques avec le monde arabe, le Tibet, la Chine et les Turguechs. Au début du VIIIe siècle, l'Ajo Bars-Bek a même réussi à former une coalition alliant les Kirghiz, la Chine des Tang et les Turguechs contre le Royaume turc dans laquelle les Kirghiz jouaient un rôle prépondérant.

De l’État sédentaire à l’État nomade

Une telle organisation n'aurait pas été possible, si le caractère de l'Etat des Kirghiz de l'Ienisseï était déjà nomade. Mais comment s'est fait le passage de l'Etat sédentaire à l'Etat nomade ? Les réponses ne sont pas claires. Quelques hypothèses existent à ce sujet, puisque ce phénomène était commun aux peuples sibériens à l'est du 85e méridien. Par ailleurs, si l'Etat des Kirghiz de l'Ienisseï était si élaboré par rapport aux autres confédérations turcophones, c'était sans doute dû à une ancienne tradition d'identification commune à tous les Kirghiz, qui, contrairement aux autres peuples turcophones, était afférente à un espace géographique délimité. Cette délimitation était due au caractère longtemps sédentaire des élites de l'etat kirghiz de l'Ienisseï. Seul l' " Empire mongol " a su représenter plus tard une meilleure organisation, ce qui lui a du reste, permis d'écraser les deux Etats kirghiz de l'Ienisseï divisés dans le premier quart du XIIIe siècle. En effet, du XIe siècle à la conquête mongole, l'Etat des Kirghiz de l'Ienisseï s'est scindé en deux entités : Kem-Kenjnout, dans la vallée de l'Ienisseï, et Kirghiz, au nord de l'Altaï mongol. Les deux dirigeants y portaient le titre d'inal. Malheureusement, les sources ne livrent pas plus de renseignements pour cette période. Ensuite, les Chroniques mongoles font plusieurs fois état des tribus kirghizes de l'Ienisseï en révolte permanente contre le pouvoir mongol au XIIIe siècle. En 1207, il est précisé que Jochi, l'un des fils de Gengis Khan, a conquis sans combats les terres des Kirghiz de l'Ienisseï. Puis, en 1218, une révolte de Kirghiz et de Toumans est sévèrement réprimée par une nouvelle campagne militaire de Jochi. Les Chroniques mongoles mentionnent d'autres révoltes kirghizes sans les citer jusqu'en 1293. Cette année-là, l'armée mongole, sous le commandement de Tougoukhi, se retire des terres des Kirghiz, après avoir entièrement liquidé leur indépendance et leur existence en tant qu'Etat.

L’Épopée de Manas

La culture kirghize reste avant tout essentiellement basée sur l'orature et l'épopée. De nombreuses épopées ont parsemé l'histoire des Kirghiz (Manas, Tochtouk, Janych-Baïch, Kourmanbek, Kedeikan...). La plus illustre d'entre-elles, L'Epopée de Manas, serait aussi la plus longue. Ces épopées sont contées par des conteurs, les akyn, qui l'accompagnent au son du komouz, un instrument à trois cordes pincées. L'Epopée de Manas serait, à elle seule, la plus longue épopée du monde. Sa plus longue version enregistrée, celle de Saiakbaï Karalaev, comprendrait plus de 500 000 vers et la totalité de L'Epopée serait estimée à plus d'un million de vers. A titre comparatif, L'Illiade et L'Odyssée comprendraient, réunies, autour de 28 000 vers et le Mahabharata, près de 100 000 vers. Lors d'un discours prononcé à l'occasion des festivités du " millénaire " de Manas le 26 août 1995, le Président Askar Akaev affirmait que pour les Kirghizes, l'Epopée de Manas " est notre chronique historique, notre fondement spirituel, notre réalité culturelle et notre fonds scientifique. L'Epopée est la tête spirituelle de la Nation kirghize durant son processus de développement, sa recherche d'identité et la formation de notre Etat. Elle a été durant de nombreux siècles notre fierté, notre protecteur dans les temps difficiles, notre force et notre espérance. L'esprit de notre Nation est toujours codé dans l'Epopée... Chacun de nous porte un bout de L'Epopée dans son coeur. " L'Epopée se divise très schématiquement en trois parties correspondant respectivement au récit de la vie de Manas, puis de Semeteï, son fils et de Seïtek, son petit-fils.

Les runes

Le terme " kirghiz " est apparu pour la première fois au VIIIe siècle dans la vallée de l'Orkhon, gravé en caractères runiques sur une stèle funéraire. Des caractères runiques constituaient en effet l'alphabet des anciens peuples turcophones d'Asie centrale et de Sibérie. Ceci dit, la maîtrise des runes par les Kirghiz a été plus tardive que dans d'autres confédérations turciques.

A la fin du VIe siècle, autour de 581, a été écrite l'inscription de Bougout, faisant référence à un khagan (empereur) turk, Boumin ou Tiou-Men. Cette inscription a été retrouvée sur une stèle funéraire, à 170 km au nord de la vallée de l'Orkhon, dans l'ouest de la Mongolie actuelle. Mais, l'inscription était en sogdien, langue iranienne parlée au Moyen Age (29 lignes) sur 3 des 4 côtés de la stèle et en sanskrit sur le quatrième côté. Nous pouvons donc supposer que, lors du premier Khaganat turk (552-581), les peuples turcophones ne connaissaient pas encore la transcription en runes de leurs langues. L'essor de l'écriture runique a incontestablement été le VIIIe siècle avec les trois inscriptions majeures de la vallée de l'Orkhon et de la Haute Tola en Mongolie : l'inscription de Kul-Tigine, de Bilge-Khagan et de Tounioukouk. Les deux premières ont été retrouvées à un kilomètre de distance, dans la vallée de l'Orkhon. La troisième, plus ancienne, a été découverte dans la vallée de la Tola, au sud-ouest d'Oulan-Bator (plus précisément à une cinquantaine de kilomètres de la capitale mongole).

D'autres vestiges graphiques datant du second Khaganat turk (680-744) ont également été trouvés en Mongolie, mais leurs informations étaient plus parcellaires et pauvres. Enfin, cinq inscriptions sur des pieux et des bâtons, très brèves, ont été retrouvées dans la vallée du Talas. Elles dateraient du Khaganat turc occidental, apparu à la scission de 744. L'écriture runique des anciens peuples turcophones proviendrait de l'araméen qui aurait été transmis aux populations sogdiennes par l'empire parthe. Les Sogdiens, vivant alors sur une partie de l'Ouzbékistan auraient ensuite transmis cette écriture cursive aux peuples turcophones. Par ailleurs, presque aucun terme étranger n'a été employé par les scribes turks, d'où la pureté des langues turcophones anciennes. Les inscriptions, presque toutes funéraires, relataient surtout de biographies de Khagan turks, comme par exemple celle de Tiou-Men ou de Bilge-Khagan. Ces inscriptions décrivaient ensuite les différents faits politiques et militaires des kaghans turks, non seulement contre les Chinois, les Tibétains ou les Mongols, mais également contre d'autres confédérations turcophones, dont celle des Kirghiz. Bien évidemment, elles nous ont davantage renseignés sur le second Khaganat turk que sur le premier. Peu d'allusions étaient en revanche consacrées à la religion, qui n'était pas la principale préoccupation des khagan turks. Nous y apprenons simplement qu'au VIIIe siècle, les populations du Khaganat turk vénéraient le dieu-ciel Tengri, dont le khagan était le représentant sur terre. L'utilisation des runes a cessé très tôt en Asie centrale, sûrement à la fin du VIIIe siècle. Mais, les peuples turcophones de Touva, de l'Altaï et les Kirghiz de la vallée de l'Ienisseï auraient continué à s'en servir jusqu'à la fin du Xe siècle.

L'espace kirghiz jusqu'au XVIe siècle

Jusqu'au XVIe siècle, le territoire kirghiz actuel représentait aussi un véritable corridor d'invasions de peuples, de technologies et d'idées sur la route de la soie. Mais il n'est resté qu'une terre de passage de populations, à l'exception des vallées de la Chuy et de Ferghana. Du coup, nous possédons une quantité extrêmement réduite d'informations concernant le legs de ces différentes invasions. Au départ, indo-européennes, les différentes confédérations tribales de l'Antiquité se composaient chronologiquement des Ousouns, des Davans et des Scythes, les Scythes ayant été la dernière et la plus connue d'entre-elles.
A partir du VIe siècle, des peuples turcophones nomades se concentraient sur un espace allant du Don aux régions de l'Altaï, de la vallée de l'Irtych, aux versants orientaux du Tian-Shan. Puis, à partir du VIIIe siècle, cet espace s'est étendu vers le sud, jusqu'au nord du Tibet. Là, entre le milieu du VIe et le milieu du VIIIe siècle, un royaume (khaganat) turc était organisé autour d'un chef (khagan). Mais, ce dernier parvenait rarement à rassembler l'ensemble des tribus sous son autorité. Le khaganat était donc souvent fractionné en deux (l'un occidental et l'autre oriental) et des confédérations de tribus s'affranchissaient de la tutelle du khagan pour mener leur propre existence (Huns, Turguechs, Ogouz, Karlouks, Kyptchaks...). Indépendantes, ces tribus, nomades, migraient alors vers de nouvelles terres de pâturages dans un sens identique, partant du nord-est vers le sud-ouest, assimilant au passage des groupes nomades ou sédentaires moins nombreux. Ces tribus étaient enfin le plus souvent à leur tour assimilées par des tribus plus puissantes ou elles se moulaient dans les Etats sédentaires à leur contact, notamment à partir de l'islamisation au VIIIe siècle. Au XIe siècle, la première dynastie turcophone musulmane à avoir en partie contrôlé le territoire kirghiz, la dynastie des Karakhanides, aurait fixé la capitale de son empire à Balasagoun, une ancienne cité sogdienne, dans la vallée de la Chuy. À l'origine de l'islamisation de la Kashgarie, les Karakhanides auraient construit le caravansérail-prison de Tach-Rabat, sur la route de la Chine. Au XIIe siècle, la dynastie turcophone des Kara-Khitaïs, après avoir défait celle des Karakhanides, se serait également installée à Balasagoun pour y gouverner. Cette dynastie était de confession bouddhiste ; ce qui la rendait hostile aux populations sédentaires de Transoxiane et aux Chahs du Khorezm.
Balasagoun, dont il ne subsiste plus que quelques traces archéologiques aujourd'hui, aurait enfin servi de base de départ à l'Empire naïman, à son apogée, entre 1212 et 1219. Dirigé par un souverain de confession chrétienne nestorienne, Koutchloug, l'éphémère empire n'aurait duré que sept ans, avant d'être anéanti par l'invasion mongole. Koutchloug a dû sa renommée à la capture du Gour-Khan des Kara-Khitaïs, lors d'une partie de chasse en 1211. Privé de leur souverain, les Kara-Khitaïs se seraient effondrés, ayant précédé de peu les Naïmans, défaits huit ans plus tard par les Mongols de Gengis-Khan. En dépit, de sa courte existence, l'Empire naïman aurait marqué les Kirghiz puisque, aujourd'hui encore, le terme naïman désigne une des tribus kirghizes, présente essentiellement dans la région d'Irkeshtam, au sud-est du pays. De même, la confédération kyptchake qui était regroupée aux Xe et XIe siècles dans la région du Syr-Daria et du sud-est du Kazakhstan actuel pouvait étendre à certains moments son espace aux limites orientales de la Russie de Kiev, dans la plaine du Don. Aux Xe et XIe siècles, cette région, plus vaste que le Kazakhstan actuel, était qualifiée de " Dacht-i-Kyptchak " (Steppe des Kyptchaks). Plus tard, au XIXe siècle, lors des révoltes kirghizes contre le khanat de Kokand, des Kyptchaks, dans la vallée de Ferghana, étaient du côté de Kokand, tandis que d'autres Kyptchaks, dans la vallée de la Chuy, faisaient partie des révoltés. Or, tous pourtant se considéraient Kirghiz. Cette identification des Kyptchaks à l'ethnie kirghize prouve qu'il y a bien eu, à un moment donné (sûrement aux XVIe et XVIIe siècles) assimilation à des degrés divers des Kyptchaks par les Kirghiz, après leur arrivée sur le territoire kirghiz actuel.
L'extrémité orientale de la vallée de Ferghana connaissait déjà, quant à elle, un peuplement sédentaire. Des villes y étaient déjà développées, comme Osh, Ouzgen ou encore Djalalabad et l'islam y était déjà présent au milieu du VIIIe siècle. La particularité de cette région, mise en relief par la sédentarité, la culture persane et l'islam, l'a pendant longtemps isolée de l'espace kirghiz. Le territoire kirghiz actuel était longtemps resté sur la route des échanges économiques et culturels entre l'Asie, l'Europe et le monde arabo-musulman. Des villes, essentiellement iranophones, jalonnaient la vallée de la Chuy, avant d'être rasées par la conquête mongole du milieu du XIIIe siècle. La soie et le papier ont emprunté cette route, avant d'atteindre l'Europe. Les religions étaient aussi nombreuses que mêlées. Le chamanisme, le zoroastrisme, le bouddhisme, le judaïsme, le christianisme sous sa forme nestorienne et l'islam ont cohabité jusqu'aux invasions mongoles et au-delà. Ce creuset a été à l'origine d'une riche vie culturelle dans toute l'Asie centrale. Aussi, lorsque les Kirghiz ont commencé à se convertir à l'islam, l'islam qui leur était proposé par les prédicateurs soufis n'était plus un islam livresque et dogmatique, mais déjà une religion ritualisée et ayant repris à son compte la richesse de la vie religieuse et culturelle d'alors, sans l'avoir détruite.

