Guide du Chili : Histoire

Chronologie

1492 > L'Amérique découvre Christophe Colomb.

1493-1494 > La bulle Intercaetera Divinae et le traité de Tordesillas partagent l'Amérique latine entre Portugais et Espagnols.

1516 > Première expédition vers le Chili de Juan Diaz de Solis.

1520 > Découverte de la Terre de Feu et du détroit de Tous les Saints par Magellan.

Mai 1535 > Diego de Almagro part de Cuzco à la tête d'une armée afin d'explorer le Chili.

1540 > Début de la conquête espagnole du Chili menée par Pedro de Valdivia.

12 février 1541 > Fondation de Santiago de Nouvelle Estrémadure par Pedro de Valdivia.

1542-1553 > Avancée espagnole et fondation de nombreuses villes, dont Concepción, Villarica, La Serena.

1553 > Prise de Tucapel par les Mapuche. Défaite et mort de Valdivia.

1557 > Arrivée de Hurtado de Mendoza qui reprend Tucapel et exécute le cacique Caupolican.

1569 > Parution de La Araucana, d'Alonzo de Ercilla y Zuniga.

XVIIe siècle > Mise en place de la colonie, sous tutelle du vice-royaume du Pérou. Rivalités entre Espagnols, Créoles et l'Eglise.

1683 > Le roi d'Espagne libère les esclaves indigènes.

XVIIIe siècle > Siècle de paix, d'essor économique et urbain et des premières réformes administratives.

1756 > Création de l'université San Felipe de Santiago. La critique et le libéralisme gagnent les intellectuels.

1778 > L'Espagne autorise le commerce libre avec le Nouveau Monde.

1788 > L'université San Felipe ouvre ses portes à Santiago.

1791 > Le gouverneur Ambrosio O'Higgins supprime l'encomienda.

1805 > L'Espagne est coupée de ses colonies.

1806 > Double défaite des Anglais tentant de reprendre Buenos Aires. Les Créoles prennent véritablement conscience du concept de nationalité propre.

18 septembre 1810 > Première assemblée du gouvernement chilien (cabildo abierto). Date du jour de l'indépendance.

Juillet 1811 > Réunion du premier congrès national.

1814 > Défaites des troupes chiliennes à Rancagua contre le vice-roi. Fuite de O'Higgins en Argentine et alliance avec San Martín.

12 février 1818 > Indépendance du Chili.

5 avril 1818 > Victoire décisive de Maipú des libéraux contre les royalistes.

1823 > Première Constitution du pays. Le général Feire remplace Bernardo O'Higgins, chef suprême du Chili depuis 1817.

1833 > Nouvelle Constitution chilienne sous l'égide de Diego Portales, arrivé au pouvoir en 1830.

1837 > Victoire de Bulnes à Yungay contre la confédération Pérou-Bolivie.

1842 > Fondation de l'université du Chili.

1855 > Code civil.

1865 > Guerre de l'Espagne contre la coalition Pérou-Bolivie-Equateur-Chili.

5 avril 1879 > Le Chili déclare la " guerre du Pacifique ".

21 mai 1879 > Bataille d'Iquique.

Janvier 1881 > Victoire des troupes chiliennes qui pénètrent dans Lima. Annexion de Tarapaca, Arica, Tacna (Pérou) et Antofagasta (Bolivie).

1891 > Suicide de Balmaceda (au pouvoir depuis 1886) et débuts du parlementarisme.

1907 > Massacre des mines de Santa María à Iquique : de 1 000 à 3 000 morts.

9 septembre 1924 > L'armée intervient pour obliger le Congrès à voter les lois sociales réclamées par le gouvernement depuis longtemps.

30 août 1925 > Constitution " présidentielle " dont le maître d'oeuvre est Arturo Alessandri.

15 novembre 1945 > Gabriela Mistral est le premier auteur d'Amérique latine à recevoir le prix Nobel de littérature.

1947 > Adhésion du Chili au Traité interaméricain d'assistance réciproque.

1962 > Coupe du monde de football au Chili. Le Chili se classe troisième.

1965 > Création du MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire).

1967 > Loi de réforme agraire. La formation de syndicats agricoles est autorisée.

4 septembre 1970 > Election de Salvador Allende, socialiste.

1971 > Pablo Neruda reçoit le prix Nobel de littérature.

Octobre 1972 > Grève générale des chauffeurs routiers (financée par la CIA) qui bloque le pays.

Mars 1973 > Elections législatives. Progression de la gauche.

11 septembre 1973 > Coup d'Etat militaire dirigé par le général Augusto Pinochet. Bombardement du palais de La Moneda. Mort d'Allende. Prise de pouvoir du dictateur.

20 juin 1974 > Pinochet se proclame " Chef suprême de la Nation ".

17 décembre 1974 > Pinochet devient président de la République.

1978 > Pinochet fait voter une loi amnistiant tous les délits, sauf ceux de droit commun, commis entre septembre 1973 et mars 1978.

1978-1979 > Découverte des charniers de Lonquen et du cimetière de Santiago.

11 septembre 1980 > Constitution pinochétiste approuvée par référendum (toujours en vigueur malgré des amendements).

1982 > Crise économique brutale : le PIB chute de 14,3 %. Premières manifestations contre le régime en juillet.

1983 > Manifestations contre le gouvernement de la junte.

Novembre 1984 > Un traité perpétuel de paix et d'amitié est signé avec l'Argentine au Vatican, sous l'égide de Jean-Paul II, reconnaissant les frontières australes définitives entre les deux pays.

1er avril 1987 > Le pape fait une mauvaise blague au général en lui rendant visite.

Octobre 1988 > Triomphe du " No ! Ya basta " lors du plébiscite de Pinochet qui tente de faire prolonger son pouvoir jusqu'en 1997 (54 % de non).

30 juillet 1989 > La réforme de la Constitution est approuvée par 87,5 % des électeurs (le PC est légalisé, le nombre de parlementaires nommés diminue...).

14 décembre 1989 > Premières élections démocratiques depuis 19 ans. Victoire du candidat de la Concertación, Patricio Aylwin. Pinochet est toujours commandant en chef des forces armées (jusqu'en 1998).

16 mars 1990 > Le Parlement reprend ses sessions après 16 ans de silence.

24 avril 1990 > Création de la Commission " Vérité et réconciliation ". Elle recensera 3 500 morts et 967 disparus entre 1973 et 1990 (rapport du 4 mars 1991). Pinochet réfute tout en bloc.

10 mars 1998 > Pinochet est remplacé à la tête de l'armée de terre par Izzurieta et devient sénateur à vie le lendemain.

16 octobre 1998 > Pinochet est arrêté dans une clinique de Londres. Les tribunaux anglais ne reconnaissent pas son impunité.

Décembre 1998 > Mise en examen du général Pinochet pour crime contre l'humanité à la demande du juge espagnol Baltazar Garzon. Les personnes ayant porté plainte pour la constitution du dossier se portent parties civiles, dont les gouvernements français et espagnol.

16 janvier 2000 > Election au second tour de Ricardo Lagos (socialiste), avec 51,31 % des voix.

Mars 2000 > Libération d'Augusto Pinochet pour raisons médicales. Retour du dictateur au Chili.

Mars 2000 > Levée de l'immunité parlementaire d'Augusto Pinochet par la Cour suprême. Il ne sera jamais jugé, officiellement pour " raisons de santé ".

29 janvier 2001 > Assignation à domicile d'Augusto Pinochet par le juge Juan Guzmán Tapia.

2004 > Le divorce est enfin autorisé par le Code civil (qui datait de 1880), malgré l'hostilité de l'Eglise.

2005 > Scandale des évasions fiscales de Pinochet avec la banque Riggs aux Etats-Unis (environ 8 millions de dollars).

2005 > Réforme de la Constitution : les sénateurs " désignés " ou sénateurs " à vie " disparaissent.

24 novembre 2005 > Pinochet est inculpé pour six disparitions dans le cadre de l'opération Colombo (disparition de 119 opposants en 1975).

15 janvier 2006 > Michelle Bachelet remporte le second tour de l'élection présidentielle (début de sa présidence le 11 mars).

26 mai 2006 > La plus grande mobilisation étudiante depuis 30 ans, la fameuse révolution des Pingüinos " (surnom donné aux collégiens).

10 décembre 2006 > Augusto Pinochet décède à l'hôpital militaire de Santiago, des suites d'un infarctus du myocarde. Le deuil national n'est pas décrété, " pour le bien du Chili " selon les mots de la présidente Bachelet. Aucun hommage d'ancien chef d'Etat ne lui est rendu (seulement les honneurs d'ancien commandant en chef des forces armées).

16 mars 2007 > Loi créant la 14e région chilienne des lacs, dont Valdivia devient la capitale (entrée en vigueur le 2 octobre 2007)

23 mars 2007 > Loi créant la 15e région chilienne d'Arica-Parinacota. Arica en devient la capitale (entrée en vigueur le 9 octobre 2007).

