Guide du Congo Brazzaville : Mode de vie

Il est très complexe de synthétiser en quelques pages la structure de la société congolaise et son contexte social et culturel. Le manque d'études ou la difficulté à se les procurer ne facilite pas la tâche. De plus, avec la colonisation et la période post-coloniale qui a suivi l'indépendance du pays, des pans entiers de la culture traditionnelle congolaise ont été bouleversés. Voici donc quelques grands axes ou faits sociaux marquants pour s'initier au contexte socioculturel de l'Afrique et du Congo en particulier.

Vie sociale

La parenté et le lignage. La parenté entre deux individus est le lien de filiation qui les unit. Au Congo on distingue deux systèmes de parenté. Au nord du pays, c'est la parenté patrilinéaire qui prédomine, puisque seuls les hommes transmettent la parenté, les enfants d'une femme ne font pas partie de sa parenté mais de celle de son mari. A l'inverse, la plupart des ethnies du sud sont matrilinéaires ; la parenté s'y transmet par les femmes : le statut social et l'héritage passent non pas d'une femme à ses filles mais des frères de la femme aux frères de ses filles. C'est ainsi l'oncle qui exerce l'autorité.

La famille : entraide et conflits. S'il y a bien un cliché qui se vérifie sur l'Afrique, c'est bien la place centrale qu'y prend la famille. Par famille au Congo on entend non pas simplement les parents, frères et enfants mais tous les relatifs au deuxième, troisième et même quatrième degré. Tous les cousins sont considérés comme des frères, et appelés comme tel, si bien que lorsqu'il s'agit des frères et soeurs dans le sens qu'on l'entend, le Congolais précisera : " même père même mère ". Le taux de natalité étant ce qu'il est, on comprend bien que la simple famille suffit à remplir trois fois le répertoire de son portable, et c'est grâce à elle et à travers elle que les Congolais se logent, trouvent leur emploi, etc. La forte solidarité qui se manifeste entre les membres de la famille bannit l'individualisme. Elle dépend d'une solide structure dont le soubassement est l'ethnie et le clan composé d'un groupe d'individus qui se réfèrent à une personnalité politique, artistique, voire religieuse.

Cette cellule familiale élargie tend toutefois à perdre de son importance avec les changements économiques et l'urbanisation de l'Afrique. Cette rupture se matérialise par un déclin progressif des solidarités traditionnelles, de l'individualisation conduisant parfois à la marginalité dont les formes les plus graves sont la délinquance, les enfants ou personnes âgées abandonnés. Aussi le Congolais, comme la plupart des Africains, se trouve-t-il aujourd'hui confronté à un dualisme culturel, entre le souci de conserver son identité culturelle et la nécessité de s'intégrer dans un monde en pleine mutation, influencé par la culture occidentale.

La société africaine est fortement hiérarchisée. Cette hiérarchie marquée d'interdits confère, bien entendu, une forte cohésion du groupe et une organisation sociale figée. Le rapport à la famille, son ambivalence, vécu pour l'individu entre contrainte et nécessité est une des clés de la société congolaise. Tenir sa place dans la famille, par redistribution de ses biens est fondateur de l'identité et du prestige, et plus le succès est évident, plus la demande est pressante. Cette solidarité forcée est donc pour beaucoup une des explications principales à la corruption endémique qui frappe le pays. Le non-respect de cette exigence entraîne une aménité qui peut dégénérer en conflit ouvert, voire en guerre souterraine, avec l'intervention du ndoki, du sorcier, dans le but d'affaiblir ou d'éliminer le membre qui ne suit pas les règles. Le milieu urbain, avec ses possibilités d'enrichissement rapide, ses inégalités bien plus marquées qu'au village, voit se dérouler les affrontements les plus acharnés entre membres des familles. Tenir sa place entre réussite personnelle et respect des réseaux d'entraide qui la plombent est la gageure de tout Congolais, entre idéal de vie " à l'occidentale " et réalité africaine.

Rites d'initiation. Certaines ethnies se réclament d'une structure sociale à classes d'âges. Dès les premiers signes de puberté, les jeunes gens nubiles sont introduits, par des rites d'initiation, aux traditions de la tribu conférant à cette dernière une grande cohésion par l'appartenance individuelle à un groupe. Après avoir subi les rites, les jeunes garçons ou les jeunes filles sont considérés comme adultes et ont dès lors les mêmes droits et obligations que ces derniers. L'initiation est généralement constituée d'épreuves symboliques qui marquent le caractère du jeune initié. L'initiation se déroule souvent en dehors du village, dans la brousse ou dans un lieu au caractère sacré (colline, ensemble de grottes, etc.). Le jeune apprend le langage secret qui lui permet d'acquérir les règles de la tribu et d'accéder aux mystères de l'univers et aux forces de la nature. Différentes épreuves, souvent difficiles, destinées à lui permettre d'acquérir une force de caractère sont alors infligées au jeune initié. La fin du rite marque la renaissance, après la mort de l'enfance. Cette renaissance est symbolisée par des signes extérieurs (tête rasée, port de bijoux et de parures, peintures corporelles, etc.), et généralement un bain purificateur dans une mare ou une rivière sacrée confirme l'adhésion du jeune au groupe des initiés. L'accès à certaines fonctions (devins, féticheurs, castes, sociétés de masques...) nécessite également un rite d'initiation. Ces rites sont toutefois en rapide déclin, particulièrement en ville où ils sont souvent même inconnus des jeunes Congolais.

L'établissement du couple.

" Lemba, dans la vie, rien ne sert de courir

Tu n'es encore qu'une adolescente

Occupe-toi de tes études

Pendant que de mon côté, j'oeuvre pour un meilleur avenir

Après nous pourrons nous marier.