Ouzgen et Balasagoun, symboles d’un âge d’or karakhanide

Le complexe architectural d'Ouzgen est un ensemble de monuments karakhanides, construits entre le XIe et le XIIe siècle (trois mausolées et un minaret d'une hauteur de 27,4 mètres, 45 mètres jadis). Cet ensemble monumental faisait d'Ouzgen une des capitales de l'Empire karakhanide et le lieu de sépulture de ses khans. Les monuments d'Ouzgen méritent une visite attentive, ne serait-ce que pour admirer leurs coupoles, leurs façades et leurs portiques richement ornés de lasures, d'inscriptions anciennes (écriture arabe coufique) et de nombreux dessins géométriques. Une croix gammée aryenne orne entre autres les portes d'un des trois mausolées. Antérieure à Ouzgen, la tour de Bourana est un monument karakhanide du Xe siècle. D'une hauteur de 24,6 m (45 m jadis), la tour Bourana n'est que le reste d'un ancien minaret d'une mosquée de Balasagoun, prospère cité commerciale karakhanide tombée dans l'oubli au XVe siècle à la suite d'un tremblement de terre. Balasagoun est aussi le lieu de naissance du poète Iousoup Balasagoun (1015-1070), dont l'oeuvre Koutadgou Bilig (La Connaissance qui apporte le Bonheur), écrite en arabe pour le khan de Kashgar, atteste du haut degré de la culture islamique médiévale d'Asie centrale. Des vestiges de deux mausolées, ainsi que des balbal (pierres tombales datant des premiers empires turks du VIe au Xe siècle) dont certaines, trouvées sur place, complètent la tour en contrebas.

L'arrivée des tribus kirghizes dans le Tian-Shan

Réalisée dans les monts Tian-Shan, la structure tribale kirghize s'est, dès cet instant, organisée en trois confédérations tribales majeures. Les confédérations tribales auraient aussi assimilé un nombre important de tribus mongoles, renforçant ainsi le type mongoloïde des Kirghiz. Toutefois, la supériorité militaire - et numérique - des Kirghiz du Tian-Chan, fait que le nom commun de " kirghiz " a été conservé en tant qu'élément fédérateur des trois confédérations tribales, devenant dorénavant le nom sous lequel s'identifie l'ensemble des trois confédérations. Depuis sa " capitale " fixée à Barskoon, au sud du lac Issyk Kul, Moukhammed-Kyrgyz (1519-1533) semble avoir été, en tant que chef commun (khan) de tous les Kirghiz au début du XVIe siècle, l'artisan de leur unification et de leur fixation sur le territoire kirghiz actuel, en meme temps que débutait leur long processus d'islamisation. En contact avec les populations sédentaires de la vallée de Ferghana et du Bassin du Tarim, les confédérations kirghizes se sont alors inspirées de cette approche sédentaire. La défense d'un territoire donné, sans qu'il n'y ait pour autant déplacement vers une autre aire géographique, et l'irruption du facteur religieux - l'islam -, définissaient cette conception. C'est au nom de cette approche que Moukhammed-Kyrgyz est perçu comme l'unificateur des trois confédérations tribales kirghizes et en cela comme le premier dirigeant " moderne " des Kirghiz. Hier comme aujourd'hui, il est encore difficile de définir avec exactitude le nombre des tribus kirghizes, leurs structures et leurs localisations précises, du fait de la complexité des alliances tribales et de l'éparpillement des tribus sur le territoire kirghiz actuel, mais surtout en raison de l'insuffisance de sources. Néanmoins, un nombre considérable de noms tribaux ont perduré au sein même des trois ramifications tribales qui, elles aussi, ont gardé une assise territoriale inchangée depuis la fin du XVe siècle.

Les trois confédérations tribales kirghizes

Elles se composent de :

L'ong kanat (aile droite), qui comprend les tribus des Sarybagychs, des Bougous, des Saiaks, des Soltos, des Jedigers, des Tynymseits, des Mongoldors, des Bagychs, des Baaryns, des Basyz, des Tcheryks, des Jorous, des Biorious, des Bargys, des Karabagychs, des Tagais, des Sarys, des Adyges, des Mounguchs... De la fin du XVe siècle à nos jours, l'ong kanat occupe essentiellement le Nord et l'Est de la Kirghizie. Elle serait également aujourd'hui la confédération la plus importante en nombre de personnes.

La sol kanat (aile gauche), qui comporte les tribus des Kouchtchous, des Sarous, des Moundouz, des Jetyders, des Kytais, des Tchon-Bagychs, d'autres tribus bassyz... Cette confédération tribale est moins nombreuse et est essentiellement répartie le long de la rivière Talas.

L'itchkilik kanat, qui regroupe les tribus des Kyptchaks, des Naimans, des Teiits, des Keseks, des ookesseks, des Kangys, des Bostons, des Noigouts, des Dioioliso... L'itchkilik kanat concentre principalement les tribus du Sud-Ouest de la Kirghizie actuelle (région de Kyzyl-Kyia et de Batken).

La sédentarisation des Kirghiz

Avec la défaite des Oïrats, l'anneé 1758 a vu la disparition de la dernière confédération nomade libre d'Asie centrale. Depuis, différents Etats sédentaires rivaux se sont partagé des zones d'influences dans les vastes espaces peu peuplés des steppes kazakhes et des montagnes kirghizes. La Chine, le khanat de Kokand et l'Empire russe ont, dès cet instant, été les principaux protagonnistes de l'histoire des Kirghiz, calquant leurs jeux de pouvoirs dans la région sur les divisions tribales des Kirghiz.

L'influence chinoise sur les tribus kirghizes septentrionales et orientales

La défaite des Oïrats a amené l'armée chinoise à pourchasser les derniers éléments oïrats en déroute et à pénétrer dans l'espace kirghiz. Là, l'armée chinoise s'est retrouvée harcelée par la tribu kirghize des Saiaks. Elle avait sous-estimé leur capacité de défense et a dû traiter avec le chef des Saiaks. Les tribus kirghizes devaient reconnaître la souveraineté de Pékin et verser un tribu, en échange de quoi elles pouvaient continuer à vivre sur leurs terres. Par la suite, les Chroniques chinoises faisaient état d' " ambassades " (délégation officielle) entre Pékin et certains clans kirghiz. Le chef du clan kirghiz bougou Borombaï Bekmouratov, garda jusqu'en 1844, une position pas très claire. Il oscillait entre le soutien au khanat de Kokand et le soutien à la Chine. Dans une lettre adressée au Général de Sibérie en 1844, Borombaï, cherchait à obtenir sa protection. Il poursuivait en cela la politique traditionnelle de rapprochement avec la Russie commencée par d'autres depuis le début du XIXe siècle. Pour lui, la Russie était la seule puissance à pouvoir mettre un terme aux luttes fratricides entre les différentes tribus kirghizes, encouragées par le khanat de Kokand et la Chine. En effet, Borombaï savait mieux que d'autres jouer des rivalités entre les puissances régionales et les tribus. En septembre 1853, une autre lettre identique a donc été envoyée par Borombaï au Général de la Sibérie. Cette fois-ci, Saint-Pétersbourg a répondu favorablement à sa demande et un serment d'allégeance à l'Empereur de Russie a été signé le 17 janvier 1855. Ce serment d'allégeance était le prélude à l'annexion de la région de l'Issyk Kul par la Russie, en 1863.

Les « amazones kirghizes »

A l'instar de la femme kazakhe, la femme kirghize a su de tous temps préserver un fort tempérament qui lui a assuré une place entière dans la société civile. Elle se différenciait en cela de la femme des oasis d'Asie centrale et de bien d'endroits du monde musulman, où son rôle, effacé, se limitait à l'espace du foyer. La femme a toujours été considérée par les Kazakhs et les Kirghiz comme un vecteur de la culture et des traditions à l'égal de l'homme. Les activités leur étaient communes et, bien qu'ayant changé de nature, le sont restées aujourd'hui. Ainsi, la femme kirghize ou kazakhe s'occupait en commun avec l'homme de l'élevage des moutons et de la monture des chevaux, de l'installation et du démontage de la yourte, du repas et de l'éducation des enfants... Dans certaines régions, il lui arrivait de prendre part aux décisions tribales et familiales et même de devenir chef de tribu (Kanykeï, la femme de Manas, les chefs militaires ou batyr Janyl et Saïkal au XVIIIe siècle, Kourmanjan-Datka au XIXe siècle).