2 mai 2008 > Eruption du volcan Chaitén, l'une des plus importantes au monde ces dernières années.

Décembre 2009 et janvier 2010 > Election présidentielle, remportée par le candidat de l'Alianza, Sebastian Piñera, mettant fin à 20 ans de gouvernement de la gauche.

27 février 2010 > Terrible tremblement de terre de 8,8 sur l'échelle de Richter qui dévaste (avec son tsunami postérieur) le centre-sud du Chili.

Mars 2010 > Piñera devient officiellement président de la République.

5 août - 13 octobre 2010 > Epopée des 33 mineurs bloqués dans la mine San José, près de Copiapó dans la région d'Atacama.

9 mai 2011 > Approbation par une Commission du projet hydro-électrique HydroAysén, entraînant de massives manifestations dans tout le pays.

Juillet-Août 2011 > Grandes manifestations estudiantines dans tout le pays pour réclamer une meilleure éducation publique et sa gratuité.

2012 > Recensement général de la population chilienne.

28 octobre 2012 > Elections municipales : demi-victoire pour la Concertación (mais participation très faible, autour de 60 %), qui a obtenu 43 % des suffrages (soit 5 % de plus qu'en 2008). Santiago, Providencia, Concepción et Punta Arenas, notamment, sont passées à gauche.

1er mars 2013 > Interdiction de fumer dans les restaurants, bars et discothèques (sauf en terrasse pour les restaurants).

11 mars 2014 > Michelle Bachelet entame son deuxième mandat de Présidente de la République.

Janvier 2015 > Le pays légalise l'union civile pour les couples hétérosexuels et homosexuels.

Juillet 2015 > Terre d'accueil de la Copa América de foot pour la septième fois de son histoire, le Chili gagne la coupe et laisse le pays en émoi.

17 septembre 2015 > Un séisme d'une magnitude de 8,3 sur l'échelle de Richter frappe le centre nord du Chili, à 177 km au nord de Valparaiso, faisant 13 mort.

21 août 2016 > Le Tribunal constitutionnel chilien approuve la loi de dépénalisation de l'avortement.

Grandes figures historiques

Salvador Allende (1908-1973). Une figure emblématique du Chili. Après des études de médecine, ce fils de la grande bourgeoisie né à Valparaíso exerce dans les bidonvilles de Santiago. Il est cofondateur du Parti socialiste en 1933 et devient rapidement très aimé du peuple qui le surnomme affectueusement " El chicho ". Elu député en 1938, il est nommé, en 1942, ministre de la Santé d'un gouvernement de Front populaire puis entre au Sénat en 1945. A trois reprises (1952, 1958, 1964), il échoue à l'élection présidentielle. Grâce à l'éclatement du Parti démocrate-chrétien, il devient président, à la tête de l'Unité populaire, en 1970, avec seulement un peu plus de 36 % des voix. C'est dans un climat politique tendu qu'il lance son programme de " transition pacifique et dans la légalité vers le socialisme ". Durant la première année de sa présidence, sa politique est marquée par un certain succès. Mais de nombreuses tensions sociales apparaissent en 1972 et exacerbent un climat politiquement survolté. Les groupes extrémistes (de gauche comme de droite) campent sur leurs positions et ce climat de quasi-guerre civile finit par exaspérer les militaires dont la réaction, menée par Pinochet, sera des plus cruelles. Le 11 septembre 1973, ce dernier donne l'ordre de bombarder La Moneda où résiste une dernière fois avant de se suicider un des grands hommes de ce siècle, Salvador Allende.

Bernardo O'Higgins (1778-1842). Figure historique et populaire, il a été le premier chef d'Etat du Chili. Son père, soldat irlandais au service de la couronne espagnole, était gouverneur du Chili. Après quelques années en Europe, O'Higgins rejoint l'Amérique du sud où il s'investit dans l'émancipation de son pays d'origine avant de rejoindre le parti indépendantiste. En 1811, après son élection en tant que député du Congrès, il devint très vite populaire auprès des patriotes. Il rejoint également l'Armée des Andes qui libéra peu à peu les villes chiliennes du joug royaliste espagnol. Suites à ses victoires accumulées, il est proclamé Commandeur suprême de la " Nouvelle patrie " et signe l'acte d'indépendance du Chili le 2 février 1818 à Talca. Il dirigea le pays six années durant jusqu'à sa démission en 1823. Craignant l'explosion d'une guerre civile, il fuit au Pérou où il meurt à l'âge de 64 ans, en 1842.

Augusto Pinochet (1915-2006). Né à Valparaíso (le 25 novembre 1915), il est issu d'une famille dont le père, d'ascendance française (ses ancêtres ont émigré de Saint-Malo au XVIIIe siècle), est militaire et la mère professeur de botanique. Il poursuit ses études au collège du Sacré-Coeur, tenu par une congrégation française puis entre à l'Académie militaire, l'année où Allende fonde le Parti socialiste. Il enseigne la géographie à l'Ecole de guerre et devient spécialiste de sécurité nationale. En 1970, il est commandant de la garnison d'Iquique mais n'est pas démis de ses fonctions conformément à la politique de conciliation du président. Après l'assassinat de René Schneider par l'extrême droite militaire, Allende le nomme commandant en chef de Santiago. Chef de file de la branche conservatrice militaire, il est aidé dans son ascension par les graves troubles sociaux qui déchirent le pays et poussent peu à peu les militaires modérés à démissionner. C'est ainsi qu'il prend la place laissée vacante par le général Prats, héros du Tancazo. Allende qui voyait en lui un militaire avant tout loyal est rapidement détrompé : c'est sous le nom de code de Pinocchio que les putschistes vont mettre à exécution leur plan. Pour Pinochet, aidé par ses amis américains de la CIA, il faut éviter que les communistes ne s'emparent du pays. Commentant les émeutes de 1972, il déclare que " des milliers de délinquants défilaient dans les rues, cachés sous des passe-montagnes et armés de casques et de manches de pioche. Des milliers de guerilleros armés attendaient autour de la capitale pour venir assassiner les Chiliens. C'était le chaos. " En septembre 1973, la junte militaire prend le pouvoir. Très rapidement le général triomphe. Il étouffe également toute velléité d'opposition en parquant les " gauchistes " dans le grand stade de Santiago et dans un bateau en rade de Valparaíso où exécutions sommaires, tortures et autres barbaries sont infligées. Près de 1 800 personnes vont périr en quelques semaines dans la répression qui touche essentiellement les militants communistes, socialistes, du MIR (Movimiento de Izquierda Revolucionaria). Le Parlement est fermé, les partis de gauche interdits. Le maître absolu est maintenant Pinocchio et l'Oncle Sam, son Gepetto. Pour contrôler la situation, le général crée la DINA (Direccion de Investigación Nacional), véritable police politique, maître d'oeuvre du carnage. Pinochet, d'abord chef de la junte, se fait nommer chef suprême de la Nation puis chef de l'Etat et finalement président de la République en décembre 1974. Pour améliorer une image qui commence à être ternie par les accusations des organisations des droits de l'homme, il remplace la DINA par la CNI en 1977 (Central Nacional de Investigaciones) puis, en 1980, met en place une nouvelle Constitution visant à " rétablir la démocratie au Chili ". En fait celle-ci bloque complètement la vie politique chilienne, le peuple est obligé de l'accepter. Elle permet à Pinochet de gouverner encore 10 ans puis lui donne la possibilité de se faire réélire par plébiscite. Devant l'échec des politiques économiques des Chicago Boys qui ont permis un taux de croissance de 7 % par an mais n'ont pas empêché la faillite du système financier, Pinochet voit sa mainmise s'éroder. Un chômage de 30 % pousse les plus téméraires à défiler dans les rues en 1982. Le 15 décembre, c'est la grande journée des protestations. Le gouvernement assouplit ses positions en permettant à certains exilés (79 !) de revenir, mais la situation va de mal en pis. En mai 1983, c'est au tour des poblaciones, près des mines, de se soulever, et d'être sévèrement réprimées ; le couvre-feu est à nouveau instauré. Pinochet lance alors une politique de Grands Travaux destinée à créer près de 80 000 emplois, mais il essuie les tentatives d'assassinat du Frente Patriotico Manuel Rodriguez. En 1985, Pinochet semble trouver la parade en nommant Hernan Buchi au ministère des Finances. Celui-ci, sympathisant MIR dans sa lointaine jeunesse, remet au goût du jour la sauce friedmanienne, la croissance reprend et le Chili devient un " exemple ". Afin de profiter de cette prospérité économique, Pinochet anticipe sur la date de son prochain plébiscite, jouant le tout pour le tout. C'est le non qui l'emporte, mais Pinochet reste commandant en chef des forces armées pour huit ans et, à travers la Constitution, pèse sur tout le système. En mars 1998, il doit abandonner ce poste mais reste sénateur à vie ce qui provoque d'importantes manifestations à Valparaíso et Santiago. C'est lors d'un voyage à Londres que l'insaisissable général est arrêté sur les plaintes instruites par le juge espagnol Baltasar Garzon. Celui-là même qui a demandé l'extradition de Grande-Bretagne de Pinochet, mène une enquête sur l'opération Condor qui visait à éliminer les opposants aux dictatures militaires d'Amérique latine (Chili, Argentine, Bolivie, Uruguay, Paraguay, Brésil). Depuis, les procédures judiciaires se sont multipliées en Europe, concernant son implication dans les opérations de torture mais aussi de détournement d'argent avec la banque Riggs aux Etats-Unis. Pinochet est décédé le 10 décembre 2006, cristallisant une nouvelle fois toutes sortes d'émotions contraires à son égard.

