Guide du Kirghizistan : Mode de vie

<p>Scène de rue.</p>

Scène de rue.

Vie sociale

Au Kirghizistan, le mode de vie nomade, banni depuis la sédentarisation forcée imposée par le pouvoir soviétique, est revenu au premier plan après l'indépendance. Même s'il est loin d'être majoritaire, il fait partie intégrante de l'image, de l'économie et de la vie sociale du pays. Le renouveau de ces traditions liées au nomadisme doit composer avec la situation socio-économique d'un pays qui est l'un des plus pauvres de la CEI.

Une organisation clanique. L'appartenance à un clan est un élément déterminant de la société en Asie centrale. Au Kirghizistan, il existe deux clans : celui du Nord, auquel appartenait l'ancien président Azkar Akaev, et celui du Sud, auquel appartient le nouveau président Kurmankek Bakiev. Au Kirghizistan, les castes nomades dirigent toute la vie politique, économique et quotidienne comme avant l'arrivée des communistes. Quand le membre d'une famille noble devient ministre, chef d'une administration ou directeur d'une usine, les membres de sa famille élargie investiront le nouveau territoire ainsi offert et en prendront tous les postes de fonctionnement. Sans l'appartenance à un clan, un individu n'est rien et ne peut espérer aucune réussite durable de sa vie personnelle ou professionnelle. À l'échelle familiale, ce système clanique dicte également les politiques nuptiales et le mariage forcé demeure une constante dans le pays.

Le retour au nomadisme. Le Kirghizistan est un pays où le nomadisme est réapparu très rapidement, et dans de fortes proportions, après l'indépendance. Se déplacer à cheval, vivre des produits de l'élevage et habiter sous la yourte en été sont aujourd'hui un lieu commun et un mode de vie unique au monde. La yourte est à elle seule un concentré de toutes les traditions nomades, que l'on retrouve en Mongolie, au Kazakhstan et au Kirghizistan. C'est un habitat extrêmement codifié, qui reflète à la fois la conception de l'univers, et les pratiques sociales. D'une superficie d'environ 20 m², la yourte est simplement composée de couches de feutre en laine de mouton, posées sur une armature en bois pliable. Son installation prend environ deux heures et se déroule de la façon suivante : on pose d'abord le plancher, quand il y en a un, et tous les meubles sont installés à la place qui leur est attribuée. Vient ensuite le montage du treillis de bois qui forme les côtés de l'habitation, ainsi que la mise en place du chambranle de la porte. Les hommes fixent alors le cercle de bois qui se trouve au sommet de la yourte, posé sur les deux piliers centraux et relié à l'armature en bois. Les perches du toit sont traditionnellement au nombre de 81 (perches et treillis), un nombre faste dans la cosmologie mongole qui s'est transmise aux nomades de toute la région. L'armature mise en place, on peut maintenant installer le tissu intérieur sur les murs (dans les familles les plus aisées), puis les différentes couches de feutre et enfin la toile blanche extérieure, maintenue par de lourdes cordes. L'ouverture centrale est également dotée d'un petit capuchon, qui sera ouvert ou fermé selon les conditions climatiques. La yourte est une représentation en miniature de l'univers. L'orifice rond au sommet de l'habitation symbolise le ciel, et c'est tout naturellement que le foyer se trouve juste en dessous. Les deux poteaux de bois qui relient le foyer au ciel sont les éléments les plus sacrés de la yourte : il ne faut jamais passer entre ces deux piliers, ni y faire passer des objets. Traditionnellement ouverte vers le sud, la yourte combine répartitions géographique et fonctionnelle. Le nord est la place sacrée : c'est là que se trouvent l'autel des ancêtres et les objets les plus précieux de la famille. Le sud est la zone de travail, celle où se trouve le foyer et où les femmes s'activent pour préparer les repas ou les réserves alimentaires de la famille. De même, l'ouest est réservé aux hommes et aux invités, alors que l'est est celui des femmes et de la vie domestique. Un hôte sera donc installé à l'ouest, et plus ou moins proche du fond de la yourte en fonction de son importance.