Au milieu du XIXe siècle, Kourmanjan Datka a durablement marqué de son empreinte la construction de l'identité nationale et féminine kirghize actuelle. Née en 1811 dans une famille nomade de la tribu des Moungouchs sur les contreforts kirghiz de l'Alaï, à l'est de la vallée de Ferghana, Kourmanjan n'a pas tardé à bousculer certaines traditions islamiques et coutumières. Dès l'âge de 18 ans, sa famille l'avait, conformément à la tradition, mariée à un homme qu'elle n'avait pas choisi et qu'elle découvrait pour la première fois le jour de ses noces. Au moment de quitter la yourte familiale, le jour de ses noces, elle a décidé de rester dans sa famille, malgré son mariage, afin de ne pas suivre un inconnu qu'elle n'avait pas choisi et qui " ne lui plaisait pas ". Ainsi, elle est restée mariée, mais séparée de son époux non désiré pendant deux ans, jusqu'à ce que, en 1832, le seigneur de l'Alaï, Alymbek Datka, l'ait épousée après avoir obligé son mari à la répudier avec, fait inouï dans l'islam, le consentement tacite de l'intéressée ! Dès lors, elle a dépassé son simple statut d'épouse pour devenir le conseiller le plus fidèle du vizir de Cherali, le khan de Kokand. Occupé la plupart du temps par sa tâche de vizir à Kokand, Alymbek ne revenait pas souvent dans l'Alaï et avait délégué la gestion des affaires courantes de son domaine à sa femme. En 1862, l'année de l'assassinat de son mari par le khan de Kokand, Khoudoiar Khan, elle n'a pas hésité à prendre seule la décision de lever des troupes et d'assurer la défense de la ville d'Osh contre les armées de Khoudoiar Khan et de Seid Mouzzafareddin, ce qui lui a valu le titre de " Datka " (juge ou sage en kirghiz), de la part de ses deux protecteurs. Dès cet instant, elle pouvait gouverner et rendre la justice dans son " fief " et lever une armée en totale liberté. Devenue général en chef des armées de sa région, la " Tsarine de l'Alaï " a continué son subtil jeu de division, s'appuyant tantôt sur l'émirat de Boukhara, tantôt sur le khanat de Kokand. Cette politique s'est poursuivie avec l'arrivée des Russes en Asie centrale, que Kourmanjan Datka n'a pas hésité à solliciter pour régler ses comptes avec les souverains locaux. Pour arriver à ses fins, elle a selon les années aidé ou combattu les armées du tsar en ayant toujours considéré la Russie, comme un État d'une égale importance que le khanat de Kokand et l'émirat de Boukhara. Ce n'est qu'en 1865, lors de la prise de Tachkent par les Russes et de l'installation de Von Kauffman comme gouverneur du nouveau Turkestan, qu'elle prend conscience de la supériorité militaire et politique de la Russie et qu'elle se range définitivement sous la protection de Von Kauffman pour l'aider à combattre les armées de Khoudoiar Khan. C'était pour elle le prix à payer pour préserver la liberté de sa région et son pouvoir jusqu'à la fin des combats. A la défaite du khan de Kokand en 1876, elle décide de prendre sa retraite du pouvoir, désormais délégué pour peu de temps à plusieurs de ses fils. Son départ de la vie politique locale s'accompagne d'une profonde déchirure, puisque parmi ses nombreux fils, quatre sont exécutés à la suite de l'organisation de révoltes locales contre la nouvelle puissance coloniale. Kourmanjan Datka a notamment assisté à l'exécution d'un de ses fils par les armées du Tsar en 1898. Elle décède en 1907 à l'âge de 96 ans.

La complémentarité de la femme kirghize à l'homme à travers l'espace et le temps fait donc d'elle un être aussi craint et respecté de la part de sa famille et de sa tribu que l'homme avec des critères tels que l'âge avancé, un nombre élevé d'enfants ou un statut social enviable. À sa mort, la " Mère " jouit toujours des mêmes honneurs que le " Père ".

Le khanat de Kokand

Dès 1709, le khan de Kokand, l'un des trois khans ouzbeks de Transoxiane, gouverne depuis Kokand, au coeur de la vallée de Ferghana, de vastes territoires qui comportent des populations aux modes de vie et aux cultures très variés. La conquête du territoire kirghiz par le khanat de Kokand sera longue et difficile. oeuvre de plusieurs khans successifs, elle ne s'est pas partout accompagnée d'une consolidation du nouveau pouvoir, malgré la construction de nombreuses forteresses. En somme, le pouvoir du khan s'arrêtait bien souvent à la ville ou à la forteresse et les campagnes restaient par excellence le domaine des nomades kirghiz, d'où partaient les résistances et les rébellions.
En 1762, Osh et Ouzgen sont pris par les redoutables minbachi (soldats du khanat). Puis, dans les années 1780-1790, est soumise la totalité de la vallée de Ferghana. La forteresse kirghize d'Ouzoun-Akhmat à Ketmen-Tioube, ouvrant la route au nord du pays, est prise dans les années 1810-1820. Profitant de dissensions entre certaines tribus dans la vallée de la Chuy, l'armée fait entrer la vallée sous le giron du khanat en 1825. La même année est fondée la forteresse de Pichpek sur les bords de la rivière Alamedin. Enfin, une lettre du Gouverneur général de Bichkek est envoyée aux tribus bougous de la région de l'Issyk Kul, afin qu'elles se soumettent au khan et paient l'impôt. Leur réponse négative et l'accueil favorable réservé aux envoyés de la Russie entraînent les armées du khanat à intervenir et à soumettre les tribus bougous en 1831. Au même moment une incursion militaire est opérée en direction de la vallée du Naryn pour soumettre un autre clan, les Tcheryks, et contrôler la route de la Chine. L'issue victorieuse de cette incursion entraîne le contrôle du khanat de Kokand sur l'ensemble du territoire kirghiz actuel en 1834.

Le creusement de la fracture Nord-Sud

Outre l'opposition ancienne entre les sédentaires et les nomades, la politique expansionniste du khanat de Kokand n'a fait que creuser davantage la fracture entre le Nord et le Sud du Kirghizistan. Le Nord entretenait ses racines, en grande partie héritées de la vallée de l'Ienisseï, et était regroupé autour du mode de vie nomade, de l'oralité des cultures et des pratiques chamanistes, en dépit de la progression de l'islamisation. Le Sud, à l'inverse, acceptait mieux les mesures concernant la sédentarisation et l'islamisation du fait de l'action des confréries soufies depuis le XVIe siècle. De cette opposition découlaient des révoltes de plus en plus nombreuses. Les historiens ont eu tendance à exagérer ces révoltes en leur conférant un caractère " national " et identitaire, alors que bien souvent, dans le Sud, elles faisaient suite à un alourdissement de l'impôt et à la saisie de terres. Dans le Nord, elles répondaient à la recherche d'une autonomie des tribus. L'insurrection d'un grand nombre de tribus kirghizes septentrionales et la rapidité de la conquête russe de ces régions attestent néanmoins l'inimitié séculaire qu'il existait entre elles et le khanat de Kokand. Les Kirghiz de l'ouest de l'Issyk Kul ont inauguré le ballet des grandes révoltes du XIXe siècle, qui semblaient être les premières révoltes coordonnées contre un Etat sédentaire, les premières révoltes à avoir eu lieu sur un territoire précis et pour sa défense, sans que les Kirghiz aient éprouvé le besoin de s'en aller.

Le temps des révoltes

L'origine de la révolte de 1842 résidait dans le coup de force de l'Emir de Boukhara, Nasroulla, contre Madali-Khan de Kokand. Kokand et Osh furent pris par les troupes de l'émir en 1842 et le khan et tous les prétendants au trône, exécutés. L'héritier le plus direct, de la dynastie des Mings, Cheraly-Khan, fut " choisi " par les vizirs pour monter sur le trône. Se cachant jusqu'alors sur les bords du Tchatkal et à Talas, Cheraly-Khan a pu, reprendre Osh et Kokand et monter sur le trône. Pendant cette année d'anarchie, en dépit de soulèvements généralisés sur l'ensemble des terres kirghizes du khanat de Kokand, contre les armées de l'émir de Boukhara, ce sont les Kirghiz de l'ouest de l'Issyk Kul qui fournissent la plus forte résistance aux armées de l'émir, avant de se retourner contre le khanat de Kokand. Toutes les forteresses de la région de l'Issyk Kul sont détruites. Les autorités du khanat réussissent avec difficulté à ramener l'ordre dans la région, mais leur influence est dorénavant compromise et la Russie, entre temps, est devenue la protectrice courtisée des tribus bougous. En 1845, sédentaires et nomades confondus, des habitants kirghiz et ouzbeks de la région d'Osh et du piémont de l'Alaï se révoltent contre la politique fiscale de Cheraly-Khan, jugée excessive. L'état des forces leur était au départ favorable car les principales armées du khanat étaient occupées à mâter une autre révolte à Tachkent. Mais, une fois celle-ci réprimée, les armées du khanat viennent rapidement à bout des révoltés d'Osh et occupent la ville.
En 1850, au bord de la rivière Naryn, a lieu un affrontement entre des Kirghiz et des éléments kyptchaks de Kokand, fidèles au khan. Battus, les Kirghiz se seraient enfuis. Mais, en 1859, ce sont de nouveau au tour des tribus tcheryks et tynymsents de se révolter contre le khanat dans la région de Naryn / At-Bachy, sans que ce dernier ne parvienne cette fois-ci à rétablir son autorité. En 1854, puis, de nouveau en 1857-1858, les Kirghiz kyptchaks des monts Ala-Too (au sud de la vallée de la Chuy) et des tribus kazakhes de la région se dressent contre le khanat de Kokand et appellent la Russie à leur secours. Toute la région de Semiretchie est en proie à la révolte. À tel point que le représentant du khanat de Kokand, Mallia-Khan, est contraint de passer un accord avec les insurgés. Or, en dépit des demandes insistantes de ces derniers auprès du Gouverneur général de Sibérie occidentale, l'armée russe refuse de s'immiscer. Pendant ce temps, le commandant de la forteresse d'Aoulie-Ata, Mirza Akhmed est destitué ; les impôts sont abaissés et les insurgés de Semiretchie, graciés. Bien que la Russie ne soit pas intervenue, les tribus kirghizes de la vallée de la Chuy (y compris celles restées en dehors des événements) ont interprété ce recul comme une victoire. Elles ont, dès cet instant, senti que le rapport de force changeait de camp ; et ont commencé à préparer la grande révolte de 1862. Bien qu'elle ne fût pas la plus dure, cette révolte a été la première à obtenir l'aval de la Russie et, en cela, elle a permis pour la première fois à l'Empire russe d'intervenir militairement en Asie centrale. Par la suite, les Russes ont bâti leurs succès militaires rapides sur ces rivalités tribales et les conflits récurrents entre les khanats d'Asie centrale. Ainsi en 1862 la prise de Pichpek par l'armée russe, est considérée comme une réponse de la Russie à l'appel de la tribu des Soltos, insurgée contre le khanat de Kokand. Baïtyk Kanaev, surnommé " Baïtyk Batyr ", a engagé sa tribu dans une révolte contre la forteresse de Pichpek. À ce moment-là, il était jugé par le Khan de Kokand comme son principal ennemi, " irréconciliable ", et comme le meilleur agent de la Russie, puisque l'armée russe n'avait pas encore atteint la forteresse de Pichpek aux limites du khanat. Baïtyk Kanaev défait le gouverneur de Pichpek, Rakhmatoullou. Puis, grâce à l'aide de l'armée russe, il parvient en deux ans à s'emparer des forteresses de Pichpek, de Merke et d'Aoulie-Ata, dans la vallée de la Chuy. Cette lecture officielle de la colonisation russe pourrait surprendre, tant elle présente la Russie comme une puissance amicale, venant aux secours des Kirghiz, aux griffes avec l'ennemi diabolisé qu'est le khanat de Kokand. Pourtant, même les Kirghiz les plus nationalistes y souscrivent, en la minorant toutefois. Ces liens matérialisés sous la forme d'ambassades commerciales et politiques et de demandes de protectorat étaient d'autre part renforcés par la venue d'anthropologues et d'aventuriers russes, ainsi que par la présence d'une diaspora kirghize active dans la région d'Astrakhan, en Russie.