Premiers habitants

Avant l'arrivée des Espagnols, le Chili était peuplé d'une multitude d'ethnies indigènes, dont
certaines ont subsisté malgré les nombreuses exactions commises par les conquistadors,
explorateurs et autres prédateurs humains. A l'intérieur de leurs aires géographiques respectives, ces cultures nous ont légué des témoignages de leur grandeur passée, des énormes géoglyphes et pétroglyphes du nord à la fine orfèvrerie des Araucans, au sud, en passant par la céramique des Diaguitas.
Le Grand Nord, où apparaît, dès 8 000 av. J.-C., la fabuleuse culture momificatrice chinchorro, a connu trois groupes principaux : les Aymaras (appartenant au peuple fondateur de Tiwanaku) dans l'Altiplano, les habitants de la sierra et les Changos sur la côte. Ces trois peuples étaient fortement liés par le commerce jusqu'à ce qu'ils tombent sous la coupe des envahisseurs incas, qui pénètrent sur leur territoire en 1470. Les Incas étendront leur fabuleux empire jusqu'aux berges du Bío-Bío, où leur progression sera arrêtée par les Mapuche.
La région d'Atacama a été peuplée par les Atacameños dès 11 000 av. J.-C. C'est à San Pedro que l'on peut admirer Miss Chile, la plus ancienne momie conservée au Chili. Les régions de Copiapó jusqu'à La Ligua ont été marquées par la présence des Diaguitas et de Las Animas.
Le Centre a servi de frontière entre, d'une part, différentes tribus et descendants des indigènes
du nord, et, d'autre part, les Mapuche, un peuple fortement organisé, le seul peuple autochtone d'Amérique du Sud à avoir résisté jusqu'à la fin aux Espagnols, contre lesquels ses héros - Lautaro, Caupolican, Colo-Colo (qui a donné son nom à l'équipe de football la plus populaire du Chili) - ont mené une incessante " guérilla ".
Ces farouches Mapuche, dont le territoire était limité au nord par la frontière naturelle du Bío-Bío, se divisaient en Picunche (hommes, ou che, du nord, du Bío-Bío à Valdivia) et Huilliche (hommes du sud, de Valdivia à Chiloé). C'est eux que les Espagnols ont surnommé les Araucans. Transversalement, on distinguait également trois types de Mapuche : les tribus nomades côtières, vivant de la pêche, les tribus semi-nomades de la vallée centrale, les Lafunche, et les tribus nomades de chasseurs de la précordillère, les Pehuenche.
Les Mapuche, qui faisaient des incursions dans l'île de Chiloé, en ont délogé progressivement leurs habitants d'origine, les Chonos, qui sont allés s'installer dans l'archipel d'Aisén. Un autre peuple vivait sur cette côte, les Caucahue, découverts seulement en 1620 par des missionnaires espagnols.
Magellan et la Terre de Feu étaient partagés entre quatre peuples : les Aonikenk (Tehuelche), nomades et chasseurs terrestres des hauteurs andines, les Selk'nam (Onas), chasseurs également mais en Terre de Feu, les Yamanas (Yaghan), nomades marins vivant autour du canal de Beagle, et les Kaweskar (Alacalufe), installés entre le golfe de Penas et le détroit de Magellan.
De ces peuples, il ne reste qu'une poignée d'Alacalufe (ce peuple est amené à disparaître dans les prochaines années) et de Tehuelche, totalement acculturés. Les autres ont été exterminés par les chasseurs d'or et surtout par les éleveurs de moutons qui, mettant leur tête à prix, ont perpétré un véritable génocide.

Les voyages de découverte

Pour la monarchie espagnole de Ferdinand de Castille et Isabelle d'Aragon, la découverte de
l'Amérique par Christophe Colomb doit être immédiatement rentabilisée. Aussi s'empressent-ils de demander leur titre de propriété à l'autorité compétente de l'époque : le pape. Ce dernier, afin de ne pas rendre jaloux les voisins portugais, décide de la division du Nouveau Monde par la bulle Intercaetera Divinae en 1493, qui sera suivie du traité de Tordesillas séparant les possessions par une ligne imaginaire située à 450 lieues à l'ouest des îles du Cap Vert.
Les Espagnols, assoiffés de nouvelles conquêtes, s'efforcent alors de trouver un passage unissant l'Atlantique et la mer du Sud, découverte par Nuñez de Balboa en 1513 (elle prendra le nom de Pacifique), car ils doivent éviter le Brésil portugais. Ils profitent alors de ce qu'un Portugais, Ferdinand de Magellan, découvre la Terre de Feu et franchit, le 1er novembre 1520, le détroit de " Tous les Saints ", autrement dit le légendaire détroit de Magellan.
Cependant, l'exploration proprement dite du Chili n'interviendra que beaucoup plus tard, les Espagnols concentrant leurs efforts dans les Antilles, sur les côtes de la mer Caraïbes du Mexique au Venezuela et, plus tard, dans l'Empire inca dont le fabuleux trésor attisait toutes les convoitises. C'est justement en voulant asseoir sa domination sur Cuzco, la ville la plus riche de l'empire, que Pizarro écarte son rival Diego de Almagro en lui attribuant toutes les terres situées au sud : la voie chilienne est ainsi ouverte. Suite à près d'un an de progression pénible dans un environnement hostile, Almagro établit son quartier général dans la vallée de l'Aconcagua, puis fonde Valparaíso. Mais l'absence des richesses espérées ainsi que son incapacité à pénétrer le territoire au-delà du fleuve Bío-Bío tenu par les Mapuche l'incitent à revenir au Pérou. Il y sauvera du siège inca les frères Pizarro qui, par gratitude, le décapiteront en 1538.

La conquête

La conquête espagnole prend un tournant décisif en 1540, quand Pedro de Valdivia part de Cuzco à la tête d'une nouvelle expédition dans le but de coloniser tout le territoire. Au nom de la Couronne espagnole, Valdivia s'empare des terres et édifie des villes. C'est ainsi que, le 12 février 1541, voit le jour Santiago de Nouvelle Extremadure, qui sera détruite six mois plus tard par les
autochtones. Mais l'Espagnol est tenace... Grâce à des renforts, il reconstruit Santiago, puis fonde La Serena en 1544 et progresse dans le territoire jusqu'aux rives du Bío-Bío, la frontière du territoire des farouches Araucans, où il bâtit la ville de Concepción en 1550.
Malgré le courage des Mapuche (toujours appelés Araucans par les Espagnols), glorifiés par Alonso de Ercilla dans l'un des plus importants poèmes épiques de la littérature américano-espagnole, La Araucana, la percée valdivienne est victorieuse. Imperial, Valdivia, Villarrica ainsi que trois forts - Arauco, Tucapel et Puren - voient le jour en trois ans. La conquête est quasi terminée quand les Mapuche attaquent Tucapel et s'emparent du fort. Arrivé en renfort, Valdivia verra ses troupes exterminées par une guerre d'usure menée par un jeune et génial stratège indigène, Lautaro, avant d'être lui-même occis. C'est Hurtado de Mendoza, le fils du vice-roi du Pérou, qui prend la relève et porte le coup de grâce aux Mapuche. Il débarque en 1557, reprend Tucapel et exécute le cacique Caupolican. Il reconstruit les villes détruites, en fonde d'autres et rentre en 1561 à Lima. Les irréductibles Mapuche continueront de résister à l'envahisseur jusqu'à la fin du XIXe siècle, tant et si bien que l'on ne peut considérer le Chili comme entièrement conquis. On ne peut parler de colonie espagnole qu'au nord du Bío-Bío.

