Guide de Bolivie : Histoire

Chronologie

1200 > Naissance de la tribu des Incas avec Manco Capac. La légende rapporte que leur origine est l'île du Soleil sur le lac Titicaca.

1400-1438 > Règne de Viracocha, huitième Inca, qui étend l'empire autour de Cusco au Pérou.

1438 > Victoire contre les Chancas, et début de l'expansion rapide des Incas avec Pachacutec (fils de Viracocha), qui se poursuit avec Tupac Yupanqui et Huayna Capac.

1527 > Mort de Huayna Capac, qui ouvre une guerre de succession entre Huascar Capac et Atahaulpa, demi-frères.

1531 > Arrivée en Bolivie de Francisco Pizarro et d'une poignée d'Espagnols (estimés entre 129 et 180 environ).

29 août 1533 > Atahualpa est exécuté par les Espagnols. On estime alors que la population des autochtones est passée de 12 ou 15 millions d'individus à guère plus de 600 000.

1536 > 1re d'une longue suite de révoltes incas, sous la houlette de Manco Inca. Les révoltes continuent jusqu'en 1572.

1546 > Potosí est déclarée ville impériale par Charles Quint.

XVIe-XVIIIe siècles > Environ 6 millions d'Indigènes meurent dans les mines d'argent.

1780/1781 > Importante révolte indigène, menée par Túpac Amaru.

1809 > Révolte menée par Pedro Domingo Murillo, qui se termine par un bain de sang.

1825 > Indépendance et première Constitution de la Bolivie, suite aux guerres menées par Bolivar et Sucre notamment.

1879-1883 > Guerre du Pacifique, menée conjointement avec le Pérou contre le Chili, qui remporte la victoire ; la Bolivie perd son accès à la mer.

1904 > Guerre de l'Acre avec le Brésil ; la Bolivie perd une autre grande partie de son territoire.

1932-1935 > Guerre du Chaco avec le Paraguay ; la Bolivie perd encore environ 200 000 km² de son territoire.

1952 > Révolution ouvrière et paysanne organisée par le Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR).

1967 > Assassinat d'Ernesto Che Guevara dans le Sud-Est du pays.

1971 > Coup d'État du général Banzer.

1979 > Une femme à la présidence : Lidia Gueiler... mais coup d'État sanglant du général Garcia Meza (condamné à 30 ans de réclusion criminelle dans le milieu des années 1990 et incarcéré depuis à la prison de haute sécurité de Chochocoro, proche de La Paz).

1982 > Retour à la démocratie avec le gouvernement gauchisant de Hernan Siles Suazo.

1985 > Paz Estenssoro, dirigeant du MNR, revient au pouvoir.

1989 > Élection de Jaime Paz Zamora ; gouvernement de coalition.

1993 > Élection de Gonzalo Sanchez de Lozada.

1997 > Élection du général Hugo Banzer.

Août 2001 > Pour des raisons de santé, démission de Hugo Banzer et intérim de Jorge Quiroga.

Juin 2002 > Retour au pouvoir de Gonzalo Sanchez de Lozada.

Octobre 2003 > Fuite du président sous la pression de mouvements sociaux incessants (guerre du gaz) ; intérim de Carlos Mesa.

Juin 2005 > Nouveaux mouvements sociaux qui amènent la démission du président Mesa ; formation d'un gouvernement provisoire mené par Eduardo Rodriguez Veltzé, président de la Cour suprême.

Décembre 2005 > L'Amérindien Evo Morales Ayma du parti Movimiento al socialismo (MAS) est le premier chef d'État indigène élu en Bolivie. Ses prises de position radicales se heurtent souvent à l'incompréhension des classes moyennes et des Cambas (Le terme cambas désigne les habitants, souvent métis, des basses-terres, par opposition aux kolas, Indiens des hauts plateaux. Cette dualité symbolise toujours la fracture de la société bolivienne). Il fallait pourtant agir vite et fort pour réformer une société inégalitaire depuis la colonisation espagnole.

Octobre 2006 > Un accord entre le gouvernement et une vingtaine de compagnies pétrolières étrangères est signé dans le cadre du grand plan de nationalisation des hydrocarbures du pays annoncé le 1er mai 2006 par le président.

Mai 2008 > La crise constitutionnelle que traverse le pays depuis l'élection d'Evo Morales n'est toujours pas réglée. Un référendum en vue de l'adoption d'une réforme constitutionnelle est organisé le 4 mai, mais celui-ci est boycotté par l'opposition.

La région de Santa Cruz, menée par Ruben Costas, garde cette même date pour organiser une consultation populaire portant sur l'autonomie de la région. Largement plébiscité, ce référendum est considéré comme illégal par les autorités nationales. En juin, c'est au tour des régions du Pando et du Beni de voter leur autonomie.

Août 2008 > Evo Morales organise un référendum révocatoire qui conforte sa position avec 63 % des votes en sa faveur. Un changement de trajectoire politique est observé avec l'annonce de l'ouverture d'un dialogue avec l'opposition autonomiste.

Janvier 2009 > Approbation par référendum de la nouvelle Constitution.

Décembre 2009> Evo Morales est réélu aux élections présidentielles en récoltant 64,22 % des votes.

Avril 2010 > Élections municipales qui ne sont pas très favorables au MAS.

Avril 2011 > Grèves incessantes un peu partout dans le pays.

Août-septembre 2011 > Marche des Indigènes du Beni contre le projet de route traversant un parc national, entraînant une violente répression policière.

1er juillet 2012 > La Bolivie rompt ses relations diplomatiques avec le Paraguay et rappelle son Ambassadeur à Asunción, suite au " coup d'État politique " contre le président paraguayen Fernando Lugo.

Mars 2013 > Le président Morales décide de porter devant la Cour internationale de justice le différend territorial (littoral maritime) avec le Chili.

Juin 2014 > La Bolivie accueille le sommet G77 des pays non-alignés + Chine à Santa Cruz.

Octobre 2014 > Evo Morales est réélu président pour un mandat de 5 ans.

21 février 2016 > La Bolivie vote " non " au référendum qui aurait permis à Evo Morales de briguer un 4e mandat.

6 mars 2016 > Le président pose la première pierre d'un centre nucléaire à El Alto. Ce centre aura aussi des installations dédiées à la recherche et à la santé.

Décembre 2016> La Bolivie, sous l'impulsion d'un Evo Morales super-actif, détient le taux de chômage le plus bas d'Amérique du Sud (4,1 %).

Juin 2017 > Evo Morales refroidit les relations avec les États-Unis en dénonçant les sanctions unilatérales voulues par le président Trump contre le Venezuela et la Russie. Des sanctions contre des fonctionnaires de ces pays qui, selon lui, vont à l'encontre du droit international en place et court-circuitent son autorité.

1er octobre 2018, après cinq années de procédure, la Cour internationale de Justice statue sur le fait que le Chili n'a pas à négocier avec son voisin bolivien pour l'accès à l'océan Pacifique. Le Chili a déjà accordé des facilités douanières à la Bolivie dans ses anciens ports et ne compte pas céder davantage.

Grandes figures historiques

Hugo Banzer Suárez. Certainement l'enfant du pays à l'histoire la plus sombre et qui marquera à jamais la Bolivie. Né le 10 mai 1926, ce général bolivien dirigea la dictature militaire d'août 1971 à juillet 1978. Il s'installe au pouvoir avec le soutien de Klaus Barbie, alors réfugié en Bolivie. Son gouvernement s'associe aux autres dictatures militaires (Argentine, Chili, Brésil, Paraguay, Uruguay) dans la répression des opposants au régime, traqués jusqu'en Europe ou aux États-Unis par les services secrets : c'est l'opération Condor. Des milliers d'opposants sont arrêtés, des centaines sont torturés ou tués dans les caves du ministère de l'Intérieur. Cette période est également marquée par une forte recrudescence de la corruption et du trafic de drogue. Hugo Banzer Suárez sera par la suite élu président de la Bolivie en 1997, à l'âge de 71 ans. Afin de lutter contre le trafic de drogue, il lance avec l'appui des États-Unis le controversé plan d'éradication de la coca. Des ennuis de santé l'empêchent de terminer son mandat et il s'éteint le 5 mai 2002 à Santa Cruz de la Sierra.

Mariano Melgarejo. Né en avril 1820, Manuel Mariano Melgarejo Valencia est un militaire et chef d'état bolivien. D'origine indigène, il est l'exemple de l'homme du terrain qui gravit les marches du pouvoir grâce à ses accomplissements mais aussi par sa propension à la délation, ses actes de rébellion et ses quelques coups d'éclat personnels. En décembre 1864, il se retourne notamment contre un certain José Achá, président de l'époque, et vainc ses forces alors même qu'il a combattu à ses côtés quelques années auparavant. Il s'autoproclame président de la Bolivie. Parmi ses mesures fortes, il écrase l'opposition et s'attaque aux droits traditionnels des indigènes, alors qu'il en est l'un des descendants. C'est sous sa dictature que sont cédées certaines terres au Chili, redessinant les frontières du pays. Il est finalement renversé en 1871 avant d'être assassiné, la même année, lors de sa fuite au Pérou.

Les cultures pré-incas
Les débuts

Les datations des pointes de flèches et autres outils trouvés dans les Andes situent une occupation humaine datant de 20 000 à 30 000 ans av. J.-C., comme en témoignent les peintures rupestres polychromes aux motifs zoomorphes et géométriques des caves de Toro Toro (à ne pas confondre avec Toro Muerto, au Pérou, où les pétroglyphes aux pigmentations blanches et rouges appartiennent à la période précéramique). La singularité de Toro Toro relève aussi de la paléontologie : dans cette vallée du nord de Potosí sont fossilisées les traces de dinosaures de l'époque jurassique. Des traces de ptérodactyles sont également visibles sur une paroi de près de 40 m, à Sucre.

Se déplaçant du nord de l'Amérique vers le sud du continent (Panama, Colombie, Équateur et Pérou), les humains seraient arrivés par vagues successives. Ces premiers hommes (et femmes !), qui auraient fait partie des sous-groupes ethniques Aruwakos, auraient gagné les régions du haut plateau Altiplano et de l'Amazonie, à la suite d'explorations en amont des rivières.

L'archéologue américain Kenneth Lee, qui habite Trinidad, a découvert dans le département du Beni quelques 20 000 " rounds ", ou petits monts, construits par plusieurs générations successives d'occupants. Dans une région humide et soumise la moitié de l'année à des inondations, ces monticules formaient des " îles artificielles " où les groupes construisaient leurs foyers.

Tous ces groupes (tout comme en Équateur et au Pérou) cultivaient du manioc, du maïs, des cacahuètes et des calebasses, qui constituaient la base de leur alimentation.

Premières cultures : cultures de la " papa ", de Chiripa à Wankarani. Le lac Titicaca a été l'un des endroits qui a attiré les hommes par la richesse de sa faune : camélidés (lamas, alpagas, vigognes, guanacos) ainsi que viscachas (lapins des Andes), cervidés, etc. La pêche était également un facteur important de concentration des groupes nomades. Aux abords du paléolac Minchin (qui rassemblait les lacs Titicaca, Poopó et dont les restes forment les salines de Uyuni et de Coipasa), à Viscachani (100 km de La Paz), s'étaient installées des communautés préagricoles.

Plus en hauteur, il y a les restes de groupes plus anciens, qui sembleraient avoir suivi la descente du niveau du paléolac : il finit par disparaître, laissant en aval des groupes toujours plus jeunes.

La culture Chiripa (1200 av. J.-C.) est donc l'une des plus anciennes de Bolivie. Son économie était axée sur l'agriculture et la pêche. Pour pratiquer celle-ci, les hommes utilisaient des barques en roseau, les fameuses " totora ".

Les premières constructions chiripa avaient des doubles murs. L'espace ainsi obtenu les protégeait du froid, en créant une isolation thermique, et servait en même temps d'entrepôt. L'entrée, surélevée par rapport au sol, était fermée par une porte coulissante faite de cuir tanné, tendu sur un cadre de bois.

Les Wankaranis s'étaient établis au nord et au nord-ouest du lac Poopó. Leurs habitations circulaires en briques de terre et aux toits de paille avaient la forme des igloos. Ils cultivaient papa et quinoa (plante très riche en protéines). Ils ont laissé des têtes de camélidés sculptées dans des pierres en grès rouge.

Tiwanaku : la première grande culture andine
<p>Monolithe Ponce au site archéologique de Tiwanaku.</p>

Monolithe Ponce au site archéologique de Tiwanaku.

Pour les Indiens de la cordillère des Andes, l'aïni, l'entraide mutuelle au travail, ainsi que la minka et la mita, le travail collectif dans les mines, ont, depuis toujours, constitué les systèmes d'organisations les plus aptes à affronter un environnement hostile, où le labeur des hommes dans le froid des hautes altitudes n'était rendu possible que grâce à une forte solidarité. L'aille, ou groupe familial totémique, est l'unité constituante d'un plus vaste ensemble communautaire, la marka, qui subsiste encore de nos jours. Ces communautés ont évolué progressivement vers une agriculture organisée et vers la constitution d'Etats proprement dits, Etats dont Tiwanaku offre un bel exemple. Le rayonnement de la culture Tiwanaku s'est perpétué dans des coutumes que l'on peut encore observer aujourd'hui. Lors de son apogée, Tiwanaku s'étendait sur une surface de 400 hectares, pour une population de 100 000 habitants. Du Tucuman à Huancayo (Pérou) et jusqu'au Pacifique, la civilisation Tiwanaku nous a laissé des constructions de gigantesques blocs de pierre dont certains dépassent les 100 tonnes. Or, à part le grès rouge, le site est dépourvu d'autres pierres. Comment ces blocs ont-ils été amenés à cet endroit ? Le chercheur Georges Squier écrit : " Nulle part au monde, je n'ai vu des pierres taillées avec une précision et une habileté aussi admirables qu'au Pérou, où pourtant elles n'égalent pas celles qui sont éparpillées à Tiwanaku. " (Encyclopedia Bolivia Magica. Hugo Boero Rojo - 1993. La Paz) Et il appelle Tiwanaku la " Baalbek du Nouveau Monde ". La perfection des sculptures des temples Tiwanaku frappe d'admiration tous ceux qui ont la chance de les contempler. Le travail du métal, les céramiques polychromes aux motifs incisés, les étoffes, tout nous laisse pantois. Dans le domaine médical, les Tiwanakotas possédaient une connaissance approfondie de ce qu'on nomme aujourd'hui la médecine " naturelle ", et ils pratiquaient la trépanation. Cependant, leurs connaissances ne dépassaient guère le domaine empirique. On sait maintenant que les médecins de Tiwanaku opéraient pour des maux de tête, qui nécessitent aujourd'hui une simple aspirine... Il semblerait, en outre, que les Tiwanakotas s'intéressaient particulièrement à l'astrologie : les portes de leurs temples étaient dirigées vers l'Orient et les frises de la fameuse porte du Soleil seraient, selon certains, des cartes astronomiques. Leur cosmogonie s'exprime au travers de nombreux détails, par une division de toutes sortes d'éléments que l'on retrouvera ensuite chez les Incas : paille mâle et femelle, montagne mâle et femelle, flûtes de pan divisées en deux rangées, tissus, etc.