Soigne ta conduite, nous sommes fiancés

Tu sais pertinemment que ce n'est que toi que j'aime

Ce n'est que toi que j'aime. "

(Lemba, Mpassi Alphonse)

Les modes de vie du couple, changeant selon les milieux, la flexibilité des rapports, la séduction entre plaisir et nécessité, la mise en avant d'une sexualité décomplexée, rend une analyse du couple complexe, avec toujours le risque de s'embourber dans les clichés. On peut dire qu'une grande tolérance à l'égard des choses du sexe est de mise au Congo. Cela vaut surtout pour l'homme, il faut ici rappeler que la Constitution congolaise autorise quatre épouses. Quoi qu'il en soit, l'autonomie affective et sexuelle des jeunes femmes n'est sinon encouragée, du moins pas stigmatisée. A rebours des logiques d'alliances familiales, les Congolais vivent leur vie affective dans une certaine liberté.

Ainsi pendant la scolarisation, les " copains, copines " préfigurent ici comme ailleurs le ménage. La précarité financière des jeunes ne leur permet souvent pas d'emménager à deux. Ils jouissent ensemble de leurs loisirs, peuvent s'afficher ensemble avec la pudeur qui est généralement ici de mise. Les " copains ", c'est le couple qui ne peut ou ne veut se suffire à lui-même, c'est aussi le champ d'expériences des années de formation. Les copains et copines peuvent, une fois financièrement stabilisés, trouver en l'union libre un relais. C'est la vie commune hors des cadres du mariage, pratique courante en milieu urbain. Ce mode est bien toléré par la famille de la femme pour peu que le jeune homme soit capable de subvenir aux besoins de sa conjointe et de faire de temps à autres de petits cadeaux à la " belle-famille ". Le mariage implique de son côté le versement d'une dot ou compensation matrimoniale à la famille de la femme que tout le monde ne peut pas se permettre. Ainsi des couples vivant en union libre le font parfois par nécessité, dans l'attente de s'offrir ou plutôt d'offrir à la famille leur mariage. Tant que le couple reste sans enfants, la famille n'est pas trop intrusive dans la vie conjugale. A la naissance de l'enfant, la filiation étant très majoritairement matrilinéaire au Congo, la famille de la femme commence à poser ses exigences. Les enfants et la stabilité acquise, commence alors le temps des bureaux.

Le deuxième bureau est une maîtresse, mais une maîtresse officielle, celle des cadres ayant réussi socialement. La femme à travers les cadeaux offerts relaie le prestige de l'amant. C'est la continuité de la romance parallèlement à la vie maritale assumée, les questions financières réglées. Le deuxième bureau est une institution qui semble parfois modeler la vie sociale et amoureuse plutôt que l'inverse. Certains Congolais notent ironiquement que depuis la fin du monopartisme, le pays n'a plus que le deuxième bureau comme idéologie, sur laquelle se sont ruées et se ruent les élites congolaises... A quand une étude de l'impact du deuxième bureau sur l'économie congolaise ? La discrétion de mise pour sortir son deuxième bureau modèle les espaces de la convivialité. Pas un restaurant qui ne comporte une petite salle arrière dérobée aux regards trop curieux et, dans le nganda de quartier, une palissade improvisée d'un bout de tôle fait l'affaire. Les hôteliers également ne comptent pas sur un tourisme inexistant pour remplir leurs chambres et la plupart des hôtels et motels d'entrée et de moyenne catégorie affichent un tarif " passage " et " nuitée " en plus du tarif " séjour ".

Les rituels qui entourent la mort. La mort jouit dans les cités congolaises d'une visibilité auquel l'observateur occidental n'est pas habitué. Le rituel de la mort, sous l'influence des missions évangéliques catholiques et protestantes et de la culture coloniale et urbaine se présente aujourd'hui comme un drame syncrétique mêlant gestes traditionnels et profanes, rythmes sacrés et musique moderne. Des branches de palmier sont disposées aux carrefours du quartier, sur un périmètre de plusieurs centaines de mètres comme des bornes indicatrices de l'événement qui le touche. La nuit résonne parfois jusqu'à l'aube des chants de la veillée mortuaire qui dure entre sept et quinze jours, selon l'importance du disparu et les moyens dont dispose la famille pour honorer le défunt. Des tentes, auvents et chaises sont louées car la veillée est un événement qui dépasse largement le cercle familial et amical, gens du quartier, mais aussi curieux, désoeuvrés, personnes à la recherche de compagnie ou d'une boisson assistent aux veillées. Tous ont tôt fait de remplir la parcelle, on s'installe dans la rue : la mort n'est pas une histoire privée.

Les membres les plus influents de la famille se réunissent pour préparer le déroulement des funérailles, le budgétiser. La logistique de l'adieu au défunt est en effet très lourde, les dépenses sont importantes. La distribution de bière, de thé, de nourriture attire des personnes sans lien avec le mort ou sa famille. Des groupes de percussionnistes et danseurs, remplacés actuellement par de la musique enregistrée, animent les soirées. Dans le quartier, selon les degrés d'intimité avec le mort, on vient faire acte de présence ou veiller longtemps. Durant cette période, tous dorment à la parcelle. Les femmes étendent à même le sol des nattes, elles couvriront bientôt l'espace non bâti de la parcelle qui devient une sorte de camp de réfugiés. Surprenante vision que ces dizaines de femmes allongées pendant que les hommes trouvent leur place où ils peuvent, entassés dans la maison, sur les chaises, hors de la parcelle... Le corps du défunt est transporté de la morgue pour la dernière veillée précédant l'inhumation. Les morgues, et spécialement celles des plus grandes cités, ressemblent à une sorte de mercato de la mort : les familles et proches attendent à l'extérieur la levée du corps dans un mélange de tristesse et d'impatience festive, obstruant parfois complètement la circulation, les cimetières privés en profitent pour faire leur promotion, on s'invective ou se salue, quelques agents survoltés essaient en vain de réguler le flux des véhicules. Rien n'est gagné : l'attente pourra se prolonger longtemps si aucun signe financier de bonne volonté n'est fait en direction du personnel des pompes funèbres qui évaluent ainsi l'urgence de la demande... Une fois le corps recouvré, la location du corbillard et des bus négociée, le convoi s'ébranle jusqu'au domicile du mort. Les plus proches parents resteront pour cette ultime veillée à proximité du cercueil surélevé. Ce dernier hommage est rendu toute la nuit. Chants, musiques religieuses et parfois lamentations des pleureuses, bien que cet usage soit plus spécifiquement kinois, se relaient et tiennent les participants en éveil. Le lendemain matin a lieu le départ du cercueil pour le cimetière.

