Guide des Seychelles : Histoire

Drapeau britannique et statuette de la reine Victoria.
Drapeau britannique et statuette de la reine Victoria.
Premières découvertes

Les Seychelles, comme La Réunion, Maurice et Rodrigues, constituent la pointe des plus hautes montagnes sous-marines du plateau des Mascareignes, ce socle-plateau étant vraisemblablement un vestige du Gondwana, selon la théorie de la dérive des continents, émise en 1912 par le savant allemand Weneger. Il y a quelque 250 millions d'années, alors que tous les continents du globe ne faisaient qu'un, un espace se serait ouvert entre la Laurasie (actuelle Amérique du Nord et Eurasie), au nord, et le Gondwana, au sud. Cet espace, devenu un océan, Téthys, correspond à l'océan Indien d'aujourd'hui. Le Gondwana se serait fragmenté en un puzzle planétaire dont les pièces se nomment Afrique, Amérique du Sud, Australie, Antarctique et Inde. Du lieu de séparation entre l'Afrique et l'Inde ne subsisteraient que deux grandes îles (Madagascar et Ceylan) et une poignée d'îlots, parmi lesquels nos si précieuses Seychelles...

Des Arabes aux Portugais. Eloignées de tout rivage continental, ces îles, noyées dans l'immensité (78 millions de kilomètres carrés) de l'océan Indien, ne furent sûrement pas découvertes par les Phéniciens. Ce sont les navigateurs arabes qui, s'aventurant plus au sud pour des raisons commerciales et religieuses, auraient découvert ces terres oubliées. Des manuscrits retrouvés au XVIIIe siècle semblent indiquer qu'elles furent reconnues vers 851 par des marchands. S'étant établis sur la côte orientale de l'Afrique du VIIe siècle au IXe siècle, aux Comores notamment, les Arabes croisèrent forcément cet archipel situé sur la route du golfe Persique. Ainsi, un certain Al Mas'Udi, voyageur et historien qui visita Madagascar en 916, mentionne les Maldives et des hautes îles au-delà.

D'autres cartes et textes postérieurs font aussi référence à la présence arabe dans l'océan Indien. Ces îles sont alors souvent nommées Zarin (c'est-à-dire " soeurs "). Le nom d'Aldabra viendrait d' " Al-Khadra " qui, en arabe, signifie " la verte ", ou d'Al-Dabaran, l'étoile la plus brillante de la constellation du Taureau.

A l'Anse Lascar, sur l'île Silhouette, des tombes érodées par la mer sont sans doute celles de l'équipage d'un boutre naufragé. L'histoire se fait plus précise à partir de l'époque des grandes découvertes, quand les caravelles portugaises font irruption dans l'océan Indien, après avoir longé les côtes africaines de l'Atlantique. En 1501, Joao de Nova découvre plusieurs îlots des Seychelles, auxquels il donne son nom (rebaptisés Farquhar). L'année suivante, Vasco de Gama, alors amiral, croisant par là, désigne comme îles de l'Amiral les futures Amirantes, les cartographes portugais ayant pour la première fois mentionné sur leurs portulans une grande île, Ilha Ganaa, à l'emplacement de l'actuelle Mahé. D'autres îles y figureront à partir de 1506, les cartes les référençant sous le nom d'As Sete Irmas (Les Sept Soeurs) ou d' Os Irmaos (Les Frères). Se bornant à y faire escale pour se ravitailler en eau douce, les navigateurs portugais ne s'intéressent pas à cet archipel situé hors de la route normale de l'Inde, d'autant moins qu'il ne recèle pas de matières précieuses.

Un paradis sur terre. Ni or ni diamants, mais du coco à gogo... " Nous trouvâmes beaucoup de noix de coco, bien mûres et vertes à la fois, de toutes sortes, et beaucoup de poissons, de volatiles et de tortues (mais nos hommes ne voulurent rien manger de cela ; cependant, les tortues, nous pûmes les tuer avec nos bâtons tout à loisir) et beaucoup de raies ainsi que d'autres poissons. Et, de plus, dans les rivières, il y a beaucoup de crocodiles. Nos hommes à la pêche aux raies prirent un de ces derniers et l'amenèrent à terre vivant avec une corde attachée au cou ", raconte John Jourdain, agent de la Compagnie anglaise des Indes orientales, dans le journal de bord tenu lors de la quatrième expédition de commerce menée par cette compagnie, en 1609, sous le commandement d'Alexander Sharpeigh. Les Britanniques viennent en effet depuis peu d'entrer en scène, bien décidés à commercer dans les ports de la péninsule indienne. Pour eux aussi, ces îles constituent un bon mouillage sur la route des Indes.

En effet trois à six mois étaient nécessaires aux bateaux les plus rapides pour toucher l'Inde après être descendus jusqu'au cap de Bonne Espérance. Dès lors, les voyageurs, tant anglais que hollandais, vont se succéder sur cet archipel qui se révèle parfait pour un arrêt buffet.

Jourdain sera le premier découvreur à tremper sa plume dans l'encre après avoir levé l'ancre : " C'est un très bon endroit pour un rafraîchissement avec le bois, l'eau, les noix de coco, les poissons et les oiseaux, sans crainte ni danger, sauf les crocodiles... Sur l'une de ces îles, à moins de deux milles d'où nous nous aventurâmes, il y a un des meilleurs bois d'oeuvre que j'aie jamais vu en hauteur et en grosseur et vraiment très solide. Vous trouvez beaucoup d'arbres de soixante et soixante-dix pieds sans branche excepté au sommet, très gros et droits comme une flèche. "

Un autre agent, William Revett, se montre aussi enthousiaste, même si les tortues ne lui ouvrent pas l'appétit : " Nous trouvâmes là une bonne provision de cocotiers, des poissons frais (dont la plupart étaient des raies), des tortues de terre d'une grosseur si énorme qu'on aurait peine à le croire, et dont notre compagnie avait peu envie de manger, s'agissant de créatures si énormes et déformées et dont les pattes ont cinq griffes comme un ours. Nous tuâmes aussi beaucoup de colombes avec des perches en bois. "

Quant au maître d'équipage, Thomas Jones, son appréciation est en soi une conclusion : " Ces îles semblaient être un paradis sur terre. " Les pirates le sauront bientôt...

Chronologie

851> les îles sont signalées sur les cartes arabes.

1502> les îles sont signalées sur les cartes portugaises.

1650-1730> les îles deviennent un repaire de pirates.

1742 > le commandant Lazare Picault dirige la première expédition française sur ces îles.

1756> au nom du roi de France, le capitaine Nicolas Morphey prend officiellement possession des îles, baptisées Séchelles en l'honneur de l'intendant des Finances.

1770> l'affairiste français Broyer du Barré fonde sur l'île Sainte-Anne le premier établissement des Séchelles.

1778> le lieutenant français Charles de Romainville prend le contrôle de la colonie et lance l'Etablissement qui deviendra Victoria.

1794-1811> sous le mandat du gouverneur français Quéau de Quincy, les Séchelles battent pavillon britannique ou pavillon français en fonction des bâtiments qui y font escale.

1811 > les Britanniques prennent possession des Séchelles, qui deviennent Seychelles et dépendantes de l'île Maurice.

1835> l'esclavage est aboli aux Seychelles.

1903> les Seychelles, libérées de la tutelle de l'île Maurice, deviennent colonie de la Couronne.

1964 > deux partis politiques sont fondés, le SPUP et le SDP.

1967> le suffrage universel est instauré à l'occasion de l'élection du conseil législatif.

1972> un aéroport international est inauguré sur l'île de Mahé.

1975> les Seychelles deviennent une colonie autonome du Royaume-Uni.

1976> le 29 juin, les Seychelles deviennent une république, membre du Commonwealth, de 47 612 habitants. Un gouvernement de coalition est formé autour de James Mancham (SDP), président de la République, et de France-Albert René (SPUP), Premier ministre. Le 5 juin, un coup d'Etat renverse le président Mancham et porte au pouvoir son Premier ministre, France-Albert René.

1984> France-Albert René est réélu président de la République. Visite du pape Jean-Paul II.

1989> France-Albert René est réélu président de la République

1990> visite du président François Mitterrand.

1991> instauration du multipartisme.

1992> élection d'une Commission constituante.

1993 > adoption de la nouvelle Constitution.

1998> France-Albert René est réélu président de la République.

2001 > candidat du SPPF (Front progressiste populaire des Seychelles) dans le cadre d'élections présidentielles anticipées, France-Albert René est réélu président de la République pour un mandat de cinq ans, avec 54,19 % des suffrages exprimés. Son principal rival, le révérend Ravel Ramkalawan, candidat du SNP (Parti national des Seychelles) est crédité de 44,95 % des voix.

2002> le président René organise des élections législatives anticipées qui confirment son assise à travers le succès de son parti, le SPPF emportant 23 sièges, contre 11 pour le SNP.

2004> le sanzman ! Après vingt-sept ans à la tête de l'Etat, le président René démissionne, en raison de son âge (68 ans), et cède sa place à son vice-président James Alix Michel, qui prête serment le 14 avril. Il est appelé à présider le pays jusqu'à la présidentielle de 2006.

2006> l'élection présidentielle du 30 juillet 2006 confirme James Michel à la tête de l'Etat seychellois.

2007> l'élection anticipée du Parlement donne une nouvelle victoire au SPPF du président Michel, avec 56,2 % des voix contre 43,8 % pour le SNP, ce score attribuant 23 sièges au SPPF et 11 au SNP.

2008> touchées de plein fouet par la crise économique internationale, les Seychelles se retrouvent en situation de quasi-faillite. La roupie connaît une fluctuation importante.

2009 > les Seychelles s'engagent à mettre en place les réformes économiques exigées par le FMI. En échange, le pays obtient l'annulation nominale de 45 % du stock de sa dette.

2011> le président Michel est reconduit lors de l'élection présidentielle du 21 mai. Avec 55,4 % des suffrages exprimés, il devance Wavel Ramkalawan et ses 41,4 %.

Août 2011> les Seychelles accueillent la huitième édition des Jeux des îles de l'océan Indien. Un franc succès.

Décembre 2015> le président Michel est réélu pour un troisième et dernier mandat. Il l'emporte au second tour avec 50,15 % des suffrages contre 49,85 % à son adversaire Wavel Ramkalawan.

Mai 2016> un amendement du code pénal dépénalise l'homosexualité.

29 juin 2016 > commémoration des 40 ans de l'indépendance du pays.

27 septembre 2016> démission du président James Michel, suite à la défaite de son parti Lepep aux élections législatives quelques jours plus tôt.

16 octobre 2016 > le vice-président Danny Faure remplace Michel à la tête de l'Etat pour la première cohabitation de l'histoire politique du pays. Les prochaines élections présidentielles sont prévues pour 2020.

Pirates et trésors

Mille millions de mille sabords, à l'abordage ! Chassés des Indes occidentales (nos actuelles Caraïbes), où ils ont fortement perturbé le florissant commerce du sucre, du tabac et de l'indigo, forbans et flibustiers vont, eux aussi, voir en ce nouvel espace maritime un paradis terrestre. Les baies du nord de Madagascar remplaceront bientôt la fameuse île de la Tortue. Des intermédiaires de New York viendront y acheter leurs butins. De leur nouvelle base stratégique, les pirates écumeront un océan désormais très fréquenté. En effet, dans cette seconde moitié du XVIIe siècle, le commerce de la route des Indes a trouvé sa vitesse de croisière. Qu'ils battent pavillon britannique, hollandais ou français, qu'ils transportent épices, or ou pierres précieuses, les navires marchands sont nombreux à croiser dans ces eaux-là : une aubaine pour les pirates que les gouverneurs des Antilles ont pourchassés sans relâche. De 1650 à 1730, les écumeurs de mer seront nombreux à faire main basse sur les trésors du nouveau marché. Ils sont américains (Burgess, Halsey, Tew, North, Captain Kid), français (Mission, Levasseur, dit La Buse) et surtout anglais (Taylor, William, Howard, Bowen, Avery, dit Long Ben). Même un dominicain italien, Caraccioli, succombera à la tentation de l'argent facile.

A partir de 1685, la piraterie s'étend aux côtes africaines. Les navires de la Compagnie des Indes ne semblent plus suffire aux forbans, de plus en plus hardis.

Le plus mémorable des actes de piraterie sera celui dont fut victime, en avril 1751, le vaisseau Vierge du Cap, qui transportait le vice-roi des Indes, l'amiral de Goa, et son prodigieux trésor constitué de pierres précieuses, de lingots d'or, de vases sacrés et d'une croix sertie de diamants, si lourde qu'il fallait, dit-on, trois hommes pour la porter. C'est un butin colossal pour Olivier Levasseur, surnommé La Buse par les Français (et La Bouche par les Britanniques), qui s'est associé à l'Anglais Taylor, dit La Terreur des Indes, pour cette prise exceptionnelle. Huit mois plus tard, les deux pirates vont s'emparer ensemble d'autres trésors sur de riches navires de la Compagnie des Indes, Ville d'Ostende et Duchesse de Noailles. Mais les associés, souvent en désaccord, finiront par se séparer, Taylor regagnant la mer des Caraïbes, avant que ne sonne le glas... Consternés par ces forfaits, Anglais et Français entendent déployer de grands moyens pour débarrasser l'océan des audacieux terroristes qui compromettent la bonne marche du commerce. Le Grand Moghol, également concerné, a menacé de fermer ses ports à la marine marchande européenne. Sus aux pillards de la mer ! Bon nombre d'entre eux, profitant d'une amnistie, se retireront non sans avoir mis leur butin à l'abri. Les Seychelles, encore inhabitées, constituent un lieu idéal pour dissimuler un trésor. Celui de La Buse reste à découvrir...

La Buse, lui, en avait trop fait pour bénéficier de la mansuétude des autorités.

En 1730, alors qu'il propose ses bons offices de navigateur expérimenté au commandant d'un navire de la Compagnie des Indes en difficulté au nord-est de Madagascar, le voilà capturé par la marine française. Mis aux fers à l'île Bourbon (La Réunion), le 7 juillet 1730, il est condamné à la peine de mort en ces termes : " Natif de Calais, durement atteint et convaincu du crime de piraterie pendant plusieurs années, d'avoir participé à des pillages et incendies, pour réparation de quoi le Conseil le condamne à faire amende honorable devant la principale porte de l'église de la paroisse, nu en chemise, la corde au col et tenant à la main une torche de 2 livres pour la dire à haute et intelligible voix que méchamment et témérairement il a fait plusieurs années le métier de forban dont il se repent et demande pardon à Dieu, au Roy et à la justice : ce fait, sera conduit en la place publique pour y être pendu et étranglé jusqu'à ce que mort s'ensuive à une potence qui sera plantée à cet effet sur la place accoutumée, son corps mort y rester vingt-quatre heures et ensuite exposé au bord de la mer. "

Le trésor de La Buse. L'exécution restera gravée dans l'histoire. Au pied du gibet, La Buse aurait sorti de sa chemise un papier représentant un mystérieux pictogramme. Il l'aurait jeté dans la foule en s'écriant : " Que celui qui arrive à le déchiffrer hérite de mon trésor ! " Il s'agit, bien entendu, d'une légende... Deux siècles et demi plus tard, ledit trésor reste introuvable. Les Rodriguais pensent qu'il aurait été dissimulé à l'Anse aux Anglais, les Réunionnais le situent à Ravine Bernica. Les Seychellois, quant à eux, sont persuadés qu'il est caché à Mahé, du côté de Bel Ombre. L'aventurier Reginald Cruise-Wilkins (organisateur des premiers safaris au Kenya) a tenté en vain de découvrir ce fabuleux butin durant plus d'un quart de siècle. Arrivé aux Seychelles en 1949, notre chasseur britannique s'intéresse vite aux dessins mystérieux gravés sur plusieurs rochers de Bel Ombre. Il est persuadé qu'ils font référence à la mythologie grecque. Ayant acheté pour 400 roupies le terrain en question et s'étant procuré quelques documents, Cruise-Wilkins n'hésite pas à excaver du sable, à dynamiter le granit et à pomper l'eau.