Mœurs et faits de société

Éducation. Le système éducatif soviétique, imposé dans toutes les républiques socialistes d'Asie centrale, avait permis une alphabétisation presque universelle des populations locales. La tâche avait parfois été ardue, certains des pays, en particulier le Tadjikistan et le Kirghizistan, présentant à l'origine des taux d'alphabétisation extrêmement faibles. La fin de l'Union soviétique et l'indépendance ont contraint les nouveaux pays d'Asie centrale à prendre en charge leur propre système éducatif. La transition a souvent été difficile, faute de moyens financiers et humains : les enseignants sont généralement très mal payés, les écoles en piètre état, les manuels insuffisants et mal adaptés. Au Kirghizistan, 8 000 enseignants ont démissionné en 1992 : leurs salaires ne leur permettaient plus de subvenir à leurs besoins. Aujourd'hui, le Kirghizistan compte environ 2 000 établissements primaires pour 500 000 enfants de 6 à 13 ans et 20 000 instituteurs ; 1 500 établissements secondaires pour 635 000 élèves et 36 000 enseignants ; 25 établissements d'enseignement supérieur pour 160 000 étudiants et 8 500 professeurs. Malgré la lacune de chiffres récents, il apparaît qu'au début des années 2000, près de 20 % de la population âgée de plus de 6 ans n'avait jamais reçu d'instruction primaire et près de 60 % n'avait jamais eu accès à l'instruction secondaire.

Malgré l'absence de moyens financiers, presque tous les pays d'Asie centrale ont tenté de lancer de vastes réformes de leur système éducatif. Toutes vont dans une même direction : la renationalisation de l'enseignement. Le Kirghizistan affiche néanmoins une particularité par rapport à ses voisins qui mettent en avant la langue nationale : la république kirghize conserve une langue nationale, le kirghiz, et une langue officielle, le russe. Toutes deux sont enseignées dès l'école.

De façon générale, à l'heure actuelle, l'accès à l'enseignement supérieur reste extrêmement sélectif dans toute l'Asie centrale. On ne peut rentrer à l'université que sur concours, et le nombre de diplômés d'études supérieures dépasse rarement 10 % de la population. Tous les pays reconnaissent en revanche le caractère obligatoire de l'école primaire et secondaire, et le taux d'alphabétisation n'a pas connu de baisse notable depuis la fin de l'époque soviétique, bien que les conditions d'enseignement se soient souvent dégradées : les locaux sont souvent vétustes, les étudiants n'obtiennent que peu de bourses et les professeurs, peu ou mal payés, exigent souvent des bakchich de la part de leurs étudiants.

Place de la femme. Dans les pays issus des cultures nomades, les femmes ont une position généralement plus enviable que dans les civilisations sédentaires de la même région. Traditionnellement, et bien que l'on soit toujours dans des sociétés patriarcales, les femmes partageaient le travail des hommes avec lesquels elles étaient plus ou moins sur un pied d'égalité au sein de la famille. L'histoire et la littérature du Kirghizistan font par exemple état de plusieurs femmes devenues leaders de leur clan. La littérature orale rapporte ainsi l'histoire de Jamyl-myrza, jeune femme transformée en guerrier pour mener son clan à la libération. Et le XIXe siècle se souvient encore de la fille du khan Almyn-bek, qui a conduit une armée de Kirghiz dans la guérilla contre les Russes lancés à la conquête de Kokand. Aujourd'hui encore, le Kirghizistan est l'un des pays où les femmes sont les plus nombreuses à des postes de responsabilité économique ou politique. Le pays a par exemple eu une femme, Roza Otounbaïeva, aux postes de ministre de l'Éducation puis des Affaires étrangères, ambassadeur aux États-Unis et au Canada. Roza Otounbaïeva, qui était déjà au premier plan lors de la révolution des Tulipes en 2005, a été chef du gouvernement par intérim après la chute de Bakiev en avril 2010. Aux dernières législatives de 2015, un quota a été établi fixant, pour chaque parti, l'obligation de présenter 35 % de femmes. La parité est encore loin mais une tendance se dessine.

