Guide de la Jamaïque : Mode de vie

Vie sociale
Naissance et âge

" Les enfants sont notre futur alors faites attention à eux " est une phrase qui apparaît fréquemment sur des panneaux routiers, et qui symbolise la place de l'enfant en Jamaïque, extrêmement respecté. En patois, " enfant " se dit " pickney ". Bien qu'il baisse d'année en année, le taux de natalité reste élevé en Jamaïque, de l'ordre de 18,16 ‰ en 2017, et est comparable à celui des pays de la zone Caraïbes, qui sont dans l'ensemble en dernière phase de transition démographique. Du fait de ces naissances importantes et d'un taux de mortalité faible, de l'ordre de 6,7 ‰ (taux de mortalité infantile = 13,3 ‰), la Jamaïque est un pays jeune, avec un taux de fertilité raisonnable de 2,01 enfants par femme mais très peuplé (densité de 266 habitants /km²). Ainsi près de 50 % de la population a moins de 25 ans. Si en 1990 près de la moitié de la population vivait encore à la campagne, désormais le solde a basculé puisque la majorité de la population est citadine (55,3 %) en raison d'un exode rural continu depuis des décennies.

Santé et conditions sociales

L'espérance de vie est très élevée : 77 ans chez les femmes et 73 ans chez les hommes. Néanmoins les accidents de voiture et la criminalité restent élevés. C'est la première cause de morts accidentelles du pays (16,5 %), devant les arrêts cardiaques (11 %), le diabète (10,8 %) le sida/VIH (6,6 %) et l'hypertension (5,5 %), données de l'OMS 2014. Le système de retraite officiellement accessible aux hommes et femmes de plus de 65 ans est réservé aux classes aisées et moyennes car une grande partie de la population vit dans une pauvreté ne permettant pas d'obtenir les années de cotisation nécessaires en emplois déclarés.

Patronymes et surnoms

Il y a bien longtemps que les noms africains de ces descendants d'esclaves ont disparu. Quand ils étaient vendus, les esclaves prenaient souvent le nom de leur propriétaire ou un surnom, en l'occurrence anglophone. C'est ainsi que les annuaires téléphoniques comptent des pages et des pages de Brown, ainsi que de nombreux Campbell et pas mal de Mac, en ce qui concerne l'héritage écossais. Mais ce déshéritement patronymique reste gravé dans les mémoires, comme le chante Pablo Moses dans sa chanson Give I Fe I name (" Rends-moi mon nom ") : " Rends-moi mon nom, du tien nous ne voulons pas, les Chinois s'appellent bien Ching et Chang, les Indiens Raja et Basta, Mac Intosh venait d'Ecosse, moi je viens d'Afrique et je ne veux pas m'appeler comme ça. Je suis un homme noir-africain mais le nom que je porte est celui d'un Européen. "

Les Jamaïcains ont la drôle d'habitude de donner des surnoms, souvent relatifs à une spécificité physique ou caractérielle d'un individu. Ainsi, la première appellation d'un homme blanc est-elle white man. Si vous êtes français, on vous surnommera frenchie ou frenchman, bananaman si vous avez des taches de rousseurs, slim shady si vous êtes mince ou fattie si vous êtes enveloppé, horsemouth si vous avez une forte mâchoire, T-man si vous buvez beaucoup de thé ou Mangoman si vous adorez les mangues. Bref, l'étiquetage de surnoms est un art imaginatif en Jamaïque, et c'est celui qui vous représente le mieux qui vous collera à la peau.

Education

Le taux d'alphabétisation adulte atteignait les 88 % en 2016. Chiffres encourageants mais encore en deçà du taux de la Caraïbe avec 92 %. Ce qui laisse donc 12 % d'illettrisme, qui frappe principalement les campagnes et les quartiers défavorisés des villes. Si la plupart des enfants jamaïcains sont scolarisés, l'école n'est pas pour autant obligatoire et les enseignants se trouvent fréquemment confrontés à des absences prolongées de la part de certains élèves, le plus souvent à la suite de dislocations familiales. Les professeurs doivent donc se montrer particulièrement attentifs. Avec l'arrivée des nouvelles technologies, l'accès à l'éducation semble plus facile : 96,5 % des jeunes de 15 à 24 ans ont un téléphone portable et 46,5 % utilisent internet.