Cette patiente chasse au trésor va mobiliser à ses côtés une équipe d'une trentaine d'hommes. A défaut d'or, Cruise-Wilkins se contentera de quelques squelettes portant des boucles d'oreilles. Jusqu'en 1977 - date de sa mort -, il était toujours convaincu de l'existence du trésor. Tel père, tel fils ! John Cruise-Wilkins a poursuivi les recherches : " Pour moi, c'est une quête presque mystique. L'argent ne m'intéresse pas. Je veux prouver que mon père avait raison. " John Cruise-Wilkins espérait enfin mettre la main sur la fabuleuse croix sertie de pierreries du vice-roi de Goa. Les cryptogrammes mêlaient allégories mythologiques et gnose égyptienne, avec cette clé : " Laissez Jason vous guider et le troisième cercle s'ouvrira à vous. " Or, Olivier Levasseur était un intellectuel. Il avait fait ses humanités à Bordeaux. " Mon père avait la conviction que lui seul avait pu rédiger ces textes. Les documents contenaient aussi une carte qui, selon mon père, indiquait Bel Ombre comme cachette du trésor de La Buse ". Trésor ou non, les recherches menées au milieu des années quatre-vingt-dix, avec l'aide du gouvernement seychellois, n'ont pas permis de mettre la main sur le plus fastueux peut-être des butins de la piraterie. D'autres trésors, encore, enflamment l'imagination des aventuriers. Est-ce un hasard si Polanski est venu tourner ici diverses scènes de son film Pirates ?

Aux Seychelles, quand quelqu'un est devenu soudainement prospère, on dit qu'il a découvert un butin dans son jardin. Un trésor aurait même été découvert, puis perdu lors de l'avalanche mortelle qui, en 1862, détruisit plusieurs centaines de maisons à Mahé. En 1972, l'apparition d'une vieille ancre plantée dans le sable près d'un nid de tortue de mer à Astove - l'île seychelloise la plus souvent associée à la chasse au trésor -, incita des chercheurs à fouiller le site. Ils y découvrirent des pièces d'or et des cuillères en argent provenant d'un bâtiment de guerre portugais, le Dom Royale, coulé en 1760 avec un butin provenant des Indes. Une part du trésor revint au gouvernement, mais certaines pièces disparurent un beau jour du coffre du procureur général. La quête aux trésors est aussi propice aux histoires d'attrape-nigauds. Le journaliste seychellois John Lablache rapporte ainsi celle de ce marin chinois inhumé sur Bancs Africains, dans les Amirantes, après qu'un pêcheur lui eut arraché toutes ses dents en or. L'incident a eu lieu il y a une bonne trentaine d'années. " A Mahé, le marchand qui échangea contre de l'argent les petits bouts de métal précieux, s'imagina aussitôt, en apprenant que son client arrivait d'un îlot lointain, qu'il avait découvert un trésor. Convaincu que le pêcheur n'avait pas tout emporté d'un coup, le marchand loua une goélette et engagea une équipe pour aller chercher le reste du butin sur Bancs Africains. L'affaire s'ébruita avant même que la goélette n'appareille et au cours de la même semaine une demi-douzaine de bateaux loués par divers entrepreneurs convergea vers le petit banc de sable. En dix jours, les 200 m de l'île furent fouillés d'un bout à l'autre, mais sans autre découverte que le cadavre du malheureux Chinois édenté. " Plus près de Mahé, l'île Moyenne est, elle aussi, connue pour son histoire de trésor. Deux vieilles tombes seraient celles de pirates : " Il y a un trésor caché sous cette dalle de béton de corail. J'ai essayé de le déterrer, mais au moment précis où ma bêche touchait le sol, deux noix de coco se sont détachées de l'arbre et sont tombées juste à côté de moi. Un signe des fantômes qui vivent ici. " Dès lors, il n'est plus question de les provoquer. Les chercheurs d'or ont donc fort à faire dans ces îles de légende : Hodoul aurait caché son trésor sur Silhouette ; Frégate serait aussi susceptible de receler de beaux butins, des piastres et des armes y ayant été retrouvées dans les tombes carrées des pirates enterrés là. Réelles ou rêvées, les mille et une richesses cachées de ces îles au trésor ont en tout cas le mérite d'enflammer notre imagination...

Les premiers éléments de connaissance des Seychelles

Par Kantilal Jivan Shah (historien de l'océan Indien et des Seychelles, décédé en 2010).

Les écrivains qui se sont penchés sur l'histoire des îles Seychelles ont tous affirmé qu'elles avaient été découvertes par les Portugais, mais qu'elles avaient pu être visitées antérieurement par des Arabes. On a dit que les Amirantes - qui font partie du groupe des Seychelles - auraient pu être vues par Vasco de Gama, en 1502, au cours de son second voyage en Inde. Il est également possible que Pedro Alvares Cabral, lors de sa traversée du Cap en Inde, ait rencontré certaines îles qui, aujourd'hui, font partie de l'archipel. Ainsi, en bref, s'arrêtèrent les premières données sur les Seychelles. Il semble que peu d'efforts aient été tentés en vue d'approfondir la question. Il faut bien avoir en tête que, si la documentation sur les voies maritimes dans l'océan Indien fut si lente à se répandre, cela provenait non pas du fait qu'elle était inconnue, mais bien de ce que les premiers navigateurs et leurs armateurs répugnaient à publier des renseignements sur leurs découvertes qui pouvaient être exploités par des marins des nations rivales. Une autre raison de cette imposition du secret provenait de ce que les gouvernements (principalement les nations européennes) désiraient s'assurer que leurs propres ressortissants, souhaitant faire du commerce avec de nouveaux pays, ne pouvaient le faire que dans le cadre des autorités gouvernementales, en se soumettant à leur contrôle financier. Jean II, au temps de Henri le Navigateur, a été, pour le Portugal, le premier investigateur de cette police ; il alla même jusqu'à menacer de mort celui qui divulguerait des secrets touchant des découvertes. Aussi n'est-il pas étonnant que nombre de manuscrits concernant les routes maritimes aient été détruits ou, du moins, qu'il soit difficile d'en trouver des traces. Pour mieux cerner l'importance des Seychelles, examinons brièvement le réseau des liaisons maritimes qui existait alors dans ces régions de l'océan Indien. Le trafic maritime entre l'Inde et l'Afrique date de bien avant l'ère chrétienne. Presque 2000 ans avant notre ère, les civilisations de la vallée de l'Indus, et les cités de Mohenjo Daro et d'Harappa, commerçaient avec les ports de la mer Rouge. Des témoignages de ce tout premier commerce maritime existent dans des textes égyptiens, indiens et chinois, et des inscriptions sumériennes font allusion à des chantiers de construction navale en pays d'Oman. Les Phéniciens, les Grecs et, plus tard, les Romains, ont aussi entretenu un commerce maritime très intense avec l'Inde du Sud et la côte est de l'Afrique. Dès le milieu du IXe siècle, les Arabes avaient porté leurs relations commerciales aussi loin que Canton, où plusieurs colonies de commerçants avaient été établies. Persans et Arabes ont été très dynamiques sur la côte est de l'Afrique. Des traditions swahilies remontant au VIIIe siècle font mention de trafiquants indiens.

Du VIIe au IXe siècle, sous l'impulsion des rois du Gudjurat, un puissant courant d'expansion coloniale se manifesta en direction des îles de Java et de Bali, etc. Cette colonisation ne pouvait s'accomplir qu'avec de gros navires marchands qui empruntaient des routes commerciales déjà connues. Les courants migratoires malayo-indonésiens vers Madagascar, du début de l'ère chrétienne, encore peu connus, se seraient effectués, selon certains spécialistes, suivant une route directe - mais comprenant toutefois un passage par les Seychelles - aboutissant à la Tanzanie et aux Comores. Quels furent donc les premiers peuples à visiter les îles Seychelles ? On trouve plusieurs relations concernant les activités commerciales arabes à partir du Xe siècle. La première mention que nous pouvons prendre en considération au sujet des îles Seychelles est celle portée dans le manuscrit d'Abu Zaid al Hassan, daté de 915. Dans ce texte, il est question d'îles qui correspondraient aux Maldives jusqu'aux îles hautes, au-delà. Il existe également de vieilles cartes qui portent le toponyme d'îles Ruhk (ru, ruka, en divehi des Maldives, signifie " tronc d'arbre sans branches ", comme celui des cocotiers et des aréquiers), ainsi que plusieurs cartes préportugaises de la côte est de l'Afrique et des îles Mascareignes, qui portent des dénominations d'origine sanscrite et arabe. Le plus ancien toponyme donné aux Seychelles se trouve, à notre connaissance, sur les cartes de 1502 attribuées à Alberto Cantino et à Nicolas Carnero.

Il a été dit qu'Alberto Cantino aurait fait exécuter, en secret, à Lisbonne, la réalisation de cette fameuse carte pour le compte du duc de Ferrare, un collectionneur d'antiquités et de cartes. Il s'agit là d'une carte remarquablement détaillée et l'on pense généralement que cette précision est due à des copies de travaux arabes. Sur ces cartes, les Seychelles sont indiquées sous les termes d'Ilha Ganaa ou Y Rana (en devehi, gan désigne " une île vaste " et ran, " l'or "). Jadis, bien avant ces cartes, les Seychelles étaient connues des Arabes ; les très rares manuscrits arabes du XVe siècle sur la navigation les mentionnent sous le nom d'îles Zarin. Dans un ouvrage, Sulaiman considère les îles Zarin comme suffisamment importantes pour faire l'objet d'un chapitre à part. Ces îles étaient au nombre de sept ; ce que confirmèrent, par la suite, les premiers navigateurs portugais en les nommant les Sete Irmas (les Sept Soeurs). L'île de Farquhar - maintenant intégrée aux Seychelles, puisque souvent citée dans la presse à titre de modèle du développement, pour ce qui est d'une île extérieure aux Seychelles centrales - était appelée Manura, tandis que les Mascareignes se nommaient Tirizaha. Ainsi, nous possédons une dénomination bien établie aux Seychelles et devançant les connaissances européennes au XVe siècle. Bien que je n'aie pas encore trouvé de documents apportant la preuve définitive que les Maldiviens venaient parfois aux Seychelles, je suis parfaitement convaincu que non seulement ils s'y rendaient, mais que les Seychelles étaient même leur lieu d'approvisionnement en cocos de mer. Je me refuse toujours à admettre la thèse de certains historiens selon laquelle les cocos de mer auraient dérivé, en flottant, jusqu'aux Maldives et côtes de l'Inde. Cette théorie de la flottaison des cocos de mer a dû être forgée d'après une remarque de Pyrard de Laval dans son ouvrage sur les Maldives. Ce dernier, qui résida aux Maldives après le naufrage du Corbin, en 1601, lors du premier voyage aux Indes par la Compagnie des Indes, affirme en effet que les Maldiviens trouvaient des cocos de mer échoués sur leurs rivages ; mais dans un autre passage de son livre, il écrit aussi : " Le roi (des Maldives) envoya par deux fois un pilote très expert pour aller découvrir une certaine île nommée Pulowoys qui leur est presque inconnue... Ils disent aussi que le diable les y tourmentait visiblement et que pour l'île, elle est très fertile en toutes sortes de fruits et même ils ont l'opinion que ces gros cocos médicinaux qui sont si chers là y viennent... " Elle est sous la hauteur de 10 degrés au-delà la ligne et environ six ou vingt lieues des Maldives. Le nom maldivien pour le coco de mer était tavakari. Les Indiens possédaient plusieurs noms pour cette noix double - noms correspondant aux diverses langues en usage - et même en sanscrit ; il en est de même pour les Malais et les Indonésiens. On sait que les sultans des Maldives offraient en don ces noix de grande valeur (elles avaient la réputation de posséder des propriétés magiques et médicinales) aux pays voisins. Les rois hindous du Siam furent également les bénéficiaires de tels dons. En rapprochant ce fait d'une monnaie frappée siamoise, on est en droit de se demander si la forme de cette monnaie n'a pas été influencée par celle du coco de mer tant celle-ci ressemble à un coco de mer en miniature. Selon les croyances hindoues, le lingam (phallus) et le yoni (matrice) étaient vénérés comme symboles de création ; or le coco de mer n'est-il pas une exacte représentation du yoni... Il n'est donc pas étonnant qu'il ait été introduit dans le processus tantrique de la Genèse ; par conséquent, ces noix furent amenées comme objets de culte en de nombreux temples indiens et avidement recherchées par des potentats et de nombreux pays. On prêtait aussi à ces noix doubles la propriété de neutraliser les poisons lorsqu'elles servaient de coupes pour les breuvages. Parmi les noix fameuses à avoir été ouvragées en forme de coupe, la plus célèbre est celle de Rudolph II. Il avait acquis cette noix auprès d'un amiral hollandais qui, lui-même, l'avait reçue du sultan de Bantam en guise de reconnaissance pour l'aide apportée dans sa lutte contre les Portugais. Se peut-il qu'un si grand nombre de noix aient flotté et dérivé des Seychelles en des directions si diverses ? Cela me semble peu probable. La première description des Seychelles par des Européens - bien que celles-ci n'y soient pas nommément mentionnées - date d'un passage fortuit d'Alexander Sharpeigh, en 1609. Au cours du quatrième voyage aux Indes, organisé par la Compagnie anglaise des Indes orientales, les navires Union et Ascension vinrent à être séparés par une tempête, peu après avoir quitté Le Cap. L'Ascension fit alors route sur les Comores. Après avoir affronté divers dangers - risques d'échouage sur des bancs de sable, attaques d'autochtones dans les parages de Pemba - l'Ascension tenta, mais en vain, de naviguer face au vent d'une mousson sud-est pour aller à la rencontre de vents plus favorables ; le résultat de cette tactique fut que le 19 janvier 1906 le navire rencontra un groupe d'îles que les officiers du bord prirent pour les Amirantes. En réalité, le navire se trouvait dans le principal groupe d'îles granitiques des Seychelles. Ces îles s'avérèrent inhabitées et les marins épuisés furent heureux de passer une dizaine de jours en repos, en toute sécurité " [...] en un lieu si délicieux où l'eau douce, les poissons, le gibier à plumes et les fruits de toutes sortes abondaient ". Parmi les remarques enthousiastes d'un maître de l'équipage, l'une - " [...] Ces îles nous parurent un véritable Paradis terrestre [...] " - fait écho, par anticipation, aux assertions du général Gordon dans sa thèse, quand il affirme que le jardin de l'Eden se trouvait aux Seychelles et que le fruit défendu était le coco de mer. Après cette visite, ces petites îles, peu connues et improprement situées sur les cartes, auraient servi de repaires aux pirates, qui furent très actifs entre 1680 et 1730. On rapporte que le pirate français La Buse aurait enterré un énorme trésor dans Mahé, à Bel Ombre. Quoi qu'il en soit, il est certain que la fertile île Frégate fut habitée par des pirates ; elle fut peut-être leur ultime repaire à l'époque où les premiers établissements officiels s'installèrent à l'île Maurice. Au début du XIXe siècle, les pionniers qui s'établirent à Frégate trouvèrent des vestiges d'une occupation par des pirates : habitations en dur, fondations en ruines, puits, aqueducs, plombs de sonde, mâts en bois de teck, épées, pièces de monnaie, poteries cassées, épaulettes, forges, os, tombes, etc. D'autre part, les inscriptions sur des faces de rochers de l'île du Nord et de Mahé constituent des preuves indubitables de leur passage. En 1742, puis en 1744, Mahé de La Bourdonnais, gouverneur de l'île Maurice (île de France), dans le but de découvrir une route plus directe vers l'Inde, organisa deux expéditions chargées d'explorer et de cartographier les îles. Mais ce ne fut qu'en 1756 que cet archipel fut officiellement reconnu comme une possession française. Une pierre symbolisant la possession fut placée sur un promontoire, et l'on donna le nom de Séchelles aux îles, en hommage au contrôleur général des Finances de France. Une autre expédition sur les Seychelles, dite de Marion Dufresne, bien qu'il n'en fit pas partie, fut organisée quelques années plus tard et fut l'occasion de donner des noms à quelques îles du groupe granitique. Peu après, en 1770, les premiers membres d'un établissement arrivaient. Il s'agissait de quinze Blancs. La colonisation des Seychelles, d'abord connues sous le nom de Zarin, avait commencé...

