Guide du Panama : Histoire

La grande Colombie
La grande Colombie

" Si le monde devait élire sa capitale, il me semble que l'isthme de Panamá serait choisi pour cet auguste destin.  " Simón Bolívar (1824)

Une terre de passage et de peuplement

L'isthme de Panamá a toujours été une terre de passage, ou un pont entre les cultures du nord et du sud du continent, ainsi que des Caraïbes. On estime la présence de l'homme dans l'isthme à quelques dizaines de milliers d'années et les premiers établissements durables à 11 000 ans. En témoignent des tombes, statues, metates (tables en pierre sur pied pour piler le maïs), bijoux en or, pierres précieuses ainsi que de nombreuses céramiques découvertes sur plusieurs sites à travers le pays.

Ces premières sociétés étaient organisées en chefferies et présentaient des croyances et modes de vie proches de la civilisation Chibcha d'Amérique du Sud, moins développée que celle des Aztèques et des Incas. La vie s'organisait autour de la pêche, la chasse et la cueillette, avant que ne se développe, il y a 3 500 ans, la culture du maïs.

Le développement de l'agriculture a favorisé la sédentarisation des peuples et la création d'organisations politiques et militaires de type théocratique, avec un chef (cacique), des notables, des religieux et le peuple. Certaines civilisations, comme les Coclé, se sont éteintes avant l'arrivée des conquistadores, mais on estime entre 600 000 et 1 million le nombre de personnes vivant dans l'isthme à l'arrivée des Espagnols. Les chroniques du début du XVIe siècle parlent d'une langue cueva comprise par différents groupes humains sur un vaste territoire partant de la région de Chame jusqu'au Darién. Les Cueva auraient complètement disparu une quarantaine d'années seulement après l'arrivée des conquistadores. Au-delà du travail forcé et des combats, ce sont surtout les maladies apportées d'Europe, contre lesquelles les autochtones n'étaient pas immunisés, qui ont fait le plus de ravages.

Il n'a pour l'instant pas été démontré que les Guna soient les descendants des Cueva que rencontrèrent les conquistadores, ni que les Ngäbe Bugle, soient originaires des provinces centrales et de la péninsule d'Azuero. Les Emberá et Wounaan quant à eux seraient arrivés dans le Darién au XVIIIe siècle depuis l'Amérique du Sud...

Les premières expéditions espagnoles

La première expédition à aborder les côtes luxuriantes du Darién est celle de Rodrigo de Bastidas, en 1501. Les Espagnols qui longent la côte nord de l'Amérique du Sud puis celle du Darién, en se croyant déjà en Asie, sont en quête d'un passage vers les Indes. Les marins ne trouvent pas ce mythique détroit mais rencontrent des " Indiens "... et de l'or  !

Un an plus tard, Christophe Colomb se lance dans son quatrième et dernier voyage vers le Nouveau Monde. Lui aussi cherche un détroit. L'expédition entreprend la reconnaissance du littoral d'Amérique centrale depuis le cap Gracias a Dios (au Honduras actuel) jusque dans le Darién. Chaque brèche côtière peut se révéler un passage vers l'ouest. Colomb explore notamment la baie de Caraboro (rebaptisée Almirante), la lagune de Chiriquí et les côtes de Veraguas...

Le voyage se poursuit jusqu'à une localité indigène où s'échoue la flotte après une violente tempête. Colomb, émerveillé par les lieux, baptise l'endroit Porto Bello (joli port en italien qui, hispanisé, deviendra Portobelo). L'expédition s'y repose un temps avant de retourner dans la région aurifère du Veraguas, pour tenter de fonder une colonie  : Belén. C'est un échec, les conquistadores, avides d'or et de femmes, sont chassés par les indigènes et l'expédition échouera finalement en Jamaïque.

Chronologie

Période précolombienne

9 000 ans avant J.-C.> Premiers peuplements dans l'isthme.

1500 ans avant J.-C.> Début de l'agriculture sur brûlis.

Les premières expéditions espagnoles à la recherche d'un détroit vers les Indes

1501> Bastidas explore les côtes du Darién.

1502> Christophe Colomb explore les régions de Bocas, Veraguas et Portobelo. Fondation éphémère de Nuestra Señora la Antigua de Belén.

La conquête de l'Isthme et la découverte de la mer du Sud

1510> Diego de Nicuesa fonde Nombre de Dios puis Santa María la Antigua del Darién.

1513> Découverte de la mer du Sud (Pacifique) par Vasco Nuñez de Balboa.

1519> Fondation de la ville de Panamá la Vieja et premiers transits à travers l'isthme par le Camino Real jusqu'à Nombre de Dios.

1519-24> Explorations des côtes du Pacifique depuis Panamá.

1524-35> Expéditions vers le Pérou et premiers pillages de l'Empire inca.

1519-fin XVIe siècle> Accroissement continu du transit inter-océanique via l'isthme entre Panamá et Nombre de Dios puis Portobelo. Développement de la piraterie dans la région.

1596> Destruction de Nombre de Dios par Francis Drake.

XVIIe-milieu XVIIIe siècle> Foires commerciales de Portobelo et attaques des corsaires.

1671> Destruction de la ville de Panamá (" Panamá la Vieja ") par le pirate Henry Morgan.

1673> Fondation de " Panamá la Nueva  ".

1739> Destruction de Portobelo par Edward Vernon. Fin des foires.

Indépendance de l'Espagne et rattachement à la Grande Colombie

1821> Indépendance de l'isthme le 28 novembre.

1840> Mouvement séparatiste mené par Tomás Herrera.

Grands travaux et indépendance du Panamá

1850-1855> Construction de la première voie ferrée transcontinentale.

1880-1889 / 1894-1898> Tentative française de construction du canal.

1999-1902> Guerre des Mille Jours dans toute la Colombie.

1903> Indépendance du Panamá de la Colombie. Traité de Hay-Bunau-Varilla.

1904-1914> Reprise de la construction du canal par les Etats-Unis.

Instabilité politique et poussées nationalistes jusqu'en 1968

1914-1940> Emergence des revendications nationalistes concernant le canal et la Zone du canal.

1940-45> Période prospère et grands travaux par l'armée américaine.

1950-60> Instabilité politique. Les Etats-Unis font quelques concessions concernant le canal.

1964> Rupture des relations diplomatiques avec les Etats-Unis suite à la répression dans le sang d'une manifestation étudiante dans la Zone du canal.

Régime autoritaire du général Omar Torrijos

1968-1981> Coup d'Etat contre Arnulfo Arias et mise en place d'un régime militaire progressiste.

1977> Signature des traités Torrijos-Carter pour la rétrocession progressive au Panamá du territoire de la Zone du canal.

1981> Mort du général Torrijos dans un accident d'avion suspect.

Dictature du général Noriega

1984-1989> Régime militaire et présidents fantoches. Institutionnalisation des trafics et du blanchiment d'argent. Tentatives de déstabilisation du régime par les Etats-Unis.

1989> Opération " Juste Cause ". Les bombardements provoquent des dégâts humains et financiers considérables. Arrestation du dictateur condamné aux Etats-Unis à 40 ans de prison pour trafic de drogue.

Retour à la démocratie

1990-1998> Retour à la démocratie et mise en place de politiques économiques néolibérales. Election des présidents Endara et Balladares dans la transparence. Retour de l'investissement étranger et du tourisme.

1999> Election de Mireya Moscoso, première femme présidente de la République.

Transfert de propriété du canal et de la région inter-océanique au Panamá le 31 décembre 1999.

2004> Victoire électorale du PRD (Partido Revolucionario Democrático). Martín Torrijos, le fils du défunt général, est élu président de la République.

2006> Référendum relatif aux travaux d'agrandissement du canal.

2007> Début du chantier d'agrandissement du canal.

2009> Elections du président Martinelli en mai.

2010> Manuel Noriega est extradé en France puis condamné à 7 ans de prison pour blanchiment d'argent.

2011 > Conflit ouvert entre le président Martinelli et son vice-président Juan Carlos Varela, tous deux s'accusant de corruption. Varela est destitué de son fauteuil de ministre des Affaires étrangères.

Le 11 décembre, Noriega est extradé et incarcéré au Panamá.

2012> Nouveau scandale de corruption impliquant le gouvernement Martinelli.

2014> Juan Carlos Varela est élu président de la République.

2016> Le scandale des Panama Papers éclate au grand jour.

Juin 2016> Inauguration des nouvelles écluses, Cocoli côté Pacifique et Agua Clara côté Atlantique, après neuf ans de travaux.

2017 > Mort en prison de Manuel Antonio Noriega le 29 mai, à 83 ans.

Juin 2017> L'ex-président panaméen Ricardo Martinelli est arrêté à Miami, suite au placement sous surveillance téléphonique et électronique de quelque 150 opposants politiques.

2018, 14 mai > Le Norwegian Bliss devient le plus gros bateau de croisière à emprunter le Canal de Panama.

Juin 2018> Martinelli est extradé par les Etats-Unis vers le Panama et emprisonné.