Mœurs et faits de société
Tempérament national

Il pourrait se résumer à la devise " Proud to be a Jamaican ", fier d'être Jamaïcain, qui se décline à toutes les sauces, du simple slogan publicitaire pour Air Jamaica au tube dancehall d'Azolade. Pourtant, la société jamaïcaine est divisée entre ceux qui vivent sur l'île et ne la quitteraient pour rien au monde, ceux qui sont partis, et ceux qui, nombreux, rêvent d'un départ définitif. Ceux-là ont souvent les Etats-Unis et leur modèle sociétal en tête. Bien souvent, fier d'être Jamaïcain est aussi fier d'être Noir. Et selon pas mal de Jamaïcains, cette fierté rebelle et indépendante descend directement des marques laissées par l'esclavagisme et le colonialisme dans l'inconscient collectif.

Sexualité

Les rapports sexuels sont courants dès un jeune âge. Les campagnes de contraception n'ont pas encore les effets escomptés. L'avortement est inaccessible et pas très bien vu de la société. Les Jamaïcains - femmes et hommes - connaissent plusieurs mariages dans leur existence, ont plusieurs enfants, les familles se disloquent, et il est du coup souvent difficile de s'y retrouver dans les arbres généalogiques des familles. Il n'est pas rare qu'un ou une Jamaïcaine vive sur l'île, et compte d'autres enfants ailleurs, souvent aux Etats-Unis ou en Angleterre, issus d'un précédent mariage. De même, pour s'entraider, des familles accueillent sur du long terme des enfants d'autres familles. Le mariage est une pratique courante même si une partie de la société (notamment les rastas) le renie. Attention, l'homosexualité n'est pas tolérée par la plupart des jamaïcains. Des comportements ostensibles peuvent susciter malveillance et agressivité. Par ailleurs, le taux de HIV/Sida est assez élevé (1,75 % de la population soit plus de 30 000 personnes infectées) mais l'épidémie stagne depuis des années.

Pauvreté

En 2016, 18,7 % de la population jamaïcaine vit sous le seuil de pauvreté, des chiffres en constante augmentation depuis 2007, malgré un recul de 1,2 % par rapport à 2015. La société jamaïcaine est divisée entre riches et pauvres, la classe moyenne progresse année après année, surtout à Kingston.

Place de la femme

La société jamaïcaine fait preuve d'un machisme endurant, et pourtant, la femme tient une place primordiale dans l'organisation de la société. Les femmes connaissent un taux de chômage presque deux fois plus élevé que celui des hommes. Pourtant, elles sont la force vive de l'île et on les trouve surtout dans les secteurs de l'éducation, des soins, de la confection, de l'administration et de l'hôtellerie. Les hommes sont, eux, représentés dans le bâtiment, l'automobile et les travaux physiques. Si vous voyagez en couple, on s'adressera plus facilement au mari qu'à la femme.

Violence

Avec plus de 1 000 homicides par an en 2016, la Jamaïque est le 6e pays dans le dramatique classement du plus fort taux de criminalité par habitant (42 homicides pour 100 000 habitants) selon un rapport de l'ONU sorti en 2016. Imaginez que la moyenne européenne est à 3 pour 100 000... Mais elle voit ses chiffres s'améliorer depuis 2005, année record de 1 674 meurtres qui avaient placés l'île au premier rang en nombre de meurtres par habitant. Quelques crimes concernent les touristes mais la quasi-totalité touche les Jamaïcains vivant dans les ghettos de Kingston, Spanish Town et Montego Bay. On compte 8 100 armes à feu pour 100 000 habitants, causant la majorité des crimes lors d'affrontements, de gangs ennemis pour le contrôle du trafic de drogue notamment. En 2017, un nouveau pic de violence frappe l'île et plus particulièrement la ville de Montego Bay. Le gouvernement a réagi, notamment en instaurant l'état d'urgence. Ce dernier semble porter ses fruits puisque les premiers chiffres du début de l'année 2019 sont encourageants.