Sous les Français

Messieurs les Français, installez-vous les premiers ! Contrairement aux Arabes, aux Portugais, aux Anglais et aux Hollandais, qui n'ont fait que passer sur ces îles encore virginales de l'océan Indien, dès le XVIIe siècle, les Français décident de s'établir sur certains de ces territoires déserts, qui vont non seulement leur servir de relais sur la route de leurs comptoirs (entre autres Pondichéry), mais aussi leur offrir des lieux de plantations pour les cultures tropicales. L'île Bourbon (La Réunion) sera habitée définitivement dès 1663, alors que l'île de France (Maurice) ne le sera qu'en 1721. Ces deux îles prendront leur envol, tant du point de vue de leur aménagement (routes, ports...) que de leur exploitation (le café surtout), principalement durant le règne de Mahé de La Bourdonnais, de 1735 à 1746. Ces deux territoires conquis, pourquoi ne pas en coloniser d'autres ? Mahé de La Bourdonnais souhaite mieux connaître la seconde route des Indes, encore peu fréquentée, puisque plus dangereuse que celle empruntée plus à l'ouest. Plus rapide, cette autre route pouvait permettre aux navires de guerre de Saint-Denis et de Port-Louis d'accéder plus vite aux comptoirs français de la péninsule indienne, dans le cas d'une attaque britannique. En envoyant ses explorateurs au nord-est de Madagascar, le gouverneur entendait d'abord mieux connaître les écueils de cette route, sur laquelle se trouvait justement l'archipel qui portera bientôt le nom de Séchelles. Ce furent des raisons stratégiques qui incitèrent Mahé de La Bourdonnais à effectuer des vérifications et des découvertes le long de la nouvelle route. Le 19 novembre 1742, Lazare Picault et Jean Grossin arrivent devant une île considérable, sur laquelle les navigateurs posent le pied deux jours plus tard. Picault consigne l'événement dans son journal de bord : " Nous avons descendu à terre armé à la coutume, n'avons trouvé personne dessus... On peut nommer l'île d'Abondance. " Ce sentiment d'abondance est partagé par Grossin : " Ce matin avons été à terre, nous avons pénétré à l'intérieur de l'île où nous avons trouvé beaucoup de gibier, tourterelles, merles, perroquets et beaucoup d'autres sortes d'oiseaux, et un très beau terrain. Les îles... sont aussi hautes que l'île de France, et aussi boisées, mais le bois y est beaucoup plus droit, on y trouverait de beaux mâts pour les vaisseaux. Il y a aussi de la tortue de terre. " L'île s'étant révélée parfaite pour une escale de rafraîchissement sur la nouvelle route des Indes, les rapports flatteurs de Picault et de Grossin amenèrent Mahé de La Bourdonnais à projeter une implantation sur ces terres inexploitées. Le 30 mai 1744, Picault rejoint l'île d'Abondance et mouille à un nouvel emplacement baptisé Port-Royal (actuelle Victoria). Ayant constaté que la construction de trois cents habitations est possible et que la nature du sol se révèle favorable à toutes les cultures, notamment à celles du riz et de la canne à sucre, il visite aussi l'une des îles voisines, qu'il nomme l'île de Palme (actuelle Praslin), parce qu'elle porte beaucoup de palmistes et de lataniers portant coton. L'enchantement est tel que l'explorateur décide de baptiser îles de La Bourdonnais cet archipel si avenant, l'île d'Abondance devenant l'île Mahé.

Le gouverneur, bien que disgracié deux ans plus tard, allait laisser son nom sur un territoire où il ne mit jamais les pieds.

Deux groupes de pionniers. Il restait à s'installer... Un dénommé Brayer du Barré, affairiste nouvellement arrivé de métropole, obtient le premier l'autorisation de créer une petite exploitation. Le 27 août 1770, vingt-six hommes et femmes débarquent du Télémaque sur Sainte-Anne, comme employés du sieur Brayer, sous les ordres du sieur Delaunay. Huit mois plus tard, l'affairiste est ravi : " Le riz et le maïs y sont de toute beauté, ainsi que le manioc. Les légumes de toute espèce y sont venus supérieurement. Les graines de l'île de France, et surtout le café ont dépassé toute attente. On peut y faire beaucoup d'huile de poisson, et de poisson salé, de l'huile de coco, et le caret y est en abondance. " C'est un tel succès que l'intendant des îles de France et de Bourbon, Pierre Poivre, depuis longtemps désireux de faire aux Séchelles des essais de plantes à épices, décide, fin 1771, d'y envoyer un ancien militaire, Antoine Gillot, et une quarantaine d'ouvriers, afin d'arpenter les terres et de repérer les lieux les plus appropriés pour la création d'un Jardin du Roy. Gillot choisira de l'établir sur Mahé, à Anse Royale, dont " la terre est excellente et assez bien arrosée. "

Les idées botanistes de Poivre se dessinaient, mais les relations entre le groupe Brayer du Barré, dirigé par Delaunay, et le groupe Poivre, dirigé par Gillot, allaient être si désastreuses que l'enthousiasme des débuts retomba vite au sein de la petite communauté française, la mauvaise gestion des responsables ayant largement contribué à ce déclin. Brayer du Barré, qui ne pouvait plus assurer la charge de son groupe, abandonna Sainte-Anne pour Mahé, où Gillot s'appropriait tout, maltraitant les Noirs au point qu'ils en deviennent marrons (c'est-à-dire en fuite).

En 1775, alors qu'il n'a plus que huit ouvriers, il dit avoir sauvé quatre canneliers, cinq muscadiers et quarante poivriers. Pas vraiment royal, le Jardin du Roy ! " Abandonnés à eux-mêmes " aux dires de La Pérouse, qui passa par là en 1773, les colons avaient vite déchanté, nombre d'entre eux y commettant tous les excès. Ainsi, les tortues furent massacrées par milliers pour assurer la nourriture des bateaux de passage. La Pérouse, en revanche, fera l'éloge d'un ancien soldat, Hagard, venu s'établir l'année précédente sur Sainte-Anne : " Il a fait avec cinq Noirs ou Négresses, vingt fois plus de travail dans un an que tous les Blancs de Monsieur Brayer depuis trois [ans]. Sans cet homme laborieux, ils seraient tous morts de faim. Il a récolté assez de maïs pour nourrir toute la colonie. Il a de plus un champ de manioc de la plus grande beauté, des cannes à sucre, des patates et enfin tout ce qu'on peut trouver dans une habitation. " Maigre consolation... Les si prometteuses îles Séchelles se révélaient bien décevantes. Il était temps que le gouverneur général de l'île de France reprenne en main la colonie.

Un microcosme peu organisé. Place à Romainville ! En envoyant de Port-Louis un militaire remettre de l'ordre au nom du roi, le gouverneur entendait bien attester l'intérêt de la France pour cette colonie. Amenés par la corvette du roi, le lieutenant et ses quinze hommes de régiment débarquent en octobre 1778, chacun d'entre eux ayant des aptitudes civiles utiles à l'installation d'un établissement. Fusiliers, grenadiers et caporaux sont aussi charpentier, forgeron, menuisier, tonnelier, boulanger, tailleur ou jardinier. Une caserne, une prison, un magasin, un hôpital et un pavillon pour les hôtes de passage sont rapidement construits à l'emplacement de l'actuelle Victoria. Charles de Romainville a reçu des pouvoirs de police pour faire régner la paix et l'union parmi les colons. On lui a aussi demandé de protéger les forêts et les tortues. Ses successeurs s'emploieront avec plus ou moins d'enthousiasme à faire prospérer ce microcosme encore peu organisé. Un ingénieur géographe, Malavois, et un arpenteur, Bataille, sont envoyés à Mahé en 1786 afin d'estimer les concessions futures, c'est-à-dire mettre en forme légale la propriété. Leur travail donne lieu à un règlement en trente articles, resté depuis le texte fondamental de l'organisation foncière, économique et sociale de l'archipel. Il est décidé que chaque concession accordée représentera 108 arpents (environ 50 ha).

En 1788, les habitants ne sont qu'une trentaine, les esclaves, plus de deux cents. Cette année-là, le sévère Caradec, commandant de l'établissement, entend assagir sa colonie : " Les habitants vivent entre eux dans la meilleure intelligence, pour la mieux cimenter ils avaient pris la mauvaise habitude de se traiter tous les dimanches tour à tour. Les femmes dansaient au son d'un mauvais violon, et les hommes finissaient quelquefois par s'enivrer. J'ai témoigné aux plus pauvres les dangers dont cela pouvait être sur eux, et à tous, en général, le déplaisir que je ressentais de ces fréquentes assemblées. Chacun reste désormais chez soi, sans en être moins disposé à rendre service à son voisin. " Toutefois, chaque entrée d'un bateau au port restait source de commerce et de réjouissances. On troquait bois et tortues contre haches, roues et autres objets manufacturés. Ces tractations étaient généreusement arrosées de rhum ! Lorsqu'un aumônier se trouvait à bord, on en profitait pour se marier. Ainsi, en 1787, " le dimanche 2 septembre, l'abbé Osmann, aumônier de l'Amphitrite, a marié un Noir et une Négresse du sieur Lambert de l'Anse à la Mouche et légitimé cinq enfants provenus avant le mariage ". De retour de la côte orientale d'Afrique, les négriers sont désormais nombreux à profiter de cette escale. Un observateur note : " Ils y trouvent un air très salubre qui rétablit promptement les esclaves fatigués de la mer. " L'esclavage battait son plein et, même si, à quelque 13 000 km de là, on s'apprêtait à clamer que " les hommes sont libres et égaux en droits ", les marchands de bois d'ébène avaient encore de belles années devant eux. Il n'était pas question de libérer la population servile...

Une révolution tranquille. La Révolution aux Seychelles est plutôt paisible. Au hasard des escales, les colons sont plus ou moins informés des événements qui agitent la métropole. Aux Seychelles, comme à Bourbon et à l'île de France, les habitants sont invités à rédiger leurs doléances dans le cadre d'une assemblée coloniale. Le 19 juin 1790, Jorre de Saint-Jorre et Nageon de l'Etang sont désignés secrétaires de la réunion présidée par Quienet. Les rares habitants ayant droit d'assister souhaitent surtout une administration autonome, c'est-à-dire ne plus recevoir d'ordres venus de Port-Louis. On accuse aussi l'île de France de faire main basse sur les tortues seychelloises. " Nous réclamons la jouissance de ces productions, nous avons pris des mesures pour les multiplier et nous ne pouvons croire que ce bien qui est sous notre main, doive être partagé avec des spéculateurs avides ", déclare un des participants. Les premières idées d'autonomie sont confirmées dans d'autres réunions, en particulier celle du 23 décembre 1790 où un membre déclare : " L'assemblée persiste dans sa constitution en assemblée coloniale indépendante de toute autre. A elle seule appartient le droit de préparer sa constitution locale et intérieure. " L'indépendance, les Seychellois finiront par l'obtenir... cent quatre-vingt-six ans plus tard, les administrateurs ayant réussi en douceur à détourner les colons de leurs espérances : Port-Louis allait bel et bien rester l'autorité de tutelle. Le 1er août 1791, de passage à Mahé afin de hisser solennellement le nouveau pavillon national, les deux commissaires du roi, Gautier et Yvon, félicitent les habitants " sur la concorde et la paix qui règnent parmi eux ". Les citoyens sont invités à scander " Vive la Nation, la Loi et le Roy ! ". Deux ans plus tard, l'arrivée de Quéau de Quinssy va marquer la fin de la période révolutionnaire aux Seychelles.

Françaises un jour, anglaises le lendemain. Quéau de Quinssy peut être considéré comme le père des Seychelles. Durant un tiers de siècle, celui qu'on surnomme aussi le Talleyrand de l'océan Indien sera intimement lié à l'histoire de l'archipel. Pour ce gentilhomme tranquille appelé à devenir un homme de guerre pour le moins conciliant, l'époque est quelque peu agitée. Elle est marquée par le début d'une guerre franco-britannique suscitée par les attaques répétées des corsaires français sur les navires anglais. Ainsi, le célèbre Surcouf s'est emparé d'une quarantaine de bateaux ennemis. Fréquentant assidûment la nouvelle route des Indes, et ne supportant plus les agressions dont ils sont victimes autour des Mascareignes et des Seychelles, le 16 mai 1794, les Britanniques envoient quatre vaisseaux à la conquête de l'île de Mahé. C'est un déploiement de forces : la division du commodore Newcome totalise deux mille cent marins et cent soixante-six canons. Ne disposant pour répliquer que d'une poignée d'hommes, de huit pièces de canon et de soixante fusils et mousquets, Quéau de Quinssy choisit de se soumettre le lendemain. Cette capitulation sera suivie d'une quinzaine d'autres, jusqu'à ce 21 avril 1811, qui verra les Anglais s'installer pour de vrai. Les navires de Sa Gracieuse Majesté britannique vont être nombreux à s'arrêter sur ces îles considérées comme conquises, alors que le malin Quéau de Quinssy baissait le pavillon anglais dès que les vaisseaux quittaient Mahé ! Ainsi, durant quinze ans, Mahé fut, selon les jours, anglaise ou française, le passage des bâtiments de guerre déterminant le choix du drapeau. C'est un cas unique d'une souveraineté partagée sans l'autorisation des métropoles.

En outre, les Seychelles connaissaient la prospérité dans la vie quotidienne. En effet, la nation seychelloise s'est véritablement formée à cette époque où l'essor économique allait de pair avec l'installation de nouveaux colons, certains venus d'Europe. De deux mille cents personnes en 1804, la population a grimpé en 1810 à environ quatre mille. Nombre d'esclaves, embarqués de force en Afrique, ont aussi contribué à cet essor démographique. La fin de la période française coïncidait avec une époque de bien-être, sur fond d'agriculture florissante : le riz " à la production abondante, à la qualité belle, suffit aux besoins ", le maïs est " beau et abondant ", le manioc " bon ", les patates " de bonne qualité ", le café " réussit assez bien ", la canne à sucre est " belle, grosse, superbe : les deux propriétaires s'adonnant à cette culture font en rhum et sucre au-delà des besoins de la colonie ". Quant au coton, " très beau, très soyeux, très blanc ", il est la plus belle réussite, le principal produit d'exportation, et remplace les tortues, qui se sont raréfiées. Le girofle, l'huile de coco et le bois de construction (takamaka et bois de natte) complètent la liste des produits exportés, huit navires seychellois assurant une partie du commerce, d'autres venant des Mascareignes et de France, voire du Danemark et des Etats-Unis. Mahé n'est plus la seule île à faire valoir ses richesses. Praslin, qui en 1810 compte une dizaine de familles, produit en abondance de l'huile de coco. Une cinquantaine de personnes forment à La Digue une communauté, elle aussi vouée à l'agriculture. Les Seychelles sont bel et bien devenues une entité économique, certaines familles se sont même enrichies rapidement. Bijoux et pièces d'or sont apparus dans les actes de décès...