Chronologiquement, la civilisation tiwanaku se divise en cinq périodes situées entre 1580 av. J.-C. et 1200 de notre ère, époque où elle disparaît mystérieusement : période villageoise, révolution agricole, consolidation de l'État, période impériale et, enfin, la période d'expansion où l'aire d'influence Tiwanaku atteint une superficie de 600 000 km2. De tant de grandeur évanouie, il nous reste quelque chose qui semble bien trivial : la pomme de terre originaire de leur Altiplano...

La disparition de la civilisation tiwanaku demeure un mystère. A-t-elle été détruite par un éclatement interne du système ou bien correspond-elle à l'inondation de son centre religieux ? Quoiqu'il en soit, quand les Incas arrivèrent, ils trouvèrent une ville morte.

Culture mollo et seigneuries aymaras

Dans les vallées du nord de La Paz, se trouvent les ruines de la citadelle d'Iskanwaya, capitale supposée de la culture mollo, une culture régionale aymara. Les Aymaras de cette époque pratiquaient la culture en terrasses et enterraient leurs morts avec un trousseau funéraire. Leur architecture était caractérisée par des portes de forme trapézoïdale, surélevées par rapport au sol, comme des fenêtres. Cette architecture des Tiwanakotas, de même que leurs terrassements pour les cultures, évoque la civilisation inca. Mais l'analyse au carbone 14 de la céramique Tiwanaku prouve elle une existence de trois à quatre siècles antérieure à celle des Incas. L'époque des seigneuries aymaras représente une période intermédiaire entre la disparition de Tiwanaku et l'apparition de l'État inca. Il nous en reste des tombeaux nommés " chullpas ", ainsi que des céramiques aux motifs noirs sur fond rouge. Leur langue commune était l'aymara. L'un des groupes les plus importants de cette population, habitant au bord du lac Sacré, était les Lupakas. Ils possédaient deux capitales, la capitale politique Hatunkolla et la capitale religieuse Paucarkolla. Les Lupakas étaient en conflits fréquents avec les Kollas, établis au nord-est du lac. Ces luttes s'arrêtèrent avec la domination inca.

L’empire inca

La civilisation inca devrait plus justement s'appeler l'empire du Tawantinsuyu (les quatre " suyus ", ou régions administratives). En effet, à proprement parler, l'Inca était le souverain du Tawantinsuyu. Selon la légende, la capitale inca, Cusco ou " nombril du monde ", fut fondée par les enfants du Soleil : Manko Kapak et sa soeur et femme Mamma Okllo, originaires de l'île du Soleil sur le lac Titicaca.

Le système judiciaire des Incas était très codifié. Selon une justice rigoureuse, voire cruelle, à chaque crime ou délit correspondait un châtiment : peine capitale, pendaison, torture, exil. Le menteur était simplement fouetté. Trois interdits gouvernaient la conduite humaine : ama sua, ama llulla et ama k'elle (ne pas voler, ne pas paresser et ne pas mentir).

La domination inca s'étendait du sud de l'actuelle Colombie, en passant par l'Équateur, le Pérou et la Bolivie, jusqu'au nord du Chili et de l'Argentine. La langue officielle était le quechua ou la runa-simi (langue des hommes). Il semblerait que ceux qui appartenaient à la lignée royale parlaient une autre langue, inconnue du commun des mortels. La sagesse, l'histoire et la comptabilité de l'empire étaient inventoriées dans les quipus, des cordelettes nouées et colorées, selon un procédé mnémotechnique gardé secret par les quipucamayus. Malheureusement, à l'arrivée des Espagnols, la quiputhèque de Cusco fut brûlée comme le furent les Codex mayas. Aujourd'hui, la plus grande quiputhèque du monde se trouve dans un endroit plutôt inattendu et fermé aux chercheurs : les archives du Vatican. Les Incas donnèrent le nom de Kollasuyu à la région habitée par les Kollas, ou Aymaras. L'aymara, du fait de son poids historique, est resté la seconde langue de l'empire.

Dans cette société fortement hiérarchisée, la division du travail était très développée. Tout le monde se devait de produire. Les terres étaient cultivées par périodes rotatives tous les quatre ans, ce qui correspond encore à la cosmogonie et à la division du Tawantinsuyu ou empire des Quatre Sillons.

Grands bâtisseurs, les Incas ont légué à l'humanité une des merveilles du monde, Machu Picchu, ainsi que de nombreuses constructions de blocs énormes, merveilleusement assemblés. L'une d'elles est " l'Ajllawasi ", la maison des élues, dans l'île de la Lune (Koati), qui se trouve en face de l'île du Soleil, et où vivaient les filles de la noblesse à partir de l'âge de 8 ans. Ces vestales, appelées aussi ñustas ou vierges du Soleil, confectionnaient des vêtements et préparaient la nourriture et les boissons de maïs (la chicha) destinés aux Incas. Elles devaient, en outre, entretenir le feu éternel. Le prêtre Cobo raconte que Ajllawasi abritait une statue de femme grandeur nature dont la moitié supérieure était en or et la moitié inférieure en argent. Cette statue, qui représentait la mère des Incas, aurait été ultérieurement emportée à Cusco par ordre du conquistador Pizarro, pour être fondue en lingots...

La dynastie inca

Les souverains incas qui gouvernèrent l'empire du Soleil :

1. Manko Kapak fonde l'empire.

2. Sinchi Ruka, son fils, procède au recensement et divise l'empire en quatre régions.

3. Lluq'ë Yupanqui, troisième de la lignée, élargit le Kollasuyu, après avoir vaincu les Ayaviris (nord du lac Titicaca) et prend Hatunkolla y Pukara.

4. Maïta Kapak, son fils, est un grand guerrier. Il soumet les Kollas et instaure le système des quipus.

5. Kapak Yupanqui, fils de Maïta Kapak, soumet les hardis Omasuyus (nord de La Paz) et de la ville de Chayanta, et vainc les redoutables armées de Macha, qui deviendront par la suite les soldats les plus redoutés de l'empire.

6. Inca Ruka, son fils, militaire émérite et constructeur actif, crée les écoles de la noblesse et fait adopter la langue quechua comme langue officielle de tout l'empire.

7. Yawar Wakaj doit céder son trône à son fils, par manque de caractère.

8. Wirakocha, ou Inca Ripak, pousse sa conquête jusqu'à l'actuel Tucuman (Argentine). Il fait construire le palais de Nustas, ainsi qu'un canal long de 600 km à Huancavelica (Pérou).

9. Pacha Kutij, son fils, étend l'empire au Grand Chimú et ordonne la construction de la forteresse de Sacsayhuaman (Cusco). Le calendrier inca date de son gouvernement.

10. Tupak Yupanqui, fils du Pacha Kutij, avance vers Quito et fait construire le temple Pilkokaïne dans l'île du Soleil, le temple des vestales dans l'île de la Lune et Copacabana (à ne pas confondre avec la plage de Rio de Janeiro). Militaire audacieux et grand constructeur, il règne pendant près d'un demi-siècle.

11. Huayna Kapak, son fils, consacre 17 années à la conquête totale de l'Equateur. Il conquiert Quito et se marie avec la fille du souverain vaincu, Cachas. De leur union naîtra Atau Wallpa (Atahuallpa). Huayna Kapak est averti de la présence des Espagnols sur les côtes du Nord, en même temps qu'épidémie et tremblement de terre s'abattent sur le royaume.

12. Waskar (Tupak Kusi Wallpa), demi-frère d'Atau Wallpa et fils légitime de Huayna Kapak, gouverne pendant deux ans et quatre mois.

13. Atau Wallpa (Tijci Kapak Inca), son demi-frère, sera le dernier empereur inca. Fait prisonnier en 1532, il est assassiné sur ordre de Pizarro qui lui avait pourtant promis la vie sauve.

14. Toparpa (Tupak Wallpa), frère des deux derniers. Fait prisonnier, il est tué par Pizarro.

15. Manko Inca Yupanqui (Manko Kapak II), quatrième fils de Huayna Kapak, prend la tête du soulèvement. Il s'enrôle d'abord dans les troupes de Pizarro et apprend le métier des armes. Ensuite, il mène une guerre d'usure contre les Espagnols. Il vainc Hernando Pizarro à la bataille d'Ollantaytambo, ville qui devient le siège de son gouvernement. Finalement réfugié dans les Andes, il fonde la " dynastie de Vilcabamba ". Trahi, il meurt assassiné vers 1537. Trois souverains vont encore se succéder sur le trône.

16. Sairy Tupak, fils de Manko Kapak II. Couronné à Vilcabamba, il meurt encore enfant, empoisonné par les Espagnols.

17. Tito Kusi Yupanqui, deuxième fils de Manko Kapak II. Personnalité complexe, qui combat les conquérants avec une bande de pillards. Après un bref gouvernement, il meurt de pneumonie.

18. Tupak Amaru Inca, troisième fils de Manko Kapak II. Grand guerrier, il fait subir de nombreuses défaites aux troupes d'occupation. Pris par les Espagnols, il sera décapité par ordre du vice-roi Francisco de Toledo, le 24 septembre 1572, sur la grande place de Cusco.

Ainsi mourut le dernier représentant de la dynastie des Incas, dont certains avaient été entraînés dans une collaboration avec le système établi par la conquista. Des mariages entre princesses indiennes et nobles de la cour d'Espagne vinrent légitimer la domination de la couronne espagnole.

La société inca

L'Inca

Souverain régnant sur la noblesse et le peuple, qui le vénéraient comme le descendant direct du Soleil (Inti) et de Wiracocha, le dieu créateur, l'Inca exerçait le pouvoir absolu. Seuls les hauts dignitaires de la cour pouvaient lui adresser la parole. Outre son épouse légitime, la Colla, il avait un nombre infini de favorites. L'Inca était élu parmi les Panacas, lignages ou ayllus royaux. L'une des tâches de la Panaca, lorsque mourait l'Inca, était de conserver le corps embaumé et de transmettre oralement à son successeur - les Incas ne connaissaient pas l'écriture - le catalogue de ses réalisations et conquêtes.

La noblesse

Pour accéder à la noblesse qui côtoyait l'Inca, il fallait être membre de la Panaca impériale, être né ou avoir vécu à Cusco et parler le quechua, appartenir à la caste supérieure des groupes soumis à l'empire, ou bien se voir accorder par l'Inca ce privilège à la suite d'une action guerrière d'éclat ou de la réalisation d'un ouvrage architectural remarquable. Les fonctionnaires de plus haut rang et de plus grand prestige étaient ceux chargés des routes, des dépôts de vivres ou les comptables qui utilisaient pour leur travail les quipus (système de cordes à noeuds de couleur).

El Tahuántinsuyo

Ce mot quechua, qui signifie " les quatre directions ", définit l'Empire inca, divisé en quatre régions administratives, ou suyos, dont le centre était Cusco, la ville sacrée : le Chinchaysuyo comprenait le nord et le centre de la cordillère des Andes ; le Contisuyo, l'ouest, de Cusco au Pacifique ; le Collasuyo, le sud et l'Altiplano (Bolivie, nord de l'Argentine et du Chili) ; et l'Antisuyo, le nord et le sud-est jusqu'à l'Amazonie. Chacune de ces entités était divisée en provinces dont la cellule de base était le ayllu.

El ayllu

C'est la cellule de base de la société, antérieure à l'Empire inca. Elle est constituée de familles qui avaient un ancêtre commun, possédaient une terre déterminée, la " marca ", et reconnaissaient l'autorité d'un chef, ou curaca, qui avait des liens avec les activités sacrées. Les membres de l'ayllu ne faisaient pas partie de la noblesse, mais pouvaient y accéder pour services rendus à l'Inca. Chaque famille de l'ayllu était propriétaire d'une parcelle de terre divisée en trois parties : une pour ses besoins et les deux autres destinées à payer l'impôt à l'Inca et au culte. L'Etat pouvait ainsi payer ses fonctionnaires et subvenir aux nécessités alimentaires des peuples de l'empire en cas de calamités ou de catastrophes naturelles. Dans le ayllu, les prairies et les bois étaient des espaces communautaires exploités en commun. Les travaux agricoles et de maintien des infrastructures étaient collectifs, comme cela se pratique encore aujourd'hui dans les communautés villageoises indiennes (notamment sur les îles du lac Titicaca). Les habitants du ayllu se devaient aide et assistance réciproques.

La mita

C'était le service obligatoire. Chaque individu devait accomplir une tâche déterminée pour l'État, de manière alternée. Ainsi l'État était assuré de compter sur une main-d'oeuvre nombreuse et disponible pour les travaux tels que constructions d'ouvrages routiers et service militaire. La mita était contrôlée par les curacas, que les Espagnols surent utiliser plus tard et à qui ils donnèrent le nom de caciques.