Sur le plan législatif, le pays donne l'impression d'avancer. Début 2013, il vote une loi pour sanctionner les mariages par enlèvement (une femme sur trois au Kirghizistan serait mariée après avoir été enlevée et unie par la force à un mari non choisi). Dans la foulée, il interdit la sortie du territoire aux jeunes femmes de 23 ans si elle n'ont pas l'accord de leurs parents. Initialement votée pour lutter contre le trafic de prostituées, cette loi a néanmoins été perçue comme liberticide par de nombreuses Kirghizes. La prostitution est devenue une véritable gangrène au Kirghizistan, en particulier à Bichkek, où l'on estime que plus de la moitié des prostituées sont mineures.

À trop faire la fête... Le Kirghizistan, tout comme ses voisins d'Asie centrale, n'est pas épargné par un phénomène de plus en plus inquiétant aux yeux des gouvernements concernés : les Kirghiz aiment faire la fête ! Mariages, enterrements, circoncisions... le faste de ces cérémonies, gage de reconnaissance sociale, pousse les familles kirghizes à s'endetter sur des années pour financer quelques heures de " bling bling ". Dans Bichkek, aucun mariage sans limousine ni chanteur connu grassement rémunéré. Au total, on estime à près de 45 millions de dollars les sommes dépensées chaque année par les Kirghiz pour financer les cérémonies et fêtes rituelles. Une goutte d'eau à côté de ce qui se fait au Kazakhstan ou en Ouzbékistan, mais un montant inquiétant qui dépasse de beaucoup les capacités financières de nombreuses familles.

Religion

L'Asie centrale, carrefour des civilisations, est également le point de contact de nombreuses religions. Certaines ont aujourd'hui pratiquement disparu, alors que d'autres ont connu un regain de vitalité après l'effondrement de l'Union soviétique. Les Kirghizes pratiquent le ramadan et vont à la mosquée lorsqu'ils ne sont pas dans les pâturages d'été, mais le Kirghizistan est un pays musulman sunnite, islamisé très tardivement, et vous vous apercevrez vite que la religion musulmane obéit ici à une lecture très light du Coran. Pas de voile pour les femmes, au contraire, les bikinis sont même monnaie courante en été sur les rives du lac Issyk Kul, et la vodka est autant consommée, sinon plus, qu'en Russie !

L'islam. Les tribus turques et mongoles étaient restées fondamentalement animistes, même après leur conversion au bouddhisme ou au nestorianisme. Dans un premier temps, la conversion de leurs khans à l'islam avait dû être assez formelle, encore que les musulmans bénéficiaient d'une aura particulière car leurs missionnaires étaient aussi des guerriers. L'islam phagocyta les coutumes et les rites des " infidèles ", et sut perdurer, en grande partie grâce au prosélytisme de confréries soufies. Aujourd'hui, l'islam d'Asie centrale est majoritairement sunnite, métissé de croyances zoroastriennes, manichéennes, bouddhistes ou animistes, et toujours fortement influencé par les confréries soufies. Le soufi Akhmad Yasavi, qui vécut au XIIe siècle, était le père spirituel de Tamerlan. Il est l'auteur de poésies mystiques, les hikmet, rédigées en turc, la langue du peuple. Très répandu chez les tribus nomades, cet islam était empreint de traditions chamaniques, et s'est aujourd'hui progressivement dilué dans l'islam populaire.

L'islam, qui n'a jamais pu être éradiqué par les Soviétiques même si Moscou a lutté contre sa pratique entre 1932 et la Seconde Guerre mondiale, est réapparu très vite après l'indépendance. Au début des années 1990, les mouvements extrémistes comme le wahhabisme dans la vallée de Ferghana, qui a donné naissance au Mouvement islamiste ouzbek et a des incursions de combattants islamistes dans la région de Batken, au sud du Kirghizistan, ont donné lieu à de vastes répressions de la part du pouvoir ouzbek.