L'administration s'est, elle aussi, étoffée : un administrateur civil et comptable, un agent municipal, des chefs de canton, un notaire et un officier de santé secondent désormais Quéau de Quinssy. Un tribunal de paix a été créé en 1807 en vue de régler les petits litiges. Praslin s'est même doté d'un délégué représentant le " gouvernement de l'île Mahé ". Enfin, à Port-Louis, l'ancien commandant Enouf fait office de député des Seychelles. L'établissement est devenu un gros village. Mais, si l'on y trouve une cantine ou café, ainsi qu'une salle de billard, les boutiques sont inexistantes, les échanges s'effectuant toujours directement entre habitants et capitaines de navires. Selon une note sur les subsistances indigènes à l'île Séchelles, datée du 1er juin 1804, on peut se procurer à bon compte du riz blanc, du maïs, des biscuits de manioc, de la viande de boeuf fraîche et salée, du rhum, du poisson frais et salé, du vinaigre. Les Seychelles semblent connaître une période heureuse, bien que l'esclavage jette une ombre sur le tableau. A en croire Enouf, mieux vaut être esclave sur cet archipel plutôt qu'ailleurs : " L'embonpoint général des Noirs de cette colonie est remarqué par tous les étrangers et tous les arrivants, il annonce qu'ils sont bien nourris et bien traités, que la conduite des maîtres est bonne et humaine. "

« Vive le Roy ! »

Le vicomte Jean Moreau de Séchelles, contrôleur général des Finances de Louis XV, ne viendra - lui non plus - jamais aux Séchelles. Morphey avait pourtant rebaptisé l'île Mahé en son honneur, en 1758, mais il était déjà trop tard, les marins ayant en effet pris l'habitude de la nommer Mahé. En fait, Séchelles donna le nom de sa seigneurie à l'archipel, rendant ainsi à jamais célèbre ce lieu-dit de la commune de Cuvilly, dans l'Oise, où il substitua à un château fortifié un castel de plaisance. Picault décédé, La Bourdonnais disgracié, il faut attendre 1756 et le nouveau gouverneur général Magon, pour que les Français s'intéressent de nouveau à des îles si fécondes. Il était temps, les Britanniques commençaient à lorgner ce coin d'océan. L'expédition de Corneille-Nicolas Morphey était destinée à prendre possession des terres vierges. La date du 1er novembre fut choisie pour la cérémonie qui, selon les instructions de Magon, devait avoir lieu sur un rocher en forme d'éventail dominant le port. Au lever du soleil, les conquérants s'alignèrent face à un mât où l'on hissa le drapeau blanc de France, l'assemblée par trois fois cria " Vive le Roy ! ", tandis que neuf coups de canon étaient tirés de la frégate, qui s'en retourna bientôt, laissant pour seul témoignage de cette prise de possession une pierre gravée aux armes de France : fleurs de lys, cordon de Saint-Esprit et couronne royale.

Douze années plus tard, César-Gabriel de Choiseul, secrétaire d'Etat à la Marine, entreprenait de nouvelles expéditions sur ces terres inhabitées de la couronne de France. La première, commanditée en 1768 par Marion Dufresne, avait pour mission d'étudier la faune et la flore. A cette occasion, l'ingénieur Barré découvrit l'arbre mythique qu'était le coco de mer. Une pierre de possession fut scellée sur l'île de Palme, rebaptisée Praslin en l'honneur de Choiseul, duc de Praslin... et dès lors Cucul-la-Prasline ! D'autres expéditions allaient suivre. Le célèbre La Pérouse vint même croiser dans les parages. Des Amirantes à Denis et du banc de la Fortune à Coëtivy, les cartographes purent alors représenter l'archipel dans son ensemble. Le meilleur d'entre eux, d'après de Mannevillette, signa un monumental ouvrage sous le titre Le Neptune oriental.

« Il y a importance à protéger ces îles... »

" Le climat et le sol des Seychelles par le 4° 54 du sud est très salubre et susceptible de bonnes productions, on y trouve beaucoup de tortues de mer, des tourterelles, pigeons ramiers, pigeons bleus, perruches, chauves-souris, tortues de terre, carets sur les îles voisines et sur l'archipel, gibier de toute espèce, cabris sauvages en quantité, oiseaux de mer, poissons en abondance. Vaches marines, bois de construction pour les vaisseaux qui entrent dans le barachois où ils mouillent et sont à l'abri du mauvais temps et des vents ; avec un simple travail on peut leur procurer la facilité de caréner de bord à quai. Depuis six ans que l'Etablissement est formé on n'a jamais vu d'ouragan. Par les essais qui ont été faits et qui ont réussi, on peut y trouver tout espèce de produits, y élever des troupeaux en tout genre. Il serait douloureux de ne pas continuer cet Etablissement qui peut devenir un des plus importants de la France par les différentes denrées qu'on peut retirer de ces îles, susceptibles de toutes productions, telles que boeufs, vaches, moutons, cabris, chevaux, mulets, cochons et volailles de toute espèce, en s'assurant de ce qui sera le plus convenable à chacune des îles dont le nombre est considérable. L'arrivée de La Belle Poule confirme tout ce qui a été énoncé ci-dessus. "

Notes de Brayer du Barré, 1775.

Les déportés de Napoléon

Déjà les véhicules piégés... Terrible attentat que celui de la rue Saint-Nicaise, le 24 décembre 1800 : plus de 40 personnes tuées ou mutilées, plus de 50 maisons effondrées, mais aucune égratignure pour les cibles de la puissante bombe : Joséphine et Napoléon. Désignant les jacobins pour responsables (à tort), Napoléon ordonne à Fouché, ministre de l'Intérieur, de dresser une liste de suspects à expulser. 70 jacobins sont ainsi embarqués à bord de La Flèche et de La Chiffonne. Cette dernière arrive à Mahé le 12 juillet 1801. Le surlendemain, les 32 exilés débarquent à l'Etablissement, où Quéau Quinssy s'empresse de les inviter à se conduire sagement et à ne pas porter atteinte aux bonnes moeurs de la colonie. Logés dans " un bâtiment de la République, vaste, bien aéré et commode, les déportés reçoivent du riz, des patates, de la viande de tortue, des légumes frais et secs, du poisson frais et salé, de la graisse, du sel et un peu de pain pour les malades ". Ils y seront rejoints le 3 septembre par la trentaine d'autres déportés embarqués sur La Flèche, brick qui sera coulé deux jours plus tard par une corvette anglaise. Car la guerre fait rage entre Français et Britanniques, et Quéau Quinssy accumule les capitulations. Mais pas question de baisser les bras face à ces déportés dont bon nombre provoquent des troubles. Certains d'entre eux fomentent même de s'emparer d'un bateau pour regagner la France. Quinssy saura faire preuve de fermeté en obligeant 32 meneurs à quitter les Seychelles pour les Comores. Le transfert sera fatal pour bon nombre de ces hôtes involontaires qui, parvenus aux Comores, y succomberont dans d'affreuses souffrances, peut-être empoisonnés par le sultan de l'île. Ceux qui ont eu la chance de rester à Mahé connaîtront des sorts divers, sombrant dans la misère ou s'intégrant à la population. L'affaire fit en tout cas grand bruit aux Seychelles.

« Le caractère des habitants est hospitalier et doux »

" Leur commerce s'effectue dans de petites goélettes à destination de l'île Maurice ; il s'agit d'exportations de coton, de carapaces de tortue, etc. Pour le moment, quelques particuliers espèrent réussir grâce à la quantité de carapaces de tortues qu'ils pourront fournir en deux ou trois ans, en formant des parcs ou des enclos carrés dans lesquels la marée remonte, avec une plage de sable à l'arrière où elles déposent leurs oeufs ; on a récemment planté beaucoup de café et il réussit bien. La valeur du coton s'est tellement dépréciée du fait que celui de Géorgie le supplante sur les marchés européens que les habitants sont obligés d'orienter les efforts de leurs nombreux esclaves vers d'autres occupations : ils se plaignent des difficultés auxquelles ils doivent faire face à cause du fait qu'ils n'ont pas le droit de commercer autrement que par un passage régulier par la douane de Maurice. La langue du pays est le français ; le caractère des habitants hospitalier et doux. On ne connaît pas de ministre du culte parmi eux, et ils ne semblent pas non plus beaucoup penser à quiconque de cette sorte. Leur moralité est, cependant, bonne, à l'exception des sentiments qu'ils nourrissent en général envers la traite des esclaves, et ceci pour des motifs intéressés. "

F. Moresby, Nautical Magazine and Naval Chronicle, 1842.

Sous les Anglais

La plaisanterie avait assez duré... Plus question de hisser le drapeau anglais un jour et le drapeau français le lendemain. Le 21 avril 1811 débarque du Nisus Barthelemy Sullivan, " officier des troupes royales de marine de Sa Gracieuse Majesté, agent civil et commandant pour le gouvernement anglais aux îles Seychelles ". Il est le premier d'une longue série de fonctionnaires britanniques qui, sous des noms divers (agent, commissaire, administrateur, gouverneur), vont administrer l'archipel jusqu'à son indépendance, cent soixante-cinq ans plus tard. Farquhar, le gouverneur de l'île de France, tout juste devenue anglaise et aussitôt rebaptisée Mauritius, entendait en effet angliciser au plus vite ces îles encore livrées à elles-mêmes. A peine arrivé, l'émissaire de Farquhar se rend compte qu'il aura fort à faire avec ces habitants acquis à la cause française : " A partir des rares occasions que j'ai eues de juger ces personnes, j'ai acquis la conviction qu'aucun sens de l'honneur, de la honte ou l'honnêteté ne les empêchera de tenter de pratiquer sur les Anglais toute sorte de tromperie, car, en effet, ils nous considèrent comme un peuple que l'on peut duper facilement. " Dès lors, chaque habitant est contraint de signer le serment d'allégeance : " Je promets et je jure solennellement obéissance, soumission et fidélité à Sa Majesté George III, roi du Royaume-Uni, de la Grande-Bretagne et d'Irlande. " Deux ans plus tard, le 30 mai 1814, le traité de Paris entérine cette allégeance, l'île Maurice et les Séchelles ayant été attribuées à l'Angleterre. Le congrès de Vienne ratifiera cette cession l'année suivante. C'était la fin de la domination française. Les Séchelles allaient dès lors prendre un " y ". Quéau de Quincy, après avoir connu quelques ennuis avec les premiers représentants britanniques qui l'accusaient d'être un voleur et un négrier, se rendit à Maurice, d'où il revint innocenté et juge de paix. Il conservera ce poste jusqu'à sa mort, en 1827. " La population des Seychelles commence à être conséquente, se félicitait-il en 1816. Les cultures de coton, de girofle, de café, les bois, les constructions de navires, le commerce, tous ces objets augmentent et sont susceptibles d'augmenter. " Pourtant, deux années plus tard, alors que la colonie compte quelque sept mille cinq cents âmes, le déclin s'amorce.

A partir de 1818, en effet, les productions seychelloises doivent transiter par Maurice.

Cette mesure contraignante a pour but de veiller à ce qu'aucun navire ne transporte des esclaves, le député anglais Wilberforce ayant réussi à en faire interdire la traite en 1807, par l'acte de Plymouth. Mais plus que cette contrainte, ce sera surtout la chute des cours du coton qui entraînera la décadence économique des Seychelles. En 1822, la balle passe de 80 $ à 30 $. Le coton américain, d'un prix modéré, s'est imposé en Europe. A en croire un observateur, le succès de la production sucrière à Maurice contribua à accentuer le déclin : " L'admission des sucres de Maurice à la consommation en Angleterre aux mêmes droits que ceux des Antilles, changea la direction des idées ; les habitants les plus aisés des Seychelles, inquiets en leur avenir, entraînés par les séductions de quelques planteurs de Maurice qui envoyaient des agents recruter des bras, émigrèrent, emmenant avec eux deux mille à deux mille cinq cents esclaves pour favoriser des entreprises... Dès ce moment les Seychelles furent réduites à peu de chose. " Les Seychellois allaient devoir trouver de nouveaux créneaux. Certains commencèrent à développer des cocoteraies, d'autres plantaient tabac, girofle et canne à sucre. Seule la construction de petites goélettes, très prisées des Mauriciens, restait un marché porteur. L'argent en circulation se raréfia d'autant plus qu'en 1826 le système monétaire dut obéir aux comptes effectués en livres sterling, ce qui frappa l'économie de plein fouet.

La fin de l'esclavage. Finie aussi, l'époque de la servilité forcée ! Parlementaires anglais et militants antiesclavagistes font enfin triompher l'idée que tous les hommes naissent libres et égaux en droits. Le 18 août 1833, la grande réforme de la libération est votée au Parlement, à Londres. L'administrateur Harrison va devoir mettre en application cet acte d'abolition dans la dépendance des Seychelles à partir du 1er février 1835. Les esclaves doivent, dans un premier temps, devenir des apprentis au service de leurs anciens propriétaires, qui reçoivent une indemnité pour chaque affranchi. Cette mesure de transition permet de ne pas déstabiliser une société où la population servile est prépondérante en nombre, six mille cinq cent vingt et une personnes ayant été libérées sur une population totale n'excédant pas les sept mille cinq cents habitants. Solution intermédiaire, l'apprentissage ne connaîtra pas le succès escompté, nombre d'apprentis préférant travailler à leur compte plutôt que chez leurs anciens maîtres. Rapidement, le législateur décrétera l'émancipation totale. En ce jour historique du 11 février 1839, le commissaire civil Mylius ne constate que des démonstrations paisibles de joie et de gratitude. Contrairement à d'autres colonies, la libération des esclaves est vécue aux Seychelles dans la quiétude. Seuls les gros propriétaires, dont les cultures reposent sur la main-d'oeuvre servile, sont inquiets. Aussi vont-ils demander aux autorités l'autorisation d'importer des laboureurs indiens ou malgaches, suivant l'exemple de Maurice où le commerce des engagés a déjà déversé des milliers de travailleurs indiens. Cette immigration étant source de bien des problèmes, les gouverneurs refusèrent une importation du même type aux Seychelles. L'économie de l'archipel était condamnée à se contenter des nouveaux libérés. Les riches colons seychellois se retrouvaient donc contraints de s'orienter vers l'une des rares cultures ne nécessitant pas une main-d'oeuvre importante, celle du cocotier. Un certain Dumat confirme cette orientation : " Autrefois, les cocoteraies consistaient en d'étroits rideaux que la nature avait formés dans la courbure intérieure des anses ; elles n'avaient d'autre importance que celle de fournir l'huile à l'éclairage des classes aisées, car les pauvres gens et les esclaves avaient la ressource de celle de leur pêche. On s'en occupait peu, et si quelques plantations se faisaient çà et là, c'était plutôt pour l'agrément que pour l'utilité. Mais depuis que les bras ont manqué à l'agriculture et que les ressources se sont peu à peu épuisées, on a compris que la culture du cocotier, qui se fait à très peu de frais, pouvait devenir un moyen d'existence. " Les produits du cocotier vont ainsi se substituer au coton, mais on est loin des beaux jours français. " La seule consolation permise est de se dire que sans doute on ne peut tomber plus bas ", affirme en 1846 l'historien anglais Pridham. Mais le bouleversement social et agricole n'explique pas tout ; l'incurie de Maurice envers sa dépendance contribue en effet largement au déclin (ainsi la pompe à incendie promise aux Seychellois a-t-elle mis vingt ans à arriver). N'étant dotée que de six fonctionnaires, la colonie vit repliée sur elle-même et oublie totalement ses îles lointaines. Même la capitale fait triste mine, à en croire le voyageur britannique Edward Belcher, qui s'y arrêta en 1842, alors qu'elle venait de prendre le nom de la reine Victoria : " Je pense que, en hommage à Sa Majesté, ils auraient dû auparavant peindre leurs maisons ou les blanchir à la chaux, pour donner un peu l'impression d'un nouveau visage. Les maisons se délabrent très vite. Avec d'un côté, ce terrible ennemi que sont aux tropiques les termites, et de l'autre, le manque de peinture pour les protéger des intempéries, elles sont aussi vétustes que n'importe laquelle de nos granges de campagne dans l'ouest de l'Angleterre. " On en viendrait même à croire que l'Angleterre a oublié sa colonie, si les agents de police n'étaient vêtus, en dépit de la moiteur, comme ceux de Londres. Tandis que Maurice vit la période la plus brillante de son histoire, les Seychelles se laissent gagner par la morosité.