Chaque réseau de connaissance constitué du défunt porte un costume qui le singularise. Ainsi différenciés, les participants à la veillée se mettent en marche.

Bus et taxis sont loués pour le déplacement de la foule et le mort et son long cortège se dirigent vers le cimetière souvent précédés d'un cameraman qui émerge de la fenêtre d'un taxi pour filmer la scène, pour le souvenir autant que pour le prestige. Le cortège est tout sauf silencieux, il ressemble en fait à une parade de supporters de foot un soir de victoire. Concert de klaxons, chants, pleurs, occupants des voitures assis sur les portières, vitres baissées, il s'étend parfois sur plusieurs kilomètres, c'est à sa densité que l'on mesure l'importance et la popularité du défunt. La cérémonie d'inhumation est généralement brève. Le trou est déjà creusé, les proches prononcent leurs dernières paroles d'adieu avant d'y aller de leur coup de pelle. Ensuite, tout le monde quitte le cimetière à l'exception des personnes désignées pour ériger le monument funéraire. Les participants retournent sur le lieu de la veillée et tous se lavent les mains. Cette eau sera déversée sur le sol de la parcelle. Les familles qui le peuvent offrent ensuite un rafraîchissement, puis chaque réseau se disperse et rejoint un nganda réservé à l'avance.

Après une quarantaine de jours de deuil, l'épilogue du rituel mortuaire porte le nom de matanga (retrait de deuil) et donne lieu à des dépenses somptuaires durant un période festive qui peut s'étaler sur toute une semaine. Le matanga intervient après une période pendant laquelle le veuf ou la veuve observent une période de " séparation ". On s'abstient de toute activité mondaine et on adopte un mode de vie sobre et reclus. La construction de la tombe peut prendre de deux à trois jours et le clou des cérémonies a souvent lieu dans un nganda ; pour l'occasion, les participants auront abandonné les habits de couleur noire pour sortir leurs plus élégantes tenues : ainsi se fait la réinsertion dans la vie courante, commentée par un orateur qui prend la parole en français, faisant généralement preuve d'une éloquence tortueuse, voire obscure. Moins il est compris, plus il est applaudi. Les cérémonies prennent généralement fin au domicile du chef de famille où les libations continueront encore jusque tard dans la nuit.

L'habitat, au village et à la ville. La gestion du patrimoine foncier obéit aussi aux règles du lignage. La faible densité de la population du pays a permis de tout temps le choix des terres pour construire, produire, chasser, pêcher. Le déplacement des villages répond au principe de production de " la jachère ". Les cases étaient construites en matériaux naturels locaux (bois, bambou, palmes) et leur précarité s'expliquait par le caractère provisoire de l'installation.

Au centre du village, la première construction, le corps de garde commun, faisait office de cour. C'était à la fois le lieu de fête, l'école, et un lieu pour la transmission des connaissances et pour les conteurs. Autour du corps de garde, chaque chef de famille recevait une parcelle qu'il organisait avec ses parents proches, femmes et enfants. Au centre de cette parcelle, en carré ou en rectangle, un corps de garde était entouré de deux rangées de cases : les hommes occupaient le devant des cases, qui se faisaient face, tandis que l'arrière était réservé aux femmes.

Encore plus en retrait se trouvait l'enclos des animaux et, aux abords des villages, une zone " liseraine " avait pour but de fournir le village en plantes médicinales, en produits alimentaires de première nécessité et de maintenir une zone de fumure nécessaire à la régénération des sols.

La réorganisation qui fit suite à l'administration coloniale a détruit, en inscrivant les villages dans une structure définitive, les principes de cycles de productions traditionnelles et l'équilibre écologique qui en découle. Par ailleurs, les routes dont l'axe traverse le centre des villages ont pris la place des cours traditionnelles, modifiant ainsi la fonction de l'espace villageois.

Différents, les habitats des peuples de la forêt sont des campements érigés à partir de structures en bois recouvertes exclusivement de feuillage en abondance. La durée de vie du campement dépend de la collecte des produits végétaux, de la chasse, ce qui détermine le mode itinérant de ce type de population.

Au niveau de l'habitat urbain, une impression marque le voyageur survolant Brazzaville ou Pointe-Noire : les villes, très distendues, émergent parfois difficilement d'une végétation omniprésente. La ville congolaise est quasi exclusivement horizontale, " la maison à étage " sert souvent de repère dans les quartiers populaires, elle est synonyme d'opulence. Néanmoins, les tours et les immeubles hauts commencent à pousser à Brazzaville et à Pointe-Noire.

La parcelle est l'unité de base de l'habitat du Congo. Entourée d'un jardin, elle confère aux villes congolaises un étalement sans rapport, selon les critères de densité occidentaux, avec la population qu'elle abrite. Le terme " parcelle " désigne la propriété mais aussi le bâti qu'elle accueille. La maison est construite de plain-pied, elle est entourée d'un espace non construit, cour de terre battue dans les parcelles le plus modestes ou vaste jardin luxuriant chez les plus aisés. La parcelle populaire abrite souvent dans sa cour une cuisine extérieure. Par cuisine, il faut entendre l'endroit où se préparent les plats, un feu, un brasero abrités sous un auvent. Les sanitaires se trouvent aussi à l'extérieur, souvent communs dans le cas de parcelles découpées en " piaules " qui constituent les HLM congolais. La parcelle est un territoire très perméable, elle n'est souvent délimitée que par une rangée d'arbustes, éventuellement consolidée d'un bout de tôle ou d'une portière de voiture plantée en terre. Cette circulation du regard donne son caractère animé à la vie de quartier brazzavilloise où chacun s'arrête pour se saluer et discuter.

Il faut noter d'importantes différences de construction suivant les régions : dans une ville comme Oyo par exemple, les parcelles ne sont absolument pas clôturées, les piétons, prenant des raccourcis circulent donc librement au milieu des familles vacant à leurs occupations. Dans le sud, et tout spécialement à Pointe-Noire, la tendance est inversée, la maison est entourée d'un mur qui cache la vie de la parcelle au regard d'autrui.