La Kirghizie a ainsi dû faire face aux mouvements religieux armés chez deux de ses voisins - l'Ouzbékistan et le Tadjikistan -, alors qu'aucun mouvement extrémiste n'est jamais apparu dans la Suisse d'Asie centrale.

Zoroastrisme et mazdéisme. Le mazdéisme fut pratiqué par les tribus aryennes qui peuplaient l'Asie centrale occidentale et l'Iran dès le second millénaire avant notre ère. Cette religion polythéiste reconnaissait Ahura Mazda comme le plus puissant des dieux. Ses rites étaient réalisés par des mages qui pratiquaient le culte du feu purificateur et des sacrifices rituels d'animaux. On connaît très mal la vie de Zarathoustra (de l'iranien Zarathushtra), appelé autrefois Zoroastre (du grec Zôroastrès). Il serait né vers l'an 1000 av. J.-C. en Iran oriental, au Khorezm ou en Sogdiane. Fondateur du zoroastrisme et réformateur du mazdéisme, il s'opposa au sacrifice rituel et au culte de Haoma, le dieu qui donne la force grâce à une boisson enivrante.

Le zoroastrisme glorifie le dieu du bien Ahura Mazda, le seigneur sage, et la lutte qui oppose Spenta Manyu, l'Esprit saint, au destructeur Ahriman. Il conçoit l'univers comme la lutte de deux principes, le Bien et le Mal, s'opposant comme le jour et la nuit, le chaud et le froid. Bien que monothéiste, la religion zoroastrienne conserve le panthéon mazdéen, dont les divinités Mithra et Anahita sont les plus célébrées en Asie centrale.

Les textes sacrés sont regroupés dans l'Avesta, le livre sacré zoroastrien où se trouvent les gâthâ, les poèmes liturgiques composés par Zoroastre. Ces textes, qui auraient été rédigés en langue avestique au second millénaire avant notre ère, furent longtemps transmis oralement par les mages puis transcrits assez tardivement, sans doute à la fin de l'époque sassanide. Ils furent perdus, et les textes dont on dispose actuellement dateraient du XIIIe siècle. Le feu, l'eau, l'air et la terre sont des éléments sacrés qu'il ne faut pas souiller. Ainsi les morts ne sont ni enterrés ni brûlés, ils doivent être exposés dans les dakhma, qui sont parfois des petites constructions appelées naus, comme on en retrouva à Penjjikent (Tadjikistan), ou des espaces clos situés sur des collines, comme les " tours du silence " qu'on voit en Iran ou en Karakalpakie (Ouzbékistan). Les ossements les plus importants, où siège l'âme des morts, sont regroupés dans des récipients de terre cuite, les ostéothèques, ou placés dans des espaces clos appelés ostadan. Le zoroastrisme fut la religion officielle de la dynastie sassanide ; il fut largement pratiqué en Sogdiane et en Bactriane. Il existe des ruines de temples zoroastriens dans le Pamir tadjik et en Karakalpakie. Cette religion est encore pratiquée en Inde du Nord, ainsi qu'en Iran.

Chamanisme. Les vieilles traditions chamanistes se sont conservées très longtemps chez les nomades et dans les villages de campagne. Les guérisseurs, qui se présentaient comme des cheikhs, étaient plus souvent des chamans que des médecins. Officiellement éradiqués sous le pouvoir communiste, ils resurgissent aujourd'hui avec succès. Appelés bakshi, ils guérissent le mal en invoquant les esprits. De nombreuses pratiques chamanistes imprègnent en outre les religions apparues plus tardivement dans la région, et notamment l'islam.