" God Save the Seychelles ! " L'Etablissement est devenu Victoria, mais on parle toujours la langue de Molière dans cette île de Mahé où les administrateurs britanniques ont bien du mal à angliciser leurs ouailles. Il s'avère difficile, par exemple, d'imposer l'anglicanisme, la religion officiellement reconnue sur les terres de Sa Majesté. Le premier homme d'Eglise nommé aux Seychelles, le pasteur Morton, n'y est resté que quelques mois, en 1832. En fait, ce sont les époux Clarke, arrivés l'année suivante, qui ouvrirent la première chapelle et la première école de Victoria. Plus catéchistes qu'instituteurs, leur rôle sera surtout religieux. Le commissaire civil Mylius y trouva une tribune digne de son zèle : " A défaut de ministre pour desservir la chapelle, il prêche lui-même tous les dimanches devant un auditoire nombreux. Les trois cents ou quatre cents Noirs qui l'écoutent étaient pour la plupart catholiques, mais la privation totale de tout enseignement religieux leur fait adopter la religion réformée que leur enseigne aujourd'hui celui qu'ils regardent comme leur chef et leur père. Monsieur Mylius donne aussi la bénédiction jusqu'au cimetière, et prie pour les morts lorsqu'on vient le chercher. " Les anglicans n'allaient pas être les seuls à vouloir moraliser les Seychellois, esclaves libérés, généralement païens, ou leurs maîtres, adeptes d'un catholicisme lointain, puisque aucun curé ne s'était jamais établi là. Les descendants des pionniers français réclamèrent un prêtre catholique à plusieurs reprises. La plus célèbre pétition, envoyée par le sieur Savy au gouverneur de Maurice, date de 1851 : " Les habitants de ces îles vivent sans avoir reçu d'enseignement de la morale. Quand ils meurent, à leurs derniers instants, ils sont privés de la consolation qu'apporte la religion, et leurs restes sont mis en terre comme la chair et les os d'un animal. " Cette année-là, le père Léon des Avanchers, qui vient de participer à l'évangélisation de l'Abyssinie, débarque à Mahé. L'arrivée du missionnaire catholique sur l'île provoque une vive émotion. Beaucoup viennent voir ce religieux à longue barbe, vêtu d'une robe de bure, chaussé de sandales et tenant un bâton à la main. L'Eglise d'Angleterre, peu présente, ne pouvait que pâtir de la présence de ce missionnaire charismatique. Le commissaire civil Keate déclare qu'il ne saurait autoriser un étranger à remplir des fonctions ecclésiastiques officielles et qu'il lui faudra se rendre à Maurice pour être légitimé par le gouverneur. Moins de trois semaines après son arrivée triomphale, le père Léon était sommé de rembarquer, le commissaire déplorant que ce capucin eût détruit l'harmonie religieuse des Seychelles. En décembre 1863, le voilà pourtant de retour : " J'ai eu non seulement raison à Rome, mais encore à Londres car on blâme le gouverneur sur la conduite tenue à mon égard. Ainsi, me voilà installé avec tous les honneurs de la guerre. Je pars pour les îles Seychelles. Je serai reçu par mes anciens néophytes en triomphe. Le ministre protestant a eu peur et a pris la fuite. Tout va bien. " Secondé par les pères Jérémie et Théophile, le père Léon, tenace, déploie pour sa mission catholique de Mahé la même détermination. " Nous avons déjà baptisé plus de cinq mille personnes. Nous élevons de tous côtés des églises et des chapelles ", se félicite-t-il deux mois plus tard. Son aura atteint Praslin et La Digue, où vont s'élever Sainte-Anne et Notre-Dame-de-l'Assomption. L'intransigeant commissaire Keate est remplacé par le pacifique Wade, et la guéguerre de religion s'estompe bientôt, la réconciliation étant d'ailleurs souhaitée par l'évêque anglican de Maurice et par l'évêque catholique de La Réunion. Si le premier se rend à Victoria en 1856 pour y prononcer un sermon sur la paix de Dieu, le second consacre Saint-Paul en 1859. Chaque mission se consacre aussi à l'enseignement. Les premières écoles de l'archipel sont nées.

Violente tempête et tremblement de terre. L'église a beau gagner du terrain, les dieux s'en montrent peu reconnaissants... Il est 10h du soir, ce 12 octobre 1862, lorsqu'une épouvantable tempête s'abat sur Mahé et Praslin. Vents violents, pluies intenses, trombes d'eau : un véritable déluge ! Des hauts de Victoria, boue et arbres déracinés dévalent bientôt, engloutissant tout sur leur passage. Cette avalanche (appelée avalasse) va marquer durablement les mémoires : " Près du palais du Gouvernement, le torrent se transforma en flots et déferla dans la rue principale (actuelle rue de la Révolution) précipitant au passage les maisons, les hommes, les femmes, les enfants. Deux religieuses furent ensevelies dans la boue pendant la prière du matin. Dans le port, les goélettes furent écrasées et coulèrent. On perdit en tout trente mille cocotiers. Il y eut cinquante tués et l'on dénombra une cinquantaine de disparus. " Avec le cataclysme, les Seychelles avaient touché le fond de la détresse.

Les Africains libérés allaient heureusement donner un souffle nouveau à l'archipel traumatisé. De 1861 à 1874, quelque 3 000 anciens esclaves d'Afrique débarquent des boutres arabes. Ce dernier grand contingent d'immigrants, dont l'âge moyen se situe entre 15 et 17 ans, va contribuer au redressement agricole de l'archipel. Protégés par un magistrat, ils s'intègrent rapidement aux autochtones. La plupart préfèrent travailler selon le système de moitié (une semaine pour le propriétaire, une semaine pour eux). Dans les années 1870, le cocotier reste la valeur sûre de l'économie. Un observateur souligne que le " travail dans les propriétés est en général fait à la tâche et consiste à ramasser des noix de coco, faire des trous pour planter des cocotiers, préparer le coprah pour le moulin, faire de l'huile de noix de coco et nettoyer autour des cocotiers. "

En 1875, le commissaire civil Salmon estime que l'archipel en compte un million de plants. Parmi les autres productions prospères, plus que le cacao, le café, le girofle, le guano et les écailles de tortue, la vanille connaît le plus beau développement. En 1899, année record, elle détrône même les produits du cocotier (huile, noix et savon). " La prospérité des Seychelles dépend pratiquement d'elle " écrit l'administrateur Sweet-Escott. Grâce à l'ouverture du canal de Suez, en 1869, l'établissement de relations maritimes régulières entre Maurice, Aden et l'Europe, dope les exportations. Mahé a désormais son dépôt de charbon pour les steamers européens et les navires de Sa Majesté. Londres est accessible par le câble du télégraphe, via Zanzibar, en 1893. Les autorités ont aussi créé un petit hôpital, tandis qu'un hôtel digne de ce nom (celui de L'Equateur) a ouvert ses portes. En 1895, un commandant de navire français se montrait enthousiaste : " Je n'avais pas vu les Seychelles depuis quinze ans et à l'encontre des constatations que j'ai dû faire dans nos propres colonies, j'y ai remarqué des progrès considérables. La ville, toujours coquette, s'est beaucoup étendue, les revenus ont doublé depuis 1881. " La population a doublé dans le même temps : 10 000 âmes en 1880, près de 20 000 en 1900. Et ce redressement, tant économique que démographique, ne concerne pas que Mahé. Officiellement reconnues comme seychelloises par une ordonnance de 1881, les îles dites éloignées ne sont plus ignorées. Le gouvernement loue désormais certaines d'entre elles à des exploitants, pour y créer des cocoteraies (Poivre, Providence, Félicité), y extraire le guano (Bird, Cosmoledo, Amirantes) ou y développer la pêche (Aldabra, Amirantes). Denis est dotée d'un phare moderne, tandis que La Digue obtient un dispensaire, des chemins, des ponts. La vanille y apparaît comme une moisson d'or. Les fameuses gousses ont aussi colonisé Silhouette : " La vanille serpente à terre ou grimpe au haut des arbres, et l'oranger y donne des fruits plus beaux, plus aromatiques, et plus succulents que dans tout l'archipel. ". Plus que les autres îles, Praslin s'est densifiée : " La population s'est accrue aujourd'hui à tel point qu'une mission a été fondée par les capucins et qu'un poste de médecin et de juge de paix, ainsi qu'une station de police, sont créés. " Mais la nouvelle prospérité ne doit pas cacher la disparité de classes sociales, si l'on en croit un Mauricien du nom d'Anastas, qui s'est ainsi aventuré au-delà des belles rues de Victoria : " Quand on a passé le pont, on a d'un côté l'église anglicane, de l'autre le Général Gordon Square avec son carré de gazon qui s'ouvre sur le panorama de la rade... Après viennent, sans ordre et pêle-mêle, des taudis et de hautes maisons peinturlurées ; là se heurtent la richesse et la misère. Quelques instants suffisent pour gagner une ruelle étroite, la rue Albert ; mais la longueur du faubourg n'est que d'un demi-kilomètre, et l'on a devant soi un amas d'appentis et de pauvres bâtisses. " La santé constitue l'autre zone d'ombre. Selon un article du journal Le Réveil, " la principale maladie du pays est l'anémie ", mais ce sont les épidémies qui se révèlent particulièrement tragiques : celle de la variole, en 1883, fait plusieurs centaines de morts. Pour les humbles laboureurs, l'essentiel est de survivre. L'ouverture de la Saving Bank, en 1894, n'intéresse que les commerçants d'origine indienne ou chinoise. En 1896, cette caisse d'épargne n'enregistre que cent vingt-cinq comptes. Les retombées de l'essor économique ne concernent donc qu'une poignée de Seychellois. En revanche, les gros planteurs y mènent grande vie. Ils apprécient les réceptions sur les paquebots de passage ainsi que les cocktails au palais du gouvernement.

Des esclaves bientôt libérés

" Dès qu'ils seront en mesure de supporter d'être un peu secoués, je me rendrai aux Seychelles avec mes esclaves. Avec ce temps pluvieux je me demande comment je vais les entreposer, j'en avais cent quatre-vingts à bord aujourd'hui, surtout les petits enfants et ceux qui ont une santé fragile. Dès leur arrivée à bord, on les mit tous dans des baquets, et les hommes d'équipage les lavèrent complètement avec un savon doux. Pendant cette opération je découvris que beaucoup avaient de petites blessures... Ils sont tous très heureux d'apprendre qu'ils ne seront plus jamais esclaves... Tu peux imaginer la situation où nous sommes. A partir du mât de misaine à l'arrière, c'est l'hôpital, et le reste du navire sert de dépôt d'esclaves. Dans l'ensemble ils se conduisent très bien, mais dès qu'ils eurent surmonté leur peur et le mal de mer, ils se mirent à faire beaucoup de bruit. Nous en avons quatre qui sont morts. La plupart d'entre eux sont gras et de bonne humeur. Tous les matins on les lave dans de grands baquets, et on les arrose des pieds à la tête. Je pense qu'ils n'ont jamais été autant lavés auparavant. "

Journal du capitaine Cornish-Bowden, 1865.

La traite des esclaves

" La correspondance reçue des administrateurs des Seychelles indique que ce sont les navires seychellois qui vont chercher les esclaves à la côte d'Afrique pour les amener aux Seychelles. Le 29 septembre 1806, Quinssy rapporte l'arrivée de l'Aimable Marianne, de Mozambique. Le 27 janvier 1807, Le Roy signale celle de L'Amazone en provenance de la côte d'Afrique. Le 4 avril 1807, Le Roy consigne l'arrivée du Courrier des Seychelles, venant d'Ibo avec cent quarante esclaves (en mars) et le départ de La Marianne pour le Mozambique au début de février ; elle devait rentrer avec soixante-cinq esclaves. Le 26 avril 1809, Quinssy annonce l'arrivée, la veille, de L'Etoile, venant de Bombétoc avec cent cinquante esclaves destinés à être dirigés sur les Mascareignes. Parfois ce sont les Portugais du Mozambique (le grand centre de la traite négrière à ce moment) qui apportent les esclaves aux Seychelles. Le Roy écrit le 15 octobre 1807 : " Le bâtiment portugais, que je vous avais annoncé dans ma dernière lettre être en relâche ici avec une cargaison de deux cent quarante Noirs, y fait un radoub, d'environ trois mille piastres, payable en Noirs. ". Durant les années 1803-1810, qui sont des années de guerre, les négriers des Mascareignes ne suffisent pas à approvisionner les îles en esclaves ; la traite, qui constitue une nouvelle branche de commerce pour les Seychelles, assure des profits intéressants malgré les aléas qu'elle présente, et au-delà du marché des Mascareignes, il faut compter sur celui de l'archipel lui-même. Si l'on se reporte aux recensements, on verra que la population servile y a passé de 1 820 unités en 1 803 à 3 015 en 1810, soit un accroissement de 1 195 têtes en huit ans, c'est-à-dire que pendant ces huit dernières années du régime français, il a été presque aussi grand que pendant les trente-deux années précédentes. "

Auguste Toussaint, Le Trafic commercial des Seychelles de 1773 à 1810, 1965.

Le père Léon des Avanchers, guerrier de Dieu

" Alors le gouvernement, auquel on porta la requête, fit venir un ministre protestant ; et, afin de hâter la conversion des insulaires, il eut soin de choisir un calviniste de Lausanne qui, parlant la langue française, devait ainsi gagner toutes les sympathies, et ériger bientôt aux Séchelles une église anglicane. Heureusement, la Providence veillait sur ces anciens enfants de la France, et la mission protestante échoua. Pourtant elle avait à son aide tous les moyens de succès : concours de l'autorité qui lui était favorable, séduction des faveurs, promesses flatteuses, écoles gratuites, etc. Rien ne fut négligé, et rien ne réussit...

Enfin, après trois ans de peines et de travail, il se trouva que trois cents néophytes à peine, recrutés en partie parmi les employés du gouvernement, et dans quelques familles anglaises, formaient toute l'Eglise protestante de l'archipel. Il est vrai que de temps en temps, le ministre faisait la visite des îles précédé des policemen, qui forçaient les pauvres Noirs de porter leurs enfants au baptême ; mais ce fut là une surprise qui dura peu ; car, aussitôt qu'on apprenait l'arrivée du pasteur officiel, chacun prenait la fuite ou se cachait pour échapper à sa visite. Mais si l'aversion était grande parmi les Noirs, elle l'était bien plus encore au sein des familles d'origine française... Les personnes du sexe avaient conservé des moeurs pures et une dévotion spéciale à Marie. Il était rare aussi de ne point rencontrer au foyer domestique ces vénérés tableaux de la Vierge que leurs ancêtres leur avaient légués pour héritage. Depuis le commencement de l'année 1851, l'Eglise catholique, grâce au zèle éprouvé des missionnaires français, a reconquis ces îles, et aujourd'hui nous avons la douce satisfaction d'annoncer que la mission catholique des îles Séchelles est en pleine prospérité. "

Léon des Avanchers, Nouvelles annales des voyages, 1857.