Les premiers liens avec l’Empire russe : les « ambassades »

C'est entre 1722 et 1724, que les Kirghiz sont pour la première fois mentionnés dans des sources russes. Lors d'un séjour dans la capitale des Oïrats, sur les bords du lac Issyk Kul, Ivan Ounkovski, ambassadeur du tsar Pierre Ier de Russie, les qualifiait alors de " bourout " (une dénomination très proche des Bougous qui représentaient à l'époque et continuent de représenter aujourd'hui la principale tribu de l'ong kanat, vivant autour du lac Issyk Kul). Au même moment, un savant d'Orenbourg, P. I. Rytchkov a recueilli, pour le compte de négociants, des informations sur les Kirghiz. Ayant étudié leur lieu de résidence (qu'il ne précise pas pour autant), il a aussi détaillé la structure guerrière des Kirghiz septentrionaux et, comme Ivan Ounkovski, les faits d'armes et de résistance des Kirghiz contre les Oïrats. Au début des années 1780, Filip Efremov, premier rapporteur de renseignements sur les Kirghiz méridionaux, avait une connaissance plus réelle de l'Asie centrale qu'Ounkovski et Rytchkov et il avait surtout déjà à son actif et malgré lui une longue expérience de terrain.
Après avoir servi dans l'armée d'Orenbourg et avoir été capturé et fait prisonnier par des Kazakhs, il est vendu par ses derniers à l'émir de Boukhara, Daniiar-Bek. Quelques temps après, profitant de la rivalité entre Boukhara et Kokand, il s'évade en Inde par la vallée de Ferghana, l'Alaï kirghiz, le Pamir et l'Himalaya. Là, à Delhi, il a pu par les mers aller à Londres, puis avec l'aide de l'ambassadeur russe à Londres, retourner à Saint-Pétersbourg. Son récit de voyage, intitulé Voyage de Dix Ans et édité à Saint-Pétersbourg en 1786, présente les Kirghiz avec des détails très intéressants sur leurs différences avec les Kazakhs et leur zone de peuplement. Il a remarqué des différences entre Kirghiz et Kazakhs et en a donc déduit que ceux que les Russes avaient l'habitude d'appeler " Kirghiz " étaient en fait les Kazakhs et a, le premier, donné le terme de " Kirghiz " aux Kirghiz. Il a aussi précisé dans son ouvrage que les Kirghiz vivaient non seulement à Boukhara (pour un petit groupe d'entre eux), mais surtout dans les montagnes entre Osh et Kashgar. Des petits groupes nomades habitaient aussi les bordures des plaines adjacentes. Il a aussi remarqué que l'emprise du khanat de Kokand sur eux était nulle et leur indépendance, grande. Il définissait en fait le khanat de Kokand comme un Etat voisin du monde kirghiz et non pas comme une puissance colonisatrice des terres kirghizes. Les indications rapportées par Ounkovski, Rytchkov et Efremov ont immédiatement suscité un grand intérêt de la Russie pour les Kirghiz, à commencer par celui de la tsarine Catherine II. Quelques mois avant de recevoir la première " ambassade " kirghize à Saint-Pétersbourg, Catherine II a recommandé aux Gouverneurs généraux Oufimski et Simbirski de collecter tous les renseignements nécessaires sur ce peuple, en qui elle percevait un allié solide pour l'aider à encercler le domaine kazakh et à pacifier ses hordes. Pour ce faire, la Tsarine exigeait même des deux Gouverneurs généraux de placer les " ambassadeurs " des tribus kirghizes sous leur contrôle et d'en faire les messagers exclusifs entre la Russie et les baï kirghiz.
Plus tard, Rafajl Danibegašvili, un seigneur et négociant de la cour d'Irakli II de Géorgie, qui avait l'habitude de commercer avec un ami négociant arménien de Madras, aux Indes, était revenu à Omsk en 1812 avec une caravane commerciale. Lors de son retour, il avait traversé les monts Tian-Shan et le " pays " kirghiz, d'où il a rapporté des renseignements précieux. En dépit de l'instauration des premiers échanges avec la Russie, les Kirghiz n'ont pas encore obtenu la protection de Saint-Pétersbourg ou leur rattachement à la Russie, mais un soutien en matière commerciale leur a été proposé. L'absence de sources fait que nous ne connaissons ni les dates du règne d'Atake-Baï, ni la suite des relations entre l'Empire russe et les tribus kirghizes jusqu'en 1812. Néanmoins, Atake-Baï a, sans conteste, représenté un précédent en Asie centrale qui ne reste pas sans influence aujourd'hui en Kirghizie. Premier chef de tribu non kazakh à chercher à établir des relations durables avec la Russie, il a vraisemblablement indirectement contribué à ce sentiment de proximité de pensées, toujours présent actuellement entre les Russes et les Kirghiz septentrionaux. La politique des " ambassades " et les demandes répétées de protection auprès de la Russie pour soutenir le nombre élevé des révoltes des tribus kirghizes contre le khanat de Kokand a préfiguré les germes d'une influence russe dans les régions septentrionales du territoire kirghiz actuel. La rapidité de l'avancée russe dans ces régions et l'installation des premiers colons européens à la fin du XIXe siècle ont encore davantage accentué le clivage culturel entre les régions septentrionales et méridionales du domaine kirghiz. D'autant qu'au même moment, certaines tribus semblaient divisées sur la politique à suivre à l'égard de la Russie et du khanat de Kokand. Cette division, plus profonde qu'elle ne le laissait paraître, aurait donné naissance à la troisième confédération tribale, l'itchkilik kanat, dont le territoire correspond toujours aujourd'hui à la partie kirghize de la vallée de Ferghana et au piémont de l'Alaï. La sédentarisation et l'islamisation plus poussée de cette kanat auraient ancré ce schisme. Si bien que les Kirghiz, encore aujourd'hui, doutent du caractère " kirghiz " ambigu de cette kanat qu'ils jugent trop " ouzbékifiée ".

La conquête et l'administration tsariste

C'est à partir de 1862 que les armées impériales russes ont commencé à pénétrer dans le domaine kirghiz, en même temps qu'elles avançaient vers l'est du lac Balkach. La Chine avait perdu sept ans plus tôt l'allégeance de Borombaï et donc son contrôle sur le bassin de l'Issyk Kul. La conquête du domaine kirghiz a été réalisée en deux phases : les steppes et le khanat de Kokand. Ces phases ont été inégales dans leur nature et leur durée. La conquête des steppes a été courte et relativement pacifique. Les Russes ont simplement assuré le soutien logistique aux tribus des deux kanat du Nord qui leur étaient favorables. Plus longue, la soumission de la vallée de Ferghana et des monts Alaï a nécessité l'implication directe de l'armée russe.

La conquête des steppes kirghizes (1862-1864)

En 1862, les Russes débitent la conquête de l'espace kirghiz par la prise de Pichpek. À cet instant, et cela a représenté la seule exception dans l'histoire de la conquête des steppes kirghizes, les Russes sont militairement intervenus aux côtés de la tribu solto pour écraser la forteresse de Pichpek, défendue par 500 soldats du khan de Kokand, Rakhmatoullou et 9 000 soldats envoyés en renforts par le khan. Puis, dans cette logique, les Russes n'ont fait qu'appuyer les nombreuses révoltes des tribus kirghizes, en intégrant les bataillons des révoltés au sein de leur armée. Ainsi, plusieurs chefs se sont illustrés lors de la conquête russe, comme Bajtyk Kanaev, Borombaï et Katchybek Cheralin et surtout les Ormon Niiazbekov - le futur Ormon-Khan - et Chabdan Jantaev. Chabdan Jantaev s'est notamment illustré comme le fédérateur du soutien kirghiz à l'armée russe. Il s'est emparé de la forteresse de Tokmok en 1862, avant de réprimer en juillet 1863 la révolte des monts Tian-Shan. Enfin, il a efficacement soutenu le colonel Skobelev durant la conquête de la vallée de Ferghana, la répression de la révolte de Poulat-Khan et la chute du khanat de Kokand.
A la fin de 1862, la vallée de la Chuy est rattachée à l'Empire russe. 5 000 familles de la tribu solto adoptent la citoyenneté russe. La même année, une partie de la tribu sarybagych menée par Jantai Karabekov s'empare de terres autour de Kemin et obtient en échange la citoyenneté russe. En 1863, les Russes installent une garnison à l'ouest du lac Issyk Kul, afin de prévenir tout coup de force possible du khanat ou de la Chine. Les tribus bugus de la région du lac Issyk Kul et l'ensemble des tribus des monts Tian-Shan, demandent alors, et reçoivent, la citoyenneté russe. Enfin en 1864, Ryskoulbek Narbotoev de la tribu saiak, suivi par 10 000 familles, adopte la citoyenneté russe et occupe le bassin de Ketmen-Tioube, clé de passage vers la vallée de Ferghana. En 1864, l'espace kirghiz, à l'exception de la vallée de Ferghana et des monts Alaï est en totalité passé dans l'orbite russe.

L’effondrement du khanat de Kokand et la soumission de l’Itchilik khanat (1864-1876)

Après la prise de Khojent, verrou d'accès de la vallée de Ferghana, en 1866 par l'armée russe, Khoudoiar-Khan s'est vite rendu compte que son Etat était devenu vulnérable et que, pour garantir sa survie, il devait coûte que coûte signer un accord avec Von Kauffman, premier gouverneur général du Turkestan russe. Les troubles étaient récurrents dans la vallée de Ferghana, sanctuaire du conservatisme religieux et des traditions. Khoudoiar-Khan, lorsqu'il n'était pas en fuite, avait peine à imposer son pouvoir en dehors de la ville de Kokand. Les Kyptchaks s'entre-déchiraient pour placer l'un des leurs sur le trône et, ce faisant, chaque seigneur avait accru l'indépendance de son fief. Moldo Alymkoul, le régent du fils de Khoudoiar-Khan, mérite d'être cité à ce titre. Après avoir vainement tenté de regrouper les Kyptchaks sous son aile pour défendre Khoudoiar-Khan, Moldo Alymkoul s'est ensuite tourné vers la ville de Kashgar. Là, depuis 1864, se déroulait une insurrection populaire contre Sydykbek le gouverneur de la ville. Alymkoul prend alors le parti de soutenir militairement Sydykbek, tout en lui demandant de prêter allégeance au khanat de Kokand et de renoncer à son poste en faveur d'Iakoub-Bek, ami d'Alymkoul. Après avoir rallié l'opinion à ses côtés, Iakoub-Bek parvient à transformer en quelques mois l'insurrection de Kashgar en un soulèvement régional anti-chinois, en l'étendant à l'ensemble du Turkestan oriental. Ainsi, en 1873, une révolte contre Khoudoiar-Khan avait commencé dans les monts Alaï. Débordé par les insurgés, Khoudoiar-Khan sollicite Von Kauffman pour contenir et réprimer l'insurrection. Le Gouverneur général du Turkestan, ayant alors pensé qu'il valait mieux jouer la carte d'un soutien à un État structuré qu'à des tribus indisciplinées, envoie des bataillons combattre les insurgés aux côtés du khan à partir de l'automne 1875. La révolte contre le khanat de Kokand se transforme alors en mouvement anti-colonial et religieux, sous l'impulsion d'un cheikh soufi, Moulla Iskhak Asan, plus connu sous son pseudonyme de guerre de Poulat-Khan. Mais le 10 septembre 1875, l'armée russe, menée par le colonel Skobelev, s'empare d'Osh après de durs combats. Les dernières tribus kirghizes méridionales révoltées du Pamir résistent quelques mois avant d'être finalement vaincues le 25 avril 1876 à Janyryk. Le 18 février 1876, par un décret du Tsar, le khanat de Kokand est dissout et, incorporé au Gouvernorat général du Turkestan. Skobelev est nommé Général et Gouverneur militaire, placé sous les ordres directs de Von Kauffman, qualifié de " demi-tsar " par les indigènes, du fait de ses pouvoirs très étendus.