Les Mitimaes (déplacements de population)

Grâce aux constants dénombrements et inventaires, l'Inca connaissait parfaitement les affaires de l'Empire. Le compte de soldats, de travailleurs, l'évaluation des richesses produites par le travail des corvées et des ressources nécessaires à l'entretien de la main-d'oeuvre, étaient rendus possibles grâce aux quipus. Les peuples qui voulaient s'incorporer à l'empire recevaient une " aide technique " par l'intermédiaire des mitimaes, des techniciens en mission hors de leur communauté.

Les peuples hostiles aux Incas couraient le risque d'être envoyés dans des régions très éloignées de leur territoire. Par le fait du système des mitimaes, on vit des populations de l'Amazonie déportées dans les Andes ou inversement.

Le peuple

Il était formé de paysans qui travaillaient dans le cadre de la mita. Au-dessous se situaient les yanaconas, groupe de serviteurs de basse extraction créé par Túpac Yupanqui ; en faisaient partie les peuples rebelles vaincus par l'Inca. Tous ces individus étaient monogames à la différence de la noblesse, polygame. L'adultère parmi le peuple était sévèrement puni.

La religion

Le pouvoir religieux était exercé par les membres de la noblesse, et parmi eux le Willac Umu, parent de l'Inca chargé du culte du Soleil, dans le temple qui lui était dédié, le Qoricancha. La hiérarchie religieuse comprenait également les prêtres communiquant avec les momies, ceux chargés des sacrifices (d'animaux, rarement d'hommes), les devins et les mages, et les acllas, femmes choisies pour leur grande beauté, qui résidaient dans le acllawasi ou maison des élues. Les mamaconas, femmes âgées de plus de 50 ans, étaient chargées de la confection des vêtements rituels et de la chicha, boisson alcoolisée ou non à base de maïs.

Le dieu suprême de la religion inca était Inti le Soleil, et l'on adorait également la Terre, la Pachamama et la Lune, en plus des phénomènes naturels tels que l'éclair, l'eau, les collines... auxquels il fallait faire des offrandes sous peine de châtiment.

Les Incas ne croyaient pas au paradis ni à l'enfer mais bien à une vie après la mort. Respectueux des croyances des peuples vaincus, ils ne leur imposaient pas de nouvelle religion, mais rendaient officiel le culte du Soleil. Toutefois, si ces peuples osaient les trahir après s'être soumis, le châtiment était terrible. Ainsi, Huayna Capac domina les Huancauillcas, et ceux-ci sollicitèrent des spécialistes de l'empire pour développer leur culture ; mais, au lieu de les écouter, ils les tuèrent. L'Inca se rendit lui-même sur place, et exigea une rédemption exemplaire : il réunit tous les chefs et les personnalités importantes de ce peuple, et imposa comme peine le sacrifice du dizième d'entre eux ; les survivants n'en seraient pas quittes pour autant : on leur ôta deux dents en haut et deux en bas, pour avoir menti, une tâche qui échut aux fils et aux descendants des victimes concernées.

Ouvrages et constructions

Les huacas. Ce terme désigne les lieux de culte et est, par extension, appliqué à toute ruine préhispanique. Une huaca pouvait être un temple, une colline, une pierre, un lieu, tous sacrés.

Les chemins. À l'apogée de l'empire, le réseau de routes et chemins atteignit 23 000 km, entre 30 000 et 50 000 selon des estimations de Hyslop en 1984. Ainsi étaient reliés tous les centres religieux, militaires, les magasins de vivres et les cités. Conçus pour les piétons et les lamas de trait, les chemins étaient larges de 5 à 10 m et empruntaient les hauteurs et les vallées andines : un extraordinaire réseau qui témoigne d'une parfaite organisation sociale et économique. Le caractère rectiligne du tracé nécessitait la construction de nombreux ponts suspendus, en cordes de fibre végétale ou roseau, et d'escaliers. Les chasquis, messagers qui transportaient au pas de course les quipus et les denrées alimentaires destinés à l'Inca, se relayaient pour parcourir ces chemins (les armées aussi, ainsi que les administrateurs, les juges, etc.). On dit qu'ils pouvaient relier Cusco à Quito en 5 jours. Les chasquis, entraînés dès l'enfance à la course, constituaient une sorte de caste.

Ce vaste réseau routier inca appelé Qhapaq Ñan, qui sillonnait les actuels Pérou, Bolivie, Equateur, Colombie, Chili et Argentine, a été inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO en juin 2014.

Les tambos. La pratique de la mita donna lieu à la construction de magasins de vivres, les tambos, placés tout le long des chemins. Les excédents de production y étaient emmagasinés afin de pouvoir être redistribués aux peuples qui en avaient besoin. Ils étaient également mis à la disposition des armées en campagne. Le territoire du Pérou est truffé de restes de tambos et ce terme entre dans la composition de nombreux noms de lieux, rappelant leur origine inca.

Arts

Les métaux. Les Incas travaillaient avec maestria les métaux précieux - or, cuivre, argent, platine - qui appartenaient à l'État et servaient à la confection des attributs royaux. Pour ce faire, ils employaient les différentes techniques de fonte, soudure, dorure... qu'ils avaient empruntées aux artisans chimú après la conquête de l'empire de la côte. Les principaux objets de métal étaient le tumi, ou couteau de sacrifice, et le tupu, épingle qui fixait la cape que l'Inca et les membres de la noblesse portaient sur les épaules. À cela, il faut encore ajouter les différentes petites figurines animales (lama principalement) et humaines que l'on a retrouvées dans les temples.

La pierre. Si les Incas sculptaient peu de statues de pierre, en revanche ils excellaient dans la taille des bas-reliefs, représentant surtout des animaux sacrés stylisés (puma, crapaud, serpent, lézard). Les petits objets en pierre que l'on trouve encore actuellement dans la sierra (lamas, épis de maïs, etc.) étaient offerts à la déesse-terre Pachamama afin qu'elle favorise la fertilité des sols.

La céramique. Comme dans toutes les cultures préhispaniques, cette forme d'artisanat était très développée et les Incas en avaient une très bonne maîtrise, même si leur production, dans laquelle dominaient les dessins géométriques, n'atteignit pas la qualité de celle des civilisations chimú ou nazca. La forme originale des céramiques incas est l'aribalo, vase de grande taille de plus de 1,5 m de hauteur, avec anses et fond en pointe, utilisé pour les liquides, et notamment la chicha. Comme les autres céramiques, les aribalos étaient sobrement décorés de figures géométriques ou de plantes et d'oiseaux.

Le bois. L'objet inca typique en bois est le kero ou verre cérémonial, emprunté aux cultures tiahuanaco et wari. Les scènes qui les ornent sont celles de la vie quotidienne et les couleurs, employées selon la technique de l'encaustique (incisions remplies de résine ou de poudres), sont plus vives que dans la céramique. La fabrication des keros a survécu à l'Empire inca durant toute la colonisation.

Les tissus. Les Incas faisaient preuve de grandes qualités techniques et artistiques. Utilisant le métier à tisser vertical, toujours en usage dans la sierra, les artisans incas ont légué des tissus d'une grande finesse, notamment ceux destinés à l'Inca et à la noblesse, les cumpis. L'Inca portait une tunique sans manche tombant jusqu'au genou, le uncu, et une cape, la llaccola, retenue aux épaules à l'aide du tupu. Les motifs géométriques hérités des Incas sont aujourd'hui reproduits sur les vêtements des paysans andins, ponchos et chullos, les bonnets à oreillettes si caractéristiques du Pérou.

La construction. C'est probablement dans le domaine de l'architecture et de l'ingénierie hydraulique que les Incas laissèrent les témoignages les plus étonnants. Comment ne pas être fasciné par les murs cyclopéens aux pierres à angles multiples (sur le site du Machu Picchu, il existe une pierre ayant 32 angles !), parfaitement ajustées, au point qu'il est impossible d'y glisser une feuille de papier. Le plus bel exemple en est donné par les murailles en zigzag de Saqsaywamán qui dominent Cusco. Dans le Qoricancha, le temple du Soleil de la cité impériale, les pierres sont taillées en rectangles, avec une surface polie, légèrement convexe. La rusticité de certaines constructions ne témoigne pas d'une quelconque antériorité mais, parfois, d'une fonction précise : ainsi les murs des forteresses sont-ils plus épais et grossiers que ceux des temples et palais. C'est par leurs extraordinaires constructions que les Incas ont surtout marqué les esprits. Ce sont elles qui continuent à témoigner de la richesse de leur culture, malgré l'acharnement mis par les Espagnols à détruire toute preuve du passé glorieux de l'un des empires les plus étendus et les mieux organisés de l'histoire, un empire constitué en moins d'un siècle, de 1438 à 1532.

L’expansion inca (1438-1532)

À partir de la victoire sur les Chancas d'Ayacucho, en 1438, les Incas vont entreprendre de fulgurantes conquêtes qui amèneront les frontières de l'empire jusqu'en Colombie, au nord, et, au sud, à la moitié du Chili et de l'Argentine actuels.

Commencée avec l'Inca Yupanqui, qui annexa les vallées interandines jusqu'à Cajamarca, l'expansion se poursuivit avec Túpac Yupanqui, qui lui s'empara de l'Empire chimú et du sud et, enfin, s'interrompit avec Wayna (ou Huayna) Capac (ou Kapak), qui ajouta l'Équateur à l'empire.

Ces nombreuses expéditions de conquête fascinent les historiens : pourquoi une telle obstination à étendre les frontières de l'empire, unique sur le continent sud-américain ?

Au début du XVIe siècle (chronologie occidentale), de mauvais augures commencèrent à agiter l'empire (selon la tradition). Déjà, un oracle ancien mentionnait que " passés douze rois, des gens étranges et jamais vus viendraient pour soumettre l'empire et détruire sa république et son idolâtrie ". En 1511, on dit que Huayna Capac célébrait l'Inti Raymi au Cusco ; un aigle royal (anca) passa alors dans le ciel, poursuivi par six autres petits rapaces (faucons, etc.). L'aigle s'effondra sur la place centrale, et mourut quelques jours après, malgré des soins intensifs. Les prêtres incas discutèrent activement ce présage, et le virent d'un très mauvais oeil.

On dit aussi qu'une nuit, l'éclat de la lune était beaucoup plus coloré qu'à l'accoutumée. Selon le llaica royal, c'était un signe que Pachacamac allait déchaîner sa furie. Huayna Capac sortit sur la terrasse du palais, fut tétanisé par cette vision extraordinaire et appela tous les mages et les devins : l'un d'eux, du peuple Yauyu, affirma que des choses jamais vues allaient bientôt se passer. Mais l'Inca ne fit point cas de ces remarques, ajoutant : " Il n'est pas possible d'imaginer que le soleil, mon père, haïsse autant son propre sang pour permettre la destruction totale de ses fils. " Malgré tout, Huayna Capac changea à partir de ce jour, et envisagea l'avenir avec angoisse et frayeur.

Quand il mourut, en 1525, l'empire était agité par les soulèvements des peuples nouvellement soumis, et ses deux fils, Huáscar, originaire de Cusco par sa mère, et Atahualpa, de Quito par la sienne, allaient se livrer une guerre sans merci pour la succession. Une rivalité dont surent jouer de nouveaux acteurs tout frais débarqués : les conquistadores espagnols sous les ordres de Francisco Pizarro.

La « Conquista » espagnole

Pizarro arriva à Tumbez en 1531 avec 187 hommes et 37 chevaux (les chiffres varient selon les sources). Ce fut le début d'une invasion qui sonna le glas d'un empire. En 1532, Atahualpa fut emprisonné et exécuté quelque temps plus tard, lors de son baptême, après avoir reçu le nom chrétien de Francisco.

La rançon des 24 tonnes d'or exigée par Pizarro et payée par Atahualpa en 1553 déchaîna les convoitises des conquistadores qui ne doutaient plus d'avoir atteint les rives de l'Eldorado. Transformant la mita en un système de travail forcé, ils enrôlèrent les Indiens, corvéables à merci, dans les mines et aux travaux des champs.

La culture intensive de la coca dans les régions tropicales du continent ainsi que le travail dans les mines s'accompagnèrent de massacres. Environ 8 millions d'Indiens moururent de faim, de froid et de tuberculose à Potosí et à Huancavelica. Le film Aguirre, la colère de Dieu, de Werner Herzog, porte un regard intéressant sur cette période sanglante.

L'économie espagnole se développa à partir d'un centre principal : Potosí. La Ville impériale de Charles Quint fut, pendant la durée de la colonisation, le coffre-fort de l'Espagne. Ses trésors financèrent les guerres de conquête que l'empereur conduisit en Europe et au-delà : de la Terre de feu à la Californie et le Texas, de Cuba aux Philippines, de Séville jusqu'à Prague...

On sait aujourd'hui que le capitalisme moderne prit véritablement son ampleur dans l'enfer noir de ces mines suffocantes, pour le plus grand plaisir de ces dames et de ces messieurs d'Occident. L'argent a bien une odeur ; celle de la mort de millions d'être humains réduits en esclavage.

Organisation sociale de la Conquista

En 1498, soit six ans après la découverte de l'Amérique, les Espagnols inaugurent la vente d'Indiens aux enchères publiques sur le marché de Séville. Pour les docteurs de l'Église, la qualité d'êtres humains n'appartient qu'aux seuls chrétiens. On doit au pape Paul III d'avoir reconnu une âme aux Indiens. Bien que le concile de Trente établisse, par bulle pontificale, en 1537, que " les Américains sont des êtres rationnels ", les Indiens sont réduits à l'esclavage. Le système d'encomienda, auquel ils sont assujettis, est devenu, sous la domination espagnole, la forme la plus absolue de l'exploitation. L'encomendero a droit de vie et de mort sur ses sujets. Les Indiens qui résistent sont décapités. Le système implique que la formation et l'évangélisation des Indiens soient entièrement confiées au seigneur espagnol qui, en échange de sa " bienveillance ", se voit attribuer par la couronne des terres ou des mines. Un prêtre pourtant mène une action inlassable en faveur des Indiens : le père Bartolomé de Las Casas, qui alerte Charles Quint et publie des ouvrages célèbres où il prend position pour la défense des Indiens. Ce sont les Brevisima Relacion de la Destruccion de las Indias, Historia de las Indias et Octavo Remedio où il réclame la suppression de l'encomienda. Il rend également possible la publication des Lois nouvelles, favorables aux Indiens, hélas, restées sans effet.