L'époque coloniale

Les bases de la colonisation chilienne furent assez fragiles du fait de la rivalité entre les avides représentants de la Couronne espagnole, des rébellions mapuche et de l'isolement commercial du Chili. Les routes de Buenos Aires et du détroit de Magellan étant coupées par les pirates anglais, le commerce chilien se limitait quasiment à la péninsule sud-américaine.
C'est paradoxalement le déclin de l'Espagne au XVIIe siècle qui va donner un coup de fouet à la colonisation provoquant l'émigration de masses en quête de conditions de vie meilleures.
Les querelles caractéristiques de la colonisation espagnole apparaissent entre Créoles et " Espagnols nés en Espagne ", dans leur lutte pour l'accès aux plus hautes charges politiques et administratives. Le tout étant arbitré par notre Sainte Mère l'Eglise, qui s'impose comme une rivale de l'autorité royale et brandit son pouvoir d'excommunication dès que ses intérêts sont menacés. L'administration chilienne attendra le début du XIXe siècle et la dynastie des Bourbons de Philippe V avant de trouver la voie de la compétence, du sérieux et de l'honnêteté. Ses administrateurs vont multiplier les travaux publics, fonder des villes nouvelles et introduire des réformes administratives et économiques. C'est l'époque pour le pays d'une certaine prospérité économique et d'une stabilité politique qu'aucune guerre ne vient perturber.

Vers l'indépendance

L'émancipation est d'abord intellectuelle grâce à la création, en 1756, de l'université San Felipe de Santiago qui libère le Chili de la tutelle de Lima qu'elle commence à concurrencer. Même si l'enseignement dispensé est classique, des oeuvres libertaires, venues en contrebande d'Europe, passent sous les manteaux et s'insinuent dans les esprits. Les critiques redoublent dans le domaine économique, où la liberté du commerce est trop limitée, et dans le domaine administratif où les Espagnols monopolisent toutes les charges aux dépens de Créoles pourtant plus nombreux. La misère du peuple et ses faibles possibilités d'accès à l'éducation ne sont pas faites pour assurer une totale sérénité aux Espagnols.
Mais c'est également d'ailleurs que s'engouffre le vent du dépoussiérage et du changement. La proclamation de l'indépendance des Etats-Unis donne des idées à toute l'Amérique latine. De plus, la guerre de l'Angleterre contre l'Alliance franco-espagnole de 1796 à 1808 coupe l'Espagne de ses colonies. L'Angleterre en profite pour attaquer Buenos Aires en 1806 mais se heurte par deux fois à une étonnante coalition du peuple et des Espagnols. Les Créoles prouvent alors qu'ils sont capables de faire respecter leur territoire tout autant que les Espagnols. L'exemple argentin fait germer l'idée de nationalité chez les Créoles chiliens.

La révolution de l'indépendance

L'abdication de Ferdinand VII en faveur de Napoléon divise les esprits chiliens ; elle s'insère dans la rivalité qui oppose Créoles et Espagnols ; les uns bien décidés à revendiquer leur indépendance, les autres prêtant encore allégeance à la Couronne et prêts à la défendre contre ses ennemis. Le gouverneur de l'époque, Garcia Carrasco, n'a pas l'envergure suffisante pour calmer les esprits. Craignant un complot, il fait arrêter deux personnalités très aimées du peuple, le 25 mai 1810, le jour même où, à Buenos Aires, le vice-roi est renversé et remplacé par une Assemblée générale. Le peuple chilien gronde et le tribunal royal juge plus prudent de remplacer, en juillet, Carrasco par Mateo de Toro Zambrano, vieillard sénile de 85 ans. Ce dernier, notamment sous la pression de Martinez de Rozas et Bernardo O'Higgins, est poussé à accepter la convocation de la première Assemblée du gouvernement le 18 septembre 1810, jour qui sera retenu comme fête de l'Indépendance. Néanmoins cette indépendance n'est pas véritablement effective et, pour la défendre, De Rozas décide de la création d'une armée destinée à protéger le pays d'une attaque du vice-roi du Pérou. Parallèlement, le rapprochement avec l'Argentine, engagée dans le même processus de réforme, s'intensifie. Le plus grand pas réalisé sera sans doute la libéralisation du commerce extérieur décidée par l'Assemblée en février 1811 et propulsant le Chili dans le grand concert international. Ces réformes ne sont pas assez rapides au goût d'un jeune révolutionnaire, José Miguel Carrera, qui prend le pouvoir en 1811 et instaure une dictature militaire relativement éclairée. Quant au vice-roi du Pérou, dernier bastion de la monarchie espagnole, il ne peut tolérer indéfiniment cette mode réformatrice qui jurait parmi les robes de ses courtisans. Il attaque donc le Chili sur deux fronts : des troupes avancent vers Santiago, tandis qu'une importante armée débarque au sud pour prêter main-forte aux monarchistes chiliens.
Les royalistes prennent les principales villes du sud, mais essuient de graves défaites contre les armées de O'Higgins et de Carrera et se replient vers le sud. Un nouveau bataillon est alors envoyé du Pérou qui défait les patriotes chiliens à Rancagua et met ainsi fin à la " demiindépendance " chilienne. Le reste de l'armée chilienne s'enfuit en Argentine, O'Higgins à leur tête, où il va lier sa destinée à celle de son homologue argentin, José de San Martín.

O'Higgins et San Martín sur les routes de la liberté

Selon le plan d'attaque de San Martín, il faut surprendre le vice-roi du Pérou et l'attaquer sur son propre terrain, lui reprendre le Chili, puis attaquer Lima. Il l'expose à O'Higgins qui l'aurait alors regardé dans les yeux et lui aurait dit : " Oui, trois fois oui, emmène-moi sur ton grand cheval blanc " ! L'armée des Andes, composée de 4 000 soldats chiliens et argentins, les suit dans leur périple. Ils sont galvanisés par la proclamation de l'Indépendance de l'Argentine le 9 juillet 1816 et, après de nombreuses batailles, portent le coup de grâce aux troupes du gouverneur Marcelo del Pont, à Chacabuco, le 12 février 1817. Nos deux comparses entrent alors dans un Santiago en liesse qui offre le commandement du pays à San Martín. Ce dernier refuse au profit de son acolyte Bernardo O'Higgins qui proclamera l'indépendance du pays, sentimentalement, un an plus tard, le 12 février 1818. Les troupes du vice-roi, qui n'avait pas bien retenu la leçon, seront rossées une bonne fois pour toutes le 5 avril 1818, lors de la bataille de Maipu.
L'indépendance cependant n'était pas synonyme de révolution sociale. Le pays était secoué par une instabilité qui durait depuis plus de huit ans, le peuple n'était pas mûr pour que s'instaure une démocratie véritable, et les petits caudillos militaires fleurissaient. Se substituant ainsi aux Espagnols, les dirigeants créoles s'emparent alors du pouvoir, la masse ne recueillant que petit à petit les fruits de ce grand changement politique.

Premières années de la République

Préserver la République chilienne exigeait d'abord de se débarrasser du vice-royaume du Pérou. O'Higgins, aidé du marin anglais Cochrane, arme en 1820 l'escadre libératrice comportant 5 000 hommes. Ils parviennent à libérer le Pérou et proclament son indépendance le 28 juillet 1821. Toutefois, une politique intérieure trop dure et des mesures impopulaires provoquent le mécontentement du peuple, ce qui oblige O'Higgins à abandonner le pouvoir. S'ensuit une période troublée où se distinguera, dès la fin de la décennie 1820, le ministre Diego Portales. Ce dernier sera pendant plus de dix ans l'homme de l'ombre, jamais président mais détenteur du véritable pouvoir de décision. Voulant mettre fin aux turbulences de ces grands enfants que sont les militaires, il combat le mal par le mal et instaure une sévère et rigoureuse dictature qui ramène l'ordre dans le pays. Elle sera couronnée par la nouvelle Constitution de 1833, fondée sur l'exécutif, conservatrice mais adaptée à l'époque. Portales défait l'ex-président Freire (1823-1826) tentant de reprendre le pouvoir à partir du Pérou. Les relations péruvio-chiliennes, déjà tendues, s'enveniment, et quand Santa Cruz crée une Confédération Pérou-Bolivie belliqueuse, la guerre est inévitable. Une mutinerie de l'armée met fin aux jours de Portales, mais les Chiliens l'emportent finalement grâce à la victoire du général Bulnes lors de la bataille de Yungay, en 1837. Bulnes, héros militaire, est logiquement nommé président en 1841.
Commence alors une ère de prospérité économique fondée sur l'agriculture (blé) et les richesses minières (or, argent, cuivre, dont le Chili est le premier producteur mondial, et anthracite). C'est le début de l'industrialisation chilienne et l'exportation nécessite aussi un réseau de transport efficace. Pour parfaire la dynamique, il faut des bras et le gouvernement se lance dans une politique d'encouragement à l'immigration, principalement d'Europe. La culture et les arts ne sont pas en reste et, en 1842, est fondée l'université du Chili. Cette prospérité perdure sous la présidence de Manuel Montt, élu en 1851, qui voit apparaître le chemin de fer, le télégraphe et le Code civil (1855) basé sur le Code napoléonien. Cette ère de paix et d'essor sera troublée par la guerre avec l'Espagne. Les Espagnols ayant attaqué une île péruvienne, une coalition Pérou-Bolivie-Equateur-Chili se forme. La flotte espagnole se retirera non sans avoir quasiment détruit Valparaíso, port commercial sans défense.