Le découpage de l’espace kirghiz

La Russie intègre le " pays " kirghiz à son empire et le régit directement depuis Saint-Pétersbourg par le biais du Gouverneur général installé à Tachkent, la capitale de la Goubernia ou Gouvernorat général du Turkestan, et d'agents placés dans chacune des subdivisions régionales de la Goubernia (oblasti, ouezdy, volosti). Ainsi, des Gouverneurs aux pouvoirs et aux prérogatives très étendus, tels que Von Kauffman, puis Kourotpatkin, et une administration coloniale illustrent l'époque coloniale russe jusqu'au tournant des années 1920, sur le modèle colonial des puissances européennes. Les Gouverneurs russes ont du reste contribué au parachèvement de l'islamisation des tribus kirghizes. C'est une des grandes raisons, pour laquelle, afin de mieux asseoir leur emprise sur les populations nomades, ils instituent le bajstvo et le manapstvo deux niveaux d'administration délocalisés, qui existaient déjà chez les Kirghiz, comme un système d'Etat officiel. Les Gouverneurs généraux russes s'adjoignent ainsi des relais locaux efficaces pour prévenir tous troubles intérieurs potentiels.
Depuis 1866, la Goubernia du Turkestan occupait territorialement une superficie démesurée (la moitié de la superficie de l'Asie centrale actuelle) et avait Tachkent pour capitale. L'espace kirghiz était du reste partagé entre quatre oblasti, dont les limites n'étaient pas clairement délimitées. Schématiquement, la vallée de la Chuy et la région du lac Issyk Kul dépendaient de l'oblast de Semiretchie (Vernyi), la vallée du Talas dépendait de l'oblast du Syr-Daria (Tachkent), la vallée de Ferghana, étendue aux zones montagneuses kirghizophones de Mourgab et du Haut-Badakhchan tadjik, dépendait de l'oblast de Ferghana (Kokand) et le piémont de l'Alaï dépendait de l'oblast de Samarcande (Samarcande). Quant à la vallée du Naryn, elle était partagée entre les oblasti du Semiretchie et de Ferghana.

L’installation des premiers colons

Outre l'instauration d'un premier découpage territorial, la conquête russe s'est accompagnée d'une modification considérable du paysage ethnique par l'ajout du " fait européen " dans le domaine kirghiz, à la suite d'une première phase d'immigration européenne entre la fin du XIXe siècle et les années 1920. Les premiers colons slaves (russes, biélorusses et ukrainiens) fuyant les difficultés, sont arrivés à la suite de la fondation de villes " européennes " sur les sites d'anciennes forteresses (Pichpek, Vernyi, Tokmak, Prjevalsk...) dans les années 1870-1890. L'abolition du servage a renforcé l'implantation de ces colons issus de la paysannerie pauvre. Les vieilles terres surpeuplées de la Moscovie, de l'Ukraine et de la Biélorussie ont amené le déplacement volontaire ou contraint de populations vers les nouveaux fronts pionniers, vides en hommes et peu mis en valeur, de Sibérie, du Caucase et de l'Asie centrale. La prise des nouvelles terres par les colons s'est par ailleurs opérée dans des conditions plus que douteuses. En effet, officiellement illégale aux yeux de Saint-Pétersbourg, cette appropriation n'en a pas moins été tolérée par le pouvoir central tsariste qui encourageait tacitement l'expropriation ou la sédentarisation des nomades kazakhs et kirghiz. D'autres colons, les Cosaques, de l'armée cosaque de Semiretchie avaient déjà été légalement envoyés par le tsar, dès 1863, prendre possession en son nom des nouvelles terres après en avoir préalablement expulsé les nomades sibériens, kazakhs ou kirghiz. Ainsi la population " slave " en Asie centrale serait passée de 690 000 personnes en 1897 (recensement) à 1 950 000 personnes en 1911 (estimation). Dans la Goubernia du Turkestan, les Russes seraient passés de 197 420 en 1897 (recensement) à 382 688 en 1910 (estimation). Une part de cette population était, il est vrai, attachée à l'agriculture.
Au tournant du XXe siècle, c'est autour du développement des villes et de l'industrialisation dans la vallée de la Chuy et autour de Prjevalsk à l'est du lac Issyk Kul que se tourne la population slave. Ainsi, comme l'espace kazakh, l'espace kirghiz a connu un développement important, mais curieux de la ville. La ville, par définition rattachée à la sédentarité, attirait peu les nomades. Jusqu'alors, les villes ferganaises d'Osh et de Djalalabad étaient exclusivement peuplées de populations sédentaires turcophones et persanophones. Les autres Kirghiz n'y vivaient pas de façon durable. Avec les populations slaves, les anciennes forteresses du khanat de Kokand sont devenues de véritables villes, organisées à l'européenne (Pichpek, Tokmak, Prjevalsk...). D'autres villes ont encore été fondées par les colons (Naryn, Talas). Là encore, dans les deux cas, peu de Kirghiz les peuplaient. Mais à la suite des réformes agraires de 1889 et de 1891 préjudiciables aux nomades, un nombre croissant de Kirghiz est venu s'entasser dans les périphéries pauvres des villes pour y occuper les emplois les plus pénibles et les moins rémunérés. Ainsi, par exemple, la population de Pichpek comptait 2 000 habitants en 1882 et 15 000 en 1913, aux deux-tiers russes. Parallèlement, ces villes ont été progressivement dotées d'écoles russes et d'hôpitaux qui, se sont peu à peu ouverts aux fils de l'aristocratie kirghize. Le début de l'industrialisation de l'espace kirghiz a également été une conséquence directe de l'arrivée des colons slaves. Cette industrialisation est restée insignifiante jusqu'à l'époque soviétique et essentiellement limitée à la production de biens et de matériel agricole. Elle était également concentrée dans la vallée de la Chuy autour de l'axe de peuplement slave Kara-Balta - Pichpek - Tokmak et employait encore peu de Kirghiz.
Outre l'arrivée de colons slaves et allemands, des Doungans (Huis ou Chinois musulmans) et des Ouïgours, fuyant la répression de la révolte d'Iakoub-Bek, se sont en 1877-1878 également installés en groupes compacts dans la vallée du Chuy et autour de Prjevalsk. Par ailleurs, des Tatars se sont joints aux colons russes, dans un premier temps comme soldats de première ligne dans l'armée impériale, puis comme colons. Par leur installation dans les domaines kazakhes et kirghiz, ils ont imposé malgré leur faible nombre le tatar comme " lingua franca " des peuples musulmans en sus du russe et encouragé la conversion à l'islam des dernières tribus kirghizes septentrionales, encore restées païennes. Les Tatars ont en outre joué un rôle déterminant à la fin du XIXe siècle dans le nord du pays kirghiz, en servant de relais entre la population indigène et le pouvoir impérial. À la suite de la conquête, ils ont à la fois servi d'agents des Russes, desquels ils ont puisé les idées européennes, et des populations locales, auxquelles ils ont ensuite transmis ces idées après les avoir adaptées à une lecture éclairée de l'islam. C'est ainsi que dans le sillage de l'avancée russe en Asie intérieure, est né le mouvement réformiste jadid. Ce mouvement a peut-être peu touché les zones de nomadisme, ayant surtout été présent dans les oasis sédentaires et islamisées de Transoxiane et du bas Syr-Daria. Toutefois, certains intellectuels kirghiz du début du XXe siècle ont su reprendre à leur compte certaines idées des penseurs jadids tatars et transoxianais.

La politisation des élites locales

Le courant jadid (" neuf ", en arabe) était un mouvement de refonte des concepts de l'islam et de leur application. Ce mouvement consistait également en la défense des valeurs de l'islam. Mais, pour les jadids, celle-ci ne pouvait se faire qu'en acceptant l'intrusion de nouveautés occidentales dans le domaine des sciences et des techniques et à la relecture du Coran à la lumière de la philosophie européenne. Au contact des écoles russes, de culturel et pédagogique au départ, l'ensemble des mouvements jadids et modernistes se sont radicalisés et politisés dans les années 1910. Ils ont dès lors perdu leurs différences respectives d'origine pour fusionner en une sorte de maelstrom culturel et politique dynamique. Aussi interdépendants les uns des autres que désorganisés, les mouvements modernistes ont tenté de représenter, avec des réponses diverses, une véritable opposition politique aux milieux conservateurs et figés des confréries soufies, des régimes monarchiques en Transoxiane ou des systèmes administratifs manap et des baj en terre nomade. La politisation des milieux intellectuels kazakhs et kirghiz et, dès cet instant, l'irruption du concept moderne d'Etat-Nation parmi les élites intellectuelles locales témoignent clairement des fortes transformations qu'a connu le monde nomade. En seulement trente ans, les sociétés kazakhes et kirghizes ont subi des transformations économiques, sociales et culturelles radicales. Jusqu'à l'époque soviétique, les couches populaires restées à l'écart des grandes voies de communication ont été relativement épargnées par ces transformations. Mais, l'apparition d'une culture commune partagée par une élite indigène unie et éduquée illustrait l'entrée progressive des Kirghiz dans la l'ère de la société industrielle. La volonté d'établir une langue commune, qui effacerait les dialectes kirghiz, et l'absence, nouvelle, du poids de l'hérédité comme condition de la réussite sociale confirmaient ce changement d'époque. A partir de 1905, les intellectuels kazakhs et kirghiz expliquaient au peuple la nécessité de s'unir face à la colonisation pour sauver le " patrimoine culturel national " (utilisation plus fréquente des langues écrites kazakhe et kirghiz face au tatar et au russe, meilleure connaissance et plus grand respect des cultures orales, des traditions " nomades "). Les intellectuels du mouvement Alach-Orda, puis à partir de 1917 de l'association kirghize Boukara, échaffaudaient d'autre part des plans saugrenus pour tenter de délimiter territorialement leur espace sur des critères ethniques (supprimer la division de l'espace kirghiz entre plusieurs oblastis). Toutefois, l'idée européenne d'État et de Nation avait déjà commencé à faire son chemin dans les têtes des élites russifiées kazakhes et kirghiz du début du XXe siècle. De ce fait, le découpage de l'ancien Turkestan en États-Nations modernes sous Staline a été plus facilement intégré par l'intelligentzia kazakhe et kirghize que par les élites jadids transoxianaises, partagées entre le Gouvernorat du Turkestan et les deux Protectorats de Khiva et de Boukhara. Ces dernières, en effet, n'avaient jamais eu auparavant la conscience d'appartenance à une Nation, voire même à une ethnie précise.