La parcelle n'est pas seulement un espace d'habitation, elle est aussi le lieu d'un commerce de quartier tenu le plus souvent par les mères et les enfants. Devant l'enceinte, végétale ou en dur des parcelles, on trouve souvent un petit étalage sur tréteaux, monté le matin et rentré la nuit qui permet un dépannage en savon, cigarettes, bonbons, cacahuètes... Parfois il ne s'agit que de petits tas de charbon, ou bien, plus organisé, quelques tables et chaises installées dans la cour invitent le passant à faire une pause déjeuner. Ce petit commerce informel rend les rues toujours très animées, on n'y fait pas que passer, en conséquence de quoi les échanges sont denses... Il faut mentionner que l'espace dont disposent les habitants est propice à l'établissement de véritables petits vergers : manguiers, bananiers mais aussi safoutiers ne sont pas rares dans l'enceinte des parcelles et participent de la verdoyante opulence végétale des villes.

La maison à étage est la super-parcelle, à laquelle chacun aspire, celle qui attire le respect dans le quartier. La maison à étage est souvent une villa des quartiers populaires, ce qui fait qu'elle se voit refuser le titre de villa, à moins que le voisinage ne soit rentré constater le luxe des installations.

Elisabeth Dorier-Apprill note que " jusque dans les années 1990, Brazzaville n'était pas une ville au contraste brutal entre quartiers populaires et aisés. Dans les cités populaires, la mixité de l'habitat était réelle, notamment dans les parties les plus anciennes. En 1987, on dénombrait environ 10 % de villas. Lors des guerres civiles, beaucoup d'entre elles ont été pillées, jusqu'aux huisseries, lorsque leurs occupants ne partageaient pas l'affiliation politique ou l'origine ethnique du quartier. Cette expérience semble donner raison aux propriétaires qui bâtissent à l'extérieur des quartiers, dans des zones moins exposées à la convoitise collective des jeunes miliciens. " (Vivre à Brazzaville, Elisabeth Dorier-Apprill, Abel Kouvouama et Christophe Apprill, Ed. Karthala). Actuellement le boom pétrolier, l'enrichissement des élus principalement, favorise l'émergence de super-villas tout particulièrement dans le village d'origine du dignitaire. Ces constructions, question de prestige, en imposent par leur masse, la hauteur de leur mur d'enceinte, et se signalent souvent par un ostentatoire mauvais goût : balcons et tourelles, colonnades, cariatides...

A l'autre bout du spectre de l'habitat de luxe, on trouve les cases coloniales, patrimoine en voie de décomposition. Certaines ont été restaurées et abritent le personnel diplomatique. Ces villas modestement nommée " cases " abritent souvent de multiples patios, des vérandas noyées dans la végétation, elles jouent la carte du luxe discret. Les cases pouvaient accueillir entre deux et quatre ménages, ce qui explique la présence d'entrées en façade aussi bien que latérales. Il faut également mentionner la mode régionaliste qui a sévi dans les années 1930, avec des cases coloniales d'inspiration landaise ou basque, ces dernières comportant jusqu'au fronton pour jouer à la pelote... Les coûts de restauration ou d'aménagement, l'absence de commodités comme l'eau courante, les précédents historiques peut-être, font que bon nombre d'entre elles semblent vouées au délabrement ou à leur simple destruction.

Les activités vivrières : pêche, chasse et culture. En brousse, les villageois pratiquent une agriculture qui pour la plupart relève plus de la subsistance que de la production massive. La chasse, la pêche, comme les cultures de base de l'alimentation (manioc, taro, banane plantain, igname, patate douce, maïs, arachide, courge) sont soumises au principe de la mise en jachère. Des techniques de conservation de la viande ou des poissons, telles que le fumage ou le boucanage, sont utilisées pour assurer un garde-manger pendant les neuf mois où ces activités ne sont pas pratiquées. Le tissage traditionnel du raphia servait à la fabrication de la vannerie. Des paniers permettaient de conditionner les récoltes d'arachide et de répartir minutieusement les ressources sur l'année.

Le travail du fer fait la renommée des forgerons bantous. L'enclume est d'ailleurs un élément symbolique de la dot, ainsi que la natte de palmier raphia. Les outils de chasse (armes et pièges sophistiqués) et de pêche (filet, hameçons, harpons) sont faits en bois et en fer.

A Brazzaville, la culture maraîchère prend un aspect particulier sur les rives du fleuve. Lors de la saison sèche, lorsque se retire le fleuve, les berges se couvrent de petits jardins à la terre fertile. En plein centre-ville, le long de la Corniche où passe une route très fréquentée, on voit sur le bord du fleuve s'activer nombre de jardiniers autour de leurs petits lopins de terre éphémères.

Mœurs et faits de société

La sape ou sapologie. Le terme fait partie du vocabulaire courant français : de belles sapes, bien se saper. A ce titre, la sape ou sapologie, comme on la nomme actuellement, est une des ambassadrices les plus efficaces et flamboyantes de la culture urbaine congolaise. Et les allers-retours entre Paris et Brazzaville caractérisent quelques-uns des plus féconds dialogues spontanés entre nos deux pays.

La SAPE, c'est tout d'abord l'anagramme de la Société des ambianceurs et personnes élégantes. Pas réellement une société mais des clubs partageant le même goût de la frime, des griffes prestigieuses, de l'exposition de soi en une sorte de " marginalité ludique " comme la nomme Justin-Daniel Gandoulou, auteur de deux substantielles études sur le sujet.