Au service de Sa Majesté

Le 20 janvier 1503 est créée à Séville la casa de la Contratación, seule autorité pouvant octroyer le droit de commercer avec les colonies d'Amérique. Là, s'établissent les permis de négoce, faveurs ou récompenses dictées par les besoins de la couronne. Le fonctionnement de tout le système colonial dans le haut Pérou (Bolivie) est axé sur le repartimiento, qui consiste à vendre aux indigènes les produits fabriqués en Espagne ou en Europe (objets pour la plupart inutiles à la population), et sur la mita (adaptation pervertie du système de travail collectif andin dans les mines et les encomiendas) accordés par la couronne espagnole. Pendant près de quatre siècles, les Espagnols installés sur ces terres vivent au rythme de la grandeur du royaume d'Espagne et des nominations des autorités coloniales. En 1573, le vice-roi Francisco de Toledo, envoyé de Charles Quint, réinstaure la mita pour l'exploitation des mines.

On peut voir là une amorce d'organisation capitaliste, puisqu'il est décidé que les Indiens réquisitionnés sont payés. Ce qui ne change pas grand-chose à la condition des mineurs, le prix des denrées indispensables à leur survie dépassant de beaucoup leurs misérables salaires. Toutes les activités n'ont qu'un but : servir le roi en toute fidélité. Cependant, quelques détournements de fonds, dus à l'oubli ou à la bienveillance des autorités coloniales, ne sont pas un grand péché contre la couronne.

En 1681, sont publiées à Madrid Les Leyes de Indias (Les Lois des Indes). A leur propos, un gouverneur espagnol dira : " Se respetan pero no se cumplen. " (On les respecte mais on ne les applique pas.)

Des fiestas pour oublier l’exil

Les encomenderos accumulent d'immenses fortunes et certains disposent des services de milliers d'indigènes. Les notables de Francisco de Toledo mènent une vie princière grâce au travail des Indiens qui meurent de faim. Les fêtes et les divertissements se succèdent tout au long de l'année. Comédiens et chanteurs d'opérettes (zarzuelas) viennent en tournée agrémenter les loisirs d'une classe de privilégiés. En témoignent encore nombre de tableaux de l'époque, où la magnificence des habits le dispute à la splendeur des décors.

Trois mots d'origine quechua évoquent bien la situation de l'Indien pris entre le pouvoir colonial et les exigences de sa propre culture : la tinka ou le cadeau que fait le patron aux mineurs pour le carnaval (alcool, foulard de couleur et sucreries). Ces largesses servent au mineur à faire la challa ou l'offrande à l'anchancho, espèce de génie infernal, créateur de richesses, dont il est impératif d'alimenter l'appétit au risque de le fâcher et d'être dévoré par la mine.

Épidémies et évangélisation

Tandis que soies et velours, châles brodés et crinolines parent les Espagnols, l'espace public est insalubre, les immondices s'accumulent dans les rues et les épidémies sont fréquentes. Variole, typhus et maladies vénériennes, apportés par les conquérants, ont facilement raison de la population indigène déjà affaiblie par la famine, tandis que soucieux seulement du salut des âmes, les ordres religieux se disputent un capital de millions d'individus. La majorité des missionnaires arrivés sur les lieux ne se comporte guère mieux que les soldats de l'armée conquérante. Tous sont persuadés de la supériorité de l'homme chrétien européen (hispanique) et commettent mille abus, tout en prêchant une religion de charité. Les ordres religieux s'emparent de terres fertiles soustraites aux Indiens. La tyrannie des prêtres sans scrupule vient s'ajouter à celle des colons.

De somptueux couvents et églises voient le jour. Tous les Indiens sont obligés de se rendre à la messe ; on prend note des absents, qui sont punis. La pureté de moeurs est sévèrement surveillée, les jeux de dés et de cartes sont interdits. Les fêtes familiales ne peuvent être célébrées sans l'autorisation du prêtre. Pour couronner le tout, le clergé fait rouvrir les " obrajes ", les ateliers de tissage, temporairement fermés, où les Indiens travaillent dans des conditions abominables. Mais surtout, ces prêtres ignorants et bornés s'acharnent contre les mythes fondateurs d'une vieille civilisation et, parallèlement au génocide perpétré par les conquistadores, s'appliquent à détruire l'identité et la cohérence d'une pensée religieuse qui leur semble diabolique.

La déesse mère Pachamama est transformée en Vierge brune, telle la Vierge de Copacabana qui portait le nom d'un dieu pré-inca Kopakawana, adoré sur les bords du lac Titicaca. Illapu, le dieu de l'Éclair et du Tonnerre, est remplacé par Santiago (saint Jacques), lequel reste encore de nos jours le patron d'un grand nombre de villages.

L'art se doit de se nourrir exclusivement des thèmes bibliques ou de ceux glorifiant l'envahisseur, représentant de Dieu sur la terre. Appliquant les principes d'une esthétique étrangère, la peinture coloniale nous a laissé des oeuvres stéréotypées, qui témoignent de la violence infligée à l'identité des peuples autochtones.

Les vice-royautés redéfinies

Le territoire de la Bolivie s'étend alors sur 3 millions de km2 et s'appelle la Royale Audience de Charcas. L'année 1782 voit naître la troisième vice-royauté, celle du Rio de La Plata (Buenos Aires avec Argentine, Uruguay, Paraguay et Bolivie) divisée en huit " Intendencias " : Buenos Aires, Córdoba, Salta, Potosí, Charcas, La Paz, Asunción et Santa Cruz. Administrativement, le haut Pérou est rattaché à la vice-royauté de Lima et, plus tard, à celle du Rio de La Plata.

L'Empire espagnol, tiraillé par les administrations de ces deux colonies, finit par accepter le libre commerce avec les autres États d'Europe, l'Angleterre principalement. La loi est ratifiée par le vice-roi du Rio de La Plata en 1778.

Guerre d’indépendance (1809-1825)
Les martyrs indigènes (1781-1800)

Plusieurs groupes indigènes entrèrent en résistance contre l'envahisseur. Certains même firent trembler le pouvoir espagnol. En 1623, le franciscain Bernardino de Cárdenas promit le pardon aux Indigènes, à la suite de quelques troubles, mais en octobre 1624, il en pendit deux : Gabriel Guanaiquite et Gabriel Hagla. Par ailleurs, certains Indigènes de haut rang, nommés curacas, étaient employés par les colons à des tâches administratives, comme la collecte des impôts. Rôle ambigu, qui leur assurait l'autorité sur les autres Indigènes, mais qui les obligeait à rendre des comptes aux Espagnols.

En 1781, Tomás Katari curaca, collecteur d'impôts, fut jeté dans un précipice par les Espagnols. S'ensuivit un soulèvement dirigé par ses frères, qui furent, eux, pendus à Chuquisaca. Katari connut le même destin que Tupak Amaru, qui prit la tête du soulèvement indigène au Pérou et qui fut écartelé par les Espagnols.

Julián Apaza, appelé également Tupak Katari, patronyme forgé à partir du nom de deux martyrs indigènes, assiégea la ville de La Paz pendant des mois. Les chroniques rapportent que les Espagnols durent manger leurs souliers en cuir. Mais lui aussi fut pris, écartelé, et sa femme, Bartolina Sisa, pendue. C'est ainsi que les Indigènes furent les premiers à initier le mouvement de rébellion qui conduisit aux guerres de l'Indépendance.

Les luttes d’indépendance (1809-1825)

Dès les premiers soulèvements, la vie devint très tumultueuse dans les provinces du haut Pérou. Les marchandises n'arrivèrent plus avec la fluidité à laquelle étaient habitués les señores. Apparurent aussi les Juntas o Cabildos (les réunions publiques, qui abrogeaient de fait l'autorité des fonctionnaires de la couronne). Des personnalités prirent les armes et organisèrent une lutte de guérilla (à noter que le terme espagnol est utilisé pour la première fois en 1814). Remontant jusqu'à Lima, l'armée de San Martin libéra quelques provinces du Pérou, mais les troupes royalistes, concentrées là où se trouvait le joyau de la couronne, ne lui permirent pas de libérer le haut Pérou. San Martin se rendit à Guayaquil, où fut scellé l'Abrazo (l'accolade) de los Libertadores, et laissa à Bolívar la liberté d'intervenir dans les provinces du Pérou s'il le lui était demandé. Ainsi, Torre Tagle, encerclé par les forces royalistes de La Serna et Olañeta, lança un appel, au nom de l'Assemblée constituante du Pérou, à José Antonio de Sucre qui le transmit à Bolívar.

Antonio José de Sucre fit signer l'appel à l'armée colombienne de Bolívar. Ce dernier attendit des renforts que Santander, vice-président de la Nouvelle-Grenade (Colombie), ne voulut pas lui envoyer. Ce fut plus qu'ennuyeux...

Vers 1823, l'essentiel de l'Empire espagnol de l'Amérique du Sud s'effondra. Bolívar se vit proposer la présidence du Pérou alors que les armées espagnoles se concentraient au sud-est du Pérou et dans le haut Pérou. À la tête de quelque 5 000 hommes, Sucre affronta une armée très puissante, composée des forces d'élite des troupes royalistes, et la vainquit ; les troupes royalistes comptaient environ 12 000 soldats à la bataille d'Ayacucho (en quechua, " le coin de la mort ").

La bataille d'Ayacucho, en novembre 1824, marqua l'accession à l'indépendance de la puissante vice-royauté du Pérou. Les terres libérées par Bolívar s'étendirent depuis le Panama actuel jusqu'à la pointe sud de la Bolivie, telle que ses frontières la définissent aujourd'hui. Environ 7 millions de km². Une vraie puissance régionale.

La république de Bolívar
<p>Père de l'indépendance du pays, Simon Bolivar a donné son nom à la Bolivie.</p>

Père de l'indépendance du pays, Simon Bolivar a donné son nom à la Bolivie.

Pour fêter la fin de la guerre de quinze ans (dénomination de la guerre d'Indépendance en Amérique du Sud), il fut proposé à Sucre la création d'un État à la gloire du Libertador, la république de Bolívar. Le président du Pérou vit d'abord d'un mauvais oeil cette sécession du plus riche pays des Amériques. En observant le comportement de la classe dominante naissante du Pérou, il comprit que le haut Pérou et sa montagne d'argent de Potosí (qui d'ailleurs continue toujours à produire) pouvaient offrir un terrain idéal pour lancer les réformes politiques et économiques, dignes de son rêve d'union latino-américaine.

Ainsi, le 25 août 1825, naquit, à la Casa de la Libertad de Charcas, aujourd'hui Sucre, en l'honneur de l'illustre maréchal de Bolívar, un pays peuplé de 3 millions d'habitants, immensément riche, et le deuxième plus étendu du continent, après les colonies portugaises de l'époque (le Brésil) et l'Argentine qui existaient déjà. Bolívar était loin d'imaginer que pour sa " fille préférée " ainsi que pour lui-même, le pinacle était atteint. Bolívar régnant sur la montagne d'argent de Potosí fut le moment de gloire de la Bolivie, qui, en ce même instant (le 26 octobre 1825), fut le plus puissant pays de la région.

Bolívar dit en ce jour : " Nous avançons vainqueurs depuis les côtes de l'Atlantique. En quinze années de combats de géants, nous avons détruit cet édifice de tyrannie, qui s'est formé en toute tranquillité pendant trois siècles de vols et de violences. Quelle liesse peut être la nôtre de voir restitués, par notre persévérance et notre effort, leurs droits à des millions d'hommes ! Quant à moi, debout sur cette opulente masse d'argent dénommée Potosí, qui éveille l'étonnement et l'envie de l'univers, et dont les riches veines ont, pendant trois cents ans, nourri le trésor public de l'Espagne, je tiens pour rien cette opulence quand je la compare avec la gloire d'avoir brandi depuis les plages brûlantes de l'Orénoque, l'étendard victorieux de la Liberté. " Présent aussi ce jour-là, le maître de Bolívar, Simon Rodriguez, avait assisté quinze ans auparavant au serment du mont Avenino, à Rome : " Je jure devant vous... je ne donnerai de repos à mon bras ni à mon âme jusqu'à ce que je casse les chaînes qui nous oppriment par la volonté du pouvoir espagnol. "

La traversée des Andes à partir des savanes vénézuéliennes ne fut pas tâche facile pour Bolívar, avec une armée moins nombreuse. Mais il était en train de constituer l'un des États les plus puissants du monde grâce à son courage et à son entêtement.

Les sociétés dominantes de l'époque offraient leur assistance ou leurs enfants pour le servir. Ainsi, Joseph Bonaparte sollicita le titre d'aide de camp pour l'un de ses neveux, fils de Murat, et Sir Robert Wilson qui accompagnait Wellington : " L'Europe libérale a les yeux fixés sur la vie de Votre Excellence... Rien ne peut égaler le prix que j'attache à votre amitié et à votre estime, mon admiration et les voeux que je fais pour Votre Excellence datent de nos premiers efforts pour la cause patriotique. " (La Fayette.) Mais, hélas, en dépit d'un départ plus que réussi, le vent commença à tourner.

Le rêve de Simon Bolívar (1783-1830)

Simon José Antonio de la Santísima Trinidad Bolívar y Palacios naquit à Caracas en 1783. La Grande-Colombie pour laquelle il avait tant combattu ne vit pas le jour. Pourtant, deux siècles après sa mort, en 1995, un membre du congrès de l'Équateur proposa que la Bolivie, l'Équateur et le Pérou ne fassent plus qu'un seul pays.