La révolte de 1916

L'Oukase, proclamation du tsar, de mobilisation du 25 juin 1916, qui appelait tous les sujets musulmans de Russie âgés de 19 à 43 ans à des tâches annexes à l'arrière du front, a été le facteur immédiat qui a déclenché la révolte de 1916, ayant progressivement embrasé toute l'Asie centrale. Deux périodes sont à distinguer dans l'évolution de la révolte, même si elles sont chronologiquement liées. Pour résumer, juillet était le mois des sédentaires et août, celui des nomades. Partie des environs de Khojent, la révolte s'est ensuite rapidement propagée à l'ensemble de la vallée de Ferghana, au bassin de Tachkent et à la région de Djizzakh-Samarcande. Le 4 juillet, des habitants de Khojent ont refusé de suivre les injonctions de l'Oukase et se sont soulevés contre l'armée. Puis, en peu de jours et avec le soutien des confréries soufies, la révolte s'est étendue à l'ensemble de la vallée de Ferghana. Le 21 juillet, le signal de la répression était donné. L'armée russe reprend le contrôle de la région de Djizzakh-Samarcande le 25 juillet et la vallée de Ferghana est pacifiée, du moins provisoirement, à la fin du mois de juillet. En août, depuis Tachkent, les steppes kazakhes et les montagnes kirghizes sont à leur tour gagnées par la révolte. Chez les Kirghiz, le signal est donné le 9 et le 10 août par l'embuscade du défilé du Boam, tendue par des tribus sarybagych de Kemin à un détachement de l'armée cosaque qui allait ravitailler en armes les villages russes du pourtour du lac Issyk Kul. Autour du 10 août, la révolte gagne Pichpek. Elle s'étend ensuite à l'ensemble de la vallée de la Chuy jusqu'à Kemin et touche dans le même temps les régions du Tian-Shan central (Sousamyr, Kotchkor, Joumgal). À partir du 20 août, la répression, menée depuis Pichpek et Prjevalsk, vient à bout du soulèvement. Courant septembre et octobre, les vallées sont pacifiées et les foyers de révolte ne se maintiennent plus que dans des zones isolées de hautes montagnes. Les révoltes ont, à certains endroits, perduré jusqu'à la fin des années 1920, alors diluées dans l'agitation révolutionnaire ou la guérilla basmatchi. Les victimes de la révolte ont été réhabilitées en 1991 par des processions et la construction de monuments de commémoration (dont le plus célèbre se trouve à l'entrée du défilé de Boam), l'adoption du 25 juin comme Jour du Souvenir et, surtout, l'abolition de la censure soviétique sur ce tragique évènement de l'histoire kirghize.

La République socialiste soviétique de Kirghizie
<p>Monument soldats soviétiques et enfants.</p>

Monument soldats soviétiques et enfants.

Après la révolte de 1916 et les premières années de l'établissement du pouvoir soviétique, la Kirghizie est marquée par une forte instabilité politique. La Révolution de février amène en Asie centrale une période de désordres politiques et sociaux et de concurrences de divers pouvoirs locaux entre les partisans du tsar, les Soviets et différents mouvements politiques musulmans. La naissance de l'URSS entraîne parallèlement la disparition de la république autonome du Turkestan et l'apparition de cinq nouvelles républiques : les républiques socialistes soviétiques (RSS) d'Asie centrale : l'Ouzbékistan et le Turkménistan en 1924, le Tadjikistan en 1929, et enfin le Kazakhstan et le Kirghizistan en 1936. Les RSS sont subdivisées en oblast, entité territoriale déjà présente à l'époque tsariste, qui demeure aujourd'hui encore la base du découpage administratif du pays.

La formation difficile du district autonome des Kara-Kirghiz (1922-1924)

Jusqu'au début de la " délimitation nationale ", le pouvoir impérial de la Russie, puis le pouvoir soviétique, maintenait une certaine confusion entre les Kirghiz et les Kazakhs, tout en reconnaissant une distinction entre les deux groupes. Les Kazakhs étaient appelés " Kirghiz " et les Kirghiz, " Kara-Kirghiz ". Les débuts de la " délimitation nationale " entretenaient également cette confusion entre la création de la RA de Kirghizie, au sein de laquelle était ancré le DA de Kara-Kirghizie. Mais cette confusion était uniquement de mise chez les Russes et à Saint-Pétersbourg - puis à Moscou - et les peuples autochtones kirghiz et kazakhs savaient toujours clairement se définir et se différencier de par leurs filiations tribales respectives. Les communistes locaux kirghiz et kazakhs reprenaient sur le compte de la " délimitation nationale " cette différenciation immémoriale et refusaient en bloc la politique d'assimilation des Kirghiz par les Kazakhs, pronée au début par Moscou. Ce sont donc ces " communistes nationaux " qui sont parvenus à imposer à Moscou l'idée d'une entité territoriale kirghize distincte. Leur action, certes exagérée par l'historiographie kirghize officielle d'après l'indépendance, a été en cela déterminante pour la création du premier Etat-Nation kirghiz moderne. Sans eux, la Kirghizie indépendante d'aujourd'hui n'aurait jamais existé, même si les contours de la nouvelle entité ont été réalisés en partie à Moscou.

L’aménagement territorial de la vallée de Ferghana (1929)

La vallée de Ferghana, ultime base du mouvement de révolte contre les soviétiques (les célèbres basmatchis) depuis 1925, représentait la dernière menace sérieuse pour Staline. Pour endiguer la guérilla, il fallait appliquer le concept de " délimitation nationale " à la vallée. Mais, un État propre ferganais aurait pu être nocif à la stabilité des nouvelles républiques, du fait de la force de l'islam traditionnel et de l'identité locale ferganaise. Un dépeçage territorial entre les actuels Ouzbékistan, Tadjikistan et Kirghizistan a donc été effectué par Moscou dans la vallée en coordination avec les Partis communistes républicains afin de briser les sentiments locaux et supra-nationaux et de rendre les républiques environnantes économiquement viables. Ces modifications territoriales n'ont pas été sans entraîner le mécontentement des républiques voisines, du fait de leur aberration. Au départ restreint aux zones montagneuses du Pamir et du Tian-Shan, l'espace kirghiz semblait sans devenir économique dans les premiers plans de la " délimitation nationale " dessinés à Moscou. Ce n'était pas la seule partie septentrionale et fertile du Semiretchie qui pouvait assurer seule la totalité des besoins alimentaires et les exportations de la république. Le pouvoir central soviétique a donc décidé de réunir en 1929 une partie de la vallée de Ferghana à la RA de Kirghizie, afin de rendre celle-ci économiquement viable. De nouveaux problèmes spécifiques à la vallée sont dès lors apparus, aiguisés par l'ajout des régions de Djalalabad, Osh, Kyzyl-Kyia et Batken, majoritairement ouzbeks, au territoire kirghiz. Pourtant, la partie de la vallée rattachée au territoire kirghiz était plus ethniquement homogène que les autres parties. Les piémonts de l'Alaï, du Pamir et du Tian-Shan étaient largement peuplées de Kirghiz et cette partie était la mieux arrimée au nouveau territoire national. Des Kirghiz se sont cependant retrouvés hors du territoire national lors du découpage territorial de l'Asie centrale, tandis que des sédentaires, désormais définis comme Ouzbeks ou Tadjiks ont, du jour au lendemain, obtenu la citoyenneté kirghiz. L'imbrication des frontières et des ethnies était le lot commun des trois nouvelles RSS. Six enclaves en territoire kirghiz, détachées de la région d'Osh, ont été d'autre part distribuées pour moitié entre l'Ouzbékistan et le Tadjikistan. Une septieme enclave, l'enclave tadjike du Sarvak est située au nord de la vallée, en territoire ouzbek. Enfin, pour achever la division, il fut décidé que toute route ou voie ferrée, reliant la capitale d'une RSS régionale à la seconde ville, devait traverser une république voisine. Par ce savant découpage de la vallée, Staline est parvenu à briser la force des mouvements basmatchis au tournant des années 1930, après plus de dix ans de guérilla.

La tentative d’indigénisation avortée des structures politiques

Les bolcheviks n'ont pu trouver d'appuis suffisants en Kirghizie jusqu'en 1920. Les Kirghiz étaient restés rétifs au Parti communiste, jugé trop russe, et lui préféraient des mouvements plus régionaux, comme l'association Boukara ou, en mode mineur, Alach-Orda... Les colons européens préféraient, quant à eux, également souscrire à d'autres mouvements (mencheviks, sociaux-révolutionnaires), dont la politique était moins centralisatrice que celle du Parti communiste. Lénine a, par conséquent, dû concéder une ouverture plus grande des structures du Parti aux indigènes afin d'implanter le changement en milieu non russe et trouver des relais locaux du Parti dans la population. Cependant, l'appareil d'État et les organisations communistes des républiques d'Asie centrale restaient toujours dominés par les Russes. La politique de korenizatsiia (indigénisation) instaurée en 1921 par Moscou devait imposer un nombre proportionnel de membres dans les rangs du Parti communiste à la représentation ethnique des républiques d'Asie centrale. En dépit des efforts administratifs déployés, le résultat immédiat s'est avéré être un échec, renforcé de surcroît par les purges staliniennes des années 1930. La réticence des communistes locaux russes et leur meilleure qualification étaient à l'origine de ce fiasco. En 1922, les membres musulmans du PCUS comprenaient moins de 4 % de la totalité des membres (95 % des membres du PCUS étaient européens, dont 72 % de Russes). Ce n'est que sous la période de Khrouchtchev que la korenizatsiia a pu efficacement reprendre et parvenir à ses fins.
En parallèle, Moscou a ajouté des quotas de représentation sexuelle aux quotas de la représentation ethnique. Cette mesure s'ajoutait à celles du khoujoum. Pour Staline, les femmes musulmanes d'Asie centrale devaient se " libérer " des anciennes structures patriarcales pesantes du clan ou de la tribu et chaque Parti communiste républicain devait l'aider dans ce sens en lui offrant une formation adéquate (cours d'émancipation, recrutement massif de femmes pour le travail collectif dans les kolkhozes et les sovkhozes, instauration d'assemblées de femmes déléguées, de clubs, de congrès divers, de sections propres aux femmes dans les soviets locaux et le Parti...).