La guerre du Pacifique

Même si le spectre de l'ennemi commun espagnol avait semblé souder à nouveau les pays sud-américains, leurs points de vue divergeaient sur la question des frontières. C'est suite à un désaccord frontalier avec la Bolivie (mais aussi à cause des intérêts financiers en jeu dans cette région très riche en mines notamment, pour la plus grande joie des Anglais) que les Chiliens occupent Antofagasta, début 1879. Les Péruviens se proposent comme médiateurs mais la découverte d'une alliance secrète entre le Pérou et la Bolivie pousse le Chili à leur déclarer la guerre
le 5 avril 1879. La glorieuse opération suicide du capitaine Arturo Prat à bord de l'Esmeralda et du Covadonga, coulés par les cuirassés péruviens, galvanise les troupes chiliennes qui, dès lors, accumulent les victoires. En janvier 1881, les troupes chiliennes pénètrent dans Lima. Le Chili annexe alors les provinces péruviennes de Tarapaca, Arica et Tacna (restituées en 1929 par référendum) et s'empare de l'ancienne province bolivienne d'Antofagasta.

Quand la conquête chilienne profite à l'Occident

L'expansion territoriale chilienne était surtout une plus-value économique puisque cette victoire leur permettait de mettre la main sur les mines de nitrate et de salpêtre de ces régions arides. Mais " l'homme à qui le crime profita " n'était pas un Chilien. Il s'appelait Thomas North et était anglais. Profitant des temps de guerre, North achète les mines à bas prix puis en émet des actions à la City londonienne, devenant l'un des hommes les plus riches, et donc les plus puissants, d'Angleterre. Les cours ne chuteront que vers la fin du siècle, le salpêtre étant remplacé, substitué par les engrais chimiques. Le Chili n'extrayant de la mine que des recettes fiscales sur les formidables gains d'un Thomas qui n'avait pas perdu le " North ".

Le parlementarisme

Le président Balmaceda (1888-1891), qui s'était lancé dans un programme de travaux publics, de réformes sociales (amélioration des conditions de travail, hausse des salaires) et de nationalisations se voit progressivement lâché par les sphères dirigeantes. Refusant de convoquer un Congrès où il n'était pas majoritaire, il offre un prétexte idéal aux propriétaires qui s'appuient sur la marine pour provoquer un grave conflit armé. Les fidèles de Balmaceda sont mis en déroute par les forces conservatrices (sponsorisées d'ailleurs par un North craignant les nationalisations). Balmaceda lui-même se suicidera en 1891. Désormais, c'est le Congrès qui décide de l'avenir de la nation. Les partis politiques, qui n'étaient auparavant que des factions, s'organisent de mieux en mieux et défendent âprement leurs intérêts. Les présidents se doivent alors de les courtiser pour obtenir une majorité au Congrès qui, d'après la Constitution de 1833, a un droit de blocage sur ses décisions.
Si les deux partis traditionnels - le Parti conservateur, défenseur de l'autorité politique et des dogmes religieux, et le Parti libéral, prêchant liberté de pensée et liberté politique - sont les plus puissants, cette fin de siècle est témoin de l'émergence de nouvelles tendances politiques. Le nouveau Parti radical se place dans le sillage des réformes libérales mais en réclame la mise en place immédiate. Ses membres sont d'horizons très divers, aristocrates ou classes moyennes cherchant une ascension politique, prolétaires luttant contre les inégalités sociales. Ces derniers vont progressivement se détacher du Parti radical. Optant pour une attitude plus engagée, ils organisent les premières grèves et finissent par fonder le Parti démocrate.

Pendant que les parlementaires parlementent, le social s'agite...

La révolution industrielle dans laquelle entre le Chili comporte également son cortège d'ouvriers exploités, de bas salaires et de conditions de travail précaires car non réglementées. On assiste, comme auparavant en Europe, à une désertification des campagnes et à la formation d'un prolétariat de plus en plus important dans les grands centres urbains. Cette population déracinée travaille dans des conditions extrêmement pénibles, sans aucune protection sociale. Les centres industriels comme Concepción voient donc se former peu à peu des syndicats dès le début du XXe siècle. A ces contestataires s'ajoutent également les mineurs du nord, soumis véritablement au régime de l'encomienda : dans les mines de salpêtre, l'ouvrier n'est pas payé en monnaie nationale mais en jetons qu'il ne peut utiliser que dans la bodega du patron qui récupère ainsi l'argent des salaires. Dans cette tourmente, un homme se dresse pour dénoncer les injustices : Luis Emilio Recaberren, chantre de la révolution. Il transforme en 1912 le Parti socialiste ouvrier en Parti communiste, qui commence à essaimer, et organise la coordination des syndicats de tout le pays. Des mouvements sociaux font régulièrement éclater leur colère et se terminent parfois dans des bains de sang, l'épisode le plus horrible étant sans doute le massacre d'Iquique en 1907. Organisant une grève, des mineurs et leurs familles (plus de 5 000 personnes) se regroupent dans l'école de Santa María. L'armée ouvre le feu sur la foule sans sommation provoquant la mort de 200 personnes. La fermeture des mines de salpêtre et son lot de chômeurs contribuent à aggraver le mécontentement général.

Des résultats : démocratisation du pays et réformes sociales

Le malaise général régnant dans le pays sera calmé par l'arrivée providentielle au pouvoir, en 1920, d'Arturo Alessandri. Même s'il est soupçonné de populisme, il n'hésite pas à braver le Congrès parlementaire et fait passer un ensemble de mesures visant à améliorer le sort des travailleurs. Mais le traditionalisme est tenace et une partie de l'armée se joignant aux conservateurs pousse Alessandri à la démission en 1924. C'est sans compter avec sa formidable aura populaire qui le réinstalle dans ses fonctions une année plus tard, en 1925. Ne perdant pas une seconde, Alessandri fait établir la Constitution de 1925 qui instaure un régime présidentiel. Le président, élu pour 6 ans au suffrage universel, est maître de l'exécutif, a un droit de veto et est commandant en chef des armées. Les chambres (Chambre des députés et Sénat) se partagent le pouvoir législatif tandis que le pouvoir judiciaire bénéficie d'une complète autonomie.

Réformistes et militaires : « je t'aime moi non plus »

Même si Alessandri réussit à faire passer ses réformes sociales, il est renversé en 1927 par le colonel Carlos Ibanez del Campo, un Benzino Benzini en puissance, grand admirateur du duce et mélomane à ses moments perdus. Le chef d'orchestre, c'est lui, et pour éviter les couacs et les libertaires, il les supprime, arrêtant et exilant les principaux dirigeants syndicalistes et communistes. Comme ses homologues italiens et espagnols, il base sa politique nerveuse sur le rôle centralisateur de l'Etat. Les répercussions du krach de Wall Street (notamment la chute de la demande mondiale de cuivre entraînant forcément le chômage) l'obligeront à démissionner en 1931. Dès lors, débute une année où Grand Guignol et Branquignol se donnent la réplique sur la scène du grand théâtre politique chilien, le plus pressé étant sans doute le colonel Grove puisqu'il ne restera au pouvoir qu'une dizaine de jours.

En octobre 1932, des élections, cette fois démocratiques, ramènent au pouvoir Arturo Alessandri. Surnommé le Lion de Tarapacá, celui-ci fait le ménage, met un terme aux solutions factices et éphémères de la planche à billets ou des dévaluations à outrance et, surtout, fait appliquer des lois sociales. La Constitution de 1925 est enfin effective !

Radicalisation et gauchisation

Cependant, les avancées sociales d'un Alessandri, trop démagogue, sont jugées insuffisantes par une gauche qui se radicalise et se mobilise. En 1938, le candidat d'une gauche réunie au sein d'un Front populaire, Pedro Aguirre, est porté au pouvoir. Il crée notamment la Corporación de Fomento de la Producción (Corporation de développement de la production). La victoire de Juan Antonio Rios, en 1942, et de Gabriel Gonzalez, en 1946, confirme l'hégémonie de la gauche. Elle se délite quand même puisque les communistes, après avoir eu trois ministres au gouvernement en 1947, sont progressivement écartés du pouvoir jusqu'à en être interdits en 1948. Cette déliquescence se manifeste également par la multiplication des querelles de clocher au sein d'un front de moins en moins populaire et se solde par la réélection, en 1952, d'un ami de longue date, le colonel Carlos Ibanez Campo.