Conquête et colonisation de l’isthme

Dans son plan de conquête et de colonisation, le roi d'Espagne décide en 1508 de diviser en deux les terres du Nouveau Monde, dont la partie continentale est appelée alors " Terre ferme " (toute terre dont on ne peut faire le tour en caravelle, par opposition aux îles des Caraïbes). Les territoires à l'est du golfe d'Urabá constituent la Nouvelle Andalousie. A l'ouest du golfe c'est la Castille d'Or gouvernée par Diego de Nicuesa. En 1510, celui-ci tente de s'implanter dans une baie accueillante qu'il baptise " Nombre de Dios ", mais très vite les conquistadores doivent abandonner les lieux, chassés par les fléchettes empoisonnées. Ils partent plus à l'est et fondent Santa María la Antigua del Darién. La localité, aujourd'hui en territoire colombien, est considérée comme la première cité coloniale de l'Amérique continentale.

Dans cette petite bourgade, loin de l'Europe et de Saint-Domingue, capitale coloniale du Nouveau Monde, les luttes politiques font rage. Après la disparition de Diego de Nicuesa, Vasco Nuñez de Balboa devient de fait gouverneur de la région. Cet aventurier est un administrateur ferme et respecté. Charismatique et diplomate, il explore l'isthme à la recherche d'or et d'esclaves et finit par se lier d'amitié avec certains caciques indigènes, comme Careta et Comagre.

Un jour, le fils de ce dernier, Panquiaco, se dispute avec Balboa. Irrité par l'avarice des conquistadores, il aurait déclaré que "  si les hommes blancs aiment autant l'or qu'ils sont prêts à quitter les leurs pour envahir des terres lointaines, ils n'ont qu'à se rendre dans le royaume où les gens sont si riches que les vases et ustensiles dont ils se servent pour boire et manger sont en or... Ce territoire est situé au sud, au-delà des cordillères, sur les côtes d'une autre mer, une mer très vaste... ". Il n'en faut pas plus pour décider Balboa à monter une expédition à la recherche de ce pays de l'or.

La découverte de la mer du Sud

Parti de Santa María del Darién le 1er septembre 1513, Balboa, à la tête d'une expédition de 190 conquistadores, de quelques éclaireurs et d'un millier de porteurs indigènes, s'enfonce dans la forêt inhospitalière du Darién en direction du sud. Le 25 septembre, après trois semaines de marche éprouvante et d'affrontements avec les tribus locales, les aventuriers aperçoivent du haut d'une colline l'embouchure d'une vaste étendue d'eau  : la fameuse mer dont parlait Panquiaco, enfin pour l'instant la baie de San Miguel. La baie est baptisée ainsi le 29 septembre, du nom du saint du jour, Michel. Ce 29 septembre, Balboa prend possession, au nom de la couronne espagnole, " des mers, terres, côtes et îles du sud, des royaumes et des provinces qui y sont attachés ". La mer du Sud sera rebaptisée " Pacifique " par Magellan en 1520, en raison du temps calme dont bénéficia le navigateur dans sa traversée océanique entre la Terre de Feu et les Philippines.

La découverte de la mer du Sud est certainement le chapitre le plus important de l'histoire de la conquête, après la grande "  découverte  " de Christophe Colomb en 1492. Cette nouvelle étape est malheureusement annonciatrice de grandes catastrophes pour les peuples des Andes. Un certain Francisco Pizarro fait d'ailleurs partie de l'expédition...

Par la suite, les conquistadores apprennent que les îles qu'ils aperçoivent au large regorgent de perles. Une expédition s'y rend et rafle tout ce qu'elle peut. L'archipel est baptisé Las Perlas. L'expédition de Balboa rentre finalement à Santa María la Antigua del Darién en janvier 1514, chargée d'or et de perles mais surtout de cette formidable découverte géographique.

En juin 1514, Pedro Arias de Ávila (Pedrarias Dávila) est nommé gouverneur à la place de Balboa. Ce sexagénaire est connu pour sa cruauté. Contrairement aux instructions de la couronne qui prône une conversion au catholicisme en douceur (autant que cela pouvait l'être à l'époque), des milliers d'Indiens sont massacrés ou contraints à l'esclavage. Pedrarias ne supporte pas non plus Balboa, irrité par le prestige de l'aventurier en Espagne comme dans les colonies. Au retour d'une expédition en mer du Sud, il fait arrêter le " découvreur du Pacifique ". Pedrarias l'accuse de vouloir créer un gouvernement parallèle et d'essayer de le destituer. Balboa sera décapité le 22 janvier 1519 à Acla, une ville fondée en 1515 sur la côte caraïbe (aujourd'hui enfouie sous la végétation). On raconte que Balboa a payé de sa tête l'orgueil d'avoir préféré Anayansi, la fille d'un cacique indigène, à la propre fille de Pedrarias avec qui il devait se marier...

Une colonisation dans la douleur

La colonisation se heurte à de fortes résistances amérindienne et noire. Les plaines littorales et les îles au large de Panamá sont colonisées dans la douleur : les Indiens sont tués ou soumis au travail forcé dans les mines, tandis que les maladies importées d'Europe (grippe, variole, rougeole...) déciment les populations. Des caciques indigènes comme Natá, Penonomé, Escoría ou Paris organisent la résistance. La plus héroïque est sans doute celle d'Urracá qui se lie avec les tribus traditionnellement ennemies pour résister pendant près de dix ans. La main-d'oeuvre indigène diminuant à grande vitesse alors que l'activité commerciale bat son plein depuis la découverte de l'Empire inca, les Espagnols décident d'importer en masse des esclaves capturés en Afrique de l'Ouest. Panamá et Portobelo deviennent des centres de distribution importants. Quelques esclaves parviennent à s'échapper et s'organisent en communautés, dans des palenques, des villages fortifiés et camouflés dans la jungle du Darién ou du côté de Nombre de Dios. Ces fugitifs appelés cimarrones (marrons en Français) s'allient parfois avec les tribus amérindiennes pour attaquer les convois de leurs anciens maîtres sur le Camino Real. Ils s'arrangent également avec les pirates et corsaires en les guidant dans la forêt pour prendre par surprise les forts espagnols. Le trafic vers l'Espagne en est tellement perturbé que les autorités coloniales sont parfois obligées d'abandonner les mines et de négocier avec les chefs marrons. Les plus redoutés se dénomment Bayano et Filipillo...

Fondation de la ville de Panamá et les chemins transisthmiques

Le 15 août 1519, Pedrarias s'empare d'un petit village de pêcheurs de la mer du Sud, appelé par les indigènes " Panamá ", qui signifie "  abondance de poissons ". Nuestra Señora de la Asunción de Panamá se substitue alors à Santa María la Antigua del Darién comme capitale de la province de Castille d'Or. La ville devient un important centre ecclésiastique et commercial et le point de départ d'expéditions vers le nord et le sud du continent. Francisco Pizarro prend la direction des expéditions dans le Pacifique et s'embarque vers le sud en 1524 puis en 1526. Il découvre le Pérou en 1528 et bientôt les richesses de l'Empire inca. Panamá voit alors débarquer des tonnes d'or, d'argent, de pierres précieuses d'Amérique du Sud, sans compter les perles récoltées dans l'archipel voisin. Ces trésors qui doivent rejoindre Saint-Domingue puis l'Espagne transitent à travers la jungle par une ancienne piste indienne qui mène à Nombre de Dios (et plus tard Portobelo), côté Atlantique. Ce Camino Real (chemin royal) est pavé de lourdes pierres pour éviter que la végétation ne le fasse disparaître. Le transport est effectué à dos d'esclaves amenés d'Afrique ou de mules. Le Camino Real est relayé quelques années plus tard par un second chemin, le Camino de Cruces, qui relie Panamá à Cruces, petite bourgade au bord du Río Chagres à une trentaine de kilomètres de Panamá (à côté de l'actuel Gamboa. Cruces sera englouti lors de la création du lac Gatún entre 1906 et 1913). De Cruces, les marchandises sont embarquées sur des barques ou petites caravelles qui descendent le Chagres jusqu'à l'Atlantique, pour rejoindre ensuite Nombre de Dios en longeant la côte. Mais les choses se compliquent à la fin du XVIe siècle avec l'arrivée de pirates et flibustiers dans la mer des Caraïbes...

Le canal, une idée ancienne

L'idée d'un canal navigable pour relier les deux océans a germé très tôt dans la tête des ingénieurs du monde entier. En 1529, Alvaro de Saavedra suggère de faire communiquer les fleuves Chagres et Grande pour aménager un canal de 3 m de profondeur. Les travaux sont jugés trop importants et le projet est abandonné. En 1534, Charles Quint ordonne une étude topographique, mais les moyens technologiques sont encore insuffisants pour concrétiser le percement de l'isthme. En 1556, une nouvelle étude au Nicaragua commandée par Philippe II aboutit au même constat d'impuissance. Devant cet échec, le souverain qui craint aussi que des puissances étrangères n'utilisent un futur canal pour rejoindre les colonies espagnoles déclare  : "  Dieu a marqué sa volonté de voir les deux océans séparés par un isthme continu [... ]. Il est interdit sous peine de mort de s'occuper de l'ouverture de toutes nouvelles routes entre les deux océans. " Au début du XIXe siècle, le naturaliste allemand Alexandre de Humboldt propose neuf tracés (via l'isthme de Tehuantepec au Mexique, le río San Juan au Nicaragua ou encore à travers la jungle épaisse du Darién...). D'autres projets seront proposés par des Américains, des Anglais, des Hollandais... mais ce sont les Français qui, les premiers, se lancent dans l'aventure.