Pourquoi la sapologie, pourquoi ici ? On trouve déjà dans les écrits et témoignages des premiers européens à être entrés en contact avec le royaume Kongo, les Portugais, des mentions du goût pour les parures des habitants du royaume ; l'historien Georges Ballandier, de son côté, note que " Les Bakongo, fort habiles en matière de tissage, ont très tôt accordé une grande importance à l'art du vêtement. Le costume varie selon le statut social et selon les circonstances ; il exprime la richesse et le pouvoir - ou son absence - ; il manifeste la fonction du porteur. " (La Vie quotidienne au royaume de Kongo, du XIIIe au XVIIe siècle, Hachette). Cette attention va trouver un nouveau terrain d'exploration avec l'arrivée des tissus complexes et luxueux que portent les dignitaires portugais : velours, soie, manteaux, capes et chapeaux impressionneront l'élite kongo qui intégrera ces objets synonymes de raffinement, d'opulence et de pouvoir à sa garde-robe. Le terrain était prêt. Le second apport et second choc sur le plan social et culturel fut celui de l'implantation puis de la colonisation française. L'élite congolaise reprit vite à son compte les attributs de l'élégance française qui, pour un pays sous domination, signifiaient également, on s'en doute, quelque peu le partage du redoutable pouvoir de l'occupant. A ce titre, le fait que la sape soit encore aujourd'hui un phénomène lari et plus généralement " sudiste " s'explique par la pénétration de l'occupant qui s'est faite de l'océan vers le nord, les populations bakongo servant donc naturellement d'intermédiaires au colon, qui " allèrent à l'école du Blanc ".

Cet arrière-plan historique posé, actuellement les sapeurs reconnaissent généralement les existentialistes comme leurs pères spirituels. Les étudiants boursiers à Paris lors de leur retour à Brazzaville ramènent sous une forme magnifiée les témoignages de la vie nocturne et intellectuelle foisonnante du Paris des années 1950. Bientôt naîtront les clubs Existos brazzavillois, revendiquant un goût de liberté et d'individualisme, y compris vestimentaire. Cette période va de pair avec l'ouverture de nombreux bars-dancings, l'arrivée du cinéma comme un vent de liberté. De l'Existo au Sapeur, le goût de la frime, l'excentricité mais aussi la créativité se sont radicalisés. Les moeurs et modes de vie ont changé aussi...

" Ah ! Weston, tu as tout fait pour arriver jusqu'ici. Comment te débrouilles-tu ? " Aujourd'hui la sape se nourrit toujours autant de la vie - souvent rêvée - de la capitale française. Le voyage à Paris fait partie de l'initiation du sapeur brazzavillois et le périple est, dans tous les sens du terme, une aventure dans laquelle beaucoup de jeunes, par des filières légales ou pas, sont prêts à (s') investir. De Paris on ramène des fringues, cela va de soi, mais aussi le prestige de celui qui est passé de l'autre côté du miroir. On y gagne le qualificatif de " Parisien " : celui qui a vu et vécu et retourne occasionnellement ou définitivement au pays. Il y a quelques années, c'était suffisant pour être considéré comme un " grand " et être entouré de respect. Aujourd'hui, en plus de cela, la voiture et la construction d'une maison dans son quartier sont les bienvenues pour faire une forte impression, les temps changent...

Une chose a peu changé, c'est la géographie de la sapologie : Bacongo, dans le sud de Brazzaville est toujours son quartier d'élection, même si les quartiers de Poto-Poto, Moungali et même Talangaï ont leurs propres clubs de sapeurs. L'avenue Matsoua est toujours l'allée de prédilection des sapeurs et, lors de leurs descentes, elle devient un incroyable podium ; entre le chaos de la circulation à moitié paralysée par l'événement, les nuages de poussière, les spectateurs, ils émergent comme des somnambules, immaculés et indifférents à tout sauf à l'effet qu'ils produisent. Après la descente sur Matsoua, passage nécessaire, le sapeur peut faire une pause dans un des nganda (buvette) qui la bordent. La grande saison de la sapologie est l'été européen, la saison sèche congolaise, à partir de mi-mai et allant crescendo jusqu'à début septembre quand les Parisiens reviennent au Congo. L'avenue Matsoua devient le centre névralgique de toutes les descentes, les terrasses ne désemplissent pas le week-end. Hors ces moments où la sape se met spontanément en scène, des soirées et fêtes sont organisées par les différents clubs. Beaucoup de ces moments festifs fonctionnent sur la base implicite du défi, de la compétition où l'art de s'habiller est doublé de l'art de la parole pour rabaisser l'adversaire. L'affrontement direct est prohibé, la plus grande violence tolérée étant l'écrasement du bout de chaussure du concurrent, violence toute symbolique mais certaine au regard de l'investissement économique et affectif que représentent les " basses " pour l'ambianceur... Les sapeurs, dans leur souci de visibilité, n'hésitent pas à squatter tout événement leur assurant un public, comme... les enterrements, et celui de l'un d'entre eux est toujours un grand et immanquable moment de sapologie.

" Un quart d'heure de sape compense un journée de ténèbres. " Le phénomène sape est, au Congo même, très diversement perçu. Futile pour certains ; les dépenses du sapeur sont jugées obscènes. Il faut préciser que la grande majorité d'entre-eux gagnent quotidiennement leur vie grâce à des petits boulots. Dans ce contexte, l'achat d'un costume Gucci ou d'une paire de Weston, même en profitant des filières des " frères " installés en Europe, représente une somme colossale. Mais ce jugement raisonnable s'efface souvent face à l'audace ostentatoire des sapeurs, leur goût du jeu. Il y a un défi dans la sape, un dandysme populaire, un déni à l'environnement, la " basse ya croco " (chaussure basse en peau de crocodile) est plus forte que les rues défoncées de Bacongo et le sapeur jouit d'un luxe et d'un raffinement supposément inaccessible. Le fait que le phénomène sape soit connu hors de frontières congolaises est un facteur positif pour sa reconnaissance, tant le pays manque de visibilité au plan international. Le Parisien jouit lui d'un double regard de la part de ces concitoyens : il gagne sa vie en devises, donc on l'envie, même si la manière dont il la gagne porte parfois sujet à caution...

La sape en action est une sorte de frime codifiée : après le réglage (assortiment des vêtements), le sapeur part faire sa " descente ". Arrivé sur les lieux communs de la tribu, il décide le moment de " pointer " (s'exhiber) en fonction de la concurrence et des spectateurs disponibles. Un pointage heureux rencontre un " foule-succès ", un pointage accompagné d'indifférence ou, pire, de critiques des spectateurs sur sa mise verra bientôt le sapeur, toute honte bue, rentrer chez lui changer ou parfaire son réglage.

