Guide de Singapour : Population et langues

Populations

La population de Singapour s'est constituée à travers des vagues d'immigration très diverses. Pourtant, la cité-Etat semble avoir réussi l'impossible pari du multiculturalisme, à savoir concilier respect de la singularité des communautés avec une identité nationale forte. Encore aujourd'hui Singapour attire les populations étrangères. Deux tiers des 5,5 millions de résidents sur l'île-Etat sont des citoyens, le reste étant constitué d'étrangers, 550 000 ayant le statut de résidents permanents et 1,6 million de non-résidents. Avec le retour de la croissance de la cité-Etat, le gouvernement a annoncé qu'il allait de nouveau ouvrir les vannes de l'immigration et accueillir 100 000 travailleurs étrangers. Une annonce que les Singapouriens ne voient pas d'un très bon oeil considérant, entre autres, que ces travailleurs viennent menacer leur emploi. Ainsi, Singapour est confrontée à une double problématique : la première, maintenir la cohésion entre les " races " et la seconde, gérer l'afflux de populations étrangères.

La période coloniale : une population hétérogène

Lorsque Raffles débarque à Singapour en 1819, l'île n'était pas tout à fait vierge et abritait déjà un certain nombre de populations comme l'explique le géographe canadien Rodolph de Konick dans son ouvrage Singapour, la cité-état ambitieuse. " A l'arrivée de Raffles à Singapour, la population de l'île n'aurait pas dépassé un millier d'habitants, pour la plupart appartenant à diverses ethnies malaises. On y comptait aussi quelques dizaines de Chinois. Cette population était rassemblée dans quatre secteurs très différents de l'île. Sur les rives de la rivière Singapour se trouvait le principal village, dans lequel vivait le Temenggong et une population malaise. Un petit groupe de Chinois était établi à proximité, d'autres dans les collines intérieures, là où ils pratiquaient la culture du gambier. Des Malais vivaient aussi à l'embouchure de la rivière Kallang, quelques groupes circulant dans les estuaires des rivières se jetant dans le détroit de Johor, dont la rivière Seletar. En faite, de tels Orang Laut auraient fréquenté plusieurs autres abords de l'île, dont le détroit de Keppel. " Par ailleurs, le développement de Singapour en tant que comptoir colonial a provoqué un afflux de main d'oeuvre étrangère. On peut distinguer, outre les Européens, trois foyers principaux : un premier du Nord (des provinces chinoises), un deuxième de l'Ouest (du sous-continent indien) et un autre du Sud (des Indes néerlandaises).
Dans son plan de la ville, Raffles attribue une zone spéciale à chaque communauté pour éviter de potentiels conflits. Ainsi durant la période coloniale, Singapour se caractérise par une hétérogénéité des populations qui habitent l'île. Cultures, valeurs, religions, tout les sépare. Par ailleurs, ces populations sont pour beaucoup venues pour gagner de l'argent et repartir, n'ayant aucune attache à cette terre nouvelle et cultivant plutôt la nostalgie de la terre natale.

Les Occidentaux (Britanniques, Européens, Américains)

Malgré le faible poids numérique de ces communautés, ce groupe est au sommet de la société singapourienne jusqu'à l'accession à l'autonomie de l'île. En 1931, ce groupe ne représente que 3,9 % de la population mais occupe 40,8 % des emplois dans les services, 20,5 % dans le commerce et la finance et 20,2 % dans l'administration publique et la Défense. Au sein même de cette population, l'élite, constituée de riches marchands, de hauts fonctionnaires de l'armée et de l'administration, se différencie des employés de bureau, des simples soldats ou des prostituées présents dans le comptoir.

La communauté chinoise

La communauté dite chinoise est de loin prédominante démographiquement sur l'île. Selon le recensement de 1931, la population active de Singapour est déjà composée de 73,3 % de Chinois. Les Chinois représentent 31,2 % des actifs dans le secteur du service, 23,6 % pour le commerce et la finance, mais ne représentent qu'à peine 0,2 % dans l'administration publique. Si ces populations se reconnaissent toutes comme appartenant à la civilisation chinoise, elles se distinguent par leur dialecte maternel. Ainsi, outre le hokkien, parlé par une majorité de la population dans l'île, le teochew, le cantonais, le hakka et le hylans sont de véritables marqueurs identitaires qui régissent les solidarités communautaires. Si l'on retrouve aussi au sein de la communuaté chinoise une opposition entre les riches marchands et la masse populaire pauvre, l'origine régionale (d'où découle le dialecte), et les solidarités de clans et de familles sont autant de facteurs qui divisent les Chinois.