Drogue

La possession de drogue a été dépénalisée en 2015, alors qu'elle était auparavant considérée comme un crime. Aujourd'hui, on peut donc se balader avec des petites quantités de ganja dans un pays où sa consommation est usuelle. Les habitants pourront désormais détenir un peu moins de 57 grammes sans que cela soit considéré comme une infraction criminelle, mais restera néanmoins une petite infraction. Officiellement, la marijuana pourra aussi être utilisée dans un contexte religieux en toute légalité par les membres du mouvement rastafari, et les touristes munis d'ordonnances seront autorisés à en acheter de petites quantités. La discrétion reste donc de mise pour les voyageurs.

Une nation homophobe

29 juin 2014 : 25 000 Jamaïcains descendent dans la rue pour soutenir l'explicite loi " anti-sodomie " comparant les homosexuels à des violeurs et des assassins. A l'heure où de nombreuses nations choisissent de légaliser le mariage gay, cette homophobie nationale semble anachronique. Elle est pourtant ancrée dans les mentalités, puisqu'en 2010, plus de 85 % des Jamaïcains étaient encore opposés à la légalisation de l'homosexualité. Qualifiée par le magazine Time, mais aussi par les Etats-Unis, comme le pays " le plus homophobe du monde ", la Jamaïque assume son parti pris. Légalement, le Jamaïcain encourt près de 10 ans de prison pour " acte sexuel entre hommes ".

Exemple édifiant : si aucun des deux partis ne soutient les droits LGBT, le parti conservateur d'opposition Jamaican labour Party (JLP) a adopté en 2001 comme hymne du parti la chanson Chi Chi Man de T.O.K... incitant à brûler vif et tuer les gays !

L'Eglise a aussi son rôle, elle est le premier lobby à faire pression sur la population pour condamner moralement tout homosexuel. La courageuse association J-Flag, créée en 1998, milite pour les droits LGBT en Jamaïque, mais elle est sous le feu de la menace permanente. Elle a dénombré environ 90 agressions homophobes, dont quelques meurtres chaque année. La pression est telle que Human Rights Watch a déclaré en 2012 que " les avocats défendant la cause des gays en Jamaïque n'étaient pas en sécurité sur l'île ", et que " les personnes qui n'étaient pas hétérosexuelles devant faire face à une stigmatisation politique, n'ont aucun recours légal et sont victimes d'intimidations, de violences civiles et policières, de "viol correctif", de détention arbitraire, de harcèlement en prison et à l'hôpital, et de meurtre pur et simple ". Les faits divers macabres font la une des journaux régulièrement : en 2017, c'est le visage de la Gay Pride jamaïcaine, Dexter Pottinger, mannequin, couturier et star de la télévision, qui a été retrouvé poignardé à mort son domicile. Les agressions se multiplient et sont de plus en plus violentes.

Les rastafaris, que l'on pourrait espérer plus tolérants étant eux-mêmes stigmatisés pour leur appartenance politique et religieuse, ne sont pas en reste non plus dans l'incitation à l'homophobie. Les deux chanteurs iconiques du mouvement, Capleton et Sizzla, mais aussi tous les grands chanteurs de Dancehall : Buju Banton, Bounty Killer, Beenie Man, Anthony B, Elephant Man (la liste est longue)... font l'apologie de l'homophobie et incitent au meurtre et viol des gays et lesbiennes dans leurs chansons. Néanmoins, Capleton et Sizzla, très connus à l'international restent désormais discrets sur la question, après avoir été plusieurs fois interdit de tournée aux Etats-Unis et en Europe pour leurs chansons homophobes...

Religion
<p>Eglise paroissiale de St. Peter, Falmouth.</p>

Eglise paroissiale de St. Peter, Falmouth.

Les chrétiens sont majoritaires (64,2 % des habitants), devant les animistes ou sans religion (21 % de la population) et les religions minoritaires. Parmi ces dernières, les plus nombreux sont les rastafariens (environ 29 000 adeptes), devant les musulmans (5 000 croyants) les bouddhistes (3 000 personnes) les hindouistes (1 450 adeptes) et enfin les juifs (seulement 350 sur l'île).