Un paysage politique morcelé

Le colonel del Campo n'étant pas affilié à un véritable parti, et échouant dans sa tentative de renforcer les pouvoirs présidentiels, doit abandonner les siens et céder la place à Jorge Alessandri, le fils d'Arturo. Celui-ci rétablit ainsi l'honneur familial bafoué en 1927 par ce même général qu'il renvoie al campo, sans dessert et sans télé. Arturo, indépendant mais quand même un peu à droite, renforce le développement industriel du pays et se lance dans une politique de logement.

Le paysage politique chilien est, à cette époque, fortement divisé entre la gauche, regroupant socialistes et communistes qui s'enflamment pour l'expérience des barbudos de Cuba (les communistes prônant d'ailleurs le renversement de l'Etat bourgeois, mais à la Kerensky, en accédant au pouvoir par la voix du peuple) et les démocrates-chrétiens dont le cheval de bataille est la répartition des terres et la nationalisation des mines de cuivre. Après avoir connu une dérive franquiste et même phalangiste (ce parti ne se faisait-il pas appeler Falange Nacional ?), il se rapprochait maintenant du centre et d'un socialisme chrétien, trouvant ses électeurs parmi les classes moyennes.

C'est d'ailleurs grâce à son programme Revolución en Libertad qu'Eduardo Frei, un chrétien démocrate, remporte les élections de 1964. Même s'il n'a pas le radicalisme de la gauche, ce programme diffère très peu des velléités socialistes puisque Frei se lance dans une réforme agraire qui voit le retour de la petite propriété, et dans la constitution d'une solide industrie étatique. Il crée en effet la Celulosa Arauco et la Celulosa Constitución au sud du Chili mais, surtout, il signe, le 2 octobre 1966, un décret instituant la Société mixte du cuivre. L'Etat possède alors 51 % de la compagnie minière El Teniente de Rancagua. Il dote peu à peu le Chili d'une des constitutions les plus progressistes d'Amérique latine.

Mais " progresser " en Amérique latine est un verbe qui s'emploie au conditionnel ou qui n'est réservé qu'à l'élite des classes dirigeantes. Les mesures de Frei lui mettent à dos les latifundistes, dépossédés d'une partie de leurs terres, et les militaires dont il a limité les avantages. Ces derniers, sous l'égide du général Roberto Viaux, s'insurgeront même en 1969. L'insurrection muselée, Frei doit faire face à un fractionnement au sein de son parti. Certains, jugeant ses réformes trop frileuses, rejoignent le Parti communiste ; d'autres se séparent et fondent la gauche chrétienne. En bref, le paysage politique de 1970, année de l'élection présidentielle, se concrétise par une multitude de partis ou de pseudo-partis, et par une atmosphère assez chaotique.

En dehors du politique, cette période sera également marquée par l'organisation de la Coupe du monde en 1962 où la troisième place échoit au Chili.

Triomphe de l'Unité populaire ou du « Chicho » Allende

C'est dans ce contexte tumultueux qu'Allende, surnommé " El Chicho ", gagne les élections du 4 septembre 1970, après les avoir perdues trois fois auparavant.

Son parti est représentatif du désordre régnant alors puisqu'il se compose d'une alliance hétéroclite du Parti socialiste (dont il est le Secrétaire général), du Parti communiste, des radicaux et du MIR (extrême gauche). Cette coalition ne s'impose qu'avec une courte longueur d'avance (36,3 % des voix) devant les 34,9 % de Jorge Alessandri, candidat du Parti chrétien démocrate, et les 27,8 % de Radomiro Tomic, représentant les conservateurs.

La majorité absolue n'étant pas atteinte, c'est le Parlement qui, selon la Constitution, est chargé de désigner le futur président en choisissant entre Allende et Alessandri. Un groupe de terroristes d'extrême droite tentera d'empêcher ces élections en enlevant le commandant en chef de l'armée de terre, René Schneider. Les autorités ne cédant pas, ils l'assassinent.

Lors de la session du congrès du 24 octobre 1970, les démocrates-chrétiens, bons joueurs, mais surtout afin d'éviter une guerre civile, reconnaissent la victoire d'Allende. Intronisé président, Allende s'attelle aussitôt à la tâche. En deux ans, il nationalise près de 60 % des terres labourables et 80 % de l'industrie. Il rallie même tous les suffrages quand son projet de réforme constitutionnelle permettant la nationalisation du cuivre est approuvé à l'unanimité en juillet 1971. Les cris de rage de l'aigle yankee déchirent le ciel quand Allende décide de ne pas indemniser les propriétaires nord-américains dépossédés de biens qu'ils avaient si " honnêtement " acquis... Allende se met définitivement à dos les impérialistes lorsqu'il renoue et intensifie les relations chiliennes avec le Mexique et Cuba. Il accueille d'ailleurs Fidel Castro à Santiago, en novembre 1971. Cette fois, c'en est trop ! La CIA ourdit un complot dont le triste dénouement aura lieu deux années plus tard. Mais c'est aussi de l'intérieur que le danger arrive. Allende est critiqué politiquement par l'extrême gauche (MIR) qui réclame des réformes plus radicales. Les classes dirigeantes s'effraient et provoquent une fuite des capitaux qui n'est pas pour relancer l'industrie. Les latifundistes, dont les exploitations sont occupées par les paysans, n'investissent plus. Des milliers de chômeurs viennent grossir les rangs des déshérités de la capitale.

En octobre 1972 éclate une grève générale des chauffeurs routiers protestant contre le projet de nationalisation des transports publics. Ils sont rejoints par les médecins, les commerçants et les propriétaires de véhicules de transport, et paralysent entièrement le pays. Une enquête révélera plus tard que la grève était financée pour une bonne partie par la CIA. Entre 1970 et 1973, l'aide totale américaine aux opposants du régime se serait d'ailleurs élevée à près de 8 millions de dollars. Une opposition déjà enragée saute sur l'occasion et oblige Allende à modifier son cabinet ministériel où trois militaires font leur apparition. En mars, la victoire de l'Union populaire aux élections municipales avec 44 % des suffrages confirme cependant sa grande popularité. Mais le calme est de courte durée : le 29 juin 1973, c'est le tancazo. Le général Souper, à la tête d'une colonne de chars, tente de prendre le palais présidentiel de La Moneda. Le général Prats lui barre la route, mais démissionne peu après. Un des derniers remparts de la démocratie tombe avec lui.

Coup d'État et dictature de Pinochet

Pour le remplacer, Allende se voit obligé de nommer... le général Pinochet. Ce dernier ne tardera pas à réagir puisque, dès le 11 septembre 1973, ses troupes de l'armée de l'air bombardent La Moneda. Les chars contrôlent les avenues. Les points névralgiques de la capitale, comme les stations de radio, Chileciné, etc., sont placés sous le contrôle des troupes ; c'est le couvre-feu. Acculé au palais de La Moneda, Allende refuse de démissionner. Au cours de l'assaut des troupes de Pinochet, il se défend au pistolet mitrailleur. Enfin, se voyant vaincu, il se retranche dans son bureau où il se suicide.

Le coup d'Etat achevé, une junte composée des commandants en chef des trois armées et du chef de la police s'installe au pouvoir mais, très vite, Pinochet prend la direction du pays qu'il dirigera pendant près de dix-sept ans. Le premier principe de Pinochet, et sans doute le seul, c'est l'anticommunisme et la purge. Il muselle la liberté d'expression, de la presse, déclare l'état d'urgence et exile les ministres d'Allende sur l'île de Dawson, dans le détroit de Magellan. La fermeture du bâtiment du Congrès national est compensée, dans la triste équation dictatoriale, par l'ouverture de nombreux camps de concentration : le stade national de Santiago tout comme le bateau-école Esmeralda ou la tristement fameuse Villa Grimaldi sont rougis par le sang des tortures et des exécutions sommaires.

Economiquement, Pinochet est le pantin des Etats-Unis, et le Chili accueille le hamburger avec beaucoup de sauce ultralibérale. Le pays devient le parfait cobaye pour les expérimentations des théories des surdoués technocrates américains, affectueusement surnommés les Chicago Boys. Ces théories, en simplifiant, se résument par privatisation, faible intervention de l'Etat, théorie de l'offre. Les principales entreprises nationales sont bradées aux capitaux étrangers, le Chili se fait dépecer par l'Urubu. " Urubu, le nom africain pour le vautour américain ", comme dirait Lavilliers.

En 1977, le Chili affronte l'URSS en match de barrage qualificatif pour le mondial argentin de 1978. Le match doit avoir lieu à Santiago. Or, si un stade sert normalement au sport, c'est à un tout autre type de jeux que se livrent les tortionnaires de Pinochet dans leurs enceintes. L'URSS refuse de jouer dans ces conditions et la FIFA les exclut.
Le Chili gagne alors son billet pour l'Argentine où les joueurs seront accueillis par un autre régime totalitaire, celui de Videla, auquel ils n'ont rien à apprendre en matière d'utilisation de stades. C'est justement l'Argentine qui gagnera en 1978, les cris de la foule étouffant ceux des torturés et les pleurs des mères recherchant près de 15 000 disparus. Le général argentin chargé de l'organisation de la Coupe du monde sera récompensé de " sa réussite " en étant nommé au comité directeur de la très altruiste FIFA.