De manière empirique, on peut discerner deux courants dans la sapologie actuelle. Le sapeur à l'élégance classique : Weston®, chaussettes en soie ou fil d'Ecosse, costume croisé cravaté de soie, etc. Perfection de la coupe des vêtements, rigueur dans l'assortiment des couleurs, avec souvent une touche flamboyante, c'est un peu la force tranquille de la sape, le prix des pièces qui composent l'habillement étant assez parlants. On peut voir des dignitaires du régime s'habiller de la sorte, c'est la sapologie-prestige.

L'autre branche jouit de moins de moyens pour arriver à ses fins, elle est plus radicale, plus créative aussi, c'est celle qui flirte avec le cabaret, le burlesque : cravates superposées, bandeau de pirates, canne, gilet qu'on peut orner de diodes.

Le " pointage " de ces sapeurs devient une sorte de parade théâtralisée, démarche au ralenti, gestuelle tentaculaire, mimiques outrées. Les canons de l'élégance s'effacent derrière une saturation de signes. Ces sapeurs-là, ils l'ignorent, sont peut-être les derniers héritiers des Incroyables - ou plutôt les " Incoyables ", car cette tribu d'aristocrates excentriques jugeait élégant de supprimer les " r " et parfois même toutes les consonnes - qui arpentaient après la Terreur le jardin des Tuileries dans les tenues les plus invraisemblables, sans autre but que d'attirer l'attention et surprendre.

Le guérisseur et le sorcier. Les guérisseurs restent très nombreux dans les villes congolaises. Herboristes, ce sont les médecins traditionnels de la santé. Ils tirent leur connaissance d'une transmission directe par un aîné ou peuvent s'établir comme spécialistes des plantes sans aucune compétence particulière. Les connaissances d'un bon guérisseur ne se limitent pas à la prescription des plantes, leur mode de consommation et de cueillette, les rituels qui parfois les entourent, hérités de la " médecine du village ", sont partie prenante de l'efficacité du remède. Mais les conditions de vie urbaine entraînent souvent une modification des modes de récolte des plantes médicinales. Au niveau de la vente, le marché de Moungali et le marché Total ont des secteurs dédiés à la vente des plantes, mais le marché le plus réputé dans le domaine est incontestablement celui d'Ouenzé. On y achète les plantes sur " ordonnance " du guérisseur ou sur le mode d'automédicamentation pour les maladies les plus banales. Les Congolais qui en ont les moyens peuvent combiner un traitement de type traditionnel à un traitement de type médecine occidentale pour optimiser la guérison. Le délabrement du système de santé étatique, son coût prohibitif pour beaucoup, la compétence aléatoire des pratiquants fait du guérisseur un acteur indispensable de la santé. Le guérisseur-herboriste est le praticien du quotidien, qui soulage des dysfonctionnements bénins et connus. Face aux rechutes multiples, aux maladies subites, celles qui résistent à un traitement de type " occidental ", face à ce qui ne peut être compris, le malade ou sa famille se tourne vers le ndoki (sorcier) ou le nganda (féticheur). Le mal ne frappe jamais par hasard au Congo, et aucune mort n'est naturelle. Toute maladie " suspecte " est perçue comme la nécessaire volonté de nuire, le traitement symptomatique sera donc vain tant que le " commanditaire " du mal et son mobile ne seront pas démasqués. Il y a trois principales sortes de motif d'agression : le besoin primaire de " manger ", s'approprier la force vitale d'autrui pour accroître la sienne, la jalousie matérielle qui alimente les conflits de famille et la colère d'un membre puissant du lignage pour une raison qui reste à déterminer.

Le fait de " manger " ou d' " être mangé " doit se comprendre autour de la notion centrale de force vitale. La maladie, la folie, la mort, mais aussi la fatigue, l'échec ne peuvent exister que par affaiblissement de cette dernière, les forces vitales individuelles agissant les unes sur les autres. Mais cette interaction suit des règles précises, une force vitale supérieure, par exemple, peut exercer son pouvoir sur une force inférieure (l'aîné sur le cadet), mais pas l'inverse.

Le ndoki est l'homme par qui le mal arrive, il tire sa puissance du kundu, qui lui permet de se dédoubler, de pénétrer le monde des esprits, d'agir sur les autres. Le kundu n'est pas en soi une force mauvaise, tout est dans l'usage que l'on en fait. Ambivalence de son pouvoir sur les autres, le ndoki est lui-même possédé, il " est aliéné par la force magique qu'il porte en lui, qui a toujours faim et qui le pousse à s'emparer de la force vitale d'autrui provoquant ainsi la maladie, la folie, la mort de ses victimes. En " mangeant " des victimes choisies au sein du lignage maternel, le ndoki renforce la puissance de son kundu invisible qu'il utilise dans des desseins individuels, maléfiques et antisociaux. " (Vivre à Brazzaville, Elisabeth Dorier-Apprill, Abel Kouvouama et Christophe Apprill). Pour contrer les pouvoirs du ndoki, on fait appel au nganda, littéralement, le " spécialiste ", communément nommé " féticheur ". La fonction du nganda apparaît double : il se sert de son pouvoir pour identifier le ndoki et le commanditaire du mal. Cela fait, il devient une sorte de médiateur entre agresseur et victime, les réunissant en vue d'apaiser le conflit et de faire cesser l'agression. Mais ce mode de règlement " à l'amiable " ne vaut que pour des griefs qui peuvent être réparés. Lorsque la personne agressée meurt, après désignation du coupable, la famille, les amis proches de la victime peuvent décider d'obtenir eux-mêmes réparation à titre posthume. C'est ici que se déchaînent les nimba, les " massacreurs " en lari, l'ensemble des personnes désirant la mise à mort du coupable supposé. Cette justice populaire, hors cadre et meurtrière, se cristallise souvent autour de la mort d'un jeune homme, lorsqu'un oncle, du côté maternel la plupart du temps, se trouve accusé d'être le sorcier. La sanction tombe généralement sans appel et, s'il n'a pas le temps de prendre la fuite - preuve supplémentaire de sa culpabilité pour le commando vengeur -, l'oncle risque d'être brûlé à l'aide d'un pneu de voiture ou lapidé.