La colonie des Seychelles

Le 1er octobre 1903, on inaugure la célèbre tour de l'Horloge de Victoria, rendant ainsi hommage à la mémoire de la reine défunte. Huit mois plus tard, cette Clock Tower symbolisera l'attachement des Seychelles à la Couronne. Le 9 novembre, en effet, l'administrateur Sweet-Escott proclame le nouveau statut de l'archipel : Sa Majesté Edouard VII a enfin sacré colonie ces îles jusqu'alors dépendantes de Maurice. Relevant désormais directement du Colonial Office, les Seychelles ne doivent plus se heurter à la contraignante tutelle de Port-Louis. Ne fallait-il pas six mois pour obtenir une réponse de Londres à une demande qui devait transiter par Maurice ! Dix-neuf coups de canon et un concert de carillons saluent cette promotion attestant que le nouveau roi considère enfin le peuple seychellois comme une entité. Il faudra toutefois attendre 1913 pour qu'une nouvelle Government House, fort imposante, témoigne du pouvoir sans partage des représentants de Sa Majesté. En 1906, l'effondrement des cours de la vanille sur les marchés européens, dû au succès soudain d'un substitut artificiel (la vanilline), vingt fois moins cher, ruine nombre de petits propriétaires. Du coup, les grands planteurs, qui ont opté pour le cocotier reprennent la première place dans les exportations, même si l'huile de coco a été détrônée par le coprah, jugé plus lucratif. En revanche, les huiles essentielles, de cannelle surtout, s'installent sur le marché. Le business prend un nouvel essor !

Une agence de la Commercial Bank of Maurice s'ouvre en 1911. Quant à la Saving Bank, si mal partie, elle s'enorgueillit enfin, en 1913, de faire fructifier quelque quatre cents comptes d'épargne.

Le petit peuple tire, lui aussi, profit de l'essor, et les écoles, la plupart privées et subventionnées, accueillent près de 3 000 élèves, pour une population évaluée à vingt-quatre mille habitants. Un certain D. Hermitte part étudier la médecine à l'université d'Édimbourg. Il sera le premier médecin seychellois à revenir dans son pays.

Le choc de la Première Guerre mondiale. Chômage et pauvreté vont bientôt affecter la lointaine colonie. Elle est si lointaine en ces temps de guerre que Londres oublie quelque peu ses îles de l'océan Indien, laissant en somme le gouverneur O'Brien dans une situation similaire à celle de Quéau de Quinssy. Les 76 agents de police constituent une force dérisoire. Victoria est très vulnérable. Heureusement, le croiseur allemand Königsberg, que des pêcheurs découvrirent un beau jour de 1916 à proximité d'Aldabra, ne s'aventura jamais par là. Cependant, la Première Guerre mondiale a laissé de profondes cicatrices dans l'archipel. La baisse des cours, la désorganisation des marchés européens et surtout la raréfaction des steamers asphyxient vite le pays, où la détresse devient criante. De nombreux habitants sont amenés à recourir à des larcins pour subsister ; les vols de fruits deviennent monnaie courante. Malgré la crise, les juges se montrent rigoureux. En 1918, les tribunaux jugent 2 450 personnes, soit 10 % de la population (de 24 572 habitants) ; 1 338 sont incarcérées cette année-là ! Deux ans plus tôt, 791 volontaires étaient partis pour le continent africain voisin, répondant à l'appel du général Smuts, commandant en chef des Forces de l'Afrique de l'Est : " J'ai ici un besoin urgent de main-d'oeuvre supplémentaire à des fins militaires. Je vous serais reconnaissant si vous pouviez nous aider. Il faut 5 000 travailleurs habitués au transport de marchandises et travaux divers. Salaires offerts 10 roupies par mois, hébergement et nourriture. Souhaitable qu'ils soient groupés par équipes de vingt-cinq chacune sous la direction d'un chef, de préférence parlant anglais. " La Seychelles Labour Force allait connaître des jours difficiles sur cette terre africaine : 250 volontaires devaient en effet rapidement succomber à une dysenterie - de type bacillaire - très virulente.

La malaria et le béri-béri ayant aussi frappé, les autorités décidèrent de rapatrier les effectifs pour raison de santé et d'imposer la quarantaine dès leur arrivée. D'autres volontaires mourront peu après ce retour. Au total, 327 des 791 hommes du détachement auraient perdu la vie dans cet effort de guerre. Un monument élevé à leur mémoire, au cimetière de Mont-Fleuri, rappelle qu'ils sont " morts pour leur Roi et leur Patrie en Afrique orientale ".

Une économie fluctuante. Avec les années vingt, les Seychelles vont renouer avec la prospérité d'avant-guerre, le coprah assurant l'essentiel des exportations. La distillation des huiles essentielles (cannelle et girofle, mais aussi patchouli, basilic et citronnelle) devient la deuxième industrie du pays et remplace définitivement la vanille. Le guano des îles éloignées reste une valeur sûre. Le modernisme commence à s'imposer. L'électricité apparaît en 1926, suivie du téléphone sans fil, sortant Praslin et La Digue de leur isolement. Un autre signe de progrès apparaît : les automobiles remplacent les pousse-pousse. En 1925, on compte une quinzaine de bolides pour 54 km de routes ! En 1924, un hôpital est inauguré. Mais une fois encore, l'essor économique est stoppé en raison de la crise planétaire de 1929 dont l'archipel subit le contrecoup. Ses principaux clients, le Royaume-Uni, les États-Unis et la Nouvelle-Zélande n'acceptent bientôt plus les produits seychellois qu'à des prix dérisoires. La tonne de coprah, vendue précédemment 350 SR, tombe à moins de 100 SR. Il faut attendre 1936 pour que l'économie, aidée par le Fonds de développement colonial, se relève lentement. L'année suivante, une banque agricole, longtemps attendue, ouvre. Les fêtes somptueuses - qui ont lieu à l'occasion du couronnement du roi George V - témoignent de la prospérité retrouvée. En 1939, la Seychelles Tax-Payers Association, première formation à s'opposer au pouvoir colonial, voit le jour.

Un nouveau marasme. A l'heure du second conflit mondial, pour répondre - une fois encore - à l'appel de Londres, quelque neuf cents engagés s'embarquent en avril et en décembre 1941 pour l'Afrique. Ces pionniers vont se battre non seulement à El-Alamein, contre les troupes de Rommel, mais aussi à Tobrouk, en Libye, en Tunisie et même en Italie. Une soixantaine de soldats tombera au champ d'honneur. Dans l'archipel, le rationnement est entré en vigueur en 1942. Chaque adulte reçoit des coupons mensuels pour 6 750 g de riz, 1 800 g de sucre et 200 g de lentilles. Faute d'approvisionnement régulier, les prix ont plus que doublé sur ces îles qui se révèlent occuper une position stratégique, à la fois comme dépôt de ravitaillement des navires de la Royal Navy et comme base avancée pour les patrouilles anti-sous-marines des hydravions de la RAF. L'ennemi, allemand ou nippon, paraît d'ailleurs susceptible de débarquer à Victoria. L'administrateur de l'île Bijoutier n'a-t-il pas recueilli 44 des marins du Tulagi, torpillé par un sous-marin japonais... La reprise n'attendra pas la fin de la guerre. Tandis que les Seychelles voyaient dès 1944 leur essence de patchouli atteindre des prix étonnamment élevés (la Malaisie et l'Indonésie, concurrentes sur ce marché, étaient alors occupées par les Japonais), Londres s'engageait dans des réformes longtemps différées. L'ordonnance sur l'éducation de 1944 témoigne de cette volonté réformatrice, seuls les enfants des classes aisées ayant jusqu'alors accès à l'instruction secondaire. Crédits à la clé, le Colonial Development Welfare Act (loi pour le développement colonial et le bien-être) entend faire rattraper à la colonie son important retard dans maints domaines, comme l'éducation, la santé ou les équipements. Ce nouvel élan est bien évidemment commenté sur la toute nouvelle Radio Seychelles, qui n'émet encore qu'une fois par semaine... Les généreux projets de la fin de la guerre vont d'autant mieux se concrétiser qu'à partir de juillet 1945 les travaillistes dirigent les affaires du Royaume-Uni. En 1947, un programme de développement décennal est lancé, en matière de travaux publics (routes, port...), d'éducation (écoles primaires, collège...) et de protection sanitaire et sociale. Le progrès se déploie de tous côtés : ici on construit des réserves d'eau, là on reboise... Une ferme expérimentale est ouverte pour développer les cultures vivrières. La pêche aussi donne satisfaction, le poisson salé et séché étant devenu un créneau porteur. Mais si l'économie seychelloise a le vent en poupe, c'est surtout grâce aux soldes que les pionniers adressent à leurs familles. En 1952, ils étaient encore 1 400 à servir dans l'armée britannique au Moyen-Orient. Lors de leur démobilisation, quatre ans plus tard, les Seychelles s'appauvrissent. Pour faire face au chômage, des projets favorables à l'emploi d'une main-d'oeuvre abondante sont financés.

Néanmoins, la métropole va devoir débloquer de nouveaux fonds. " Les Seychelles devinrent une colonie subventionnée ", écrira un gouverneur. A la suite de l'avis de plusieurs experts anglais, un Plan pour les Seychelles est élaboré en 1960. Il y est question d'aménagement rural (importation de bétail, emploi de fertilisants, essai de culture du thé...), mais aussi d'emploi, l'énorme chantier de la station de repérage des satellites américains, sur les hauteurs de Mahé, ayant nécessité à partir de février 1963 une importante main-d'oeuvre. Dans le domaine du logement, l'année suivante, avec l'application du projet du logement à bon marché, des maisons à la portée des bourses pauvres sont enfin construites à Belvédère. Le développement s'inscrit dans le paysage, mais les subventions masquent des difficultés persistantes. Les Seychellois vont bientôt manifester leur mécontentement.

La folie du patchouli

" Comme l'huile de patchouli des Seychelles est en concurrence sur le marché des huiles essentielles avec le patchouli de Singapour, qui est produit surtout en Malaisie et en Indonésie, le produit seychellois connut un très grand succès durant la guerre et les années d'après-guerre, de 1943 à 1947, lorsque ces territoires étaient occupés par les Japonais. Pendant ces cinq années qu'on peut à juste titre appeler l'âge d'or de l'huile d'or et qu'on peut comparer aux plus beaux jours de la vanille au début de ce siècle, l'industrie du patchouli devint la deuxième en importance des industries agricoles seychelloises. Ainsi, à l'apogée de cette période de prospérité, en 1946, un litre d'huile de patchouli, qui dans les années d'avant-guerre valait environ 6 Rps, atteignait 550 Rps sur le marché intérieur tandis qu'un bidon de 40 gallons (environ 180 litres) ne valait pas moins de 5 000 livres sterling. Il n'est donc pas surprenant que les Seychelles aient été alors saisies d'une folie de patchouli, ce qui conduisit de vieilles dames à arracher leurs rosiers pour faire pousser du patchouli et donna même l'idée à un marchand local d'utiliser l'huile de patchouli comme monnaie en offrant une voiture toute neuve pour tant de litres d'huile. "

Guy Lionnet, Journal of Seychelles Society, 1962.

L’essor de la cannelle

" Après l'avilissement des marchés de la vanille, il a bien fallu s'adonner à de nouvelles industries, aux Seychelles. La culture du cocotier, qui n'exige qu'un faible personnel malgré les améliorations dont elle a été l'objet depuis quelques années, devenait insuffisante pour donner de l'occupation à tous les laboureurs du pays. C'est alors que le gouvernement a songé à recommander la culture et l'exploitation des plantes à parfum. Des essais de laboratoire, commencés en 1902, avaient fait voir dès ce moment que cette industrie nouvelle pouvait être suffisamment rémunératrice. Grâce aux encouragements reçus de toutes parts, principalement de l'Institut impérial de Londres et des principaux acheteurs de produits de parfumerie en Europe, on s'est d'abord adonné à l'exploitation d'une plante qui poussait à l'état sauvage à Mahé et à Silhouette, après avoir été introduite par Poivre en 1770. C'était le cannelier de Ceylan. Cet arbuste avait envahi toutes les montagnes et avait servi comme tuteur dans les vanilleries. Il était même exploité autrefois comme bois de construction et fournissait à la menuiserie des planches veinées de noir très belles, mais peu durables. En raison de la grande différence qu'il y a entre l'essence provenant de l'écorce, qui se vend à l'once, et celle provenant des feuilles, qui se vend à la livre, on s'était d'abord attaché à la préparation de l'huile d'écorce. Malheureusement cette huile était de qualité inférieure en comparaison de l'huile de Ceylan, qui provenait de jeunes arbres cultivés, alors que les canneliers sauvages des Seychelles fournissaient une écorce spongieuse, épaisse, que l'on détachait d'autant plus facilement des troncs des arbres que ceux-ci étaient plus âgés. Les vieilles écorces étant cependant très recherchées sur les marchés de l'Europe, qui en consomme de grandes quantités dans les épiceries, et aussi pour fabriquer de l'encens, l'on se mit bien vite à exporter les écorces telles quelles, au lieu de les distiller. Les arbres âgés fournissaient individuellement jusqu'à 100 livres d'écorce. La production des écorces atteignit annuellement 1 092 tonnes vers 1915. De 1909 à 1915, les Seychelles exportèrent une quantité d'écorce d'une valeur totale de 1 million de roupies. Il est rare, dans un petit pays, de tirer en si peu de temps un avantage aussi considérable d'une plante de la brousse... "

L'Archipel des Seychelles, 1938.

Sur la voie de l'indépendance

Bien que le suffrage universel ait été instauré en 1949 pour l'élection des conseils de district, le gouverneur britannique n'en demeure pas moins le seul maître de l'archipel. Le conseil législatif est composé de membres nommés ou élus, en l'occurrence par des électeurs soumis à l'impôt direct (soit 10 % de la population seulement). Depuis 1951, les travailleurs salariés se sont regroupés en syndicats. On n'en compte pas moins de treize dans les années 1963-1964, époque de la première grève organisée en vue d'obtenir de meilleures conditions de travail et un salaire plus décent. " Nous sommes des travailleurs, pas des esclaves ", affirme un slogan. Les Seychellois ressentent le besoin de se rebeller. C'est l'époque de l'émancipation de l'Afrique. Nombre d'entre eux désirent à leur tour couper le cordon ombilical. Le Parti uni du peuple seychellois (SPUP - Seychelles People's United Party) et le Parti démocratique seychellois (SDP - Seychelles Democratic Party) sont formés en 1964. Fondé en Angleterre par un expatrié seychellois, le SPUP base son programme électoral sur une demande d'autonomie précédant l'accès à l'indépendance. Quant au SDP, il entend dans un premier temps conserver le statut colonial des Seychelles et concentrer sa campagne sur l'amélioration du niveau de vie. Ces deux programmes sont symbolisés par deux hommes. L'un, James Mancham, président du SDP, demande dans son journal Seychelles Weekly l'aide et la protection de la Grande-Bretagne, comparant les Seychelles à un enfant handicapé. L'autre, France-Albert René, président du SPUP, écrira la même année dans son journal The People : " Cessons de tendre nos mains à l'Angleterre comme des mendiants. Il est absolument stupide que des étrangers fassent partie de notre gouvernement au même titre que nous-mêmes. Il est inadmissible que ces étrangers fassent appliquer des lois par le gouvernement et dans nos chères Seychelles suivant leurs opinions et leurs idées diamétralement contraires aux nôtres. Nous ne voulons pas accepter de pareilles inepties. Unissons nos efforts, formons un front commun pour la libération de notre pays, sinon les générations ne sauraient ni nous pardonner, ni nous épargner de leurs malédictions. " Le ton était donné...