On connaît, par la doctrina Bolívariana (la doctrine de Bolívar), l'ardente volonté du Libertador de sceller l'union des pays du continent, par opposition à la doctrine Monroe, du président américain du même nom, qui, avec sa phrase : " l'Amérique aux Américains ", inventa en quelque sorte le slogan de l'impérialisme des États-Unis avec ses différentes facettes : économique d'abord, politique et puis idéologique. Bolívar commença à rêver d'une Amérique latine unie lors de son séjour à Paris. Alors qu'il assistait au sacre de l'empereur Bonaparte à Notre-Dame, il fut fasciné par ce personnage mégalomane qui voulait construire une Europe forgée par les idéaux et les changements politiques apportés par la Révolution française.

Une question tracassait Bolívar : comment affronter ceux qui, plus tard, allaient vaincre ce même Napoléon Bonaparte et ses puissantes armées ? L'Espagne, bien qu'affaiblie, restait une grande puissance mondiale de l'époque. Bolívar songeait alors à ceux qui avaient détruit l'Invincible Armada, les Anglais. San Martín, Bolívar et Francisco de Miranda lièrent d'entrée de jeu le sort économique de leurs futurs pays et l'indépendance pour laquelle ils allaient tant se battre. En s'appuyant sur l'aide logistique de l'Angleterre, San Martín entama la libération de l'Argentine et du Chili, dès les années 1810. Sans la constitution de véritables armées de libération, les mouvements d'indépendance locaux, qui commencèrent à éclater dès 1809 à Charcas et à La Paz, ne seraient jamais venus à bout de l'ennemi. Vers 1815, l'indépendance de ces deux pays fut acquise. À partir du nord, Bolívar commença à descendre les Andes avec ses lanceros colombianos, libérant, bataille après bataille, les territoires de la Grande-Colombie : le Venezuela, l'Équateur et la Colombie actuelle.

La première Constitution de la République de Bolivie

Bolívar rédigea lui-même la constitution politique de la Bolivie. Personne au monde n'a encore réussi à parfaire le travail de ce visionnaire qui avait anticipé le futur. Aujourd'hui, pourtant, certaines parties de son programme original restent lettre morte dans les pays qu'il a lui-même libérés.

À la même époque, il charge son maître, don Simon Rodriguez, de la création d'un nouveau concept d'enseignement : une école qui ferait abstraction des classes sociales, des races et des sexes. L'éducation devait être partagée entre la partie pratique (les travaux manuels, l'agriculture) et l'enseignement théorique. Cette vision révolutionnaire des choses fut d'autant plus mal reçue que la nouvelle classe dirigeante était blanche, catholique, rétrograde, et voyait d'un très mauvais oeil le libre accès des Indiens au savoir. Simon Rodriguez dut quitter la capitale en 1826, un an après le départ de Bolívar. Eduardo Galeano écrivit, dans Les mémoires du vent, que Rodriguez fut évincé sous prétexte qu'il ne gérait pas bien le budget de son affectation.

Le labyrinthe du Libertador

Gabriel García Marquez raconte le crépuscule du plus fascinant des Latino-Américains du XIXe siècle dans Le Général dans son labyrinthe. Après avoir été l'objet de multiples tentatives d'assassinat, et rendu amer par le congrès de Panama qui mit fin à son rêve d'un seul État sud-américain, Bolívar termina son existence, brisé par la désillusion et la tuberculose, en 1830. Il s'éteignit, après une traversée de la rivière Magadalène, dans la plus grande pauvreté. Il mourut vêtu de la chemise qu'un cacique (un dignitaire indien) lui avait offerte, signifiant ainsi son attachement au Nouveau Monde qu'il avait tant voulu transformer. Quant à la Bolivie, elle n'avait pas encore terminé son chemin de croix...

La république défigurée (1825-1900)
Des remous dans la jeune République

Pour mieux faire comprendre toute la période républicaine jusqu'à nos jours, il faudra beaucoup parler d'économie. Les guerres, les coups d'État et les révolutions qu'a subis la Bolivie ont été dominés par les questions économiques. La première période peut se résumer par les tiraillements d'intérêts des Espagnols, créoles et métis face aux Indiens qui étaient, d'une certaine manière, protégés par les propositions du libertador.

Il faut savoir que la situation stratégique de la Bolivie fut la cause des démembrements territoriaux équivalant à une fois et demie sa surface actuelle. Au XIXe siècle, la Bolivie occupait un territoire gigantesque au coeur de l'Amérique du Sud. Elle possédait un accès direct au Pacifique à travers le département de Potosí, appelé plus tard Atacama, et un accès indirect à l'Atlantique, par le biais de la rivière Paraná. Forte de richesses naturelles innombrables, la Bolivie éveillait la convoitise de ses voisins, dès le début. Malheureusement, sa classe dominante, surtout dans la partie andine, se montra plus occupée par ses dissensions internes que par l'exploitation judicieuse d'une manne inépuisable de richesses.

Présidents et stabilité politique

Après deux mois d'exercice de sa présidence à vie, Bolívar laissa à son vice-président Antonio José de Sucre, le soin de s'occuper de sa " fille de prédilection ". Sucre ne parvint pas imposer aux couches dirigeantes les nouvelles lois élaborées par Bolívar. Il dut affronter les soulèvements intérieurs contre les grenadiers colombiens (l'armée de libération) et surtout des attaques péruviennes qui finirent par l'affaiblir. Il essaya de reprendre le contrôle, mais, pendant un soulèvement, il fut blessé et emprisonné. Le nouvel État ne disposait plus des flux d'argent de Potosí, les filons s'étant peu à peu taris mais, surtout, à cause de la dette contractée auprès de l'Angleterre pour payer l'armée colombienne. Ne réussissant pas à imposer l'impôt unique, Sucre se vit contraint de confisquer les biens urbains et ruraux de l'Église. Attaqué par Gamarra et Andrés de Santa Cruz, il dut démissionner puis partir prêter main-forte à Bolívar (comme l'obligeait le traité de Piquiza), qui était écarté du pouvoir en Colombie. Sucre mourra plus tard, en Équateur, dans un guet-apens provoqué par le même type de conflit de classe et de pouvoir économique qui l'avait déjà obligé à quitter la Bolivie.

Nommé président, Santa Cruz, reprenant en partie l'idée de Bolívar, chercha à constituer une confédération entre le Pérou et la Bolivie. Cette initiative fut mal perçue par l'Argentine et le Chili qui s'allièrent pour faire échouer le projet, défaisant la Bolivie à la bataille de Yungay.

En 1841, Gamarra essaya de nouveau d'annexer la Bolivie au Pérou, mais il fut finalement battu par le président bolivien Ballivián.

En 1845, Ballivián et Frías rendirent obligatoire l'enseignement religieux (retour à la case départ). En 1848, Belzú prit le pouvoir et donna à son gouvernement une orientation populiste. Petit à petit, se mit en place en Bolivie, à partir de Sucre, une nouvelle oligarchie, celle de l'argent. Les mines du sud du département de Potosí furent à l'origine d'une richesse qui permit un nouvel essor de la ville universitaire des vallées andines.

Dans les années 1850, les mineurs de l'argent soutinrent José María Linares, un civil qui s'érigea en dictateur. Il se chargea de changer le protectionnisme et lança l'émission de monnaie " feble " (faible). L'argent fut dévalué du jour au lendemain par l'émission massive de pièces de monnaie. On assista en Bolivie, comme dans le monde entier, aux dernières années de l'étalon argent. Ce premier essai de libéralisme économique fut finalement jeté par-dessus bord par l'un de ses collaborateurs, José María Achá. Arrivé au pouvoir, ce dernier tenta d'accomplir le désir de Bolívar en rendant la terre aux paysans. Il fut déposé par le bijou de l'histoire bolivienne : Mariano Melgarejo.

Melgarejo, l’antihéros (1864-1872)

Mariano Melgarejo naquit dans la paisible bourgade de Tarata, dans le département de Cochabamba. On lui imputa la plupart des grandes pertes territoriales de la Bolivie. Notamment celle qui déclencha la guerre du Pacifique, en 1879, privant la Bolivie de son accès à la mer, ou encore celle du Mato Grosso qu'il échangea avec le Brésil contre un cheval et la décoration Cruzeiro do Sul. Melgarejo ne fut en fait que la manifestation la plus terrible et anecdotique de l'oligarchie de l'argent bolivienne. Parmi ses ministres et assesseurs, se trouvait la fine fleur de l'intelligentsia du pays. Cette oligarchie était déjà, à l'époque, profondément liée aux intérêts économiques chiliens et anglais. Chiliens et Anglais exploitaient l'argent avec elle, mais soupçonnaient déjà que le département bolivien d'Atacama gardait d'énormes réserves de matières premières. Certes, Melgarejo expulsa l'ambassadeur anglais de La Paz, attaché par force sur un âne. Ceci valut à la Bolivie la colère de la reine Victoria, qui ordonna à la Royal Geographic Society de rayer ce pays de la carte (anecdote étonnante, ces cartes existent vraiment !). Melgarejo fut un personnage d'une notoire ingéniosité et d'un abominable mauvais goût. Il obligeait ses ministres à embrasser les fesses de doña Juana Sanchez, sa femme, et forçait ses colonels à boire une casserole de chicha après leur avoir refusé une invitation. C'est à partir du gouvernement de Melgarejo que commença la longue litanie de pertes territoriales de la Bolivie. C'est également Melgarejo qui dépouilla de leurs terres les communautés paysannes, en donnant 60 jours pour acheter et acquérir les titres. Ce fut l'explosion : 20 000 Indiens marchèrent sur La Paz, ce qui réussit à ébranler son pouvoir. Finalement, il fut déposé par Agustín Morales (1871-1873). Quelques petites années et deux ou trois (petits) présidents conduisirent au coup d'État (1876-1879) qui ouvrit les portes du Palacio de Gobierno au général Daza.

La guerre du Pacifique (1879-1884)

La perte de l'accès à l'océan Pacifique eut de terribles conséquences pour la Bolivie. Hilarión Daza décréta un impôt de 10 centimes par quintal de salpêtre exporté par la Compagnie de salpêtre d'Antofagasta, mettant fin au traité signé en 1874 avec les Anglais et qui interdisait l'augmentation des impôts. Le 12 février 1879, le ministre plénipotentiaire du Chili demanda à ce qu'on lui rende son passeport et déclara la rupture des relations diplomatiques avec la Bolivie. Le 14 février, les troupes chiliennes occupèrent le port d'Antofagasta et ce fut le début de l'enfermement du pays. Le Chili préparait cette action depuis deux ans, en achetant des armes et des bateaux à l'Allemagne avec l'appui des Anglais. La Bolivie, pour sa part, tiraillée par des conflits intérieurs, avait complètement négligé la défense de son territoire.

Malgré le traité d'alliance avec le Pérou et face à sa défaite militaire, la Bolivie se retira de la guerre (1880), laissant le Pérou affronter les troupes chiliennes qui finirent par occuper Lima (1881). Il faut signaler le rôle plus qu'obscur que joua l'oligarchie de l'argent bolivienne dans le conflit. Ses participations dans des sociétés chiliennes laissent à penser qu'elle ne fut pas sans avoir une responsabilité dans le fait que l'armée bolivienne mit un an et demi avant d'affronter les Chiliens. On parle d'un traité secret entre les oligarques et les Chiliens qui auraient été signé à Pulacayo.

La perte de l'accès à l'océan Pacifique fut lourde de conséquences pour l'avenir du pays. Sans le port d'Antofagasta, les coûts des importations et des exportations furent fortement pénalisés. La Bolivie perdit aussi d'immenses gisements de salpêtre et de cuivre (la mine de cuivre de Chuquicamata, la plus grande au monde, se trouve dans l'ancien département bolivien d'Atacama).

Cette invasion provoqua une vague de ressentiment envers le Chili, sentiment qui fut exploité par les gouvernements futurs pour cimenter une cohésion nationale dans les moments de crise. Un ressentiment perceptible encore de nos jours, mais peut-être plus tout à fait justifié 120 ans après...

Les années 1880 virent l'arrivée en force des conservateurs (les patriarches de l'argent) qui prirent le pouvoir par l'intermédiaire du général Campero, lui-même de tendance libérale et actionnaire de la compagnie de mines de Huanchaca (celle qui pactisa avec les Chiliens). Lors des élections de 1884, l'industriel Gregorio Pacheco (conservateur, également issu de la Huanchaca) fut appelé à la tête de l'État. Il ne prit pas de mesures importantes, à part le traité de trêve, en 1886, avec le Chili et l'inauguration du télégraphe. Les élections de 1888 portèrent au pouvoir Aniceto Arce (un ex de la Huanchaca, lui aussi) dont l'attitude pacifiste vis-à-vis du Chili lui valut l'accusation de pactiser avec l'ennemi. Il eut l'occasion d'inaugurer le premier chemin de fer qui reliait Antofagasta à sa mine de Huanchaca. Les élections de 1892 virent l'arrivée au pouvoir de Mariano Baptista, les libéraux, malmenés, ayant été écartés de la course présidentielle. En 1896, le Parti libéral fut battu aux élections et ce fut Severo Alonso qui assuma la présidence.

Les libéraux au pouvoir

En 1898, éclata à La Paz une révolution dirigée par un comité fédéral. Cette révolution fut appuyée par les Indiens avec à leur tête : Willka Zárate. Les Indiens s'étaient déjà distingués par le siège de l'église d'Ayo Ayo où s'étaient réfugiés les partisans du gouvernement.

Cet épisode se termina par la mise à mort des assiégés, y compris le curé dont la tête fut le vase de libation des Indiens révoltés. Cette insurrection des Indiens fut soutenue par les libéraux qui leur promirent la restitution des terres. Finalement, sous l'impulsion du colonel Pando, la révolution, de fédérale, devint libérale. Il appela à une Convention nationale à Oruro, laquelle proclama le général Pando président constitutionnel. Le gouvernement s'installa à La Paz (ce qui explique pourquoi le siège du gouvernement de la Bolivie est à La Paz et sa capitale à Sucre).