La communauté indienne

En 1931, la communauté indienne représente 13,9 % de la population. Les Indiens occupent 50,3 % des emplois dans le secteur des services et seulement 5,4 % dans l'agriculture. La communauté dite indienne à beau être moins nombreuse, les réalités identitaires et les relations sociales entre les personnes du sous-continent indien ne sont pas pour autant plus simples. La communauté indienne se scinde en deux ensembles culturels qui correspondent aux populations de cultures nord-indiennes et celles de cultures sud-indiennes. Le principal marqueur identitaire reste, comme pour les Chinois, la langue maternelle et l'origine géographique de ces populations. Si les mariages entre personnes de cultures nord-indiennes ou entre personnes de cultures sud-indiennes sont possibles, la majorité des unions se fait entre personnes appartenant à la même communauté linguistique. Il faut également noter la particularité des communautés musulmanes indiennes qui développent des cultures particulières où la pratique de l'islam joue un rôle majeur. La distinction entre l'élite marchande et la masse de la population existe aussi avec une nuance, la population nord-indienne est principalement composée de marchands alors que les Dravidiens comptent surtout une masse d'ouvriers pauvres. Enfin, les distinctions de castes restent longtemps importantes dans les rapports sociaux entre individus, qui sont réglementés par des interdits et des mariages à l'intérieur de la même caste.

La communauté malaise

La communauté dite malaise regroupe les populations indigènes et les populations issues des îles indonésiennes (Balinais, Javanais, Bugis, Sumatranais). L'identité musulmane de ce groupe sert de passerelles entre différentes communautés et c'est ainsi que l'on observe des unions avec des Arabes ou des Indiens musulmans. Sur le plan économique, la communauté malaise est en retrait. Cette communauté représente 8,5 % de la population et est très présente dans le secteur du transport et de l'agriculture. En revanche, on ne retrouve que 10 % de cette population dans le commerce, la finance et la manufacture. Ainsi, la communauté malaise ne profite pas du développement du comptoir et bien souvent les Malais occupent les grades les plus faibles dans les emplois d'Etat.

Un équilibre fragile : les premières tensions inter-ethniques

Les relations intercommunautaires ont été influencées par l'attitude des Britanniques vis-à-vis des différentes populations. Se méfiant des Chinois, ils se sont appuyés sur les Indiens pour l'administration et les Malais pour la police. Par la suite, les Japonais, lors de l'occupation de l'île, ont utilisé les Malais pour contrôler les populations chinoises et indiennes provoquant des conflits communautaires. En 1963 naît la grande Fédération de Malaisie qui regroupe la Malaisie, Singapour et le nord de l'île de Bornéo. Les Malais de Malaisie redoutent une prépondérance démographique chinoise avec l'entrée de Singapour. Les émeutes anti-chinoises de l'été 1964, qui font 23 morts et surtout, la crainte que les Chinois contrôlent la vie politique de la fédération, aboutissent à l'expulsion de Singapour en 1965. Cette accession à l'indépendance est vécue comme un drame, par Lee Kuan Yew et ses collaborateurs, qui doivent désormais assurer la survie de l'île. Pour assurer la stabilité de l'île indispensable au développement économique, il est impératif de mettre fin aux tensions intercommunautaires et de tenter de construire une identité nationale dans une société plurielle.

Le CMIO : le multiculturalisme singapourien
<p>Temple Sri Mariamman dans le quartier de Chinatown</p>

Temple Sri Mariamman dans le quartier de Chinatown

Pour les dirigeants singapouriens, la survie du pays ne peut passer que par la création d'une nouvelle identité qui fédère l'ensemble des populations de l'île tout en respectant la diversité culturelle. Le parti au pouvoir, le People's Action Party, crée alors un modèle multiculturel fondé sur la reconnaissance de quatres " races " officielles : les Chinois, les Malais, les Indiens et les Autres. Avec ce nouveau système baptisé CMIO (Chinese, Malays, Indians and Others), chaque citoyen se définit par sa race, inscrite sur sa pièce d'identité et sur tous les formulaires administratifs. A chaque race est associée une langue, une religion et une culture. Cette politique a pour objetcif de développer une double identité, communautaire et nationale. Outre la mise en place d'un modèle, le gouvernement singapourien s'emploie également à raser les anciens quartiers ethniques insalubres de l'époque coloniale et à reloger les populations expropriées dans des immeubles sociaux (HDB). Pour créer une mixité raciale, l'Etat impose un quota " racial " par immeuble et par quartier qui correspond à la part de chaque catégorie CMIO dans la population du pays.

C'est véritablement l'Etat via le PAP qui est au coeur de ce modèle racial, garant de l'harmonie entre les différentes communautés assurée par une promotion égale de chaque " race " et artisan du sentiment d'identité nationale.