Douze années seront nécessaires pour que le processus de libération trouve son aboutissement. C'est un cheminement jalonné d'étapes, notamment celle de novembre et décembre 1967, qui instaure le suffrage universel pour l'élection des huit membres élus du conseil législatif. Elle atteste le sens civique des Seychellois (77,2 % des électeurs inscrits se sont rendus aux urnes). La nouvelle constitution, plus libérale, qui en découle, précède celle à laquelle aboutit la conférence constitutionnelle qui se tient à Londres en 1970 : quatre ministres doivent dès lors encadrer le gouverneur. En novembre de cette même année, après les élections de l'Assemblée législative, portée à quinze élus, dix sièges reviennent au SDP (soit 52,8 % des voix) et cinq au SPUP (44,2 %). James Mancham devient ministre principal. Ses fonctions seront prorogées à l'issue du nouveau scrutin législatif d'avril 1974, qui voit le SDP emporter treize des quinze sièges (avec 52,4 % des voix contre 47,6 % pour le SPUP). L'année précédente, plusieurs milliers de Seychellois avaient défilé pour réaffirmer leur volonté de se libérer de la mère patrie, l'ONU ayant affirmé à plusieurs reprises le " droit inaliénable du peuple des Seychelles à l'autodétermination et à l'indépendance ", tandis que l'Organisation de l'unité africaine (OUA) accueillait en son sein le SPUP et le reconnaissait comme un mouvement de libération. Le protecteur britannique allait donc lâcher sa colonie et restituer du même coup, au moment de l'indépendance, une partie du territoire national dont il avait fait le " Territoire britannique de l'océan Indien ". Comprenant que les Seychelles se libéreraient un jour ou l'autre de leur tutelle, les Anglais avaient en effet décidé, en 1965, de s'attribuer Aldabra, Farquhar, Desroches et les Chagos (ces dernières dépendant jusqu'alors de Maurice), afin de garder un pied-à-terre en plein océan Indien. Le British Indian Ocean Territory avait ainsi été affecté à un plan de défense commun à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. En échange de ces îles éloignées de Mahé, Londres s'engageait à construire à ses frais un aéroport international permettant enfin au tourisme de prendre son envol. Cette promesse fut tenue en 1971. L'année suivante, la reine Elisabeth s'y posait à l'occasion de son voyage officiel dans l'archipel. Il était temps qu'un souverain britannique foule le sol de cette lointaine possession : quatre ans plus tard, l'archipel serait majeur. La puissance administrante semblait souhaiter laisser derrière elle un territoire économiquement viable. Cette période de grands travaux fut également marquée par la construction d'un nouveau port à Victoria et par l'assèchement de quelque 40 ha de terre. Au cours de ces années de transition, l'élévation très nette du niveau de vie allait permettre l'avènement d'une classe moyenne.

Sur le papier, la libération se dessinait, une nouvelle constitution en cachant toujours une autre. En 1974, à Londres, une deuxième conférence constitutionnelle donna naissance à de nouveaux textes : les Seychelles devenaient colonie autonome. Un grand pas venait d'être fait, d'autant que les deux partis s'étaient réconciliés pour l'exercice du pouvoir : James Mancham devenait Premier ministre ; France-Albert René, ministre des Travaux publics et du Développement rural. L'inéluctable indépendance n'était plus qu'une question de mois : les derniers problèmes une fois réglés et la prochaine Constitution préparée lors d'une nouvelle conférence constitutionnelle qui eut lieu à Londres en janvier 1976, la République des Seychelles pouvait enfin naître, le 29 juin 1976, à minuit.

Complots en série

Belle base stratégique, située entre les pays du Golfe et le cap de Bonne-Espérance, au beau milieu de la route des pétroliers, l'archipel a suscité maintes convoitises, autres que touristiques. Aussi, de l'Indépendance à la fin du communisme, l'Est et l'Ouest se sont-ils regardés là en chiens de faïence, barbouzes et diplomates en tout genre ayant été nombreux à tremper dans les eaux des Seychelles, pas cristallines pour tout le monde. " D'aucuns s'interrogent sur le fait que, lorsqu'il y a menace de troubles, un navire de guerre battant pavillon soviétique, vient, presque aussitôt, jeter l'ancre dans la rade de Victoria ", constatait un envoyé spécial du Monde, en 1986. " On comprend que Gérard de Villiers soit venu nager dans ces eaux troubles pour y situer son 49e SAS (Naufrage aux Seychelles) ". Que d'intrigues dans ce paradis des touristes... qui fit aussi le plein de barbouzes. Et que de complots déjoués en ces années de revolisyon. Celle d'un leader charismatique qui fut lui-même porté au pouvoir par un coup d'Etat (qu'on a localement baptisé Libération). C'était le 5 juin 1977. Moins d'un an plus tard, en avril 1978, un premier complot était désamorcé et une vingtaine de partisans de l'ancien président arrêtés. Rebelote en novembre 1979, France-Albert René décidait d'incarcérer une soixantaine de personnes coupables d'avoir fomenté un coup d'Etat. Parmi les suspects, un coopérant français, Jacques Chevalereau, qui sera expulsé en janvier 1980. En août 1982, c'était au tour de 200 militaires de la caserne de Union Vale de vouloir faire main basse sur le pouvoir, les rebelles ayant réussi à s'emparer de Radio-Seychelles afin d'y dénoncer notamment leurs supérieurs : " Les officiers nous traitent comme des cochons ". Mais les soldats tanzaniens remirent vite de l'ordre... Autre tentative en septembre 1986, cette fois signée Olgivy Berlouis, ministre de la Défense et de la Jeunesse. Un dur du régime qui fut l'un des seuls ministres d'origine africaine d'un gouvernement très largement dominé par les descendants des colons européens. Mais la menace la plus sérieuse fut celle du 25 novembre 1981, baptisée Foam Blowers (surnom sud-africain des gros buveurs de bière). Commanditée par on ne sait trop qui, cette tentative eut un cerveau : le colonel Mike Hoare, un vieux mercenaire britannique qui s'était déjà illustré dans l'ex-Congo belge. Ce dur à cuire aurait touché deux millions et demi de dollars pour que ses hommes délogent msye René. Venus d'Afrique du Sud, les baroudeurs, qui avaient revêtu en vol un tee-shirt marqué AOFS (initiales supposées d'une association d'amateurs de bière invitée à un congrès) ne franchirent pas la barrière de l'aéroport de Victoria. Quinze mercenaires avaient déjà franchi police et douane quand un fonctionnaire interpella le seizième et l'invita à ouvrir son sac. Sous des jouets d'enfant, il y découvrit une Kalachnikov AK47 ! Et ce fut la débandade ! La majorité des braves réussira à s'enfuir en détournant un Boeing d'Air India qui passait par là. Les sept mercenaires arrêtés furent évidemment jugés, condamnés à mort et plus tard échangés contre des camions... Le socialisme version tropicale a tout de même du bon...

Un nouvel État
« Debou zom lib, fier Seselwa ! » Nouvel hymne national pour nouvel État

Le 29 juin 1976, à minuit, les Seychelles devenaient indépendantes. Les trois couleurs de la nouvelle nation s'élevaient pour la première fois dans le ciel de l'océan Indien. L'idée d'indépendance germait depuis longtemps... Déjà sous l'administration française, le 23 décembre 1790, dans l'euphorie provoquée par la nouvelle de la Révolution française, les colons des Seychelles, réunis en assemblée coloniale, s'étaient déclarés indépendants. Cette décision visait essentiellement à la rupture avec la France, dont les Seychelles dépendaient. Devenu souverain, le pays allait exprimer ses idées dans le concert des nations, non seulement au sein de l'ONU et de l'OUA, mais aussi au sein du Commonwealth et du Mouvement des non-alignés. La colonisation anglaise prenait fin, laissant les deux leaders (et adversaires) politiques de l'ex-colonie se partager le pouvoir. Tandis que France-Albert René était nommé Premier ministre, James Mancham devenait président de la République. Ce dernier avait longtemps milité contre cette indépendance. Revenu de Grande-Bretagne avec son diplôme d'avocat, ce métis d'Indien et d'Asiatique avait créé en 1967 le Seychelles Democratic Party (SDP). Sa devise, Etre l'ami de tous et l'ennemi de personne, donnait le ton de son discours politique : résolument conservateur. Jimmy souhaitait que l'archipel devienne un territoire britannique à part entière, comme La Réunion est un département français.

James Mancham, play-boy et poète

Il s'agit du premier président des Seychelles. L'écrivain-journaliste Maurice Denuzière a évoqué longuement ce personnage célèbre dans les quatre articles qu'il consacra aux Seychelles dans le journal Le Monde, en mai 1976 : " Belle stature, barbe noire, lunettes à monture d'écaille, James Mancham a toutes les caractéristiques du Seychellois descendant de Blancs. Jovial, sentimental, persuadé d'avoir la chance inouïe de vivre dans un des plus beaux sites du monde, il explique que sa mère vient de publier un livre de cuisine, pendant que lui, entre deux audiences, entre deux flirts, taquine la muse, aussi bien dans la langue de Byron que dans celle de Musset. " " Que la journée puisse débuter avec une dose de bonheur matinal ", a-t-il écrit dans La vie est faite pour être vécue. On devine vite que cette phrase résume la philosophie de cet homme aimable dont la bonne santé, physique et morale, fait plaisir à voir. Connaissant tous les dossiers, n'éludant pas une audience, parcourant Mahé à bord de sa Jaguar blanche pour voir les gens, voyageant souvent aussi bien dans l'archipel que dans le monde, dansant une partie de la nuit dans un club branché, se plaisant dans la compagnie des femmes et ne s'en cachant pas, il tient à ce que chaque minute soit remplie de travail, de plaisir ou de méditation. Mais Jimmy eut beau prôner le maintien de ses îles dans le giron britannique, Londres tenait absolument à leur accorder l'indépendance. Et le 29 juin 1976, les Seychelles volèrent donc de leurs propres ailes. L'avenir du pays sera touristique ou ne sera pas : les palaces de la Côte d'Azur, le président aux allures de play-boy en assure la promotion. Mieux, il vend ses îles. Le shah d'Iran, un frère du roi Khaled d'Arabie saoudite, un célèbre chocolatier britannique, un restaurateur parisien se portent acquéreurs. Les vedettes de la chanson et du cinéma défilent. Au Pirates Arms, le seul cabaret de Victoria, les Seychellois commencent à murmurer : leur président dilapiderait l'argent du pays dans les casinos et pour les beaux yeux de blondes pulpeuses. Avec son ami, le milliardaire Adnan Kashoggi, il aurait l'intention de livrer le pays aux banques et d'en faire un paradis fiscal, racontera en 1986 un journaliste du magazine Géo. James Mancham avait déjà fait l'objet de nombreux cancans en 1974, quand les racontars lui prêtaient une histoire d'amour avec l'actrice yougoslave Olga Bisera, bien qu'il fût marié à une Anglaise. Le futur président s'en était tiré avec humour en convoquant ses fidèles sur la grand-place de Victoria pour leur parler d'amour : " Est-ce que nos ancêtres ne nous ont pas appris à aimer les belles choses de la vie ? Est-ce qu'ils n'ont pas appris aux hommes qu'ils devaient aimer les belles dames ? " Mais les Seychelles ne devinrent pas la Suisse de l'océan Indien... A force de voyager à l'étranger, le président play-boy se vit un jour contraint d'y rester après un coup d'Etat, moins d'un an après son investiture. Ce fut son Premier ministre qui le délogea de son trône. Lui aussi avocat, fils de Grands Blancs, France-Albert René préférait les discours de Fidel Castro à la poésie et aux paillettes. Ayant fondé en 1964 le Seychelles People's United Party (SPUP), il avait d'emblée voulu libérer le peuple du capitalisme et de l'emprise étrangère. L'indépendance avait bien été gagnée, mais la voie choisie par le président Mancham ne correspondait pas à celle du Premier ministre René. Les armes devaient parler... en douceur.

Une « revolisyon » tranquille

Dans la nuit du 4 au 5 juin 1977, pendant que Jimmy avait le dos tourné (à Londres), une poignée de jeunes intellectuels gauchistes allait s'emparer du pouvoir avec une étonnante facilité. II leur aura suffi de prendre d'assaut un dépôt d'armes, l'aéroport et les studios de Radio-Seychelles pour que les Seychelles entrevoient un nouvel avenir. Ce fut un coup d'Etat tranquille qui ne fit guère que deux victimes, le groupe de libérateurs ayant tout naturellement proposé au camarade René de prendre la tête d'un nouveau gouvernement. L'ambassade de France sera la première à adresser ses félicitations au président René, qui exprima le désir de ne pas être appelé Son Excellence et de n'utiliser la Rolls Royce présidentielle que pour des hôtes de marque. La révolution était en marche, conduite par son guide charismatique, alors âgé de 40 ans, qui, à la State House du centre-ville, préféra l'ancien palais des gouverneurs britanniques, sur les hauteurs de Sans-Souci ! La Tanzanie voisine (où le SPUP avait ouvert un bureau) n'allait pas être la seule nation progressiste à offrir ses bons services à ce nouveau pays frère qui ne tarda pas à changer sa façon de marcher (troquant le pas anglais contre celui de l'Armée rouge). De Moscou à La Havane et de Pékin à Pyong-Yang, on était prêt à soutenir le régime socialiste de Victoria.

A tel point que l'ambassade d'URSS compta un temps plus d'une trentaine de coopérants, arrivés par l'Aeroflot, dont le vol hebdomadaire attestait de l'importance de ce nouvel Etat à parti et à candidat uniques. France-Albert René fut ainsi élu et réélu au suffrage universel (tous les cinq ans), l'Assemblée du peuple, autre émanation du SPPF (ex-SPUP) ne pouvant qu'entériner la politique de son leader.

Marx sous les tropiques ? Quasiment, au grand désespoir des gros propriétaires, dont bon nombre décidèrent de s'expatrier, révolution ayant évidemment rimé avec expropriation. Les terres de Kashoggi, à Beau Vallon, furent ainsi transformées en ferme d'Etat. Quatre mille Seychellois auraient quitté le pays entre 1977 et 1984. S'étant attelé à construire une économie d'Etat, le président René a commencé par mettre en pratique ce que l'on pourrait appeler une social-démocratie radicale, s'attaquant aux inégalités dans le travail et les services sociaux. Dans la fonction publique, la disparité des salaires fut ainsi resserrée de manière spectaculaire, passant de 1 à 21 en 1976 à 1 à 9 en 1981. Un programme de plein-emploi allait bientôt garantir du travail à tous au niveau du salaire minimum, tandis qu'un système de sécurité sociale était mis en place. En matière d'éducation, de logement et de santé, la revolisyon fit aussi merveille, le taux de mortalité infantile étant tombé au niveau des pays européens les plus avancés dans ce domaine. " Non, je n'ai jamais été marxiste. Ce que je crois, pour bien diriger un pays, c'est qu'il faut établir un système qui donne à tous, les mêmes opportunités. C'est sur ce principe que nous avons bâti notre socialisme, un socialisme à coeur ouvert. C'est pourquoi vous ne verrez ici aucune des caractéristiques des régimes communistes. Nous n'avons pas fait de nationalisations forcées. Nous sommes pour la société privée. Le mouvement de devises est libre. Nous permettons à tous d'investir, même aux étrangers, qui peuvent rapatrier leurs bénéfices. Nous croyons que les deux piliers d'une société plus juste, plus égalitariste, sont la santé et l'éducation ", affirmait, en 1989, le président René, dans le cadre d'une interview accordée au Figaro Magazine. Cependant, le parti unique paraît difficile à justifier. Pas vraiment, pour Danielle de Saint-Jorre, ministre du Plan et des Relations extérieures, qui s'exprimait sur ce point dans un autre entretien au lendemain du sommet franco-africain de La Baule en 1990 : " Comparons ce qui est comparable. Le SPPF (Seychelles People's Progressive Front) gère le pays avec un succès universellement reconnu et avec l'assentiment de la plus large partie de l'opinion publique. La stabilité politique est un atout indispensable du développement économique. Imaginez un petit pays comme le nôtre confronté au jeu démagogique majorité-opposition : au lieu de travailler, il passerait son temps en périodes électorales. Le parti unique n'entache en rien notre démocratie. Toutes les libertés fondamentales sont respectées. Chacun a le droit au travail, à la parole, peut se déplacer à son gré, quitter le pays et, en outre, aucun contrôle des changes n'est exercé, ce qui n'est même pas le cas dans tous les pays libéraux. Aux Seychelles, la médecine est gratuite et l'instruction égale pour tous.