En 1899, éclata la révolution du territoire de l'Acre, frontalier avec le Brésil. Après maintes péripéties, cette région fut cédée au Brésil par le traité de Pétropolis. En échange, le Brésil dédommagea la Bolivie avec deux millions de livres sterling et un chemin de fer qui ne fut jamais construit. Cette nouvelle sécession eut pour mobile le boom du caoutchouc. Ce furent les années où les Fitzcarraldo et autres señores de la goma firent fortune grâce aux arbres de l'Amazonie. Ce traité, une fois de plus mal négocié, ne fut qu'un prélude à celui de 1904, par lequel la Bolivie perdit légalement toute possibilité de retrouver son accès à la mer.

Le métal du diable (1900-1946)

Le siècle qui commençait vit l'essoufflement du pouvoir de l'oligarchie de l'argent et l'ascension d'un obscur personnage, du nom de Simon Patiño qui, petit à petit, sut concentrer entre ses mains les mines andines d'étain, le " métal du diable " comme l'appelait l'écrivain bolivien Augusto Céspedes. Jusqu'en 1952, il fut littéralement le patron d'une Bolivie toujours très riche, mais exploitée et gérée comme un château féodal.

En 1904, les élections donnèrent vainqueur Ismael Montes, à qui l'on dut le développement de l'instruction publique. La même année, Montes fut obligé par le Chili à signer une trêve en échange de laquelle il exigea la construction du chemin de fer Arica-La Paz, avec libre transit pour les marchandises boliviennes ainsi qu'une indemnisation de 4 millions de livres sterling. Montes était loin d'imaginer qu'il cédait au Chili le territoire qui allait assurer jusqu'à 60 % des exportations chiliennes, grâce notamment à Chuquicamata.

En 1909, la présidence fut transmise à Eliodoro Villazón. En 1913, Montes reprit la tête du gouvernement. Pendant son deuxième mandat, se forma le parti républicain. Le docteur José Gutierrez Guerra fut investi président en 1917. Il n'apporta pas de grands changements et laissa le pouvoir en 1920, à la suite du coup d'État des républicains.

En janvier 1921, le dirigeant des républicains, Bautista Saavedra, fut investi président. C'est sous son gouvernement que la compagnie pétrolière Standard Oil signa un contrat d'exploitation du pétrole bolivien. Cette période correspond aussi au début des conflits liés à l'or noir, conflits qui coûtèrent à la Bolivie le territoire du Chaco et l'entraînèrent dans une guerre atroce avec le Paraguay. Après l'annulation des élections de 1925, le nouveau président, légitimement élu en 1926, fut Hernando Siles. Cherchant une réélection, il fut déposé par une junte militaire en 1930. Cette junte accepta l'autonomie universitaire et appela à des élections en 1931. Cette même année, Daniel Salamanca fut élu président de la République. Il approuva une loi sur le divorce qui souleva les protestations du clergé.

La patiñocratie

Il y a, en Bolivie, une expression pour nommer une clique, c'est la " Rosca ", appliquée à l'origine à celle représentée par les " barons de l'étain ". Un État au-dessus de l'État. On doit cette expression au président Saavedra. La Rosca est formée d'industriels mineurs, Patiño, Aramayo et Hoschild.

Voici une note trouvée dans les poches d'un mineur mort en prison : " L'entreprise Patiño ne vit pas seulement de l'exploitation des travailleurs des mines. Mis à part l'alchimie raffinée qui transforme les poumons en or, Patiño connaît la diabolique façon de convertir le sang des Indiens en richesse et bien-être. Celui qui opprime le pays avec l'aide du capital financier a voulu faire des expériences avec l'exploitation féodale... Julio Ortiz est gérant de ses propriétés à Cinti, il abuse des Indiens en exigeant le droit de cuissage et le " diezmo " (10 %)... Ils ont raison, les Indiens et les mineurs, de former un seul bloc pour détruire ce sinistre poulpe appelé bourgeoisie féodale. Patiño, grand capitaliste et gamonal, les esclaves de " tes " mines et de " tes " terres sont en rébellion. "

La patiñocratie s'allia avec le P.I.R. (parti " communiste " qui recevait les ordres de Moscou) et initia le sexenio rosquero (six années de Rosca). Ils se montrèrent favorables à la pendaison de Villarroel qui affichait des opinions populistes. En 1947, le P.I.R. dirigea le massacre des mineurs à Potosí. Ce fut le point fort de l'alliance Rosca-PIR.

La guerre du Chaco (1933-1936)

En 1932, le Paraguay occupait la garnison bolivienne de laguna Chuquisaca. Les hostilités commencées ne s'arrêtèrent qu'en 1936. Ce sont des suppositions relatives à la richesse pétrolière du Chaco qui furent à l'origine de cette guerre. La Standard Oil estima que le Chaco contenait de grands gisements de pétrole. La Royal Dutch Shell pensait de même et poussa la Bolivie à envahir le Chaco pour s'approprier ces richesses. 60 000 morts et 200 000 blessés furent nécessaires pour se rendre finalement compte que le Chaco était tragiquement vide. Vide de pétrole, mais baigné de sang et hanté par les fantômes de ces soldats boliviens et paraguayens qui s'étaient battus pour rien...

En 1934, des élections furent organisées. Le vainqueur en fut le penseur Franz Tamayo, mais le président en exercice fut déposé par Luis Tejada Sorzano, son vice-président. Cependant, il fut lui-même déposé par le commandement de l'armée, avec Germán Busch à sa tête. Le gouvernement fut alors confié au général David Toro. Toro nationalisa la Standard Oil et créa la Y.P.F.B., la compagnie du pétrole bolivien. Son successeur, Germán Busch, décréta une loi sur les mines qui pourrait bien être à l'origine de sa mort mystérieuse. Il voulait que les devises que rapportait la vente de l'étain soient remises à la Banque centrale. La loi fut abolie après son " suicide ". Il fut, à 39 ans, le plus jeune président de la Bolivie.

Le gouvernement militaire qui s'installa appela à des élections qui, en 1940, amenèrent le général Peñaranda à la tête de l'État. En décembre 1942, Peñaranda ordonna le massacre des mineurs de Catavi, ce qui n'augmenta pas sa popularité. Il dut se plier, entre autres, au diktat des barons de l'étain qui imposèrent l'exemption de tout impôt afin que la Bolivie puisse vendre à bas prix l'étain que les alliés utilisaient pendant la Seconde Guerre mondiale. Il fut écarté du gouvernement par une junte militaire dirigée par le major de l'armée, Gualberto Villarroel. Celui-ci suscita l'élection d'une Convention qui le nomma président en 1944. Les lois sociales que ce président fit ensuite édicter ne furent pas du goût des maîtres du pays, les " barons de l'étain ", dirigés par Patiño.

La révolution bolivienne (1946-1964)
De la théorie à la praxis

En novembre 1946, les mineurs boliviens organisèrent un congrès à Pulacayo où fut approuvée la fameuse Thèse de Pulacayo, rédigée par Guillermo Lora, qui reprit la plupart des revendications des mineurs exploités par la Rosca. Elle prônait, entre autres, l'occupation des mines, l'échelle mobile de salaires et des heures de travail, la prise du pouvoir par les ouvriers ainsi que la formation de milices ouvrières. Ce fut une réponse au retour de la Rosca au pouvoir et un véritable manifeste qui déclencha la résistance ouvrière. Celle-ci finit par impulser une révolution nationale avec, à sa tête, le M.N.R. (Mouvement nationaliste révolutionnaire). Le dirigeant du M.N.R., Victor Paz Estenssoro, qui fut élu en 1951, puis exilé en Argentine, prit la tête du gouvernement.

1952 : espoirs et désillusions

Dans la foulée du soulèvement des ouvriers des mines et des usines textiles, l'armée fut remplacée par des milices. Le gouvernement de la Rosca renversé, le nouveau gouvernement proclama la nationalisation des mines, avec un contrôle ouvrier, l'éducation gratuite pour tous et le suffrage universel. Après la révolution mexicaine (1910-1919) et avant celle de Cuba (1959), la révolution bolivienne marqua une étape essentielle dans l'accession à la scène politique des ouvriers boliviens. En 1953, les paysans occupèrent les terres, ce qui obligea le gouvernement à promulguer la réforme agraire. La servitude fut abolie, du moins par décret.

12 ans… 12 ans

Douze ans, soit le double de la période nommée le sexenio (les six ans) des gouvernements de la Rosca. Ces années virent le passage du M.N.R. d'une position antiaméricaine à proaméricaine. Une fois les mines nationalisées, les propriétés minières furent attribuées à la COMIBOL (Corporation minière de la Bolivie). Les mines représentaient à l'époque plus de 80 % des revenus du pays. Obligés de partir, les barons de l'étain se firent grassement indemniser. Mais Patiño and Co n'avait plus besoin de l'étain bolivien. Il était riche de bien d'autres investissements en Malaisie, au Mexique et surtout en Angleterre, où il continuait à contrôler les prix de l'étain. Les cotations de cette matière première se firent à Londres, et lui-même était propriétaire d'une fonderie d'étain à Liverpool. En 1956, fut élu président Hernán Siles Zuazo, celui qui avait tenté un coup d'État contre le gouvernement militaire de la Rosca, en 1952, et qui assura l'intérim avant que le chef historique du M.N.R., Victor Paz, fut rentré de son exil en Argentine. H. Siles appliqua des mesures économiques assez contraignantes pour les Boliviens, celles du Plan Eder de stabilité monétaire. Ce fut aussi l'année de la première restructuration de la dette latino-américaine, avec un plan d'ajustement à l'appui (trente ans plus tard, les mesures de 1985 en Amérique latine n'en seront en fait qu'une répétition à plus grande échelle). Les mineurs ripostèrent par une grève générale, suivie d'une grève de la faim. Après avoir offert sa démission, H. Siles réussit à mater les grévistes et assura finalement son mandat jusqu'en 1960. En 1959, un coup d'État manqué des militants du F.S.B. s'acheva par le massacre des " phalangistes ", dont leur caudillo O. Unzaga. En 1960, Victor Paz fut réélu avec son vice-président, le général Barrientos. Ce fut une période de troubles et de remous parmi les universitaires et les ouvriers des mines. En août 1964, Victor Paz fut reconduit pour un troisième mandat. A la suite de nombreux troubles, il occupa l'université de La Paz et emprisonna les femmes qui faisaient la grève de la faim pour que leurs maris, syndicalistes emprisonnés, soient libérés. Les affrontements avec les mineurs se succédèrent et finirent par un massacre à Sora Sora (octobre 1964). En novembre, les manifestations des universitaires firent sortir les soldats dans la rue.

La Bolivie à la caserne (1964-1982)

À l'issue de violents affrontements dans les villes, le général Barrientos s'empara du pouvoir et, très vite, supprima les milices. Barrientos, comme une grande partie de ses successeurs, se réclama " issu des idéaux de la Révolution nationale ". Sa politique, favorable envers les multinationales, montre à quel point il en était loin. Pendant son gouvernement, les salaires des mineurs diminuèrent de moitié et il envisagea même la dénationalisation des mines. Les frictions avec les mineurs et les étudiants des universités l'obligèrent à s'affronter aux premiers, qui revendiquaient des réévaluations salariales, et aux seconds, barbus castristes arrivés en Bolivie pour créer " un, deux ou plusieurs Vietnam ".

Le Che

Le héros argentin de la révolution cubaine, Ernesto Che Guevara, se rendit clandestinement en Bolivie pour organiser le foco armado (noyau armé). Ce fut l'application de sa théorie de La guerra de guerrillas, un livre qui circulait en même temps que La Révolution dans la révolution, du Français Régis Debray. Ces thèses l'amenèrent à organiser une armée de libération nationale (E.L.N.), qui fut composée de volontaires cubains ainsi que de guérilleros d'autres pays d'Amérique du Sud. Mais les actions éclatèrent avant l'heure, le Che et les siens ayant été trahis. Son soutien le plus important, le Parti communiste bolivien (héritier du P.I.R.), lui fit également défaut. Ceux qu'intéresse cet épisode historique consulteront avec profit le journal de campagne du Che en Bolivie : il y traite les communistes boliviens de " porcs qui veulent des dollars ". Fin 1995, à New York, le général bolivien à la retraite M. Vargas leva le secret qui entourait le lieu d'inhumation du grand guérillero. Il rapporta également que le Che, face au tortionnaire qui s'apprêtait à l'abattre, dit : " Tire, lâche, tu vas tuer un homme. " Cette histoire s'acheva en juillet 1997, avec une nouvelle qui fit la une de Newsweek : " Vive le Che ! " : on trouva enfin les restes d'Ernesto Che Guevara dans une fosse commune, à Vallegrande dans la région de Santa Cruz, et ils furent transportés à La Havane pour les cérémonies qui lui étaient dues. Quelques mois avant la mort du Che, les mineurs furent accusés par le gouvernement de vouloir lui venir en aide. Le massacre de la Saint-Jean (juin 1967), qui s'ensuivit dans les centres miniers, constitue un épisode tragique de l'histoire contemporaine de la Bolivie. Il fut à l'origine de nouvelles poussées du mouvement ouvrier bolivien, qui pesa de tout son poids politique dans la vie du pays. Les années qui suivirent virent encore s'accroître la résolution des mineurs. Après la mort du Che, la Bolivie dut rentrer dans l'ordre des généraux. À cette époque, même les peintures murales se trouvaient en prison (vous pourrez le constater à La Paz...). Quelques jours avant de se proclamer dictateur, le général Barrientos périt dans un accident, son hélicoptère s'étant écrasé sur la terre qui le vit naître, à Cochabamba. Son vice-président, Luis Adolfo Siles, assura la charge présidentielle (avril 1969) jusqu'au coup d'État du général Ovando (septembre 1969). Ovando fit occuper les installations de la Gulf Oil Company (deuxième compagnie nord-américaine, nationalisée...) par des soldats et signa le décret de réversion à la compagnie pétrolière bolivienne Y.P.F.B. Un an plus tard, le haut commandement militaire se souleva et un triumvirat exerça le pouvoir pour quelques heures. Ovando quitta le palais du gouvernement le jour même, le général Juan José Torrés venant occuper la première magistrature. Ce fut le gouvernement le plus court de l'histoire de l'Amérique latine (6 heures seulement). Derrière les cinq présidents du 6 octobre 1970, on trouve l'impressionnante masse de gens qui faisaient la grève générale et qui voulaient le départ des militaires fascistes. C'était le résultat des thèses du IVe congrès de la Centrale ouvrière bolivienne (C.O.B.).