Des richesses qui attirent pirates et flibustiers

L'un des premiers à lier son nom aux pillages des colonies américaines est l'Anglais Francis Drake, qui s'empare de Nombre de Dios en 1572. Portobelo devient la nouvelle place forte de Castille d'Or à partir de 1597. Dans une baie plus étroite que celle de Nombre de Dios et à l'abri de solides fortifications, le comptoir organise d'immenses foires. On y échange marchandises d'Europe et esclaves d'Afrique, contre or, argent et perles du continent conquis.

Cette concentration de richesses ne laisse pas indifférentes les grandes puissances navales. L'Angleterre, la France ou la Hollande remettent à d'intrépides navigateurs (souvent d'anciens pirates) des "  lettres de marque  " ou "  de course  " les autorisant à attaquer les navires et comptoirs d'une nation ennemie. Portobelo et le fort de San Lorenzo sont attaqués à de nombreuses reprises au cours du XVIIe siècle. Parmi les corsaires les plus craints dans l'isthme, on peut citer les Anglais Joseph Bradley et Edward Vernon, mais surtout Sir Henry Morgan. Le Gallois fait le coup du siècle en 1671  : après avoir détruit San Lorenzo et remonté le Camino de Cruces, il prend par surprise la ville de Panamá (la Vieja), cité prospère de 8 000 habitants, qu'il abandonne après l'avoir pillée et mise à feu et à sang. Panamá sera reconstruite deux ans plus tard sur une péninsule 8 km plus à l'ouest (actuel Casco Antiguo).

Après l'ultime destruction de Portobelo en 1739 par Vernon, la couronne espagnole finit par imposer la route du cap Horn pour rallier ses colonies occidentales d'Amérique du Sud. Portobelo, privé de foires, se vide de sa population, tandis que Panamá tombe en décadence. Au début du XIXe siècle, un projet de construction d'un canal inter-océanique proposé par l'explorateur scientifique Alexandre de Humboldt aurait pu relancer l'activité, mais l'heure est désormais à l'émancipation des colonies américaines et il faudra attendre les années 1850 pour que l'isthme sorte du marasme économique.

L’indépendance et le rattachement à la Grande Colombie

Au début du XIXe siècle, quelques années après l'indépendance des Etats-Unis (1783) de la Grande Bretagne, et la Révolution française, germe l'idée dans les milieux bourgeois créoles latino-américains (les descendants des colons espagnols, parfois métissés d'Indiens et de Noirs), d'une " émancipation " de la lointaine Espagne. Profitant des Guerres napoléoniennes sur le Vieux Continent et de l'affaiblissement militaire de l'Espagne, le processus d'indépendance commence en 1810 et gagne rapidement l'ensemble de l'Amérique latine. Les guerres d'indépendances durent une dizaine d'années. L'isthme de Panama, peu peuplé, reste longtemps fidèle à la Couronne, tandis qu'un peu plus au sud, l'armée du Vénézuélien Simón Bolívar (1783-1830), El Libertador (Le Libérateur), parvint en 1819 à chasser les troupes espagnoles d'une vaste région regroupant la Colombie, le Venezuela et l'Equateur actuels. Ce territoire libéré du joug espagnol prend le nom de République de Colombie puis de Gran Colombia (Grande Colombie). Deux ans plus tard, le 10  novembre 1821, " el Primer Grito de Independancia  " (le Premier Cri d'Indépendance) retentit à la Villa de Los Santos. Ce mouvement de révolte d'un groupe de paysans emmenés par le colonel Segundo Villareal, dans la péninsule d'Azuero marque le début du mouvement d'émancipation dans plusieurs localités : Natá, Penonomé, Ocú et Parita. Il se conclut le 28 novembre 1821 à Ciudad de Panama, par la proclamation solennelle de l'indépendance vis-à-vis de l'Espagne, par une junte réunissant civils, militaires et ecclésiastiques. Les troupes espagnoles se retirent sans combat.

Les provinces de l'isthme (Panamá et Veraguas) rejoignent la Grande Colombie, incorporées dans le département de Cundinamarca, regroupant le territoire des actuels Colombie et Panamá. Mais la Grande Colombie vole en éclat rapidement, le Venezuela et l'Equateur s'en détachent en 1829 et 1830. Seules les provinces de l'isthme restent unies à la désormais République de Nouvelle-Grenade. Mais à Panamá des mouvements sécessionnistes commencent à se faire entendre contre les autorités de Bogotá, la lointaine capitale. Le plus important est celui du général Tomás Herrera en 1840 qui proclame l'indépendance de l'Isthme. Cette séparation de la Colombie ne durera finalement que onze mois... Entre 1855 et 1886, le Panamá prend le statut d'Etat fédéral (au sein des Etats-Unis de Colombie) et gagne en autonomie. C'est justement à cette période que les transits d'un océan à l'autre reprennent.

La construction d’une ligne de chemin de fer transisthmique

La découverte en 1848 de filons d'or en Californie relance en quelques mois l'activité de la petite province colombienne. Les chercheurs d'or, en provenance de l'est des Etats-Unis et d'Europe, préfèrent éviter de se rendre au Far West par les dangereuses plaines nord-américaines où vivent de redoutées tribus indiennes. L'isthme, partie la plus étroite du continent, devient la route principale des aventuriers. Après un long voyage en bateau jusqu'à l'embouchure du Río Chagres, côté Atlantique, il faut compter une semaine à pied et en pirogue pour rejoindre la ville de Panamá, côté Pacifique. Le Camino de Cruces reprend alors du service. La traversée du pays par le fleuve et la forêt est éprouvante et dangereuse. C'est alors qu'une compagnie maritime américaine, la Panamá Railroad Company, entreprend à partir de 1850 la construction d'une ligne de chemin de fer reliant Panamá à " Aspinwal Colón ". Les travaux attirent une main-d'oeuvre venue du monde entier avec une majorité de Jamaïcains et de Chinois. Les premiers trains circulent en 1855 et il ne faut plus que 4 heures pour passer d'un océan à l'autre. Mais pour parvenir à ce succès technique et commercial, ce seront plus de 12 000 ouvriers qui laisseront la vie sur les traverses, en raison du paludisme, du choléra et des rudes conditions de travail (on comptera des centaines de suicides parmi les ouvriers chinois).

Le «  Canal français  » : enthousiasme, erreurs, drames et scandale

La mise en fonctionnement de la voie ferrée permet à l'isthme de sortir de sa léthargie. Mais les ingénieurs d'Amérique et d'Europe se lancent un nouveau défi : relier les deux océans sans même descendre de bateau. Le succès du canal de Suez, inauguré en 1869, avait attiré l'attention des milieux savants sur les possibilités d'autres canaux inter-océaniques à travers le monde. Les projets foisonnent aux Etats-Unis et en Europe. En 1877, d'illustres ingénieurs, Armand Reclus (frère d'Elysée, le fameux géographe) et Lucien Napoléon Bonaparte Wyse (petit-neveu de Napoléon) entreprennent une exploration minutieuse du Darién. Le projet Wyse-Reclus est présenté en 1879 au Congrès international d'études du canal inter-océanique de Paris présidé par Ferdinand de Lesseps. Le "  Vainqueur de Suez  ", doté d'un formidable talent oratoire, parvient à convaincre le Congrès que le canal doit être creusé au Panamá, et non au Nicaragua comme le souhaitent les Américains. Pour financer ce nouveau chantier pharaonique, la Compagnie universelle du canal inter-océanique est créée en 1880. Le prestige du "  Grand Français  " permet d'obtenir la confiance de milliers de souscripteurs privés parmi lesquels de petites gens n'ayant jamais joué en bourse.

Malgré l'avis d'ingénieurs de renom comme Joseph Godin de Lépinay préconisant un canal doté d'écluses (ce visionnaire avait pratiquement dessiné le canal qui sera achevé en 1914 par les Américains) ou Gustave Eiffel (qui vota pour le projet nicaraguayen), Lesseps se lance dans la construction d'un canal "  à niveau  ", comme à Suez. Les travaux débutent réellement en 1881 et sont censés durer huit ans.

Mais le climat et les sols ne sont pas les mêmes sous les tropiques que dans le désert égyptien. La percée de la cordillère avance difficilement dans la roche volcanique et l'enthousiasme du début se transforme vite en amertume. Ingénieurs et ouvriers, venus des Antilles et d'Europe, supportent mal la chaleur et l'humidité, tandis que les pluies torrentielles d'avril à décembre provoquent des glissements de terrain dévastateurs. Mais ce sont surtout les moustiques, en particulier l'anophèle et le stegomya, qui causent les plus gros dégâts en véhiculant des maladies très mal connues à l'époque  : le paludisme et la fièvre jaune. On ignorait ainsi le rôle de l'insecte dans la transmission du mal, à tel point que dans les hôpitaux, les pieds des lits étaient placés dans des coupelles d'eau afin d'empêcher les fourmis ou tarentules de monter jusqu'aux malades ! Ce qui se transforme en de véritables élevages à moustiques, tout comme les bassines et les citernes où l'on conserve l'eau de pluie, ou la moindre flaque... Le bilan humain est très lourd  : 22 000 morts, soit plus de la moitié des ouvriers et ingénieurs présents sur le chantier ! Mais plus que les fièvres, ce sont les difficultés financières de la compagnie qui vont mettre fin au chantier. Les licenciements massifs provoquent d'importantes émeutes à Colón et dans les villages ouvriers. Le matériel laissé dans la jungle rouille à grande vitesse...