Christianisme

Comme toutes les autres îles des Caraïbes, la Jamaïque est très religieuse. La majorité des habitants sont protestants, héritage de la colonisation britannique. Les églises et les sectes représentées sont nombreuses : l'anglicane est la plus ancienne, la baptiste, la méthodiste, la morave, la presbytérienne, l'orthodoxe éthiopienne sont pratiquées partout dans l'île. Les nouvelles églises adventistes et pentcôtistes, ainsi que les Témoins de Jéhovah comptent également de nombreux adeptes. Même les églises les plus traditionnelles ont intégré des éléments de culte d'Afrique occidentale. Les chrétiens sont majoritaires dans le pays représentant 64,2% de la population, notamment les Protestants (62 %) incluant l'Eglise adventiste du 7e jour (12 %), l'église Pentecôtiste 11 %, l'Eglise de Dieu (9,2 %), Nouveau Testament Eglise de Dieu (7,2 %), les Baptistes (6,7 %) autres méthodistes, anglicans églises diverses. Les catholiques sont seulement 2,2 %.

Animisme

Les cultes afro-caraïbes sont eux aussi présents. Les Noirs venus d'Afrique de l'Est ont apporté avec eux l'islam et l'animisme. Apparu dans les années 1860, le Revival est le plus puissant de ces courants. Le Pocomania et la Kumina sont des cultes animistes de la Jamaïque du XIXe siècle encore pratiqués de nos jours. La musique et la danse du culte africain myal se retrouvent dans les cérémonies. Transes, danses, chants et tambours permettent de faire appel aux esprits et à leurs pouvoirs bénéfiques ou maléfiques. Les sacrifices d'animaux font également partie du rituel.

La croyance dans l'Obeah, " l'esprit ", est maintenant très réduite mais existe toujours.

Rastafarisme

C'est loin dans l'histoire des esclaves africains, amenés de force sur l'île, qu'il faut rechercher l'origine de la religion rastafarienne qui compte 10 % d'adeptes parmi les Jamaïcains. L'abolition de l'esclavage laisse les anciens esclaves sans repère, sans culture et sans éducation, ne se retrouvant ni dans la culture des Marrons rebelles gagnés à la cause anglaise, ni dans le catholicisme des planteurs. Les églises protestantes se sont développées au cours du XIXe siècle grâce à l'implication des pasteurs dans la cause noire. La Bible évoque des " princes et rois qui viendront d'Egypte " et " l'Ethiopie qui tendra les mains vers Dieu ", un peuple réduit en esclavage dans Babylone s'échappant au-delà des mers grâce à Dieu... Une lecture et un décodage spécifique des écrits bibliques vont permettre aux anciens esclaves de s'identifier à ce peuple.

Un mouvement afro-nationaliste. Né dans les années 1930, il se fonde sur les principes de l'Eglise orthodoxe éthiopienne. Le retour vers l'Afrique, terre légitime de tous les Africains d'origine, va donner aux Jamaïcains noirs une identité culturelle spécifique. Plusieurs thèses s'affrontent quant à la naissance de la religion rastafarienne. De multiples influences bouillonnent sur fond de crise économique et sociale aiguë. Certains s'accordent à reconnaître en Althyi Rogers, originaire d'Anguilla (qui se suicidera après avoir fondé une église en Afrique du Sud), le père spirituel du rastafarisme.

Son commentaire de la Bible, Holy Pibi, publié aux Etats-Unis au début des années 1920 aura une grande influence sur l'origine de la religion. Une prophétie, " Regardez vers l'Afrique, quand un roi noir sera couronné, le jour de la délivrance sera proche ", se diffuse. D'autres acteurs entrent en scène dans les années 1930 : Leonard Percival Howell, Archibald Dunkley, Nathaniel Hibbert, qui vont identifier l'empereur d'Ethiopie comme le nouveau dieu. D'autres encore gravitent autour de Marcus Garvey et de ses théories de retour en Afrique. Bien difficile d'identifier qui fut le premier d'entre eux. Peu à peu, la religion prend forme et le texte devenu sacré codifie le mode de vie des rastafariens.