Les purges staliniennes des années 1930-1950

Les purges staliniennes des années 1930-1950 ont représenté une rupture radicale dans l'histoire de l'Asie centrale et plus particulièrement dans l'histoire des Kirghiz. Les purges ont accompagné la collectivisation et la sédentarisation forcée des peuples nomades d'Asie centrale. Elles ont également touché les personnels politiques et les intellectuels des différentes RSS. Quatre phases historiques ont déterminé ces purges au niveau de l'appareil d'Etat républicain : les exclusions du Parti de 1932 à 1934 (année de l'assassinat de Kirov) et les exécutions physiques de 1937 à 1941, puis de 1947 à 1953, avec entre temps, l' " accalmie " de la Seconde Guerre mondiale. En 1937-1938, les fondateurs de la RSS kirghize ont, pour la plupart, été fusillés à la suite de faux procès. Ainsi, les " Trente ", parmi lesquels figuraient Sydykov, Tynystanov, Aidarbekov, Abdrakhmanov et Orozbekov, ont été accusés d'appartenir à un parti politique d'opposition, l'association Social-Touran, qui faisait soi-disant l'apologie du pan-touranisme, c'est-à-dire de la réunion des cinq républiques soviétiques d'Asie centrale sous un seul et même pouvoir indépendant de Moscou, et ont été fusillés après un procès expéditif le 18 février et le 5 novembre 1938. Près du village de Tchon-Tach, dans les contreforts de l'Ala-Too kirghiz, 138 personnes, auraient en fait été fusillées du 5 au 8 novembre 1938 à l'issue de ce procès. Sur proposition de l'écrivain kirghiz Tchingiz Aïtmatov, dont le père faisait partie des victimes, une cérémonie commémorative a eu lieu le 30 août 1991, au cours de laquelle, le lieu de l'enterrement a été immortalisé par un complexe commémoratif, appelé " Ata-Beiit ". Les purges devaient laisser la place à un personnel politique nouveau, forgé dans le moule de l'État-Nation et, donc, non suspecté d'appartenir à des courants opposés à cet État-Nation. Pour ce faire, il fallait recruter les cadres du Parti dans les plus basses couches de la population (bergers, paysans...) après leur avoir inculqué une formation idéologique " nationale " et communiste. Ce qui fut fait dans les années 1930 et qui porta ses fruits vingt ans plus tard avec l'arrivée d'Iskhak Razzakov, comme Premier Secrétaire général du PCK (1950-1961). Les premiers communistes musulmans, issus le plus souvent de familles aristocratiques et qui étaient entrés au Parti après une formation dans les mouvements jadids ou modernistes, devaient systématiquement être exclus du Parti. Ceux qui n'ont pas été fusillés ou envoyés au goulag ont dû leur salut en s'exilant à l'étranger

La stabilisation (1953-1985)

C'est au cours des années 1960-1980 que le niveau de vie des Kirghiz s'est le plus rapproché de celui des Russes. Les Kirghiz ont entamé à ce moment-là leur transition démographique qui a vu ralentir considérablement leur taux de natalité. Au début des années 1990, par exemple, les citadins kirghiz de Bichkek avaient un taux de natalité comparable à celui des Européens. L'indigénisation des cadres et la croissance économique ont favorisé l'urbanisation et l'accès d'un grand nombre de Kirghiz à la société de consommation. Elle a également entraîné une forte russification parmi les Kirghiz citadins. C'est justement, cette forte russification et le ralentissement de la démographie qui ont paradoxalement contribué à susciter l'éveil d'une culture nationale durant ces deux décennies. Cette résistance identitaire a été latente, mais évidente à tous les niveaux de la société. Les petites gens parlaient russe en ville, mais kirghiz à la maison. Les plus dévôts, notamment dans le Sud, allaient se recueillir sur la montagne de Souleiman à Osh et dans les autres lieux saints du soufisme avant de déclarer leur athéisme à l'entreprise. Les intellectuels, à l'instar de Tchingiz Aïtmatov, Tolomouch Okeev, Bolot Chamchiev..., développaient une riche littérature et filmographie nationale sur les valeurs nationales perdues, en russe ou en kirghiz, avec parfois le concours de Russes. Andrei Mikhalkov-Kontchalovski, né à Frounze, avait bien produit en 1965 au cinéma Le Premier Maître, oeuvre littéraire de Tchingiz Aïtmatov portant sur les difficultés de la soviétisation des ail kirghiz dans les années 1920. Le personnage le plus emblématique de cette " double culture " était Tourdakoun Ousoubaliev, Secrétaire général du PCK entre 1961 et 1985, à la fois très proche des milieux moscovites et très russifié et, en même temps, promoteur de l'indigénisation des cadres dans les entreprises d'Etat, l'administration et le Parti et défenseur des " libertés " de sa république face aux directives de Moscou. Tourdakoun Ousoubaliev a contribué pour beaucoup à l'indigénisation des structures politiques de la république. De fait, sa politique était aussi ambivalente qu'habile. D'une main, il encourageait l'entente avec Moscou et les Russes et encourageait l'apprentissage de la langue russe. De l'autre il appelait les Kirghiz à occuper la plupart des postes de direction du Parti et du pays, tant au niveau national que local, au risque de susciter parfois des vexations communautaires.
Dans les années 1970, la population de la Kirghizie, à l'image de celle des autres États d'Asie centrale, continuait d'avoir un taux de natalité très élevé, doublé d'une très faible dispersion de ses peuples et d'une urbanisation plus lente. La croissance démographique indigène a donc été impressionnante entre 1959 et 1989. L'arme des berceaux a su contenir la forte immigration européenne dans l'ensemble des républiques d'Asie centrale. Qui plus est, cette immigration européenne des années 1950-1960 revêtait un caractère exclusivement économique et urbain. Les capitales étaient à ce moment-là à majorité non indigène, tandis que les campagnes conservaient grâce au caractère particulier des kolkhozes et des sovkhozes une population exclusivement indigène. Le Nord du Kazakhstan, en continuité de la Russie, et la Semiretchie kazakh et kirghiz faisaient toutefois exception à cette règle, abritant une population rurale allogène nombreuse. Cette population européenne venue dans les années 1950-1960 - qualifiée de " pieds-rouges " - se sentait étrangère aux cultures indigènes et vivait en quartiers séparés dans les villes. Elle se sentait également différente des minorités européennes venues sous le tsarisme ou dans les années 1920-1930 et des peuples déportés, qui, eux, avaient tissé des liens avec les populations indigènes et pouvaient vivre dans les campagnes. Les " pieds-rouges " vivaient donc en vase clos, sans attaches avec leur pays d'accueil. Ils se considéraient avant tout comme soviétiques et, pour cette raison, sont rapidement repartis en Russie à la fin de leur contrat de travail ou dès l'apparition des premières manifestations nationalistes durant les années 1980.
Le taux de natalité des Kirghiz, largement supérieur à celui des populations européennes, et le départ progressif des " pieds-rouges " ont en outre accru le nombre d'emplois réservés aux nationaux au détriment des Russes restés sur place, certes mieux qualifiés mais dorénavant moins nombreux. L'indigénisation des cadres, a donc peu à peu remplacé les anciennes élites européennes par de nouvelles élites nationales qui conservent à présent leur place dans le cadre des nouveaux Etats souverains.

La perestroïka ou le souffle de la démocratie (1985-1991)
<p>Président Akaev.</p>

Président Akaev.

La courte période de la perestroïka (restructuration), qui a suivi le départ d'Ousoubaliev, a représenté une rupture dans l'histoire de la Kirghizie. Au-delà des bouleversements politiques, économiques et culturels qu'elle a engendrés, la perestroïka a servi de période d'apprentissage de la libre auto-gestion de l'Etat-Nation au peuple kirghiz. Les Kirghiz ont profité de cette courte période pour s'affranchir des liens avec Moscou et apprendre à s'administrer eux-mêmes au sein des frontières soviétiques de leur Etat-Nation. Fait original dans la région, les minorités nationales ont, à quelques exceptions, été associées à cet apprentissage. Cependant, l'extrême brièveté de cette période n'a pas permis aux Kirghiz de préparer suffisamment leur indépendance, ni de s'intégrer dans la communauté internationale. Les Kazakhs et les Kirghiz ont été les premiers à s'engager dans la contestation en Asie centrale. Les motivations étaient diverses et non toujours politiques. L'engagement dans la cause écologique du poète kazakh Opas Souleimanov et de l'écrivain kirghiz Tchingiz Aïtmatov contre les essais nucléaires chinois du Lop-Nor et pour la sauvegarde des lacs Balkach et Issyk Kul ont occulté le nombre de combats écologiques individuels. Dans les luttes politiques, trois courants semblaient se détacher dès 1988, quant au futur sort de l'Asie centrale en URSS ou hors d'URSS :

Les " réformateurs " attendaient une redéfinition de l'URSS selon une structure fédérale, démocratique et dégagée de l'emprise du PCUS. Cette sorte de " Commonwealth post-soviétique " aurait permis à chaque république de gagner une certaine indépendance, tout en ne perdant pas les avantages financiers et sociaux du centre. Noursoultan Nazarbaev et Askar Akaev étaient partisans de cette politique, qui aurait pu réussir, si le Putsch de 1991 avait été évité.

Les " conservateurs ", derrière Tourdakoun Ousoubaliev, puis Absamat Masaliev, étaient plutôt partisans du statu quo, opposés à toute idée d'ouverture du PCUS à la société civile, à toute démocratisation de la vie politique et à toute redéfinition des liens entre les républiques au sein de l'Union. Cette tendance, encore actuellement populaire chez les retraités, a perdu de son éclat dans les autres couches de la société, victimes des restructurations économiques.

Dernière tendance, les " radicaux " exigeaient l'indépendance immédiate sans tractations avec Moscou et la reconnaissance de leur Nation au sens ethnique du terme. Cette tendance a vite rencontré ses limites par le simplisme de son discours, plus particulièrement en Kirghizie, ou les membres les plus nationalistes du Mouvement démocratique de Kirghizie, qui approuvaient l'idée de former un Etat-Nation kirghiz, ont suscité un malaise dans ce nouveau parti, quant à la nature du nouvel Etat-Nation kirghiz. Fallait-il construire un Etat-Nation avec le concours des minorités nationales ou centrer exclusivement la construction de cet Etat-Nation sur l'ethnie majoritaire ?

Ces trois courants, aux partisans très volatiles, se sont par la suite affrontés bien au-delà de l'indépendance, puisqu'ils trouvent toujours leurs marques actuellement dans l'échiquier politique kirghiz actuel et qu'entre-temps, ils se sont cristallisés sur des bases tribales. La création de l'organe du Congrès du Peuple d'URSS en novembre 1988 par Mikhail Gorbatchev a permis d'institutionnaliser et de doper l'opposition au PCUS, balbutiante jusqu'alors. Lors de l'élection de ses premiers députés en mars et avril 1989, des candidatures extérieures au Parti étaient pour la première fois autorisées. Sur les 2 250 membres du futur Congrès, la Kirghizie devait présenter 43 candidats éligibles à bulletins secrets lors d'un scrutin uninominal à deux tours par la population. Sur les 43 candidats élus, 4 n'étaient pas du Parti. Quant aux candidats avancés par le Parti, un certain nombre d'entre aux ont rallié le camp de Gorbatchev, après leur élection. Ce Congrès est resté symbolique par la suite, mais l'élection de mars-avril 1989 a permis de renforcer le camp " réformateur " et d'aigrir davantage les " conservateurs " et les " radicaux ". Victoire de la mouvance " radicale ", le remplacement du russe par le kirghiz en tant qu'unique langue officielle en septembre 1989 a été l'un des catalyseurs, avec la dégradation des conditions économiques, du départ des minorités ethniques européennes et de l'avivement des tensions dans la vallée de Ferghana. A Osh, la minorité ouzbèke s'est violemment opposée à la venue de jeunes Kirghiz des montagnes et le sang a coulé en juin 1990. Les violences inter-communautaires auraient fait en une semaine dans la région d'Osh et d'Ouzgen entre 200 et 2 000 victimes selon les sources.

La conséquence intérieure des événements d'Osh a été la victoire du Nord sur le Sud. Absamat Masaliev, homme du Sud, s'était rangé du côté des Kirghiz dans l'insurrection et le risque d'embrasement à l'ensemble de la vallée de Ferghana était devenu réel. Askar Akaev, détaché des problèmes du sud du pays, s'est alors rangé en homme providentiel et, avec l'aide de Noursoultan Nazarbaev, a mis un terme pacifique à l'insurrection. L'incapacité de Masaliev de se dégager d'une logique partisane puis son soutien un an plus tard aux putschistes de Moscou ont propulsé Askar Akaev au devant de la scène politique de la république. Les leçons tirées des événements d'Osh et de la dégradation de la situation politique et sociale au Tadjikistan ont conduit les nouvelles autorités kirghizes à opter pour une autre voie, une voie innovante dans la région, celle de la libéralisation du pouvoir politique et économique. Askar Akaev pouvait non seulement compter en cela sur la majorité kirghize, mais également sur les minorités nationales. Dès cet instant, fait inédit en Asie centrale, des Russes, des Ukrainiens, des Coréens... ont commencé à se mêler aux Kirghiz pour réclamer eux aussi l'indépendance.