En France, la corruption et le mensonge provoquent l'un des plus graves scandales politico-financiers de la IIIe République ; on parle du " scandale de Panama ". En 1887, le coût des travaux a englouti 1,4 milliard de francs, le double de ce qui était prévu pour l'ensemble du chantier, alors que seule la moitié de celui-ci a été réalisée. Les banques se retirent. Pour poursuivre les travaux malgré tout, Lesseps accepte enfin l'idée d'un canal à écluses et fait appel au déjà célèbre Gustave Eiffel (alors en plein chantier pour sa tour qui sera inaugurée en 1889). Pour le reste, il demande l'aide de barons de la finance et propose une nouvelle souscription publique. Pour mettre en place un emprunt sous forme de "  bons à lots  " (à la fois obligations et billets de loteries), l'accord du Parlement est nécessaire. Il est curieusement très facilement accepté par les députés, et 85 000 souscripteurs pleins d'espoir se lancent alors dans l'aventure... Mais l'emprunt est trop tardif et les travaux prennent énormément de retard. La compagnie est finalement mise en liquidation judiciaire en février 1889. Les souscripteurs sont ruinés... Ils ont surtout été bernés  ! Le scandale éclate en 1892 : plusieurs millions de francs ont été détournés pour financer une vaste entreprise de corruption. Des pots-de-vin ont été versés à des journalistes, des industriels, des ministres et une centaine de parlementaires, contre mensonges ou silences sur l'avancement réel du lointain chantier et la santé financière de la compagnie. Clemenceau lui-même est éclaboussé et se retire plusieurs années de la politique (il reviendra sur le devant de la scène au moment de l'affaire Dreyfus). Pendant de longs mois la presse se déchaîne contre les "  chéquards " et les " panamistes  ", mais les procès seront cléments ; la plupart des politiques bénéficiant d'un non-lieu. Seul Baïhaut, le ministre des Travaux publics, est condamné à cinq ans de prison. Plusieurs ingénieurs et cadres de la compagnie sont également condamnés. Ferdinand de Lesseps, âgé de 88 ans et très affaibli psychologiquement, bénéficie de la prescription, mais son fils Charles impliqué dans l'escroquerie n'a pas cette chance. L'affaire de Panamá salira à jamais l'image du canal en France, l'ouvrage restant associé encore aujourd'hui à l'un des plus gros scandales de corruption de son histoire.

En 1894, Philippe Bunau-Varilla, un jeune polytechnicien et ingénieur des Ponts et Chaussées, prend la direction de la Compagnie nouvelle du canal. La société obtient de nouveaux financements, mais les problèmes financiers et sanitaires ne sont pas résolus. L'objectif de Bunau-Varilla est désormais de céder les droits, bâtiments et matériel de la compagnie au plus offrant, allant jusqu'à proposer la vente du canal au tsar de Russie  !

La guerre des Mille Jours (1899-1902)

Après l'échec du canal français, l'isthme se trouve dans une situation économique critique dont ne se préoccupe guère plus l'Etat colombien, en proie aux rivalités entre conservateurs et libéraux. La guerre civile éclate en octobre 1899 dans toute la Colombie. Les combats sont particulièrement violents dans l'isthme. Les conservateurs défendent les intérêts des grands propriétaires terriens, tandis que les libéraux se sentent plus proches de la bourgeoisie commerçante et des petits paysans dont la plupart sont des indigènes. Les Etats-Unis, qui souhaitent reprendre le chantier du canal, composent avec les deux factions pour provoquer la sécession de l'isthme.

Les Etats-Unis, convaincus de la nécessité d'engager la construction d'une voie navigable en Amérique centrale, hésitent à nouveau entre le Panamá et le Nicaragua. Il semble plus simple de continuer les travaux engagés par les Français mais les négociations avec la Compagnie nouvelle du Canal et surtout avec l'Etat colombien sont délicates. Le Nicaragua, plus large, demande un canal beaucoup plus long, mais ne nécessite en revanche aucune négociation, en raison d'une concession accordée aux Etats-Unis par un traité de 1849. De plus, le pays est plus proche que la province colombienne.

En 1902, la Chambre des représentants vote pour le projet du Nicaragua et le Sénat est sur le point de faire de même. Or, la compagnie nouvelle, quasi ruinée, cherche par tous les moyens à céder sa concession Wyse et son patrimoine. Philippe Bunau-Varilla se transforme en lobbyiste redoutable faisant preuve d'une certaine malice. A l'époque, un timbre-poste du Nicaragua représentait l'image d'un volcan couronné de fumée. Le 8 mai 1902, l'éruption de la montagne Pelée en Martinique détruit entièrement la ville de Saint-Pierre, faisant plus de 30 000 morts. Un mois plus tard et trois jours avant le vote au Sénat, l'ingénieur envoie à chacun des sénateurs une lettre exposant ses arguments et le fameux timbre assorti de la légende "  timbre-poste de la République de Nicaragua, un témoin officiel de l'activité volcanique de l'isthme de Nicaragua  ". Le revirement du Congrès et le choix final du Panamá pourraient bien être dus à cette idée un peu "  fumeuse  "   !

3 novembre 1903 : naissance sous tutelle de la République de Panamá

Avec la guerre contre l'Espagne en 1898 et la prise de Cuba et des Philippines, les Etats-Unis de Théodore Roosevelt sont convaincus plus que jamais de l'importance stratégique d'un raccourci à travers le continent pour faire circuler les navires de guerre et contrôler les océans. En janvier 1903, le gouverneur de l'isthme signe un traité avec les Etats-Unis pour la reprise des travaux du canal (traité Herrán-Hay) mais en août le Congrès colombien refuse de le ratifier dénonçant une atteinte à la souveraineté nationale.

Les Panaméens craignent alors que la voie d'eau ne soit réalisée au Nicaragua. L'occasion est trop belle. En 1903, une junte associant conservateurs et libéraux lance un mouvement séparatiste sous la protection officieuse des Etats-Unis, en échange de la signature d'un nouveau traité pour le canal. Les troupes colombiennes venues pour stopper la rébellion sont neutralisées à Colón, sans réel combat et sans que n'aient à intervenir les navires de guerre américains mouillant au large des côtes. L'indépendance du Panamá est proclamée le 4 novembre (la fête nationale sera instituée le 3). Trois jours après, les Etats-Unis reconnaissent le nouvel Etat. La Colombie ne le fera qu'en 1921.

Une souveraineté territoriale limitée

L'indépendance aura été largement orchestrée par le Colombien Manuel Amador Guerrero et le Français Bunau-Varilla. En échange d'une aide financière pour les sécessionnistes, l'opportuniste ingénieur français obtient d'être nommé ministre plénipotentiaire du Panamá à Washington (sorte d'ambassadeur pour la nouvelle République). En vertu de ce titre, il conclut le 18 novembre 1903, soit deux semaines après l'indépendance, un traité avec le secrétaire d'Etat américain John Hay.

Le traité Hay-Bunau-Varilla, surnommé le " traité qu'aucun Panaméen n'a signé  ", est considéré par le peuple panaméen comme une véritable trahison. Il offre en effet aux Etats-Unis une concession perpétuelle pour la construction et l'exploitation du futur canal et leur concède, également à perpétuité, la souveraineté absolue sur une bande de terre de 10 milles terrestres (16 km) autour de la voie d'eau : la "  Zone du canal ". Officiellement, cet Etat dans l'Etat de 1 500 km² est créé pour garantir l'entretien et la protection du canal.

Au fil des années y seront installées plusieurs bases militaires américaines. Elles servent pour d'éventuelles interventions dans la région, à l'entraînement au combat de jungle et à la surveillance continentale via les écoutes. La Constitution panaméenne de 1904 reconnaît même aux Etats-Unis la possibilité d'intervenir militairement " en cas de troubles " dans les affaires intérieures de la jeune république. Les yankees versent en contrepartie à l'Etat panaméen une indemnité de 10 millions de dollars (plus une rente annuelle de 250 000 US$ à partir de 1912), sommes dérisoires comparées aux profits générés par la voie d'eau. Dans l'enclave américaine, on construit logements, administrations, postes, églises, écoles, hôpitaux... La législation de la Louisiane est instituée dans la zone. Enfin, le dollar devient la monnaie nationale panaméenne.

Ainsi, dès son indépendance de la Colombie, la République de Panamá se retrouve avec une enclave en plein milieu de son territoire. Elle est également sous la surveillance étroite de son " protecteur ".