L’opération Condor

Créée en 1975 avec l'appui du général Pinochet, l'opération Condor était une coopération entre les différentes dictatures d'Amérique latine (Argentine, Uruguay, Paraguay, Brésil, Bolivie et Chili) qui visait tous les opposants aux régimes militaires sud-américains. La première phase du programme consistait à rechercher des informations sur les activistes de gauche, et la seconde, beaucoup plus radicale, était de les éliminer. Les chiffres officiels des pays impliqués parlent de quelque 12 900 victimes, mortes ou disparues, alors que les organismes de défense des droits de l'homme estiment à 35 000 le nombre de victimes.

La Constitution de 1980 : un brin de militaire dans un monde de brutes...

Pour faire taire les mensonges éhontés des contestataires chiliens, des grévistes, des veuves et des publications d'organismes internationaux comme l'ONU ou Amnesty International, le libéral Pinochet rédige une nouvelle Constitution. Pour donner le change, le président sera élu au suffrage universel direct mais seulement une dizaine d'années plus tard, à partir du 14 décembre 1989 ! En ce qui concerne le législatif, le Parlement n'existe plus depuis 1973 et les sénateurs seront en fait désignés, pour huit ans, parmi d'anciens hauts fonctionnaires du gouvernement Pinochet (chefs des armées, ministres, et Pinochet lui-même). Ainsi, même si Pinochet perd les élections suivantes, lui et sa clique sont quand même assurés de contrôler une partie importante du Sénat, leur statut de sénateur leur assurant une impunité judiciaire totale, et ce jusqu'en 1998...

L'application de la nouvelle Constitution est acceptée par 67 % (chiffre officiel) des votants lors du référendum qui représentait malgré tout, pour le peuple, une avancée démocratique, certes infime.

Le morcellement de l'empire Pinochet

L'édifice commence à s'ébranler avec les protestations relatives à la crise de la dette (1982) et à la récession internationale de 1983-1984. L'Eglise catholique joue également un rôle important en enquêtant sur les disparitions et en dénonçant les abus du pouvoir. Nombre de prêtres seront ainsi emprisonnés, mutilés, voire tués. Le 4 septembre 1984, un prêtre français, A. Jarlan, fut ainsi tué alors qu'il participait à une manifestation.

La visite du pape Jean Paul II, le 1er avril 1987, jouera un rôle important dans l'ouverture vers la démocratie, en galvanisant les contestataires malgré une tentative de récupération par l'administration Pinochet. Finalement, Pinochet perd le soutien de ses amis américains. Devant les exactions chiliennes, les Etats-Unis ne peuvent plus se compromettre. En froid dès 1986, les Etats-Unis suspendent leur préférence commerciale envers le Chili en 1987.

Les bons résultats économiques du Chili en 1988 poussent Pinochet à tenter le quitte ou double pour se maintenir au pouvoir. Ses chances de remporter les élections de 1990 étant très faibles, il organise un plébiscite qui doit, en cas de réponse affirmative, le maintenir encore huit ans au pouvoir. C'est l'occasion pour le dictateur d'essayer des costumes de ville mais, malgré ses efforts vestimentaires, il ne parviendra pas à raccommoder les fils ténus d'un empire en totale perdition.

No !

Les résultats se font un peu attendre mais, le 5 octobre 1988, c'est le non qui l'emporte, avec près de 53,3 % des suffrages, contre 43 % pour le maintien. Pour le peuple chilien, c'est l'euphorie ! Il retrouve la liberté après quinze ans d'une des plus cruelles et sordides dictatures. Une élection présidentielle est organisée un an plus tard, le 15 décembre 1989. C'est Patricio Aylwin, le candidat de la Concertación de los Partidos por la Democratia (CPD, Coordination des partis pour la démocratie, formée de 17 partis), qui l'emporte avec 55,2 % des suffrages, battant le candidat du régime militaire Hernan Buchi (29,4 %) et un banquier indépendant populiste, Errazuriz (15,4 %). Aylwin prendra ses fonctions en mars 1990 pour une période de transition de quatre ans.

Cependant l'ombre de Pinochet plane encore et voile les espoirs de démocratie puisqu'il reste encore, pour huit ans, commandant en chef des forces armées et que, malgré un plébiscite qui a permis de réformer 54 de ses points, la Constitution de 1980 ficelle encore bien l'arène politique. En effet, cette Constitution ne peut être changée que si la coalition démocrate obtient deux tiers des voix au Sénat et à la Chambre des députés, ce qui est rendu quasi impossible par la nomination à vie de neuf sénateurs pinochétistes. De plus, même si les deux tiers sont obtenus, tout changement doit être entériné par une cour constitutionnelle dont les sept membres ont tous été nommés par... Pinochet ! Enfin, la Constitution de 1980 précise que le nouveau président démocratiquement élu ne peut désigner qu'un nouveau membre sur sept ; deux seraient nommés par le Conseil de sécurité nationale (tenu par des pinochétistes) ; trois par la Cour suprême (dont les membres ont été désignés par Pinochet) et un par une majorité absolue au Sénat (impossible à obtenir du fait des neuf sénateurs désignés à vie). On voit ainsi, à travers cet exemple parmi tant d'autres, combien la démocratie réformatrice est perdue dans le labyrinthe constitutionnel du minotaure Pinochet.

Aux élections de la Chambre des députés, la Concertación obtiendra 72 des 120 sièges et ne placera que 22 de ses membres au Sénat sur les 38 éligibles. Ainsi, si l'on ajoute les neuf sénateurs à vie, l'opposition pinochétiste obtient la majorité au Sénat, avec 25 sénateurs sur 47, et les démocrates devront donc composer avec eux.

Les gouvernements de la Concentración : le retour à la démocratie (1990-2000)

Malgré tous ces désavantages, le gouvernement Aylwin va se fixer trois objectifs principaux : traiter des violations des droits de l'homme sous la dictature, consolider la démocratie face aux militaires dont Pinochet est le commandant en chef, et essayer de maintenir la stabilité des balances économiques tout en tentant de répondre aux demandes des secteurs les plus pauvres de la société, afin de légitimer cette démocratie.

Ainsi, le 24 avril 1990, est créée une Commission pour la vérité et la réconciliation, qui mettra au jour près de 2 279 assassinats, dont 2 115 constituaient des violations des droits de l'homme et 2 025 avaient été perpétrés par des agents de l'Etat. Les conclusions de ce rapport sont rejetées en bloc par Pinochet lorsque de nombreuses voix demandent sa destitution. La situation s'envenime quand le sénateur Guzman est assassiné le 1er avril 1991. Devant la fébrilité militaire et la menace toujours présente dans les esprits d'un nouveau putsch, Aylwin déclare qu'il n'y aura aucune poursuite judiciaire à l'encontre des auteurs d'exactions. Seules des compensations financières seront obtenues par les familles et seuls seront poursuivis les assassins de l'ancien ambassadeur chilien, Orlando Letelier (assassiné en 1976 sur le territoire américain), et trois officiers de police coupables du meurtre de trois enseignants en 1985.

Le gouvernement réussira cependant mieux dans sa tâche de stabilisation économique, même si les inégalités restent encore criantes au Chili. Sa politique sera ainsi récompensée par une victoire aux élections municipales du 28 juin 1992, où la Concertación emporte 53,4 % des votes malgré des conditions favorables aux conservateurs de droite. C'est la première fois depuis 1971 que la population est véritablement appelée à choisir par un vote entre plusieurs partis ! Cependant, les tentatives de réformes constitutionnelles restent presque toutes lettres mortes (le mandat présidentiel passe toutefois à 6 ans).

En décembre 1993, le candidat de la Concertación, Eduardo Frei Ruiz-Tagle, du PDC (Parti démocrate chrétien, majoritaire dans la Concertación), fils de l'ancien président Eduardo Frei Montalva, remporte la présidentielle avec 58 % des votes, contre 24 % pour un autre fiston d'ex-président, Arturo Alessandri Besa, représentant du UPC (Union pour le progrès du Chili).

Ce gouvernement échoue néanmoins dans ses tentatives de réforme, faute de ne pouvoir réunir les fameux deux tiers. Il va quand même s'attacher à continuer la politique économique fructueuse de ces dernières années, celle qui a fait du Chili le " jaguar " latino-américain, rivalisant d'adresse avec les tigres asiatiques dans la grande cage aux fauves du cirque économique international.