La Kirghizie indépendante

La proclamation de l'indépendance le 31 août 1991 n'a rien changé aux jeux de pouvoirs entre les tribus du Nord et du Sud du pays. Après être passé dans les mains du clan du Nord, avec Askar Akaev, le pouvoir est revenu au clan du Sud, à l'issue du coup de force de Koumanbek Bakiev en mars 2005 puis est reparti au nord lors de l'éviction de ce dernier.

La Kirghizie dans la communauté internationale

Le premier mandat d'Akaev a été caractérisé par l'euphorie de l'indépendance. La carte " kirghize " était alors mise en avant, mais dans le seul but tactique de freiner les ardeurs extrémistes des nationalistes. Les minorités nationales avaient toutefois l'impression d'être exclues des rouages du pays, malgré l'accueil plutôt favorable de l'indépendance. Entre 1990 et 1995, l'émigration européenne avait atteint son zénith et la minorité ouzbèke pansait sourdement les plaies des événements d'Osh. Ceci dit, l'éventail des partis politiques et l'indépendance des médias ont maintenu un droit de parole à ces minorités à travers les mouvements politiques et les centres culturels. Tous songeaient à bâtir leur nouvel État-Nation, en reléguant au second plan leurs particularités régionales et tribales. Une partie non négligeable des minorités européennes rejoignait les Kirghiz dans le désir de bâtir ce nouvel Etat-Nation. La crise économique et sociale était présente et dure, mais tous affirmaient encore qu'elle était le lot commun de tous, en tant que conséquence immédiate de la restructuration de l'économie à la chute de l'Union soviétique. C'était la période des rêves et des projets les plus audacieux, financés par de nombreux crédits internationaux. Aussi, les Kirghiz, toutes nationalités et tribus confondues, se sont sentis proches de leur Président à ce moment-là. La crise parlementaire et sociale de 1994-1995 a ensuite raidi l'ancien intellectuel " libéral " qu'était Askar Akaev. Réélu en 1995, il présidentialise son régime en gouvernant par décrets et outrepassant ainsi les avis du Jogorkhou Kenech (Parlement).

Puis il renforce ses pouvoirs dans la Constitution de 1993, amendée de surcroît en sa faveur en octobre 1994, puis en 1998. Les chefs de l'opposition commencent à être arrêtés ou à subir des tracasseries financières ou judicaires et la presse critique et connaît ses premières tentatives de musèlement. La politique intérieure kirghize tend alors à se rapprocher de ce qui peut être observé dans les pays voisins d'Asie centrale.

En 2000, Azkar Akaev remporte les nouvelles élections présidentielles après de nombreuses fraudes électorales dénoncées par l'OSCE. Son second mandat voit l'assise de son pouvoir se rétrécir en prenant une forme tribale. Les membres de l'administration présidentielle et des différents ministères proviennent pour la plupart des vallées de la Chuy et de Talas (d'où était issue son épouse). Il bénéficie cependant d'un soutien plus net des minorités nationales car, paradoxalement, sa position s'est assouplie depuis 1995, les nationalistes ayant été écartés du Parlement. À cet instant, la carte kirghize a été abandonnée au profit de la carte kirghizstanaise. Le concept de " nach kyrgyzskii dom " (notre maison kirghize) a cédé le pas à celui de " nach obchtchii dom " (notre maison commune). Afin d'enrayer l'émigration européenne et faire retomber la tension dans la vallée de Ferghana, des mesures intégratives sot adoptées. La plus importante d'entre-elles a été la reconnaissance de la langue russe - sans statut depuis 1989 - comme langue inter-ethnique en 1996, puis comme langue d'État en 1998 et seconde langue officielle en 2000, en parité avec le kirghiz. D'un autre côté, déçu par le blocage systématique du Parlement, Askar Akaev décide de courtiser davantage les akim (gouverneurs) pour faire appliquer sa politique dans les régions. Ainsi l'institution des akim devient la colonne vertébrale d'un pouvoir de plus en plus autoritaire et, tel un cheval de Troie, se met en position pour, tôt ou tard, se retourner contre le Président. L'occasion se produit en mars 2005. Le Parlement, composé alors d'une nomenklatoura conservatrice de ses privilèges et de nationalistes, s'opposait vigoureusement à toute concession aux minorités ethniques et freinait la privatisation de l'économie moins pour des raisons sociales que pour des intérêts personnels. Qui plus est, les partis politiques kirghiz reposent encore essentiellement sur des bases régionales et tribales et l'idéal de démocratie a l'occidentale n'y est pas encore bien assimilé. La crise économique et sociale, la progression de la corruption et du népotisme, suscitent un large mécontentement au sein de la population, toutes ethnies confondues. Les événements de mars 2005, qualifiés de " Révolution des Tulipes " en Occident, n'étaient de fait qu'un coup de force des représentants du Sud du pays, pour reprendre le pouvoir politique et le contrôle des circuits économiques, trop longtemps restés, selon eux, aux mains des tribus issues du Nord de la république.

Le raidissement du pouvoir avec Kourmanbek Bakiev

Kourmanbek Bakiev, une des têtes des événements de mars 2005, est né à Masadan, près de Souzak dans l'oblast de Djalalabad. Diplomé de l'Institut Polytechnique de Samara (Russie) en 1978 et ingénieur en électronique, Bakiev est un pur produit du système soviétique. Ayant débuté sa carrière dans les années 1980 au PCK, il a rapidement gravi ensuite tous les échelons de l'administration régionale, puis nationale devenant tour à tour après l'indépendance akim de l'oblast de Djalalabad (1995-1997), puis de l'oblast de Chuy (1997-2000) avant d'être nommé Premier ministre par Akaev entre 2000 et 2002. La dérive autoritaire du pouvoir d'Askar Akaev le conduit après 2002 à rejoindre les rangs de l'opposition. L'élection de Kourmanbek Bakiev en mars 2005 va pourtant aboutir non pas aux réformes promises mais à un renforcement du pouvoir et une personnalisation du régime. Les ministères et les administrations sont épurés des hommes du Nord de la république, tandis que l'opposition sociale-démocrate est, au sens littéral du terme, liquidée. Lorsqu'ils ne sont pas arrêtés et emprisonnés, les opposants et les journalistes encombrants sont tout simplement assassinés dans des " accidents " ou des opérations montées par des tueurs à gages, y compris à l'étranger. Au même moment, suivant la logique de son prédécesseur en fin de règne, Kourmanbek Bakiev assure à sa famille le contrôle des postes-clé de l'administration de l'Etat. Les disparités sociales s'amplifient et le fossé se creuse entre les plus riches et les plus défavorisés. La concussion et le népotisme à tous échelons aidant, ces différences sociales revêtent dorénavant un aspect géographique, se calquant en cela sur les différences tribales. De même, la réfection des infrastructures du pays profite actuellement au Sud, en cours de désenclavement, tandis que le Nord semble accuser un certain retard dans ce domaine.

En 2010, la Kirghzie est à la croisée des chemins. La croissance économique, continue depuis 2000, ne suffit plus à atténuer des disparités sociales de plus en plus criantes, que les divisions sur les appartenances tribales ne font qu'aggraver. Le 7 avril 2010, huit mois après la réélection de Kurmanbek Bakiev, de graves émeutes éclatent à Bichkek, témoignant de la tension sociale exacerbée qui sévit dans le pays. Dans la matinée, plusieurs centaines de manifestants défilent sur la place Ala Tau avant de se diriger vers la " Maison Blanche ", siège de la présidence. Dégénérant en affrontement armé, la manifestation fait près d'une centaine de morts et conduit le président Kurmanbek Bakiev à décréter l'état d'urgence dans la capitale, alors que d'autres affrontements avaient lieu en province, particulièrement à Naryn, où les manifestants prenaient le contrôle du bâtiment gouvernemental.

Privé du soutien des Moscovites, qui voient d'un bon oeil le retour de leurs amis du nord, Bakiev se réfugie dans son fief de Djalalabad.

En juin 2010, alors que Roza Otubaieva vient de créer un gouvernement provisoire, Bakiev, tentant de se maintenir au pouvoir au prix d'une déstabilisation globale de la région, déclenche des émeutes et pogroms contre les Ouzbeks dans toute la vallée de Ferghana. On comptera en quelques jours plus de 200 000 personnes déplacées dont un tiers va trouver refuge en Ouzbékistan. Les morts et blessés - hommes, femmes, enfants et vieillards - se comptent par centaines et les pays étrangers commencent à rapatrier leurs ressortissants, craignant un embrasement régional rapide. Mais la manoeuvre de Bakiev échoue. Karimov, le président ouzbek, pour une fois bien inspiré, refuse de tomber dans le piège de la violence et tient ses troupes à distance. En quelques jours le calme revient, et Bakiev, contraint à l'exil, se réfugie en Biélorussie.

Une difficile reconstruction

Reste à reconstruire et réconcilier un pays. Réconciliation entre clans du nord et du sud et réconciliation entre Kirghizes et Ouzbeks. Roza Otunbaieva, qui s'attache en outre à faire passer par référendum une nouvelle constitution réduisant les pouvoirs du président de la République au profit de ceux du Parlement, aura en ce sens abattu un énorme travail. Après plus d'un an au pouvoir, elle passe le relais à son successeur, Almazbek Atambaev, fin 2011. Les réformes commencent alors dans ce petit pays meurtri, toujours le plus pauvre d'Asie centrale, où, pour la première fois depuis son indépendance, un président, qui plus est ouvertement " démocrate ", est arrivé pacifiquement au pouvoir.

Le mandat d'Atambaev est marqué par les difficultés économiques, le Kirghizistan ne parvenant pas à se passer de la tutelle de Moscou et de l'aide internationale. Cherchant à s'ouvrir au maximum au tourisme, dans le but de faire rentrer des devises dans le pays, le Kirghizistan supprime les visas pour une soixantaine de nationalités essentiellement européennes et facilite les conditions d'entrée et de séjour dans le pays. Ce " laxisme " aux frontières a des conséquences : on reprochera à ses mesures d'avoir facilité l'entrée de terroristes ouïghours sur le territoire, comme en témoigne l'attentat perpétré contre l'ambassade de Chine à Bichkek en août 2016.

Parallèlement, le Kirghizistan est la seule république d'Asie centrale où l'Islam radical semble opérer un retour en force, en particulier dans le sud, en vallée de Ferghana, à tel point que le gouvernement a lancé une campagne d'affichage massive en 2016 pour tenter d'alerter le peuple sur les dangers de la radicalisation par la religion.

Crise économique, peur aux frontières, radicalisation de la société : autant de facteurs qui ont poussé Atambaev en 2016 à faire un pas en arrière et à modifier de nouveau la constitution pour redonner plus de poids à l'exécutif. De quoi inquiéter, à quelques mois de l'échéance électorale présidentielle prévue en octobre 2017...

Adresses Futées du Kirghizistan

Où ?
Quoi ?
Ailleurs sur le web
Avis