La permanence des pratiques de sorcellerie, l'importance de leur rôle fédérateur sur un fond qui peut être d'une extrême violence demeurent l'une des clés de l'imaginaire congolais. Les discussions de citadins, la presse elle-même se font souvent l'écho des faits les plus sordides ou inattendus comme lors de l'été 2008 quand la rumeur faisait courir des voleurs de bangala ou " sexe masculin " dans la capitale.

Mort de Rapha Bounzeki, grande figure de la sapologie

Rapha Bounzeki est mort en mai 2008 au CHU de Brazzaville. Auteur-compositeur aux textes souvent explicites, sa carrière avait démarré dans les années 1980. Celui qui se déclarait être " le plus Brazzavillois des Brazzavillois " vivait à Pointe-Noire en tentant de relancer sa carrière. Des titres tels que Parisien refoulé, Tât'eto, Bebezi, Mateya sont devenus des standards du répertoire congolais. Il chantait en lari (la langue des Bakongo du Pool, majoritaire dans le quartier éponyme) dans un paysage lingalophone.

Mourir sur scène sapé à faire pâlir d'envie Papa Wemba, son idole, aurait sûrement été l'idéal de ce chantre de la sapologie, mais c'est dans la dèche et en réclamant ses droits d'auteur impayés que l'artiste s'en est allé. Rapha, en sapeur accompli, avait tenté la montée à Paris, bientôt expulsé de France, il concluait sagement : " Ayez des assises dans vos pays d'origine car l'Europe n'est pas une panacée, tôt ou tard vous regagnerez vos pays. Si quelqu'un n'a pas assuré ses arrières, il risquera de se retrouver, à son retour au pays, sans point de chute. " Après la guerre qui cassa net sa popularité croissante, il s'établit à Pointe-Noire et connut une période de galère, devenant chauffeur de taxi. Autant d'expérience dont il tira des titres et album pour relancer sa carrière : Régime sans sel, La Sapologie, La Misère du chauffeur, La Sapologie 2. En vain, ces opus n'accrochèrent pas le public congolais comme les précédents. Après sa mort, entre regrets, culpabilité, démagogie et tristesse, le monde artistique et politique bruisse d'éloges au défunt. Les rumeurs fusent partout, relayées ou vérifiées, sur les causes de sa mort. Rapha n'avait que 48 ans. Un don par le président d'une grosse somme pour ses funérailles provoque des batailles internes des comités qui se disputent la primeur de leur organisation. Toujours est-il que la Société des ambianceurs et personnes élégantes est à cran : ne vient-elle pas de perdre l'un de ses membres les plus talentueux et flamboyants ? On annonce le retour en catastrophe de plusieurs dizaines de Parisiens, la descente de Papa Wemba venu rendre hommage à un frère. Les obsèques deviennent quasi nationales. Le jour de l'exposition du corps au Cercle Sony Labou Tansi, c'est sur le toit du bâtiment que les spectateurs les plus audacieux grimpent pour voir défiler tout ce que le pays compte de VIP - à l'exception du président, en voyage - et de sapeurs des deux rives du fleuve. Il ne faut pas imaginer une ambiance de recueillement, on acclame, on rit, on applaudit ou interpelle. Le passage que ménage la foule pour les personnalités devient bientôt l'allée de la sapologie et ses tenants, cigare aux lèvres, lunettes de soleil, suivis ou pas d'un " petit " portant une ombrelle, qui multiplieront les allers et retours des heures durant avant de se déplacer vers Matsoua. Rapha est mort, mais sur fond de récupération les siens l'ont célébré avec une démesure qui a fait honneur au sapeur et au chanteur qu'il était.

Bangala que voilà

La ville bruisse d'une seule rumeur ces derniers jours : " Ils te touchent, te frôlent même et tu te retrouves sans bangala ". " Ces sorciers, cette magie vient d'en face [du Congo-Kinshasa], ou peut-être même du Nigeria. " Les informations en quelques heures se croisent et se multiplient : au commissariat, près de la station Texaco, deux voleurs sont enfermés, la victime a fait constater, pantalon et caleçon sur les chevilles, la quasi-disparition de son bangala à sa femme et sa mère éplorées qui hurlaient aux voleurs l'ordre de faire réapparaître l'organe. Le cousin d'untel a été vu du côté de Poto-Poto courant derrière des voleurs qui avaient tenté de lui ravir son bangala. La police est intervenue avant que la population ne fasse justice à sa manière. Le porte-parole de la police déclare sur TV Congo : " Non, il n'y a pas de voleur de bangala à Brazzaville. Cette rumeur est infondée. " Mais personne ne le croit. Les Congolais concluent d'un air entendu : " Ces histoires de magie, c'est toujours avant ou pendant les périodes électorales que ça sort. " Et on se souvient, plus gravement, qu'aux dernières élections des corps de fillettes avaient été retrouvés sans tête ni sexe. Victimes, de l'avis de tous, de sacrifices commandités à des sorciers pour s'assurer la victoire dans les urnes.

Entre permanence d'une vision de la vie marquée par la puissance des forces magiques et goût pour le raisonnement et les arguties, les anecdotes oscillant entre le comique, le tragique ou le sordide n'ont pas fini d'animer les débats dans les bus ou les marchés. Et de tuer aussi : il peut suffire qu'une personne soit désignée par le sorcier comme responsable du décès d'une autre pour qu'en un moment une haine aveugle affleure et se libère. Le genre d'histoire qui se finit, au mieux, par la fuite du présumé coupable, maison en feu et biens saccagés, loin du village, au pire, par une bastonnade médiévale suivie de lapidation.