La reprise du chantier du canal par les Etats-Unis

Les Etats-Unis rachètent les droits et propriétés (hôpitaux, voie de chemin de fer...) de la compagnie française pour 40 millions de dollars. Les ingénieurs optent cette fois pour la construction d'un canal à écluses. Commencé en 1904, le chantier va employer 75 000 personnes, la majorité d'origine afro-antillaise : Barbade, Trinidad, Sainte Lucie, Martinique, Grenade, Curaçao, Guadeloupe, Saint-Vincent. On trouve aussi des Européens (Italiens et Espagnols surtout) mais finalement peu de Panaméens. 5 000 Américains occupent les postes de direction et d'études.

Avant de commencer les travaux d'excavation, la priorité des Américains est d'assainir la région pour ne pas reproduire le drame de l'entreprise française. Le médecin colonel William Crawford Gorgas s'emploie à faire admettre à une majorité de sceptiques la nécessité d'éliminer les moustiques. Gorgas avait auparavant travaillé à Cuba avec le Cubain Juan Carlos Finlay qui identifia le moustique responsable du virus de la fièvre jaune et préconisa la démoustication comme méthode de lutte contre la maladie.

Au Panamá, les travaux du canal commencent donc par la pose de moustiquaires, la chasse aux eaux stagnantes et la fumigation dans les zones marécageuses... La chasse aux moustiques sert aussi contre le paludisme. Mais l'anophèle qui véhicule le paludisme vit surtout dans les zones boisées, impossibles à assainir complètement. Gorgas insiste donc pour que les travailleurs prennent à titre préventif et curatif de la quinine, que l'on mélange à de la limonade (avec du gin on obtient le fameux gin tonic !).

Les efforts de Gorgas sont récompensés par l'éradication de la fièvre jaune et du paludisme. Le chantier fera tout de même plus de 5 000 victimes en dix ans, ce qui porte à plus de 27 000 le nombre de morts pour l'ensemble des travaux depuis 1881. Le canal est terminé en 1914. Cette prouesse technologique est considérée à l'époque comme la huitième merveille du monde, en raison de ses réalisations spectaculaires  : la percée Gaillard avec des millions de tonnes excavées dans la cordillère, les ouvrages d'art (ses écluses sont toujours en activité) et l'imposant barrage Gatún qui donna naissance au plus grand lac artificiel du monde à l'époque (après avoir englouti des centaines de villages et nécessité le déplacement de 50 000 personnes).

Le 15 août 1914, alors que l'Europe se jette dans la guerre, le vapeur Ancón effectue la première traversée officielle du canal de Panamá.

Instabilité politique et poussées nationalistes

L'opposition traditionnelle entre conservateurs et libéraux disparaît à partir de la présidence de Belisario Porras élu en 1912. Les populations immigrées des Antilles, d'Asie et d'Europe vont donner naissance à un mouvement ouvrier qui se scindera ensuite en parti socialiste et parti communiste. L'Action communale, parti à tendance fasciste, prend le pouvoir peu après la grande crise de 1929, puis de nouveau au début de la Seconde Guerre mondiale avec à sa tête Arnulfo Arias.

Le régime discriminatoire mis en place dans la Zone du canal (fontaines et toilettes séparées entre les blancs et les noirs, conditions salariales selon la couleur de peau...) offense les Panaméens et nourrit les sentiments nationalistes. On supporte de moins en moins la présence militaire étrangère, ainsi que le comportement des sociétés américaines comme la puissante United Fruit Company qui détient les meilleures terres et méprise les droits des ouvriers agricoles dans les bananeraies.

Dans les années 1930 et 1940, les Panaméens obtiennent une révision des clauses du traité Hay-Bunau-Varilla (augmentation des redevances du canal, limitation des droits d'interventions militaires...).

Le pays connaît une certaine prospérité durant la Seconde Guerre mondiale, avec l'arrivée massive de soldats dépensant sans compter et la réalisation de grands travaux fournissant des emplois (bases militaires, aéroports, routes panaméricaine et transisthmique). En 1942, 130 sites en dehors de la Zone du canal sont concédés à l'armée américaine.

Dans les années 1950 et 1960, les manifestations anti-américaines reprennent. De longues grèves ont également lieu dans les bananeraies en 1960-61. Ces années seront particulièrement instables avec pas moins de dix présidents entre 1945 et 1960, dont deux seulement termineront leurs mandats.

Le 9 janvier 1964, une manifestation d'étudiants dégénère. Dans une école de la Zone du canal, des étudiants américains refusent que soit hissé le drapeau panaméen, et violent ainsi un accord trouvé l'année précédente entre les Etats-Unis et le Panamá qui prévoyait que les deux drapeaux soient hissés sur tous les sites civils de la zone. Les étudiants panaméens qui manifestent leur mécontentement et réclament la souveraineté dans la zone sont appuyés en quelques heures par des centaines de personnes. Le mouvement de protestation est sévèrement réprimé par l'armée américaine faisant 22 morts et des centaines de blessés. Le 9 janvier est depuis un jour de deuil national  : el día de los Mártires. Les réactions internationales sont hostiles à l'encontre des Etats-Unis. Roberto Chiari, le président du Panamá, rompt les relations diplomatiques pendant plusieurs mois, jusqu'à ce que les Etats-Unis acceptent d'entamer des négociations concernant la souveraineté panaméenne dans la Zone. Ces événements sont considérés comme une étape majeure dans le processus qui mènera quelques années plus tard à la rétrocession du canal.

1968-1981, la « révolution nationaliste et populaire » du général Torrijos

En mai 1968, le populiste Arnulfo Arias est élu pour la troisième fois président de la République. Quelques mois plus tard, il est renversé par un coup d'Etat monté par de jeunes officiers de la garde nationale. Le but de la junte est de changer les rapports de forces dans le pays, en confisquant le pouvoir à l'oligarchie traditionnelle pour le donner au peuple. Cette politique progressiste qui prend de l'ampleur dans toute l'Amérique latine au début des années 1970 passe par la redistribution des richesses et l'égalité des droits. Parmi les officiers putschistes, Omar Torrijos s'impose rapidement à la tête de l'Etat. Une nouvelle constitution, plus représentative, est adoptée en 1972. Les communautés rurales et indigènes, jusque-là volontairement oubliées, vont pouvoir faire entendre leurs voix dans les corregimientos (sorte d'arrondissement).

Le général Torrijos dirige d'une main de fer le pays de 1969 à 1981 sous couvert de présidents fantoches. De profondes réformes sociales dans l'éducation et la santé permettent de réduire de moitié l'analphabétisme et la mortalité infantile en dix ans. Sur le plan économique, une réforme agraire conduit à l'expropriation des grandes propriétés foncières qui sont redistribuées aux petits paysans regroupés en coopératives. Il y a aussi des nationalisations, de grands travaux d'équipement routier et la création du Centre bancaire international. Au niveau de la politique étrangère, le Panamá s'inscrit parmi les pays dits "  non-alignés  ". Il a des relations privilégiées avec les pays de la mouvance anticolonialiste et anti-américaine (Cuba, le Chili de Salvador Allende...) et soutient à la fin des années 1970 les mouvements guérilleros du Nicaragua et du Salvador.

En 1973, profitant d'une réunion de l'ONU à Panamá, Torrijos expose devant le monde entier les revendications de son peuple concernant le canal. Les négociations sur la question d'une restitution du canal, initiées en 1964, vont s'accélérer en 1977 avec l'élection de Jimmy Carter à la présidence américaine, pour aboutir à la signature du traité Torrijos-Carter le 7 septembre 1977. Le texte accueilli triomphalement au Panamá et dans toute l'Amérique latine prévoit la "  rétrocession  " progressive du canal et de la zone d'ici l'an 2000. Dès 1979, le pays récupère plus de 60 % du territoire de la Zone du canal (bases militaires, ports et la ligne ferroviaire). Les Etats-Unis, toujours premiers utilisateurs du canal, se sont néanmoins arrogé un droit d'intervention militaire après 2 000 (le traité de "  neutralité  "), pour garantir le fonctionnement normal du canal "  en cas de troubles intérieurs au Panamá  ". Une notion bien floue dont se servira Georges Bush pour justifier l'opération "  Juste Cause  " de décembre 1989.

Une des conséquences immédiates des traités est que le Panamá renoue avec les principes démocratiques. A la fin des années 1970, les libertés publiques sont mieux respectées et les exilés politiques reviennent au pays. On autorise les partis qui jusqu'à présent étaient interdits. Torrijos crée le Parti révolutionnaire démocratique (PRD), un parti de tendance social-démocrate. Mais le 31 juillet 1981, Torrijos meurt dans un accident d'avion au-dessus des montagnes de Coclé, accident dont les causes restent encore un mystère...

Le bilan économique et politique des années 1970 est controversé  : on reproche à Torrijos la disparition d'opposants politiques et une explosion de la dette nationale. On lui reconnaît en revanche d'avoir modernisé le pays, favorisé le développement d'une classe moyenne, aidé à la représentation des communautés indigènes, et surtout d'avoir obtenu la rétrocession du canal.