Manichéisme. Après l'assassinat de Mani, au IIIe siècle, les nombreux disciples de cette nouvelle religion furent chassés de la Perse sassanide et se réfugièrent en Asie centrale et au Turkestan chinois. La " doctrine des deux principes ", que les chinois appelèrent " religion de la lumière ", s'implanta fortement en Sogdiane, et, au Xe siècle, Samarkand fut la résidence du patriarche manichéen. Les manichéens vénéraient la beauté de la nature, adoraient " tout ce qui à leurs yeux manifeste la Beauté - lumières, eaux courantes, arbres, animaux -, parce que dans tout être, dans tout objet beau, la divinité de la lumière a pris demeure ". Le manichéisme est une religion intransigeante qui oppose la matière et l'esprit, et qui professe le célibat, le partage des richesses et l'interdiction de verser le sang. Les plus intégristes refusaient de procréer, de se soigner en cas de maladie ou même de se nourrir. En Europe, ses adeptes, les bogomiles de Bulgarie et les cathares d'Albi, furent aussi impitoyablement pourchassés.

Orthodoxie. L'orthodoxie n'est arrivée que tardivement en Asie centrale, au XIXe siècle, avec la conquête russe. Les plus anciennes églises étaient construites en bois, et très peu ont résisté au temps. Persécutée sous les Soviétiques, la religion orthodoxe est à nouveau pratiquée par les Russes et les Ukrainiens restés en Asie centrale.

L'islam chamanisé des Kirghiz

La conversion progressive et encore imparfaite des Kirghiz à l'islam ne révèle que mieux le fossé qui déchire aujourd'hui le pays entre les clans ong kanat et sol kanat au nord et itchkilik kanat au sud. Cette fracture est non seulement tribale, mais aussi politique, économique, culturelle et religieuse. L'origine de cette faille est à rechercher dans les différentes dates et la nature de la conversion des Kirghiz à l'islam. En effet, la date et les méthodes de conversion varient considérablement selon qu'il s'agit du nord ou du sud du pays. L'islamisation du sud de la Kirghizie actuelle fut précoce et le résultat de la conquête militaire arabe du milieu du VIIIe siècle. La culture islamique y est donc bien ancrée avec ses écoles coraniques (medreseh), ses mosquées et ses imams relativement bien formés aux préceptes de l'islam. La radicalisation islamiste y est aussi importante, notamment sur le pourtour ouzbékophone de la vallée de Ferghana (Iskit-Naoukat, Osh, Ouzgen, Djalalabad). Au centre et au nord, au contraire, l'islam n'est qu'un vernis qui n'a pas effacé toutes les anciennes croyances pré-islamiques. Là, l'islam est davantage assimilé à une religion populaire et empreinte de rites qu'à une religion basée sur l'écrit et la doctrine. Cela est dû au fait qu'au nord l'islamisation a été la conséquence non pas d'une conquête militaire, mais de l'activisme des confréries soufies au sein des tribus kirghizes du XVe au XXe siècle, complétée par les missionnaires tatars de l'armée russe venus en Kirghizie a la fin du XIXe siècle, le Coran dans une main et la vodka dans l'autre. Superficiel, l'impact de l'islam reste faible et très marqué par des influences chamaniques liées à d'anciennes coutumes tribales très vivaces. Le chamanisme était une constante commune à toute l'Asie centrale, à la Sibérie à la Mongolie et au Tibet, avant l'arrivée des religions monothéistes dans la région. En Asie centrale, le chamanisme ne s'est pas heurté à l'islam comme il a pu se heurter au bouddhisme lamaïste ou au christianisme dans d'autres endroits. Au contraire, le pouvoir du chaman a longtemps concurrencé celui du moldo (imam) musulman. Mais, la Kirghizie se distingue des autres pays d'Asie centrale par un héritage sibérien mieux conservé qu'ailleurs, du fait de l'arrivée tardive des Kirghiz depuis la vallée de l'Ienisseï dans leur espace actuel à la fin du XVe siècle. L'enclavement extrême de leur espace, montagneux, a servi enfin de conservatoire aux anciennes croyances chamaniques. L'apport des peuples sibériens au chamanisme kirghiz est riche, mais toujours mal connu aujourd'hui. Trois grandes divinités résument la part exclusivement sibérienne présente dans le chamanisme kirghiz (elles étaient bien plus nombreuses avant l'islamisation des Kirghiz). Ces divinités sont Tengri (ou Tenir), dieu du ciel, Oumaï-Ene, déesse de la terre, de la fécondité et du foyer, et Jer-Sou, déesse de l'eau. Les Kirghiz vénèrent également des divinités de la nature. Des animaux et des arbres participent à l'univers sacré des Kirghiz. Comme les peuples sibériens de l'est du 85e parallèle, des tribus kirghizes lient leur origine à des forces métaphysiques (terre, eau, air, feu), à des animaux (loup, tigre, lion, aigle, serpent...) ou à des arbres (peuplier, genévrier...). L'islam a tenté de réécrire l'origine des mythes et des filiations tribales des Kirghiz, en prohibant ce passé. Cependant, il n'y est pas parvenu et bien que musulmans, les Kirghiz tiennent aujourd'hui à revendiquer leurs origines préislamiques. Ils se distinguent par là des autres peuples d'Asie centrale, y compris des Kazakhs qui n'ont pas su conserver autant de mythes. Le chamanisme n'est plus aujourd'hui la religion des Kirghiz, désormais convertis à l'islam en grande majorité. Pourtant, des pratiques liées au chamanisme subsistent encore dans la vie quotidienne des Kirghiz (arbres a prières ex-voto, statues d'animaux au bord des routes, culte des fontaines miraculeuses, constitution des cimetières kirghiz...) et les Kirghiz ont toujours été de tous temps rétifs à la charia (droit canon musulman), auquel ils lui ont toujours préféré l'adat (droit coutumier nomade), plus respectueux de l'égalité entre l'homme et la femme. En somme, en dehors de la vallée de Ferghana, l'islam n'est pas en Kirghizie la référence culturelle dominante, mais un élément de la culture et de la tradition parmi tant d'autres (nomadisme, tradition étatique). Mais, hélas, comme ailleurs dans le monde, la radicalisation islamiste et, surtout, la progression des sectes protestantes, représentent une menace à long terme sur la spécificité de l'islam kirghiz, son syncrétisme, sa tolérance et sa générosité à mille lieues de tout fanatisme.