Ras Tafari, le roi des rois. C'est à la plus vieille dynastie du monde, descendant de Menelik, fils du roi Salomon et de la reine de Saba, qu'appartient l'empereur d'Ethiopie, le Ras Tafari Makonnen. Cette lignée biblique de monarques ne s'est jamais interrompue lorsqu'il naît le 23 juin 1892 en Ethiopie à Ejersa Goro, dans la province du Harrare. Unique survivant d'une famille de huit enfants, il reçoit à treize ans le titre de Dejazmach, commandeur de la porte. Il est investi le 2 novembre 1930 sous le nom d'Hailé Sélassié Ier (puissance de La Trinité). Il va cristalliser les espérances des nouveaux initiés, réalisant la prophétie. Le Négus, le roi des rois, seigneur des seigneurs, lion de la tribu de Judas, ne connaît rien de la Jamaïque mais il a réalisé la prophétie biblique reprise par Marcus Garvey, et fait désormais figure de messie pour les Jamaïcains qui vont se déclarer rastafariens soumis à Ras Tafari, leur nouveau chef divin. Il devient le messie de la religion naissante. C'est lui, le dieu incarné, qui doit ramener la diaspora noire au royaume biblique de Saba, terre de leurs ancêtres.

Chef d'Etat avisé et visionnaire, il propulse l'empire médiéval d'Ethiopie dans le monde moderne et dirige son pays vers la démocratie avec force réformes telles l'abolition de l'esclavage, la création d'un Parlement, l'institution du droit de vote et des réformes agraires. A l'aube de la Seconde Guerre mondiale, il a eu le courage de prendre la parole devant la Société des Nations pour dénoncer ouvertement la montée du fascisme et du nazisme. Il a pris une part active à la création des Nations unies. Il mourra assassiné en 1975 lors d'un coup d'Etat.

L'un de ses discours exprimant l'essentiel de sa pensée philosophique et politique a été immortalisé par Bob Marley qui l'a mis en musique : " Until the philosophy which holds one race superior and another inferior is finally and permanently discredited and abandoned ; that until they are no longer first and second class citizens of any nation ; that until the color of a man's skin is of no more importance than the color of his eyes, that until the basic human rights are guaranteed to all without regard to race... until that day the african continent shall know no peace... " (War, tiré de l'album Rastaman Vibration).

Les premiers prêcheurs rasta, issus des communautés paysannes les plus pauvres de l'île, commencent à propager la doctrine.

La lutte armée et la persécution. De nombreuses communautés rasta vont voir le jour, avec autant de meneurs et de courants idéologiques. Certaines vont flirter avec la violence et le rastafarisme connaîtra même une branche armée. La communauté du Pinnacle, dirigée par Leonard Percival Howell, s'établit près de Spanish Town en 1940. C'est là que vont se mettre en forme les pratiques religieuses rastas inspirées en partie des règles des ashrams indiens. Mort en février 1981, ce grand leader rasta est considéré comme le premier rasta (lire Le Premier Rasta, de Hélène Lee). Cette communauté attire les foudres de l'administration et les raids de la police finiront par en avoir raison.

Dans les années 1950 et 1960, les rastas sont malmenés et persécutés. Ils vivent retirés dans les collines de l'intérieur de l'île d'où ils jettent l'anathème sur Babylone, la civilisation blanche. Malmenées, attaquées, décimées, les communautés rasta survivent malgré les assauts policiers. Les autorités liquident l'un des principaux bastions en 1954. Les rastas se dispersent dans les ghettos de la capitale, lieu propice à la propagation de leur philosophie de justice sociale et de dignité noire. Dans les années 1970 naît un courant de sympathie à leur égard car la répression policière frappe sans discernement. C'est l'époque où la musique jamaïcaine se fait entendre au-delà des frontières naturelles de l'île. Beaucoup de musiciens sont rastafariens ou en ont l'allure. Commence alors une ère de normalisation de la religion internationalisée par le succès grandissant de Bob Marley, figure légendaire du reggae.

Dreadlocks, reggae et végétarisme. Pacifiques de nature, les Rastafariens vivent dans la pauvreté une existence de méditation et de contemplation. Plutôt que de travailler au service de Babylone, la civilisation blanche qui les a asservis, c'est-à-dire l'ordre établi, ils ne travaillent que pour subvenir à leurs besoins essentiels, le plus souvent en cultivant des petits lopins de terre dans la montagne. Ils croient à la réincarnation et sont végétariens ; ils ont développé la nourriture I-Tal, naturelle et vitale. La ganja, appellation donnée au cannabis introduit dans l'île par les premiers Indiens venus travailler sur les plantations, est un élément pacificateur, tout comme la musique reggae.