Les années noires et « blanches » de la dictature de Noriega

Une période floue suit la mort de Torrijos. Généraux et présidents fantoches se succèdent jusqu'aux élections de mai 1984. Avec 1 713 voix d'avance seulement, Nicolas Barletta, l'ancien collaborateur de Torrijos et président de la Banque mondiale pour l'Amérique latine, remporte les élections. L'opposition parle de fraude mais les Etats-Unis soutiennent l'économiste formé à Chicago.

Mais moins d'un an après son élection, le président Barletta est "  démissionné  " par Manuel Noriega, commandant en chef de la garde nationale. Le président vient en effet de demander l'ouverture d'une commission d'enquête qui pourrait impliquer directement Noriega. Il s'agit de l'assassinat du médecin et journaliste Hugo Spadafora, retrouvé décapité le 13 septembre 1985 près de la frontière du Costa Rica. Ce meurtre suscita une grande émotion dans l'isthme. Spadafora était un personnage charismatique et populaire, vice-ministre de la Santé sous Torrijos et ancien guérillero au Nicaragua. Il s'apprêtait à livrer des informations précieuses impliquant directement Noriega et l'agence de renseignements américaine (CIA) dans des trafics d'armes et de drogue...

Après le départ du président Barletta, le général Noriega met en place un régime dictatorial plus poussé. Aux recettes classiques de la dictature (musellement de la presse, répression d'opposants, corruption), il ajoute les trafics d'armes, de drogue et de visas, et met en place un vaste réseau de blanchiment d'argent.

Le refus du dictateur de renégocier les accords Carter-Torrijos de 1977 et les relations privilégiées qu'il entretient avec Fidel Castro finissent par irriter sérieusement le cabinet de Ronald Reagan.

" Face d'ananas  " (surnommé ainsi en raison de son visage grêlé) ne devient plus du tout fréquentable quand des journalistes du New York Times, informés par une fuite des renseignements américains, révèlent les liens entre Noriega et le cartel de Medellin du Colombien Pablo Escobar, le plus grand exportateur au monde de cocaïne. Or, c'est justement à cette époque que le crack (dérivé de la cocaïne que l'on fume) envahit les ghettos noirs de Los Angeles ou New-York... Mais le plus grave est qu'on apprend que la CIA n'était pas étrangère à ce trafic et s'en servait pour financer l'achat d'armes à destination des " contras " (contre-révolutionnaires du Nicaragua). Des tonnes de drogue seraient arrivées aux Etats-Unis dans des avions que la CIA elle-même affrétait pour son trafic d'armes... En 1986, après l'éclatement au grand jour de l'affaire Iran-Contra (Iran Gate), Noriega perd ses contacts à la CIA et le gouvernement américain veut désormais sa tête.

Au Panamá, le colonel Roberto Díaz Herrera, accuse publiquement Noriega de corruption, de fraude électorale et d'être responsable de l'explosion de l'avion du général Torrijos. Une coalition panaméenne réunissant membres de l'opposition, hommes d'affaires, l'Eglise et tous ceux qui ont de bonnes raisons de détester le général se met en place, soutenue par le gouvernement américain. Cette "  croisade civique  " se réunit le 10 juillet 1987 dans l'église El Carmen à Panamá. La manifestation est violemment réprimée par les " Doberman ", un groupe paramilitaire au service de Noriega.

Pendant deux ans, les Etats-Unis tentent de paralyser l'économie : gel des fonds de la banque nationale aux Etats-Unis, non-versement de la redevance pour l'utilisation du canal, etc. Mais Noriega continue de narguer les présidents Reagan, puis Bush élu en 1989.

La politique américaine de déstabilisation ne fonctionne pas. Elle a même des effets pervers : les rentrées d'argent légales du pays étant bloquées, il faut bien trouver des liquidités. Il n'a donc jamais été aussi facile de blanchir de l'argent à Panamá... L'armée crée même sa propre banque pour faciliter les choses !

Les élections de mai 1989 voient la victoire de Guillermo Endara, soutenu par Washington. Noriega fait annuler les élections. Les manifestations pour le retour à la démocratie se multiplient tandis qu'un nouveau golpe (coup d'Etat) échoue en octobre 1989. La tension atteint son paroxysme entre les forces de défense panaméenne et les soldats américains présents dans la Zone du canal. Devant le constat d'échec de la stratégie de déstabilisation menée depuis trois ans, Georges Bush décide d'employer les grands moyens.

Grandes figures de l'histoire récente

Omar Torrijos (1929-1981). Le général Omar Torrijos, originaire de Santiago (province de Veraguas) est une figure panaméenne controversée. Il a dirigé le pays de 1968 jusqu'à sa mort en 1981. Sur la scène internationale, il est surtout connu pour le traité Torrijos-Carter, qui a permis au Panama de récupérer son canal face au géant américain. Mais pour une partie de la population panaméenne, Torrijos est vu comme un dictateur. Il a en effet pris le pouvoir face au président en place Arnulfo Arias Madrid, grâce à un coup d'Etat, après avoir effacé le colonel Boris Martinez. On lui reproche aussi la disparition de Hector Galleco, le prêtre catholique qui émancipa les campesinos de la région de Santa Fé. Pour une autre partie de la population, Torrijos a permis de grandes avancées sociales dans les domaines de l'emploi, de l'éducation, du partage des terres. Il n'a toutefois jamais pu porter le titre de président. Le général est décédé dans un mystérieux accident d'avion que les plus sceptiques attribuent à la CIA. Cette théorie est développée dans Confessions d'un assassin financier de John Perkins (2004).

Manuel Antonio Noriega (1934-2017). Ce personnage sulfureux est né dans le quartier populaire de Chorillo en 1934. Cet élève studieux quitte les bancs de l'université pour gravir les échelons de l'armée jusqu'au plus haut niveau. Il est envoyé au Pérou pour se former aux techniques de contre-espionnage qu'enseignent les services de renseignements américains. Après avoir empêché un coup d'Etat en décembre 1969 contre le général Torrijos, alors que celui-ci se trouvait au Mexique, il devient son bras droit et prend la direction des services secrets, le redoutable G2. C'est à cette période, en 1970, que Noriega est recruté par la CIA et qu'il touche d'importantes sommes pour ses bons et loyaux services. A la mort de Torrijos en 1981, Noriega fait partie des hommes forts du pays, mais aussi des plus craints. En 1983, il prend la tête du commandement de la garde nationale et exerce toutes sortes de pressions sur les politiques, président de la République compris.

En tant qu'agent de la CIA, Noriega ou "  PK/BARRIER/7-7  " récolte de précieuses informations sur Cuba et les pays de mouvance communiste ou socialiste. Son salaire versé par l'Etat américain s'envole. Mais cela ne l'empêche pas de vendre aux services secrets cubains des renseignements sur les Etats-Unis et de leur offrir quelques faux visas  !

L'agent double amasse également une fortune en faisant progressivement de Panamá une plaque tournante du trafic de drogue et du blanchiment d'argent. Douane, police, armée et banques sont directement impliquées. Sans scrupule, il livre des informations à l'agence antidrogue américaine (DEA) tout en accueillant Pablo Escobar quand celui-ci est inquiété en Colombie  !

Mais quand on exagère, tout finit par se savoir... Capturé par l'armée américaine en janvier 1990 suite à l'opération "  Juste Cause  ", il est condamné en 1992 à 40 ans de prison, pour trafic de drogue, crime organisé et blanchiment d'argent. Sa peine sera réduite à 30 puis 17 ans, pour bonne conduite. Après les États-Unis, Noriega extradé en avril 2010, est condamné en France à sept ans de prison pour 2,3 millions d'euros de blanchiment d'argent dans les années 1980. Après une incarcération à la prison de la Santé à Paris, il est à nouveau extradé en décembre 2011, cette fois-ci vers son pays natal, où il finit au centre pénitentiaire El Renacer. L'octogénaire y purgera trois peines de 20 ans de réclusion, chacune pour la disparition d'opposants politiques sous son régime et notamment celui d'Hugo Spadafora. Il décède le 29 mai 2017, à 83 ans, en prison, à la suite d'une hémorragie cérébrale.

Décembre 1989  : l’opération « Juste Cause » ou « l’Invasion »

Dans la nuit du 19 au 20 décembre 1989, juste avant les fêtes de Noël, les Etats-Unis lancent, au nom d'une "  cause juste  ", la plus importante opération militaire depuis la guerre du Viêt-Nam. Elle mobilise 26 000 soldats et du matériel lourd et sophistiqué (tanks, bombardiers, hélicoptères...). Le prétexte est l'assassinat d'un militaire américain par des soldats panaméens deux jours plus tôt. L'enjeu est de capturer Noriega, l'ennemi n°1 du moment, de protéger les ressortissants américains au Panamá, de restaurer la démocratie dans le pays et de sauvegarder les accords relatifs au canal... On dit aussi que cette intervention américaine avait pour but de tester sa force de frappe, un an avant l'opération "  Tempête du Désert  " en Irak...

Les attaques se concentrent sur Panamá et Colón. Le quartier d'El Chorillo qui abrite le QG des forces panaméennes, est bombardé. Des heurts ont lieu à San Miguelito et dans d'autres quartiers populaires. Dans le chaos urbain et la panique générale, suivent de nombreux pillages de magasins. L'opération qui dura une quinzaine de jours aurait fait 516 victimes panaméennes selon les autorités américaines. Entre 3 000 et 5 000 morts, en majorité des civils, selon les organisations de défense des droits de l'homme. Le coût de reconstruction suite à l'Invasion a été estimé à plus de 2 milliards de dollars.