Religion

Si le christianisme est largement majoritaire au Congo tout comme dans la plupart des pays d'Afrique centrale, il coexiste avec l'animisme, d'innombrables Eglises évangéliques, sectes, mouvements messianiques. On peut estimer à peu près le partage des croyances comme suit : 40 % de catholiques, 25 % de protestants et 19 % d'animistes. Ces chiffres sont à prendre sans tomber dans une trop stricte séparation des genres, comme le dit l'adage populaire : " Le chrétien et le musulman prient à l'église ou à la mosquée avec un fétiche dans la poche. "

Animisme. Le terme d'animisme désigne la croyance aux âmes et aux esprits, les anthropologues lui préfèrent aujourd'hui les concepts de magie, de sacré. Quoi qu'il en soit ces religions ont des points communs comme la croyance en un dieu créateur de toute chose. Chez les Bantous, il se nomme Nzambi, " que personne n'a créé, que personne ne surpasse ". Il est inaccessible, ainsi les hommes se tournent-ils vers des divinités intermédiaires, génies ou ancêtres, pour obtenir guérison, bonnes grâces, conseils par le biais de dons et sacrifices. Pour diriger les cérémonies, on fait appel à un devin-guérisseur, le ngaa chez les Batéké, le nganga chez les Bakongo, qui sait intercéder auprès des ancêtres et interpréter les messages venus de l'au-delà. Une des fonctions primordiales du devin est la fabrication de d'objets, statuettes, talismans investis de pouvoirs magiques qui protégeront des Ndokis des sorciers redoutables qui agissent masqués et peuvent être à l'origine d'une maladie grave.

Catholiques et protestants. Si les Portugais ont évangélisé le royaume du Kongo aux XVIIe et XVIIIe siècles, l'Eglise catholique romaine n'a célébré le centenaire de la christianisation du Congo qu'en 1983, prenant comme repère le débarquement de l'abbé Carrie à Luango le 23 août 1883 qui fonda aussitôt la première Mission catholique. L'abbé Augouard le suivit deux ans plus tard et entreprit d'évangéliser le nord du Congo. Depuis 1973, la hiérarchie catholique est entièrement congolaise. Pour les protestants, des ramifications des Eglises libres de Suède, comme la Mission évangélique du Congo, sont implantées depuis le début du XXe. D'autres Eglises scandinaves suivront tout au long du XXe siècle.

Eglises messianiques. Au croisement du mouvement religieux, de l'éveil des consciences et de l'action politique, deux Eglises, le kimbanguisme et le matsouanisme, ont joué un rôle émancipateur très fort des deux côtés du fleuve, jusqu'à créer un sentiment de crainte de la part du pouvoir colonial et religieux établi.

Le kimbanguisme. Créé par Simon Kimbangu, né au Congo-Kinshasa en 1889. Après avoir suivi l'enseignement religieux des missionnaires, il devient manoeuvre dans une huilerie, puis cheminot. En 1921, il tombe en transe et une voie lui enjoint de prêcher la Bible et de guérir les malades. Ce qu'il fait avec succès, bientôt considéré comme un prophète ; sa renommée s'étend dans toute l'Afrique centrale. La puissance coloniale veut casser ce pouvoir émergeant, le prophète noir sera condamné à perpétuité pour sorcellerie et agitation politique. Il mourra en prison après trente ans de captivité. Le kimbanguisme fait partie depuis 1969 du Conseil oecuménique des Eglises (COE), mouvement qui rassemble des Eglises chrétiennes du monde entier. Depuis 1965, l'Eglise catholique romaine, la plus grande Eglise ne faisant pas partie du COE, au nom de la promotion pour l'unité des chrétiens, collabore lors d'un groupe de travail régulier avec le COE.

Le matsouanisme (ou matswanisme). André Matsoua est une autre grande figure émancipatrice et religieuse congolaise. Né en 1899, il reçoit l'enseignement des pères spiritains, puis s'enrôle dans l'armée française. Il séjourne ensuite à Paris et se lie avec les milieux indépendantistes. Plusieurs fois incarcéré pour anticolonialisme, il est déporté au Tchad, s'enfuit, mais est repris pendant la Seconde Guerre mondiale. De nouveau incarcéré, il meurt en prison en 1942. De l'attente fervente de ses proches qui ne croient pas à sa mort naîtront une réelle vénération et le mouvement religieux qui porte son nom.

Le Jésus Business

L'évangélisme aujourd'hui se signale par un mélange détonnant de show façon télé-évangéliste américaine, choeur et orchestres qui font maintenant partie du paysage musical des deux capitales congolaises, peopolisation, matraquage médiatique. Daniel Lobé Diboto note que " le business spirituel est l'une des composantes de la réalité contemporaine africaine. Elle est soutenue par l'usage des plus modernes méthodes marketing comme le prouve la prolifération des radios et télévisions chrétiennes, qui matraquent à longueur de journées avec des émetteurs surpuissants, des spots et des messages vantant guérisons miracles, ascensions sociales fulgurantes, fécondités retrouvées... La religion devient désormais un fonds de commerce. Subtile, insidieuse, sournoise, son efficacité ne fait aucun doute. On trouve dans ces groupes d'illuminés et de candidats au paradis, des femmes et des hommes issus de toutes les couches sociales. Cependant le don de Dieu n'est pas ex-nihilo, les cultes et les campagnes, véritables shows à l'américaine, préparent psychologiquement les fidèles et les prédisposent à l'asservissement. " C'est par le poids de ton porte-monnaie que tu recevras " : présentée comme une revendication de Dieu, cette supercherie savamment orchestrée est la condition sine qua non pour obtenir la grâce divine. Preuve de la rentabilité de l'affaire : entre les deux Congo, on dénombre dix fois plus de prophètes que depuis la création du monde et les lieux de culte y poussent ici et là comme des champignons.

C'est évident, les religions monothéistes importées, islam (s) et christianisme (s) n'ont jamais brisé les ressorts de l'animisme, du paganisme, du fétichisme et de la sorcellerie. Dans une société socialement et psychologiquement déchirée, et ballottée par la précarité, la pauvreté, le chômage... les Eglises révélées touchent la fibre sensible des fidèles dans une alchimie du rationnel et de l'irrationnel : l'espoir et l'illusion du miracle. " (D'après Daniel Lobé Diboto.)

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