Lecture quotidienne de la Bible et chants religieux font aussi partie des rituels. Le lion est un symbole omniprésent de la religion, inspiré du titre de Hailé Selassié. Les trois couleurs rastas - le rouge pour l'Eglise triomphante ou le sang versé en Afrique, l'or pour la richesse de l'Afrique, le vert pour les prairies d'Afrique - sont elles aussi omniprésentes dans les tenues vestimentaires, signe d'appartenance aussi évident que les dreadlocks.

L'origine de la coiffure rasta n'est pas clairement établi. Imitation des coiffures masaï ou des chevelures des Indiens ? Allusion à la coiffure de Samson ? Les rastas portent leur chevelure naturelle sans la coiffer ni la couper, et l'entretiennent avec des éléments naturels (aloé vera notamment). Les dreadlocks, les tresses des rastas, peuvent prendre des proportions étonnantes et sont parfois, pour plus de commodité, enfermées dans des bonnets de laine, les tams, ou de hauts couvre-chefs juchés telles de massives tours au sommet du crâne du rasta. Aujourd'hui, les rastas sont très minoritaires et il ne faut pas confondre les jeunes rastas d'opérette affichant les trois couleurs et les dreadlocks qui paradent dans les zones touristiques avec les vrais pratiquants. Les dernières communautés vivent retirées dans les Blue Mountains, à l'écart de la vie urbaine. Le mouvement rasta est actif dans toutes les îles de la mer caraïbe.

La ganja, herbe sacrée et produit d'exportation. Au lendemain de l'émancipation, il faut remplacer les anciens esclaves des plantations. Des Indiens sous contrat sont amenés dans l'île au cours du XIXe siècle pour travailler sur les plantations. Ce sont eux qui introduisent la ganja dans l'île, une herbe originaire des rives du Gange. Cannabis sativa, de son nom botanique, est considérée par les Indiens comme une plante sacrée. Les planteurs britanniques, se rendant très vite compte qu'elle réduit la capacité de travail de leur nouvelle main-d'oeuvre, sont à l'origine de la première interdiction de la ganja, mais son usage se développe avec l'arrivée massive d'Indiens. Dans les années 1930, le mouvement rasta donne un coup d'accélérateur à la consommation et donc à la production d'herbe. Plus tard, les années 1960 et la génération Peace and Love marquent un nouveau tournant dans la popularisation de la marijuana.

Dans les années 1970, c'est 70 % de la production de marijuana jamaïcaine qui quitte l'île à destination des Etats-Unis. L'herbe est devenue l'amie du pauvre car beaucoup de petits fermiers y ont gagné une vraie prospérité. La consommation de marijuana fait partie intégrante du culte rasta (et plus largement, de la société jamaïcaine), en favorisant les exercices de méditation. Cependant, tous les rastafariens ne fument pas et ce sacrement est l'un des plus contestés de la religion. Le chalice, une pipe de corne de vache ou de chèvre ou un calumet de bambou ou de bois, est préparé avec de l'eau, le mélange tabac-herbe est fait dans un rituel rigoureux, accompagné de bénédictions et de récitations de prières. Statut incertain, entre tolérance et répression, l'usage de la ganja est dépénalisé dans la pratique pour les rastas et ce depuis le gouvernement de Michael Manley, car la liberté religieuse fait partie de la constitution.

Malgré de fortes pressions pour la légalisation de la culture de la ganja, rien ne peut se faire sans l'accord des Etats-Unis qui y sont fermement opposés. On trouve de la ganja un peu partout dans l'île : dans les zones rurales, au fond des potagers, dans les marais de la Great Morass, dans les étendues sauvages du Cockpit Country ou dans les collines du Westmoreland. Quant aux propositions, elles ne manquent pas, et le touriste se voit régulièrement harcelé par de petits vendeurs de rue. Si la législation officielle s'est assouplie avec sa dépénalisation en 2015, autorisant sa détention mais pas sa vente, pour s'essayer à la ganja en toute tranquillité, le mieux est d'aller à la rencontre de la culture rasta en visitant l'une des communautés dans les Blue Mountains ou dans les environs de Montego Bay, ou en visitant une plantation du Westmoreland, à l'ouest du pays.

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