Noriega disparaît quelques jours puis se réfugie dans la nonciature du Vatican. Epuisé par la torture psychologique que lui inflige jour et nuit une gigantesque sono qui crache à plein volume l'album The Highway to Hell ("  l'autoroute de l'enfer  " !) d'AC/DC, il se rend sans gloire le 3 janvier 1990.

Années 1990 : démocratisation et néolibéralisme

Guillermo Endara est officiellement proclamé président de la République le 20 décembre 1989, jour de l'invasion. Il hérite d'un pays ruiné et rongé par l'insécurité, la corruption et les trafics en tout genre. Endara parvient à restaurer la démocratie et à sortir le pays de l'isolement économique dans lequel il était plongé depuis 1987. Mais le retour timide de la croissance se fait au prix de mesures d'austérité. La politique de rigueur recommandée par les institutions internationales, a des effets sociaux catastrophiques sur une population dont plus de 50 % vivent en dessous du seuil de pauvreté. Les Panaméens espéraient autre chose du retour à la démocratie.

Aux élections de mai 1994, le PRD, discrédité par Noriega mais désormais plus modéré, s'impose. Ernesto Pérez Balladares remporte les élections. Contrairement aux promesses électorales, la politique d'ouverture économique engagée par Endara s'accélère. Les investissements étrangers affluent (ports, routes...) et le pays connaît un développement économique indéniable. Mais la population désapprouve les réformes. Grèves générales et manifestations empêchent la réforme de la sécurité sociale et la privatisation du secteur de l'eau. L'opposition accuse en outre le président d'avoir négocié en douce avec la Maison-Blanche la mise en place au Panamá d'un centre de lutte anti-drogue, qui ne serait qu'un prétexte pour les Etats-Unis de rester dans le pays après l'an 2000, en violation du traité Torrijos-Carter de 1977. Au même moment, on découvre que celui qui veut installer un centre anti-drogue est impliqué dans un scandale de blanchiment d'argent de la drogue qui aurait financé sa campagne électorale de 1994 !

Malgré tout, le départ progressif des Américains de la Zone du canal, application de la phase finale du traité de 1977, n'est pas vraiment souhaité par la majorité des Panaméens. A la fierté de pouvoir récupérer le canal se mêle en effet l'inquiétude de voir partir les emplois liés à cette présence étrangère.

Dans ce contexte, Mireya Moscoso, la veuve du Président Arnulfo Arias (1901-1988), gagne les élections présidentielles de mai 1999 avec 44 % des voix. A 53 ans, Mireya est la première femme à diriger le pays. Dès le début de son mandat, elle a l'immense privilège d'honorer la rétrocession du canal, le 31 décembre 1999 à midi.

31 décembre 1999 à midi : El Canal 100 % Panameño

La cérémonie est solennelle, discrète. Y assistent de nombreuses personnalités  : le roi d'Espagne, Colin Powell, l'ancien président Jimmy Carter... Le passage à l'an 2000 a donc une importance toute particulière au Panamá  : l'Autorité du Canal de Panamá (ACP), désormais complètement panaméenne, assume la responsabilité de gérer l'une des voies d'eau les plus importantes au monde. La communauté maritime internationale était plutôt inquiète à cette idée. Après 31 ans de dictature entre 1968 et 1989 et les nombreux scandales récents de corruption, on pouvait légitimement craindre que le canal ne devienne un jour l'otage des intérêts politiciens. Avec le recul, les spécialistes considèrent que la gestion du canal est bien meilleure que sous l'époque américaine.

Les années 2000

Le bilan de Mireya Moscoso est contrasté. Elle a permis au pays de sortir de la liste noire du GAFI (Groupe de surveillance du blanchiment d'argent) mais on lui a beaucoup reproché son clientélisme politique. Les élections de 2004 ont vu le retour au pouvoir du PRD. Elu avec 47 % des voix devant l'ancien président Guillermo Endara, Martín Torrijos a largement bénéficié du prestige de son défunt père. Le jeune président va bénéficier d'un boom économique sans précédent durant ses quatre ans de mandats mais ne parviendra pas à réduire les inégalités sociales et l'insécurité. L'argent sale est toujours bien présent à Panamá, où les gratte-ciel grimpent, grimpent... Le principal enjeu du quinquennat était le projet d'élargissement du canal, approuvé par référendum le 22 octobre 2006 (" oui " à 78 %). Les travaux commencés en septembre 2007 se sont achevés en juin 2016.

De Martinelli à Varela

Mai 2009 voit la victoire du candidat de la droite libérale, Ricardo Martinelli (61% des voix), à la tête de " l'Alliance pour le Changement ". Cet entrepreneur multimilliardaire s'est lancé dans un vaste programme de grands travaux destiné à moderniser les infrastructures (routes, aéroports...) dans tout le pays mais surtout dans la capitale, avec le projet controversé de la Cinta Costera III (viaduc autour du Casco Viejo) et celui plus intelligent d'un métro, le premier d'Amérique centrale, dont la première ligne est inaugurée en avril 2014.

Sur le plan social, les relations avec la société civile, les syndicats et la presse se sont sérieusement dégradées. Plusieurs manifestations contre des réformes sociales et environnementales (réforme des mines) ont dégénéré faisant plusieurs morts. En 2012, un scandale de corruption en Italie éclabousse le président Martinelli, ami intime de Silvio Berlusconi : Valter Lavitola, un entrepreneur italien mêlé aux affaires judiciaires de Berlusconi, révèle qu'il a versé de nombreux pots-de-vin aux responsables gouvernementaux panaméens pour favoriser les entreprises italiennes dans des appels d'offres... Plus positif pour le pays, le recul de la pauvreté, passée officiellement de 32 % en 2010 à 25 % en 2014. Sur le plan économique, le pays a conservé une forte croissance mais s'est lourdement endetté (la dette est passée de 11 à 17 milliards de dollars en 5 ans).

Les élections de mai 2014 sont une surprise par rapport aux sondages, Martinelli voyait déjà son dauphin José Domingo Arias, à la tête de l'Etat et sa propre femme comme vice-présidente ! Mais c'est Juan Carlos Varela, son ancien vice-président et pire ennemi politique, qui est élu avec 39 % des voix, devant Domingo Arias, du parti Cambio Democrático (32 %), et l'ancien maire de la capitale Juan Carlos Navarro, du PRD, centre gauche (28 %). Un véritable camouflet pour le président sortant. Varela avait aidé à l'élection de Martinelli en 2009 mais les rapports entre les deux hommes s'étaient rapidement dégradés. Varela qui conserva son titre de vice-président (mais pas celui de ministre des Affaires étrangères) devint l'un des pires détracteurs de Martinelli, l'accusant directement de corruption et d'autoritarisme.

Si Martinelli est un magnat de la grande distribution, Varela est également en entrepreneur de poids dans le pays, actionnaire de stations de radio et de l'entreprise familiale Varela Hermanos, le plus grand producteur d'alcool du pays. Ce conservateur (parti panameñista) qui a pris ses fonctions en juillet 2014 doit faire face à l'explosion de la dette publique engagée par son prédécesseur. Les principaux enjeux de son mandat sont la poursuite de la croissance et la réduction des inégalités sociales et de la pauvreté toujours très importantes.

Varela était sûrement l'un des présidents au monde avec la plus petite fiche Wikipedia ! L'année 2016 a doublement fait parler de lui sur la scène internationale. D'abord au sujet de l'affaire des Panama Papers, système d'évasion fiscale à l'échelle internationale. Il a d'abord fait mine de négocier, lorsque les sanctions ont menacé de tomber, en acceptant de jouer le jeu de la transparence. Il s'est même engagé à se rallier au processus d'échange automatique d'informations de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) dès 2018.

Toutefois, le 5 août 2016, le prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz et l'expert anti-corruption Mark Pieth, en démissionnant du comité créé après le scandale, ont dénoncé un certain manque de transparence. Ce comité, composé de 4 Panaméens et 3 étrangers, avait été mis en place pour régler les problèmes d'opacité du système financier panaméen. Les deux hommes ont fait état d'une " censure " dans la publication de leurs conclusions. Selon eux, l'exécutif subirait des " pressions du monde des affaires ". Le gouvernement avait en effet annoncé quelques jours plus tôt que le président seul déciderait de communiquer ou non les résultats.

Autre date importante de l'année 2016, l'achèvement des travaux d'agrandissement du canal dans la liesse générale. Retardé en raison de grèves importantes en 2012 et 2013 et de différends financiers avec le consortium d'entreprises internationales en charge de l'ouvrage, le nouveau canal a été inauguré en juin.

Après la tornade Martinelli, Varela représente le calme et les Panaméens n'y sont pas vraiment habitués... Si bien qu'ils ont surnommé leur nouveau président d'un sobriquet pas très sympathique : la tortuga. Varela est fort impopulaire à la fin de son mandat. On lui reproche d'avoir stoppé tous les projets engagés par Martinelli, et qui faisaient tourner l'économie, dans le secteur de la construction notamment. Pour une grande partie de l'opinion publique panaméenne, " Martinelli volait plus que Varela, mais au moins il créait des emplois " soufflent à demi-mot les Panaméens les plus modestes. Les prochaines élections générales se tiendront au Panama le 5 mai 2019.