Un musée de la révolution. Une petite promenade sur la plaza Villarroel, à La Paz, vous mènera au musée de la Révolution nationale, situé au centre de ladite place. Ce musée conserve des peintures murales que l'Unesco a prises sous sa protection après le coup d'État de 1980. Ce n'est pas touristique, mais ceux qui aiment l'art sauront les apprécier. De plus, vous y retrouverez des personnages qui vous paraîtront familiers, après la lecture de ce chapitre.

L’Assemblée populaire (1970-1971)

Le commandement politique créé autour de la centrale ouvrière appela, le 1er mai 1971, à la première session de l'Assemblée populaire qui constitua un contre-pouvoir face au général Torres. Des délégués de tout le pays se rendirent à La Paz et proclamèrent la nécessité de former leur propre gouvernement. Le général Torres proposant de nommer 50 % des ministères avec des ministres ouvriers, les délégués exigèrent qu'ils fussent nommés avec la possibilité de les révoquer à tout moment. Ils insistèrent également pour que les masses soient armées. Finalement, Torres rétablit les salaires qui avaient diminué de moitié en termes nominaux et réels durant le gouvernement du général Barrientos. Lors de la manifestation du 1er mai, les ouvriers occupèrent l'Assemblée nationale (Palacio Legislativo) et entamèrent leurs délibérations. Ils décidèrent le contrôle ouvrier collectif des mines et des entreprises comme Y.P.F.B. Le gouvernement riposta en offrant seulement la moitié des Conseils d'administration. D'aucuns diront que l'Assemblée populaire n'était qu'un Parlement populaire du gouvernement Torres. Mais les décisions et prises de position de l'Assemblée montraient bien que la centrale voulait établir son propre gouvernement au-delà du gouvernement militaire. Cependant, la reprise des délibérations de l'Assemblée ne put avoir lieu, le général Banzer y portant un coup d'arrêt avec un soulèvement militaire (août 1971) qui finit par imposer sa dictature. Les syndicats furent interdits, les " camps de concentration " se remplirent et les " traîtres à la patrie " proliférèrent. En faisait partie quiconque était d'un avis différent de celui du pouvoir. Les persécutions et assassinats se succédèrent, la Bolivie suivit son chemin de croix, mais de croix gammées. L'un des cerveaux de ce régime ne fut autre que Klaus Barbie.

Le général Tapioca gagne un septennat (1971-1978)

Banzer gouvernait selon la vieille trinité " ordre, paix et travail ". Sympathisant fasciste (il fut appuyé par la Phalange socialiste de Bolivie), il ne put garder le pouvoir sans le soutien du " jefe maximo ", Victor Paz Estenssoro, et de son parti, le M.N.R. Cependant, il évinça vite ses collègues et devint le seul maître à bord. Au cours de son septennat, la dette extérieure bolivienne passa de 500 à 3 500 millions de dollars (multipliée par sept !). Banzer et les forces armées se lancèrent dans des grands travaux, souvent non justifiés. Il favorisa certains secteurs de la classe moyenne et de la bourgeoisie, et se trouva aidé par la situation économique générale : en effet, les prix des matières premières boliviennes permettaient alors au pays de vivre dans une certaine aisance, surtout dans les villes comme La Paz ou comme Santa Cruz qui connurent une formidable expansion. Pourtant les mines et la campagne résistaient. En 1975, Banzer dut envoyer l'armée pour écraser les soulèvements des paysans qui protestaient contre la dictature. En 1977, Aurora Villaroel, Domitila Chungara et quelques autres femmes de mineurs commencèrent une grève de la faim. Un mouvement qui fut raconté par l'auteur d'un livre bien accueilli en France : Si on me donne la parole de Domitila Chungara (Éditions Maspéro). La volonté de ces femmes rassembla la Bolivie tout entière, qui déclara la grève générale et obligea le dictateur à programmer des élections pour l'année suivante. Banzer fut finalement écarté du pouvoir par son dauphin, le général Pereda, après des élections qui s'avérèrent truquées...

La déesse blanche au « palacio Quemado » (1980-1982)

La décomposition des gouvernements militaires commença et se termina par un phénomène qui marqua l'image de la Bolivie de ces dernières années. Le 17 juillet 1980, le général Luis Garcia Meza, appuyé par les militaires argentins et par des membres du parti de Banzer (Acción democratica nacionalista, A.D.N.), mit fin au timide processus démocratique entamé en 1978. García Meza était un sanguinaire, placé au pouvoir par une nouvelle oligarchie, celle de la cocaïne. Meza fut emprisonné en 1995. Il se refit une " santé intellectuelle " en lisant Eduardo Galeano ou encore Surveiller et punir, de Michel Foucault. C'est fou comme la réalité des dictateurs boliviens dépasse la fiction, pourtant superbe, d'Alejo Carpentier (Le Recours à la méthode) ou de Miguel Angel Asturias (M. le Président). Les trafiquants de drogue imposèrent un gouvernement dont le règne fut marqué par de nombreuses exactions et menaces à l'encontre du peuple. Ainsi, l'ancien ministre de l'Intérieur, le colonel Arce Gómez (qui purge une peine aux États-Unis), déclara que " les citoyens devraient marcher avec leur testament sous le bras ". La cocaïne, nommée aussi " déesse blanche ", se trouva ainsi à la tête de l'État et siégea au palais du gouvernement. Cette époque néfaste vit la mort et l'emprisonnement de plusieurs leaders syndicaux, dont Marcelo Quiroga Santa Cruz, qui avait décidé la nationalisation de la Gulf en 1969. Ou encore ceux de la tête du parti social-démocrate M.I.R.

Entre coca et Milton Friedman (1982-2002)
Démocratie et hyperinflation (1982-1985)

À la suite de nombreuses pressions internationales et d'une poussée du peuple qui, par l'intermédiaire des organismes syndicaux, appelait à la mobilisation, le général Vildoso succéda au général Torrelio. Finalement, le vainqueur des élections de 1980, Hernán Siles, rentra de l'exil et forma son gouvernement avec une coalition de gauche comprenant les militants du M.I.R. (mouvement de la gauche révolutionnaire) et du P.C.B. (parti communiste bolivien). Les mesures économiques prises par ce gouvernement plongèrent le pays dans l'abîme. L'inflation atteignit un taux annuel de 23 000 %. De quoi se promener avec des brouettes chargées de billets pour acheter une baguette ! Impossible de demander à ce qu'un cadeau soit enveloppé, il aurait coûté déjà beaucoup plus cher au moment de le payer.

Retour à la case départ

La Nueva Política Económica, entamée par Victor Paz (il commençait alors son quatrième mandat) dès 1985, mit plus de 20 000 travailleurs des mines au chômage. Ils allèrent grossir les rangs des cultivateurs de feuilles de coca dans les vallées de Cochabamba et de La Paz. L'application du décret d'ajustement économique (21 060) fit de la Bolivie le meilleur disciple du Fonds monétaire international. Restriction du budget de l'État, privatisations, réduction du déficit fiscal, politique monétaire stricte, libéralisation de la législation avec pour résultat une profonde récession, dans un pays où seule l'économie de la cocaïne (10 % du P.I.B., soit environ 600 millions de dollars par an) pouvait éviter une nouvelle explosion sociale. Fragilisant l'économie formelle, la crise permit l'essor de l'économie de la drogue. Une partie des chômeurs émigra dans le Chapare pour cultiver les feuilles de coca. Par ailleurs, l'explosion de la production des feuilles permit aux trafiquants d'augmenter la production de pâte, réexportée ensuite vers la Colombie pour être transformée en cocaïne. Une chaîne de production qui demeura inchangée jusque dans les années 1990, où l'on commença à produire la cocaïne sur place. 1989 vit l'accès au pouvoir de Jaime Paz Zamora (le neveu de Victor Paz) grâce à l'appui de Banzer, qu'il avait lui-même combattu pendant le septennat. La politique néo-libérale fut poursuivie, accompagnée de scandales financiers et d'une corruption accrue. L'implication de ce gouvernement dans le trafic de drogue fut également prouvée.

Les années Goni (1993-1996)

Gonzalo Sanchez de Lozada (Goni), du M.N.R., fut élu en mai 1993. Entré au gouvernement avec le premier vice-président indien de l'histoire latino-américaine, Victor Hugo Cardenas, il proposa un " Plan de Todos ", le plan pour tous avec trois axes fondamentaux :

La capitalisation : privatisation de cinq entreprises stratégiques de l'État. L'investisseur opère une augmentation de capital lui donnant droit au contrôle de l'entreprise. La moitié des actions de la nouvelle société est donnée à deux gérants de fonds de pension (les Espagnols BBV et Argentaria) pour qu'ils créent ex nihilo un système de fonds de pension de style chilien. À la différence d'un processus classique de privatisation, l'argent ne rentre pas dans les caisses de l'État, mais sert à financer la croissance économique en créant une épargne intérieure. Le modèle bolivien de capitalisation a fait ses preuves et sera imité par des pays d'Amérique centrale, l'Uruguay et, plus tard, l'Afrique.

La réforme éducative : le système, créé en 1953, est réformé. La gestion des lycées et écoles est transférée de l'État aux municipalités et régions qui, soit dit en passant, ne possèdent ni les moyens ni le savoir-faire pour pouvoir du jour au lendemain gérer un tel système. La conclusion peut sembler trop simpliste, mais on aboutit à une privatisation de fait de l'enseignement bolivien à moyen terme. La seule innovation positive est l'introduction de l'enseignement bilingue : quechua-espagnol, aymara-espagnol et guarani-espagnol.

La participation populaire : une décentralisation administrative qui alloue à chaque région et ville du pays la gestion de leur propre budget. Une idée nécessaire dans un pays comme la Bolivie où les villages éloignés sont pratiquement oubliés. Fin 1995, l'État a " capitalisé " ENDE (la compagnie d'électricité), LAB (la compagnie aérienne), ENFE (les chemins de fer), Y.P.F.B. (gaz et pétrole) et Entel (les Télécom). Deux années plus tard, la capitalisation bolivienne a permis une entrée d'investissements directs de 2 milliards de dollars. Ce qui permettra le premier coup de pioche pour la construction du gazoduc Santa Cruz-Sao Paulo (5 milliards de dollars d'investissements). L'économie bolivienne fut modernisée et, après un chemin tortueux qui signifia en décembre 1996 la mort de quinze personnes dans les mines d'Amuyapampa, dans le nord Potosí, il sembla bien que les dés fussent jetés. L'État providence de la Bolivie était bien mort et l'économie se modernisa de façon brutale en moins de trois ans. Le gouvernement de Goni laissa des indicateurs sains : comptes de l'État en équilibre (-0,5 % de P.I.B. de déficit, pour mémoire celui de la France est de -3 %), dette extérieure assainie (réduite par rapport à 1993), plus d'un milliard de dollars en réserve et une économie diversifiée. Il alla de même pour le système de partage de la richesse, la " Participation populaire ". Si le parti de Goni n'obtint pas la confiance populaire, ce fut sans doute plus à cause de la violence du processus qu'au contenu de celui-ci en tant que tel.

Des années de transition

En juin 1997, les urnes et une coalition de quatre partis amenèrent l'ancien dictateur Hugo Banzer Suárez à la présidence. Il fut élu président de la Bolivie jusqu'en 2002, avec 22 % des suffrages seulement. On a du mal à imaginer que ce personnage au passé des plus tortueux ait pu devenir un vrai homme d'État. En effet, sa gestion fut marquée par une recrudescence de la corruption, une aggravation de la crise et de violents conflits avec les cocaleros et les campesinos de l'Altiplano. Cette période vit l'apparition de deux acteurs marginaux sur l'échiquier politique, tous deux leaders des campagnes, hommes de terrain, proches du peuple, contre le système : Evo Morales Ayma, et son parti, le M.A.S., grand défenseur des cocaleros et de l'impossible indépendance face aux États-Unis, et El Mallku (" le chef " en aymara) Felipe Quispe et son parti le M.I.P., ancien révolutionnaire, élu par les communautés aymaras de l'Altiplano et de la cordillère dans un système de pouvoir annexe au pouvoir officiel mais plus réel dans les campagnes. En octobre 2000, Le Mallku décida d'ériger les barrages des routes du nord de La Paz que tinrent des dizaines de milliers de campesinos pendant plusieurs semaines. La Paz fut alors bloquée, le prix des fruits et de la viande doubla rapidement dans la capitale qu'il était impossible de quitter. Finalement, le gouvernement céda aux revendications paysannes, non sans avoir dû, au préalable, augmenter le salaire de 50 % des policiers pour soutenir l'état de siège qu'ils refusaient de tenir.

Fin 2001, le général Banzer fut hospitalisé pour un cancer, et il démissionna. Son vice-président, Jorge Quiroga, jeune technocrate de 42 ans, prit le pouvoir pour 10 mois, jusqu'aux élections suivantes. Il représentait alors la nouvelle génération d'hommes politiques, mieux formés et plus attentifs à la situation internationale. Mais le temps lui était compté et les problèmes dont il hérita étaient nombreux. Pourtant, il lança courageusement les négociations sur les ventes de gaz naturel avec le Chili, l'ennemi de toujours, sans pouvoir fermer le dossier qu'il laissa à son successeur... Gonzalo Sanchez de Lozada, sur le retour, élu en juin 2002. La vie politique de la Bolivie n'est qu'un éternel retour sur elle-même.