Les Peranakan, au carrefour de trois cultures

Peranakan est un mot malais qui signifie " né localement ". A Malacca, les Peranakan se définissaient comme Nyonya-Baba, Nyonya désignant les femmes Peranakan et Baba, les hommes. L'expression " Chinois des Détroits " était utilisée par les Britanniques. Aujourd'hui, le terme Peranakan est largement utilisé et désigne les descendants des commerçants chinois ou indiens venus en Asie du Sud-Est aux XVe et XVIe siècles pour le commerce, qui ont décidé de s'y installer et qui ont épousé des indigènes. Ils ont adopté la culture malaise de plusieurs façons, à travers la langue, les tenues vestimentaires et la cuisine. La langue est un mélange de hokkien et de malais, les femmes portaient le kebaya (chemisier) et les hommes le sarong malais. Par ailleurs, la cuisine peranakan a emprunté à la gastronomie locale le curry et l'utilisation de certaines épices, les Peranakan se sont adaptés à la tradition locale et ont commencé à manger avec les doigts. Parlant le malais et un peu d'anglais, les Peranakan ont joué le rôle d'intermédiaires entre les Britanniques et les populations locales. Ni complètement chinois, malais ou britanniques, les Peranakan sont enracinés dans les trois cultures.

Menacée de disparition avec l'essor de Singapour, la culture peranakan fait depuis les années 1980 l'objet d'un regain d'intérêt. Depuis 2008, les Peranakan ont leur propre musée. Pièces de théâtre, chants et même une série télévisée, The little Nonya, diffusée en 2009, sont très populaires. Une culture qui pourrait même être utilisée pour la promotion de Singapour à l'extérieur, comme en témoigne l'exposition BabaBling qui s'est tenue au musée du Quai Branly à Paris à l'automne 2010. En 2015, pour fêter les cinquante de son indépendance, Singapour a invité le public français lors d'un festival qui s'est déroulé du 26 mars au 30 juin 2015. La diversité et la richesse de la création contemporaine singapourienne a été mise à l'honneur dans différents lieux en France, comme par exemple le Palais de Tokyo à Paris, la gare Saint-Sauveur de Lille, le musée d'art contemporain de Lyon ainsi que durant le festival Made in Asia de Toulouse.

Langues

A chaque ethnie est associée une langue, c'est ainsi que quatre langues ont été désignées comme langue officielle. Il s'agit de l'anglais, du mandarin, du tamoul et du malais. Tous les actes officiels dans l'administration, les tribunaux ou le Parlement sont rédigés dans ces quatre langues. Sur les timbres ou les billets de banques du pays figurent des inscriptions dans les quatre langues. Les chaînes de télévision nationales diffusent des programmes en mandarin, malais, tamoul et anglais.

Alors que la communauté chinoise parle plusieurs dialectes, c'est le mandarin, la langue nationale en Chine, qui a été adoptée. Une décision qui a fait grincer des dents car à l'époque, seule 10 % de la communauté chinoise parlait cette langue. Afin de promouvoir activement le mandarin, Lee Kwan Yew a lancé le 7 septembre 1979, la campagne " Speak Mandarin ", visant à faire du mandarin la langue de la communauté chinoise et réduire ainsi l'importance des différents dialectes.

Pour la communauté malaise, c'est le malais qui a été adopté. " La promotion du malais à la fois comme langue officielle des Malais et du pays est un moyen de prouver à la communauté internationale que le nouvel État singapourien, à majorité chinoise, n'a pas l'intention d'opprimer la minorité malaise, " explique Delon Medovan, spécialiste du multiculturalisme à Singapour. Pour les Indiens, c'est le tamoul qui a été désigné comme langue officielle en raison de la supériorité démographique des Tamouls sur les autres groupes linguistiques du sous-continent indien. Par ailleurs, l'élite de cette communauté a participé à la construction de cette société multiculturelle. SR Nathan, l'actuel président, est tamoul. Enfin, l'anglais, la langue de l'ancienne puissance coloniale et des élites du pays, est reconnue comme étant la langue officielle des " Autres " mais reconnue aussi dès 1966 comme la " première langue ". A l'école, l'enseignement est en anglais mais tous les élèves ont l'obligation d'apprendre leur " langue maternelle ". C'est la politique du bilinguisme.
La particularité de Singapour réside certainement dans la grande complexité linguistique qui existe au sein de la population et des différents jeux d'opposition que l'on peut constater. C'est d'abord la différenciation entre anglophones et non-anglophones. D'un autre côté, il existe aussi une distinction entre ceux qui ne parlent qu'une langue et ceux qui en maîtrisent plusieurs.

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