Quant à l'ex-président Ricardo Martinelli, il a fait l'objet en mai 2017 d'une demande d'arrestation internationale émise par Interpol et est arrêté à Miami puis emprisonné. La justice panaméenne l'accuse d'avoir fait espionner les conversations téléphoniques de plus d'une centaine de personnes, principalement des membres de l'opposition, des journalistes, et des leaders de la société civile. Il est également soupçonné d'être à l'origine de la surfacturation d'un contrat de 45 millions de dollars d'achat d'aliments pour des écoles. Ses deux fils auraient de leur côté reçu 22 millions de dollars de l'entreprise brésilienne Odebrecht, impliquée dans un vaste scandale de corruption à travers l'Amérique latine... Le 11 juin 2018, Ricardo Martinelli est finalement extradé vers le Panama depuis Miami. A la clôture de cette édition, le magnat des affaires était incarcéré à la prison El Renacer en attente d'être jugé.

Panama Papers : d’un scandale à l’autre

L'affaire des "Panama Papers", kesako ?

Dimanche 3 avril 2016 au soir, le monde entier est secoué par l'annonce des Panama Papers, un système d'évasion fiscale à l'échelle internationale qui touche des milliers de personnes. Des milliardaires, des responsables politiques, des stars du ballon rond, ainsi que des célébrités du monde du cinéma sont pointés du doigt par les révélations du Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ), dont font partie les équipes de Cash Investigation de France 2 et du journal Le Monde.

La fuite de données éclabousse le sulfureux cabinet panaméen Mossack Fonseca. Pour échapper à l'impôt, des grandes fortunes mais aussi des criminels et des trafiquants d'armes ont eu recours à cette firme d'avocats et de financiers, créée en 1977 et spécialisée dans la domiciliation de sociétés fictives dans des paradis fiscaux. Pour ces clients fortunés, l'objectif d'un tel dispositif est bien sûr de dissimuler ses avoirs au fisc, et éventuellement de blanchir de l'argent sale.

" John Doe ", le responsable de la plus grande fuite de données de l'histoire du journalisme, a écrit une lettre en mai 2016 pour expliquer sa " révolution numérique ". Sa véritable identité reste toujours inconnue. Au total ce sont 11,5 millions de documents qui ont été transmis au quotidien allemand Süddeutsche Zeitung, avant d'être partagés avec le Consortium international des journalistes d'investigation. Ces documents, couvrant la période de 1977 à 2015, détaillent des informations sur plus de 214 000 sociétés offshore, ainsi que les noms des actionnaires de ces sociétés. Ils ont servi de base à une enquête de presse d'une envergure inédite, au sein d'un projet surnommé " Prometheus " sur lequel ont travaillé 370 journalistes, de 109 médias de 76 pays.

Enquêtes

Au lendemain de ces révélations, en France, le parquet national financier a ouvert une enquête pour " blanchiment de fraudes fiscales aggravées " qui a donné lieu dès l'été 2016 à plusieurs interpellations. Parallèlement, une commission d'enquête du Parlement européen sur le blanchiment de capitaux, l'évasion fiscale et la fraude fiscale (PANA) s'est à son tour penchée sur l'affaire. Des enquêtes fiscales et judiciaires ont également eu lieu dans de nombreux pays, avec des démissions spectaculaires, comme celles des premiers Ministres du Pakistan et d'Islande, cités dans l'enquête.

Le Panama en noir puis en gris

Le Panama est alors intégré à la nouvelle liste noire des paradis fiscaux opaques de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Une telle punition a de lourdes conséquences pécuniaires pour le mauvais élève. La liste noire avait été abandonnée en 2011 pour encourager la transparence plutôt que de stigmatiser les pays. Le gouvernement français a pour sa part réinscrit rapidement le Panama sur sa propre liste noire des paradis fiscaux non coopératifs. Le pays, qui en était sorti en 2012, a vivement réagi à cette annonce, et Juan Carlos Varela a, dans un premier temps, menacé la France de représailles diplomatiques. Puis il a changé de stratégie et a accepté de jouer le jeu de la transparence. Il s'est même engagé à se rallier au processus d'échange automatique d'informations de l'OCDE. Le Panama est finalement ressorti de la liste noire en janvier 2018, pour rentrer dans la liste grise, suite à des engagements forts pour changer ses pratiques et législations.

L'image du Panama en prend encore un coup

A l'image du gouvernement panaméen, la plupart des Panaméens ont dénoncé une cabale des grandes puissances mondiales contre l'isthme. Pour d'autres, le scandale ne fait que s'ajouter à la corruption qui a gangrené le pays ces dernières décennies. Les expatriés, quant à eux, ont peu apprécié les taquineries de leurs amis de métropole. Et encore, les nombreuses caricatures qui ont circulé sur les réseaux sociaux ont bien montré que les Panaméens, de sang ou d'adoption, gardaient leur bonne humeur et savaient rire de tout en toute circonstance. Enfin presque... Un slogan provocateur du patron d'un pressing de Strasbourg est assez mal passé : "Nous ne sommes pas au Panama mais nous blanchissons aussi" est remonté auprès de l'ambassade du Panama en France. L'ambassadeur dénonce alors "une atteinte grave et directe, sans équivoque, aux droits, à l'image, à l'honneur et à la considération de l'Etat du Panama". L'Alsacien sera finalement reçu aimablement par l'ambassadeur qui lui offrira même une bouteille de rhum Abuelo ! L'Alsacien a modifié son slogan, en ayant bénéficié, avec cette "affaire", d'un sacré coup de pub !

Mossack Fonseca

Le cabinet Mossack Fonseca a été créé en 1986, avec la fusion du cabinet de Jürgen Mossack créé en 1977 et de celui de Ramon Fonseca. Jürgen Mossack est un avocat d'affaires d'origine allemande, arrivé au Panama dans les années 1960 avec son père, ex-officier de la Waffen-SS puis informateur pour la CIA... Ramon Fonseca est un Panaméen très proche des milieux politiques depuis les années 1970, il a été président du Parti panaméiste, puis ministre du président Juan Carlos Varela, jusqu'à sa démission au début du scandale. Mossak Fonseca a prospéré au milieu des années 1980, sous Noriega, grâce à la mise en place du secret bancaire inviolable et de la fiscalité zéro. La firme d'avocats proposait l'immatriculation de sociétés offshore, permettant à leurs propriétaires de cacher leur identité derrière des prête-noms. En 2016, juste avant les révélations des Panama Papers, Mossak Fonseca était le quatrième cabinet de droit offshore au monde, avec des bureaux dans une quarantaine de pays.

Suite aux révélations du printemps 2016, plusieurs de ses bureaux ont été fermés. En février 2017, la police panaméenne arrêtait les deux fondateurs, soupçonnés d'avoir blanchi des capitaux dans le cadre du scandale de corruption Odebrecht, avant de les relâcher deux mois plus tard après le paiement d'une caution de 500 000 dollars chacun.

En mars 2018, deux ans après les révélations des Panama Papers, Mossak Fonseca annonce sa cessation définitive d'activité. Au même moment, une nouvelle fuite de données du cabinet parvient au Süddeutsche Zeitung qui les partage avec les médias membres du ICIJ. Ces documents couvrent les années 2016 et 2017. Une centaine de journalistes vont à nouveau enquêter sur les nouveaux Panama Papers qui permettent de raconter comment le cabinet a tenté de résister à la sortie des révélations impliquant la firme.

Un film : The Laundromat

La laverie automatique est le prochain long métrage du cinéaste américain Steven Soderbergh sur les Panama Papers, avec un casting de rêve : Meryl Streep, Gary Oldman, Antonio Banderas et David Schwimmer. Le tournage du film devrait commencer avant la fin 2018 et il devrait être distribué par Netflix.

Le site de l'ICIJ pour suivre l'actualité des Panama Papers : www.icij.org/investigations/panama-papers

Préparez votre voyage !

transports
  • Vol pas cher
  • Louer une voiture
  • Traversée Maritime
  • Parkings Aéroport/Gare
hebergement
  • Réservez un hôtel
  • Votre logement AirBnB
  • Location de vacances
Séjours
  • Voyagez sur mesure
  • Réserver une croisière
Sur place
  • Réservez une table
  • Trouvez une activité

Organiser son voyage au Panama

Transports
  • Vol pas cher
  • Location voiture
  • Traversée Maritime
  • Parkings Aéroport/Gare
Hébergements
  • Trouver un hôtel
  • Location Airbnb
  • Location de vacances
Séjours
  • Voyage sur mesure
  • Réserver une croisière
Services / Sur place
  • Réserver une table
  • Activités & visites

Adresses Futées du Panama

Jeu concours

Les jeux concours du moment

Remportez un séjour exceptionnel pour 2 personnes en Champagne !

Un séjour exceptionnel pour 2 personnes en Champagne avec l'Office de Tourisme du Grand Reims .