Les dangers de la radicalisation

Vous ne manquerez pas de voir, au cours de votre voyage, des affiches géantes essayant de sensibiliser la population aux dangers de l'islamisation d'une société. On y voit trois photos de femmes : en tenue traditionnelle, sur les rangs de l'Université, et entièrement voilées. Cette campagne fait suite à un regain religieux particulièrement marqué en vallée de Ferghana et à la présence, dans les rangs de Daesh, de combattants kirghiz et ouzbeks venus de la vallée et partis commettre des attentats, particulièrement en Turquie.

Si le nord du pays reste encore très chamaniste et bien loin de la radicalisation, les Ouzbeks, majoritaires en vallée de Ferghana, y sont plus sensibles, particulièrement depuis les tueries de 2010.

La cause en est, en partie, l'autorisation par le pouvoir du mouvement islamiste fondamental Tabligh, théoriquement non violent. Le Kirghizistan est le seul pays d'Asie centrale où le Tabligh n'a pas été interdit manu militari. Mais depuis, les menaces d'attentats se font de plus en plus nombreuses, y compris à Bichkek, et le nombre de ceux qui sont déjoués ne font que prouver la vivacité du mouvement qui recrute essentiellement dans ses rangs les plus pauvres de la population, notamment des jeunes désoeuvrés et plus faciles à convaincre. Et si le Tablig est théoriquement non violent, il n'en constitue pas moins, par son fondamentalisme, un sas vers les organisations plus violentes comme le Hizb u Tahrir, présent également en Asie centrale et qui a déjà déclaré son djihad contre la police kirghize.

Il y aurait aujourd'hui 500 à 600 Kirghiz combattant dans les rangs de Daech, envoyés par le Tablig ou par le Mouvement Islamiste Ouzbek, qui a juré allégeance à l'Etat Islamique après avoir longtemps été le pion d'Al Qaida dans la région.

Adresses Futées du Kirghizistan

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