Aujourd'hui, il n'est pas un enfant, de la famille la plus humble qui soit, qui ne puisse accéder aux plus hautes destinées. Y a-t-il une meilleure définition de la démocratie ? " Le journaliste écrivait : " Tout le jeu de la diplomatie soviétique consiste, sur place, à lancer des rumeurs, à créer des tensions, à pratiquer l'intox. M. Orlov n'a-t-il pas, récemment, invité le nouvel ambassadeur britannique, qui lui rendait visite, à lutter contre l'emprise culturelle de la France aux Seychelles ? L'envoyé de Moscou, qui rencontre fréquemment M. René, semble l'entretenir dans l'idée d'une sorte de complot permanent contre le régime. Cette guerre d'usure semble payante puisque le chef de l'Etat, protégé par une garde prétorienne de quelques centaines d'hommes entraînés par Bob Noddyn, un mercenaire belge, vit de plus en plus isolé, dans la hantise d'un mauvais coup. "

Vent de démocratie

Le président est aussi prudent qu'intelligent. Dès son accession au pouvoir, France-Albert René a en effet su se laisser courtiser, sans pour autant se donner au plus offrant. En dix ans, le Petit Poucet de l'océan Indien rafle toutes les aides internationales possibles. Il faut un nouveau quai pour le port de Mahé... Les Japonais, qui ont besoin de la voix seychelloise à la Commission de la pêche dans l'océan Indien, se proposent de le construire gratuitement. On veut donner de nouveaux programmes de télévision à la population... Antenne 2 offre l'ensemble de ses productions gratuitement. Résultat : un produit national brut (PNB) de 5 000 $ par habitant. " Les Seychelles, archipel du communisme heureux ? ", titrait un reporter du Nouvel Observateur en mars 1992, trois mois après que msye René eut annoncé l'avènement du multipartisme et des élections en juillet. Les instructeurs russes et cubains ayant fait leur valise à la suite de l'effondrement du communisme, le président seychellois n'entendait pas persévérer dans cette voie. Il ne sera pas le Castro de l'océan Indien ! Le régime s'était, il est vrai, déjà fort assoupli, à la suite de la visite du président Mitterrand aux Seychelles, le 11 juin 1990, et du discours de ce dernier à La Baule, qui liait aide et démocratie. Après quatorze années de socialisme autoritaire, l'archipel allait se convertir au multipartisme, quiconque le souhaitait pouvait créer un parti, pourvu d'un minimum de cent adhérents. Les exilés étaient invités à rentrer au pays, ce que fit l'ex-président James Mancham, le 13 avril 1992, trois mois avant l'élection d'une Commission constituante chargée de rédiger une nouvelle Constitution, ayant donné lieu à un référendum à travers lequel les électeurs refusèrent ce projet. Celui-ci fut remanié et de nouveau présenté quelques mois plus tard, puis finalement adopté de justesse.

Le président René n'en fut pas moins réélu président le 23 juillet 1993 avec 59 % des voix, son parti l'ayant emporté haut la main lors de l'élection multipartite de l'Assemblée nationale. On compta vingt-sept sièges pour le SPPF contre cinq pour le Seychelles Democratic Party (SDP) de James Mancham et un pour le Seychelles National Party (SNP), sous la bannière de laquelle venaient de se rassembler les opposants du Mouvement seychellois, du Parti seychellois et de l'Alliance nationale. Le prêtre anglican Wavel Ramkalawan (qui fit sa prêtrise en Grande-Bretagne), très bon orateur, s'est vite imposé comme le leader de cette seule réelle opposition, le SNP ayant d'ailleurs opté pour un nouveau nom, United Opposition (Opposition unie), pour les deux scrutins de 1998. La présidentielle du 22 mars 1998 allait, certes, confirmer la durable assise du président René, réélu avec 66,67 % des suffrages, mais aussi le déclin du SDP de Mancham (13,80 %) au profit de l'Opposition unie de Ramkalawan (19,53 %), cette dernière ayant aussi devancé le SDP dans l'autre élection du jour, celle de l'Assemblée nationale. Avec 61,71 % des voix, le SPPF allait s'adjuger vingt-trois députés, l'UP (26,06 %) trois et le DC (12,10 %) un seul, Mancham n'étant plus qu'un opposant d'opérette depuis que ce fin msye René en a fait un président honoraire grassement entretenu par l'État. Ce sir James a un traitement de faveur avec limousine et chauffeur, et a droit à une retraite dorée. Jimmy a en effet pardonné à son tombeur. Prônant la réconciliation nationale, le leader (très anglophone) du SDP a adopté une politique de non-confrontation avec le président René, allant jusqu'à lui souhaiter un happy birthday. C'est une façon de remercier ce dernier de son rôle de vice-président itinérant, sir James se débrouillant d'ailleurs toujours pour se trouver en voyage aux moments chauds précédant les élections. Se plaisant à serrer des mains illustres sur toute la planète et à enrichir sa collection de photos avec les grands de ce monde, cet ambassadeur extraordinaire affirme s'être créé en exil une philosophie chantante qui l'amène à proclamer : " Mes amis, la vie est belle, malgré les peines... " N'affirmait-il pas, au lendemain de sa destitution : " Les causes de ma faiblesse, en tant que président, ont été mon romantisme et mon incapacité d'être impitoyable ou violent. " Qu'importe si l'on chante bien ou mal, l'essentiel est de chanter puisqu'il existe une chanson pour chaque circonstance. Mancham et René sont réconciliés ! Qui l'aurait cru il y a vingt ans, au moment où les comploteurs de Londres, mis sur écoute par Victoria, furent un mois durant les héros involontaires d'une émission intitulée Chambre 412, programmée par la radio seychelloise. On y entendait les vilains exilés parler de pouvoir, de femmes et d'argent... Le procédé manquait d'élégance, mais quel régal dans les cases ! Les temps changent... James Mancham a retrouvé son honneur et France-Albert René a conservé le pouvoir, non sans prendre les devants, puisqu'il décida en 2001 d'anticiper le scrutin présidentiel de deux ans, le fin stratège ayant été réélu dès le premier tour, sous l'étiquette du SPPF, avec 54,19 % des suffrages exprimés, selon les résultats officiels, contre 44,95 % pour son principal rival, le révérend Wavel Ramlalawan, du SNP (Parti national des Seychelles).

" Je ne peux accepter ces résultats ", déclara alors ce dernier à la radio, alléguant que les partisans du président René avaient eu recours à l'intimidation pour influencer les électeurs. " Aux abords des bureaux de vote (l'entrée était interdite aux journalistes), l'AFP a pu constater qu'on y amenait effectivement des personnes âgées et des infirmes. Mais il était difficile de distinguer s'il s'agissait d'actes de citoyenneté ou de persuasion... Avant le jour du scrutin, déjà, le révérend Ramkalamwan et M. Boulle, le troisième candidat, s'étaient plaints de l'utilisation de fonds publics par l'équipe électorale du président René lors de la campagne présidentielle ", remarquait l'Agence France Presse dans l'une de ses dépêches du 2 septembre 2001, à l'heure du dépouillement. " Il y a de bons et de mauvais perdants ", rétorqua ce soir-là le président René, bien évidemment soutenu par le journal national. " Le président René incarne désormais tout ce qui fait le respect de la dignité humaine, la solidarité, les principes de justice et de progrès, un Etat fort et respecté et la solidarité avec tous les peuples épris de paix et de justice. Pour la grande majorité des Seychellois, le président René est plus qu'un symbole. Il constitue un exemple, une référence historique pour les futures générations. "

Un guide à nouveau confirmé dans son chemin par les élections à l'assemblée du 6 septembre 2002, elles aussi anticipées afin de couper l'herbe sous le pied de l'opposition. Une stratégie encore payable puisque le SPPF enleva vingt-trois sièges, onze étant allés au SNP. Devenu l'un des gouvernants les plus anciens du monde, René savait-il déjà qu'un an et demi plus tard, il mettrait en selle son successeur depuis longtemps désigné, James Michel. Le 24 février 2004, l'indétrônable prezidan annonçait son intention de céder bientôt sa place à son vice-président. A 68 ans, officiellement compte tenu de son âge (et non de sa santé), l'homme fort du pays décidait de raccrocher, après vingt-sept ans de règne. René ne battrait jamais Castro... Agé de 59 ans, inspiré par la philosophie de Rousseau et Voltaire, et admiratif de Baudelaire, le nouveau président prêta serment le 14 avril lors d'une cérémonie dans les jardins du palais présidentiel. Une consécration que la principale formation d'opposition du pays, le SNP (Parti national des Seychelles) avait décidé d'avaliser, bien que cette succession procède, selon elle, d'un détournement de la Constitution. Laquelle autorise en effet le vice-président à succéder au président sans élection que si celui-ci est contraint à la démission par la maladie " ou un événement tragique entraînant une incapacité à gouverner ", avait expliqué le chef du SNP, Wavel Ramkalawan. " La tâche du nouveau président ne sera pas facile, l'économie du pays étant en panne depuis le début des années quatre-vingt-dix, devait reconnaître M. René dans son discours d'adieu, mais je suis confiant dans sa réussite en raison de la loyauté dont il fait preuve au cours de ces années ". S'étant d'emblée engagé à travailler avec tous les partis pour relancer l'économie en panne, avec une croissance bloquée autour de 3 %, le nouvo prezidan se montra optimiste. " Les Seychelles vont surmonter leurs difficultés économiques et réussir à s'intégrer dans l'économie mondiale ", affirma-t-il, soulignant qu'il ne laisserait place " ni à la corruption ni au favoritisme ". La plupart des employés du gouvernement (nombreux, l'État employant 53 % de la population) doivent ainsi désormais déclarer leurs biens. Malgré la crise de 2008 et le ralentissement économique de l'archipel, James Michel a été réélu en 2011 puis en décembre 2015 pour un troisième et dernier mandat. Il l'emporte au second tour avec 50,15 % des suffrages contre 49,85 % à son adversaire Wavel Ramkalawan. Un écart infime (de 193 voix !) qui provoque la colère de l'opposition et le dépôt d'un recours du SNP. Finalement, la justice seychelloise va trancher en faveur du président sortant le 31 mai 2016, dont l'élection est validée par la Cour constitutionnelle. Un mandat qui sera finalement de (très) courte durée, puisque le parti présidentiel Lepep est battu lors des élections législatives qui se déroulent du 8 au 10 septembre de la même année. En effet, lors de ces élections, une coalition va se former, l'Union Démocratique Seychelloise - LDS (entre notamment le Parti national seychellois, le SNP, et l'Alliance seychelloise, LS), et appeler à faire battre Lepep. Ce sera chose faite malgré un écart minime de 226 voix ! Le président Michel va donc démissionner et c'est son vice-président Danny Faure qui va le remplacer à la tête de l'État le 27 septembre 2016. Reste que pour la première fois de leur histoire, les Seychelles vont vivre sous la cohabitation. Les prochaines élections présidentielles sont prévues pour 2020.

« L'aube d'une ère nouvelle »

" Demain, quand le soleil se lèvera, les Seychelles auront un nouveau président - M. James Alix Michel, 59 ans - en résultat d'une transition douce, préparée de longue date et exécutée comme du papier à musique. Un événement historique et plein de symbolisme. Un événement qui ouvre un nouveau chapitre de l'histoire de notre jeune nation. Voilà une transition qui est à l'honneur non seulement de ses principaux acteurs, mais aussi de l'ensemble de la classe politique. Il témoigne de la bonne santé de notre démocratie et de l'ancrage de notre pays à ce système. Il traduit également la maturité de nos acteurs politiques. Certes, le fait n'est pas unique. Mais il est assez rare pour ne pas être souligné. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il vient renforcer notre image de pays capable de mettre les plus beaux gestes à son actif. En effet, compte tenu de son aura et de l'immunité non écrite que le peuple seychellois lui accorde, président René aurait pu demander une révision de la Constitution pour continuer à briguer le suffrage des électeurs autant de fois qu'il aurait souhaité. Il n'aurait pas été le premier à le faire, comme il n'aurait pas été le dernier à recourir à cet artifice. Quelques voix isolées auraient, certes, crié au scandale. Mais la majorité des Seychellois l'aurait applaudi et lui aurait, sans hésiter, accordé son blanc-seing. En refusant cette astuce, M. René aura marqué son attachement à la démocratie. Il aura fait preuve de sagesse et d'honnêteté, voire de clairvoyance. Car, que peut-il donner de plus que ce que l'histoire retient déjà ? Pourquoi se cramponner au pouvoir quand on a un si brillant bilan à son actif ! Le fait que plusieurs clignotants de l'économie soient au rouge aujourd'hui ne change rien à cette réalité. L'histoire retiendra que Président René a porté haut l'étendard de la nation créole qu'il a forgée au cours de ses vingt-sept ans de règne. Il a été le porte-parole fidèle de tous les opprimés de cette terre. Il a édifié une société de justice et prospère à travers la voie de l'avenir. Et il a su incarner les idéaux et les aspirations de notre peuple dans leur forme la plus noble et la plus élevée. Il rend aujourd'hui le tablier en laissant l'image d'un homme qui, par son ardeur et son courage, a permis aux Seychellois l'accès à une vie meilleure. En cédant le pouvoir au plus fidèle de ses fidèles, il marque une fois de plus son attachement à la poursuite de l'oeuvre entamée. Nul n'est mieux placé que M. Michel pour assurer sans heurts la pérennité de l'action commencée en 1977 et la concrétisation des rêves du peuple seychellois. Issu comme lui d'un milieu modeste, M. Michel est un homme politique clairvoyant muni d'une solide expérience conquise à côté de lui, depuis les premières années de la lutte pour l'émancipation nationale. Il a déjà prouvé à maintes occasions qu'il est un homme sensible aux aspirations de son peuple. " C'est un homme intelligent, intègre et doté d'une capacité d'écoute extraordinaire ", nous confiait récemment président René. Ces qualités seront-elles suffisantes pour mener à bien la noble mais difficile mission qui est désormais la sienne ? En effet, la tâche qui attend le nouveau président est immense. Il en est d'ailleurs conscient. Il sait qu'il n'est guère facile de succéder à un leader historique. Il sait aussi que chacun de ses pas, chacune de ses paroles, chacune de ses décisions, seront enregistrés, scrutés, analysés, comparés... Comme il n'est pas certain que tout le monde joue le franc-jeu. C'est dans ce contexte qu'il devra réaliser le redressement économique afin d'entretenir cette flamme d'espoir et de fierté qui brûle en chaque citoyen seychellois. Une oeuvre colossale. Un travail de titan. Mais tous ceux qui l'ont côtoyé savent qu'il n'a jamais plié devant les difficultés. Loin de le rebuter, elles le stimulent. C'est dire qu'il n'y a aucun doute qu'il réussira à les surmonter pour peu que le soutien du plus grand nombre lui soit acquis. Les Seychellois peuvent regarder l'avenir avec confiance. "

Journal Nation, le mercredi 14 avril 2004.

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