L'armée, toujours présente, n'est donc pas menacée par les tentatives réformatrices pour réduire les pouvoirs du Conseil national de sécurité et, parallèlement. Cette armée reste l'une des plus puissantes d'Amérique latine puisque, constitutionnellement, le pourcentage du budget qui lui est alloué ne peut être inférieur à celui de 1989, et puisqu'elle reçoit près de 10 % des ressources tirées de l'exploitation du cuivre. En outre, tant que Pinochet en est le commandant en chef, il est impossible de la démocratiser puisque toutes ses publications et décisions sont soumises à la censure du vieux lion.

Conformément à sa Constitution, le général doit quitter le commandement en chef des armées en janvier 1998. Il est toutefois nommé sénateur à vie, le 10 mars 1998, ce qui lui assure l'immunité parlementaire. Toutefois, en décembre, un mandat d'extradition vers l'Espagne est réclamé par le juge Garzon tandis qu'il est arrêté sur le territoire de sa vieille amie libérale, Margaret Thatcher. Cependant cette requête, qui résultait de plaintes privées, comportait le risque d'envenimer la situation entre démocrates et militaires échaudés. C'est pourquoi le président Frei appela au retour de Pinochet dans son pays. Même si, du fait de remaniements, l'armée se démocratisait peu à peu, il n'était pas sûr qu'elle laissât tomber son général.

Les gouvernements de la Concertación : la politique du « destape » (2000-2010)

C'est dans un climat de divisions anciennes, réveillées par la détention du général Pinochet à Londres, que se joue la campagne électorale des présidentielles. En janvier 2000, le Chili connaît le nom de son nouveau président : Ricardo Lagos, qui a obtenu 51,31 % des suffrages devant le candidat de droite Joaquín Lavin.

Pendant cinq ans, le gouvernement poursuit sa politique de destape ou dépoussiérage d'une société figée sur certains principes moraux, tandis que vu d'Europe le pays apparaît comme le plus avancé d'Amérique latine. Ainsi, la peine de mort est abolie en avril 2001, le programme Chile Solidario de construction de maisons et d'amélioration des conditions de vie des plus démunis, est lancé en mai 2002, une nouvelle loi porte à 12 ans le temps d'école obligatoire, les lois sur le divorce (interdit jusqu'alors) sont révisées en mai 2004, le rapport Varech en novembre 2004 fait état des tortures infligées pendant la dictature de Pinochet, et d'innombrables infrastructures viennent moderniser le pays (routes goudronnées, paysages urbains, etc : certains ont d'ailleurs surnommé le président, " el señor de los caminos ", en référence à l'oeuvre mythique de Tolkien). Le 16 août 2005, le Congrès adopte une réforme constitutionnelle visant à supprimer l'institution des sénateurs désignés, à limiter le mandat présidentiel à quatre ans, à modifier la composition du Parlement et à octroyer au président le pouvoir de congédier les commandants des Forces armées : pour beaucoup, cette date symbolise la fin de la transition démocratique mise en place depuis quinze ans. Ricardo Lagos est le premier président du Chili à avoir visité toutes les communes du pays : une nouvelle ère de rapprochement citoyen ?

Au niveau international, le Chili se rapproche des Etats-Unis avec lesquels il signe des traités bilatéraux d'ordre économique, tout en prenant ses distances sur le plan politique (refus de s'engager en Irak, " taxe de réciprocité " - tous les citoyens nord-américains notamment doivent payer un visa d'entrée, équivalent au visa demandé aux Chiliens lorsqu'ils débarquent aux Etats-Unis - conflits à propos du vote pour ou contre le blocus imposé à Cuba...). D'autres traités sont signés avec l'Union européenne, la Corée du Sud, la Chine, l'Inde. Parallèlement, le Chili engage une politique de rapprochement avec son voisin l'Argentine, après des années de méfiance partagée et malgré des heurts occasionnels (notamment sur les questions énergétiques), tente de renouer le dialogue avec son voisin bolivien en perpétuel conflit civil, et s'impose enfin sur la scène internationale (présence de forces armées en Haïti).

Après une campagne présidentielle active, riche en promesses mais assez pauvre sur le plan de l'audace politique, Michelle Bachelet remporte le premier tour de l'élection à la magistrature suprême en décembre 2005 (46 % des voix), devançant l'entrepreneur millionnaire de la RN Sébastián Piñera. Bachelet est une femme d'énergie qui a connu la dictature pinochétiste, mère de deux enfants, divorcée et athée : une sacrée nouveauté dans un pays perçu à l'extérieur comme l'un des plus conservateurs du continent !

Le deuxième tour de l'élection présidentielle voit l'élection historique de Michelle Bachelet avec quelque 54 % des voix, le 15 janvier 2006. Hélas, son gouvernement doit faire face dès le début à une imposition acharnée de l'Alianza et aux exigences toujours plus importantes de la population, motivant de nombreux changements de ministres et quelques fameux impairs médiatiques. Les médias ne furent jamais très tendres avec sa politique non plus, critiquant la mise en place du Transantiago, le nouveau système de transport urbain de la capitale, pour le moins chaotique et largement déficitaire, les errances du gouvernement et une corruption toujours plus inquiétante au sein des partis de la majorité. Toutefois, force est de reconnaître que Michelle Bachelet sut gérer la crise économique de 2008 et les catastrophes naturelles dramatiques (comme lors de l'éruption du volcan Chaitén en mai 2008).

En décembre 2006 néanmoins, la classe politique se retrouva presque unanimement soulagée à la mort de Pinochet. De très nombreux Chiliens regrettent encore que l'ancien commandant en chef des forces armées n'ait jamais été jugé pour ses crimes et soit mort vieux, riche et bien portant. Plusieurs milliers de fidèles ou de curieux se pressèrent néanmoins devant son cercueil, qui fut exposé publiquement à l'Ecole militaire de Santiago.

En 2009, la légitimité de la Concertación comme première force politique au Chili est sérieusement compromise. Pourtant, le gouvernement de Bachelet établit un système de protection sociale pour les plus nécessiteux et en mai 2010, le Chili fut le deuxième pays d'Amérique latine à être accepté dans l'OCDE (Organisation pour la coopération et le développement économique), après le Mexique.

Actualités

En janvier 2010, Sebastian Piñera est élu président de la République avec 51,6% des suffrages, devant le candidat de la Concertación, l'ancien président Eduardo Frei Ruiz-Tagle. Entrepreneur richissime, Piñera a fait campagne sur des promesses assez généreuses qui, un an plus tard, ne font pas l'unanimité sur leur mise en oeuvre.

La première année de son gouvernement fut secouée par deux événements d'envergure internationale : le terrible tremblement de terre du 27 février 2010 tout d'abord (8,8 sur l'échelle de Richter, l'un des plus puissants au monde), qui provoqua la mort (avec le tsunami postérieur) de quelque 500 personnes et fut suivi d'un autre séisme le 11 mars 2010 (jour de la prise de pouvoir du président, 6,9 sur l'échelle de Richter) ; puis l'épopée des 33 mineurs, attrapés 700 m sous terre dans la mine San José le 5 août 2010, sauvés les 12 et 13 octobre devant 1 milliard de téléspectateurs.

Si le Chili occupa la scène médiatique internationale en montrant le courage de ses habitants en 2010, l'année 2011 commença sous des auspices moins glorieux : l'approbation du méga projet hydroélectrique HydroAysén le 9 mai 2011 entraînant des manifestations importantes partout au Chili comme dans le monde entier. Fin juin 2011 toutefois, cette approbation était remise en cause et suspendue.

Les mois de juillet et août 2011 ont vu défiler les plus grandes manifestations qu'a connues le Chili depuis des décennies : les étudiants, en grève et chaque semaine dans la rue (environ 250 000 manifestants au plus fort des événements selon les organisateurs), réclament un meilleur accès à l'éducation publique et sa gratuité, entre autres. Une sorte de mai 68 à la chilienne.

Enfin, le 18 août 2011, une nouvelle Commission d'enquête a rendu son rapport sur la dictature de Pinochet : au moins 37 000 personnes ont été torturées ou détenues illégalement, plus de 3 000 auraient été tuées ou sont portées disparues. Certaines voix parlent encore d'un chiffre plus proche de 100 000 victimes.

En octobre 2012, les élections municipales ont assez nettement sanctionné le gouvernement de Piñera, et ramené la Concertación sur le devant de la scène politique.

Ces sanctions annonçaient le retour de la gauche au pouvoir lors des Présidentielles de fin 2013, qui signèrent le retour de Michelle Bachelet sur le devant de la scène. En mars 2014, elle entamait son second mandat en tant que Présidente de la République.

Il n'empêche qu'en 2015, si le Chili s'affirme bien comme une vraie puissance économique en Amérique latine et l'un des pays les plus développés du continent, les inégalités sociales et culturelles restent toutefois criantes.

Fin 2017, l'ancien président Sebastián Piñera était en bonne position pour reprendre la tête du Chili.

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