Les deux guerres du gaz (2003 et 2005)
La première guerre du gaz

Le deuxième mandat de Goni va être marqué par une succession de troubles internes. Les revendications sociales ne se démentent jamais, et la vie politique et sociale de la Bolivie devient un véritable enfer. Il faut dire que le Président propose que le gaz bolivien soit exporté à travers le Chili plutôt qu'à travers le Pérou, cette dernière option étant beaucoup plus coûteuse. Comment ! Faire transiter cette richesse nationale par un port ennemi vers l'impérialisme yanki ! Non, dit le peuple. Le bien-être économique du pays (c'est-à-dire d'une certaine oligarchie) passera après la justice sociale. Ces crises multiples se cristallisent toutefois au cours de l'année 2003. Les syndicalistes, les paysans cultivateurs de coca et des citoyens communs se mobilisent et se rassemblent. De fait, le mois de septembre 2003 sera marqué par de drastiques blocages de routes. Le 19 septembre, des grèves gigantesques et des protestations gangrènent une ambiance plutôt morose. Des affrontements entre manifestants et forces de l'ordre font plusieurs morts. Les contestataires (menés par Evo Morales Ayma du M.A.S. et Osar Olivera, porte-parole de l'État-Major du Peuple ou E.M.P.) exigent plus de clarté dans les lois sur la production et le commerce de la coca, et la libération de dirigeants politiques emprisonnés. Dans un même temps, Goni soutient que les bénéfices de cette vente millionnaire de gaz aux États-Unis serviront à équilibrer les comptes économiques et à développer l'éducation et la santé. Mais on ne croit plus aux promesses qui déchantent, et beaucoup croient alors que les seuls bénéficiaires seront les hommes d'affaires boliviens et étrangers. À cette époque, en effet, les principales transnationales qui contrôlent l'exploitation et la commercialisation du gaz bolivien, par exemple, comme Petrobras (Brésil), Repsol (Espagne), Exxon/Mobil (États-Unis) ou Total (France) ne versent que 18 % de royalties à l'État bolivien... Une misère si l'on songe aux conditions en vigueur dans les pays voisins. Gonzalo Sanchez de Lozada finit par s'enfuir du pays, une fuite rocambolesque qui le mène, fort justement, vers... les États-Unis.

La seconde guerre du gaz

Carlos Mesa, vice-président, remplace Goni à la tête du pays. C'est un historien et un journaliste avant d'être un politique ; il se dissocie de la politique de son prédécesseur en refusant le recours à la violence, et s'engage à établir la responsabilité de l'ex-chef de l'État et de l'armée dans le récent conflit populaire. C'est donc un " président sans parti " (ses choix lui garantissent aussitôt des ennemis dans le parti de la majorité) : son " agenda d'octobre " semble alors vouloir faire la part belle aux revendications sociales. Ainsi, il convoque un référendum pour juillet 2004 afin de déterminer les conditions d'exploitation et de commercialisation des hydrocarbures. A ce moment, le principal parti d'opposition, le M.A.S. d'Evo Morales Ayma, soucieux peut-être de remporter les élections présidentielles à suivre, décide de collaborer avec ce nouveau venu sur la scène politique bolivienne.

L'année 2005 va s'avérer l'une des plus inquiétantes pour l'équilibre de la démocratie en Bolivie. En janvier tout d'abord, les habitants d'El Alto près de La Paz réclament (avec succès) l'expulsion de la compagnie transnationale Suez-Lyonnaise des Eaux (et de sa filiale Aguas de Illimani), arguant que les tarifs pratiqués par celle-ci sont totalement disproportionnés par rapport aux services proposés et au niveau de vie des habitants. Parallèlement, les élites ultra-conservatrices cambas de Santa Cruz se mobilisent massivement pour exiger davantage d'autonomies. Mesa accepte finalement l'élection directe des préfets départementaux, et le Parlement émet l'idée d'un " référendum sur l'autonomie " (qu'il approuvera et qui se tiendra en 2006), afin de décentraliser l'économie nationale. En février, le Congrès décide d'augmenter les impôts des transnationales qui exploitent les hydrocarbures à 32 %, une contribution en sus des 18 % de royalties pour le gaz extrait qui existait déjà. À noter que les royalties sont des revenus fiscaux gérés par la région, tandis que les impôts sont gérés par le Trésor public... Mais, dans le même temps, Mesa augmente brutalement le prix de l'essence (le gazolinazo), sous la pression du Fonds monétaire international. De fait, le pays entre dans une période des plus confuses : on voit alors des organisations patronales s'engager dans des grèves de la faim pour exiger la démission du gouvernement... Les protestants d'El Alto continuent à demander la nationalisation des hydrocarbures, tandis qu'à Santa Cruz on réclame l'autonomie des départements de l'est bolivien. Evo Morales et le M.A.S. se désolidarisent du gouvernement de Mesa et l'invitent à démissionner à leur tour. Un Pacte d'unité révolutionnaire des forces de gauche voit alors le jour. Le 6 mars 2005, Carlos Mesa présente sa démission. Toutefois, le lendemain, le Sénat bolivien refuse à l'unanimité cette résignation. Certains observateurs proches de l'extrême gauche clament alors que l'agitation politique dans le pays n'est qu'une façon de légitimer à nouveau le président (qui aurait tenté un " coup de poker "... réussi).

Les pays voisins commencent à craindre une guerre civile, douloureuse pour les exportations de gaz. En mai, la situation est ingérable. Le 17 mai, la loi sur la hausse des impôts est finalement votée, mais elle reconnaît en même temps les contrats d'exploitation signés par les précédents gouvernements avec les transnationales. Cependant, ces mêmes contrats n'avaient pas été approuvés par le Parlement ! Les multinationales auraient eu, ainsi, tout le loisir de réclamer des indemnisations pour les pertes encourues... Une virtuosité politique et diplomatique qui n'échappe pas aux mouvements sociaux... qui s'amplifient. Une " marche contre la loi ", organisée par le M.A.S. et la C.S.U.T.C.B., part de Caracollo le 16 mai et parvient à La Paz le 27 mai. Les protestations se radicalisent : plus de 40 000 paysans et indigènes se rassemblent ; des grèves illimitées sont proclamées à Oruro, Potosí, Cochabamba, Sucre, etc. Finalement, Evo Morales doit se rallier aux propositions de sa base et réclame, à son tour, la nationalisation totale des hydrocarbures : la gauche se trouve alors unie, et plus puissante que jamais. Effrayés par des manifestations d'une ampleur sans précédent, les parlementaires refusent de siéger ; l'élite libérale commence à craindre que l'Assemblée constituante et le référendum sur l'autonomie ne voient jamais le jour... et se désolidarise aussi du président. L'État bolivien est en déroute complète. Mesa n'a d'autre perspective que de quitter définitivement le pouvoir. Le 6 juin 2005, Carlos Mesa présente à nouveau sa démission, acceptée à l'unanimité par le Congrès. Ce dernier désigne le président de la Cour suprême, Eduardo Rodriguez, comme nouveau président, le meilleur compromis possible en l'état actuel des choses. Constitutionnellement, en effet, le pouvoir devait d'abord revenir au président du Sénat, Hormando Vaca Diez (élu de la région de Santa Cruz, et membre de l'oligarchie libérale), puis à Mario Cossio, président de la Chambre des députés : deux options inacceptables pour la population (80 000 manifestants envahissent les rues de La Paz, tandis que des émeutes éclatent à Sucre, dès l'ouverture d'une session parlementaire extraordinaire). 120 blocages sont mis en place et 7 champs pétroliers et gazifères sont occupés pour que le Parlement fasse enfin un choix stratégique d'apaisement. Le retour au calme ne se fait pas sans mal : les mouvements populaires réclament toujours plus de décentralisations (un référendum est prévu le 2 juin 2006 pour octroyer ou non plus d'autonomie aux provinces) et la renationalisation des réserves d'hydrocarbures du pays.

Cette " seconde guerre du gaz ", comme se plaisent à dire les journalistes, fait au moins 80 victimes. Si les mouvements sociaux boliviens ont remporté un certain écho dans le pays et des succès palpables, en revanche, la plupart de leurs revendications demeurent alors insatisfaites.

La Bolivie aujourd’hui

Depuis que le camarade Evo est devenu président de la République bolivienne le 18 décembre 2005 (premier président indigène en Amérique latine), la fracture entre kollas et cambas semble plus présente que jamais. Les mesures radicales entreprises (hausse du salaire minimum, augmentation drastique de la taxe sur la production pétrolière et gazière) n'apportent pas toujours les résultats escomptés, même si elles se justifient pleinement. Le 1er mai 2006, Evo Morales annonce la nationalisation totale des hydrocarbures du pays, et un délai de 180 jours est fixé aux entreprises pétrolières étrangères pour négocier de nouveaux contrats d'exploitation avec l'État bolivien. La même année, de violents affrontements entre mineurs de l'État et mineurs chômeurs éclatent dans la mine d'étain de Huanuni faisant plusieurs dizaines de morts. Ces heurts conduiront au limogeage du ministre des Mines par le président. À la fin de l'année 2006, les premières nationalisations s'opèrent selon le décret de nationalisation stipulant la remise de toute la production à la compagnie nationale Yacimientos Petroliferos Fiscales Bolivianos (YPFB), seule chargée d'assurer la commercialisation des hydrocarbures et d'en définir les volumes et prix sur le marché intérieur et mondial.

Le 10 août 2008, Evo Morales décide d'organiser un référendum révocatoire. Avec 63 % des votes en sa faveur, le président Bolivien assure sa position et entreprend une attitude plus souple, déclarant sa volonté de nouer le dialogue avec l'opposition et les syndicats. Finalement, la nouvelle constitution est approuvée par référendum en janvier 2009 : elle accorde de nombreux droits aux Indigènes et fait du quechua et de l'aymara des langues officielles, au même titre que le castillan (espagnol). Le 6 décembre, Evo Morales est réélu avec près de 63 % des suffrages et le M.A.S. remporte les deux tiers des sièges du Congrès.

Les élections municipales d'avril 2010 ne confirment toutefois pas ce raz-de-marée politique, le M.A.S. n'obtenant que trois des dix plus grandes villes du pays. Depuis mi-2010, de nombreuses manifestations éclatent un peu partout dans le pays, comme à Potosí (mineurs) en août 2010, puis en décembre 2010 suite à l'augmentation du prix des carburants, ou encore en avril 2011 avec des mouvements de grève incessants. La marche des Indiens du Beni en août 2011 contre le projet de construction d'une route cofinancée par le Brésil et devant traverser le parc naturel du Tipnis, ainsi que la violente répression policière du 25 septembre, furent aussi largement médiatisée. De nouvelles grèves éclatent en 2012, toujours dans les mêmes secteurs (mines, médecine, transport, police...) ainsi qu'au printemps 2013. Elles se multiplient à la fin de l'année 2013 en raison des échéances électorales.

Néanmoins, l'opposition (environ 30 % des voix) ne parvient pas à tirer bénéfice de la situation. Le président Morales a été autorisé, en avril 2013, par le tribunal constitutionnel, à se porter candidat à un nouveau mandat. Il est réélu en octobre 2014. Afin de calmer un peu la situation sociale, une hausse de 10 % des salaires du secteur public (le salaire moyen frôle les 430 € par mois) a été accordée. Evo Morales entend également protéger la culture de la feuille de coca tout en luttant intensivement contre la production de cocaïne dans le pays. Il reçoit l'appui de l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) qui constate le bien-fondé de sa politique. Le gouvernement bolivien a ainsi entamé une campagne internationale ayant pour but de retirer la feuille de coca de la liste des stupéfiants, établie en 1961 par la convention de Vienne. La Bolivie n'a certes pas réussi à convaincre les Nations Unies, mais a obtenu qu'une clause spécifique autorise la mastication de la coca sur ses terres.

En 2016, Evo Morales lance un grand référendum pour modifier la Constitution, dans l'espoir de briguer un 4e mandat aux élections de 2019. Le 21 février, à la surprise générale, c'est le " non " qui l'emporte avec 51,3 % des voix. Selon certains observateurs, ce résultat montre davantage l'attachement des Boliviens à la Constitution et à la démocratie qu'un désaveu du peuple envers son président. Le M.A.S. (Movimiento al socialismo) est dorénavant condamné à trouver un successeur de taille à Morales pour faire face à une opposition renforcée.

Malgré de relativement bons indicateurs économiques ces dernières années et de louables efforts économiques et sociaux, la Bolivie reste un pays très instable où la pauvreté semble (presque) inévitable. Si Evo Morales exaspère encore certains et que les menaces séparatistes persistent, sa prise de distance vis-à-vis du mouvement indigéniste radical et un certain rapprochement avec les États-Unis pourraient traduire une nouvelle volonté politique de concilier les contraires dans ce pays, l'un des plus contrastés et déchirés au monde.

Mais tout n'est qu'opportunité puisque la récente arrivée de Trump à la tête des États-Unis a bousculé un peu le cap du pays. Evo Morales s'engage fermement contre certaines politiques engagées par l'ogre américain (à l'instar des sanctions unilatérales contre la Russie, mi-2017) et voilà le pays une nouvelle fois à l'écart du camp nord-américain. Evo Morales nage donc en eaux troubles. Même si l'incertitude règne au niveau de la santé du pays, ce dernier est toujours décidé à rendre le meilleur bilan possible à la fin de son mandat... pour l'avenir de son parti et de ses convictions politiques. En 2018, ce dernier n'excluait pas de se représenter pour briguer un 4e mandat de président, et ce malgré le résultat du référendum... car une décision du Tribunal constitutionnel, passant outre ce référendum, l'y autorise !

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